‹ uvres de BossuetChapitre 84 sur 140 · V-^ ÉLÉVATION · texte numérisé non relu

V-^ ÉLÉVATION

Sur le saint vieillard Siméon.

Il y avait dans Jérusalem un homme juste et craignant Dieu , nommé Siméon, qui vivait dans l'attente de la consolation d'Israël, et le Saint- Esprit était en lui : et il lui avait été révélé par le Saint-Esprit qu'il ne mourrait point , qu'auparavant il n'eût vu le Christ du Seigneur s. Voici un homme admirable, et qui fait un grand personnage dans les mystères de l'enfance de Jésus. Premièrement, c'est un saint vieillard qui n'attendait plus que la mort : il avait passé toute sa vie dans l'attente de la céleste consolation. Ne vous plaignez.

' II. Cor. vm, a. — ' Ot'ig. in Luc. Hom. xiv. — ^ Pi. XXXV, 7. — * Heb. VI , 6. — * Luc. n , 25 , 26

ÉLÉVATIONS SUR LES MYSTÈRES

1 oiat , Ames saintes , âmes gémissantes , âmes qui vivez dans l'attente : ne vous plaignez pas si vos consolations sont différées. Attendez , attendez encore une fois : Expectu , reexpecta ' . Vous avez longtemps attendu , attendez encore ; expectans expectavi Dominum ». Attendez en attendant : ne vous lassez jamais d'attendre. Dieu est fidèle ^ ,et il veut être attendu avec foi. Attendez donc la consolation d'Israël. Et quelle est la consolation du vrai Israël ? C'est de voir une fois , et peut être à la fin de vos jours, le Christ du Seigneur.

Il y a des grâces uniques en elles-mêmes , dont le premier trait ne revient plus ; mais qui se continuent ou se renouvellent par le souvenir. Dieu les fait attendre longtemps pour exercer la foi , et en rendre l'épreuve plus vive. Dieu les donne quand il lui plaît , d'une manière soudaine et rapide : elles passent en un moment; mais il en demeure un tendre souvenir et comme un parfum : Dieu les rappelle , Dieu les multiplie, Dieu les augmente; mais il ne veut pas qu'on les rappelle comme de soi-même par des efforts violents : il veut qu'on l'attende toujours : et on ne se doit permettre que de doux et comme insensibles retours sur ses anciennes bontés. Que ceux qui ont des oreilles pour entendre, écoutent ^. Telle sera , par exemple, une certaine suavité du Saint-Esprit : un goût caché de la rémission des péchés : un pressentiment de la jouissance future : une impression aussi efficace que sublime de la souveraine majesté de Dieu , ou de sa bonté et de sa communication en Jésus-Christ : d'autres sentiments que Dieu sait, et que saint Jean dans l'Apocalypse appelle la vianne cacfiée * , la consolation dans le désert , l'impression secrète dans le fond du cœur, du nouveau nom de Jésus-Christ , que nul ne connaît que celui qui Fa reçM^. C'est la consolation de Siraéon dans ce mystère. Tous les fidèles y ont part, chacun à sa manière , et tous doivent le comprendre selon leur capacité.

O Dieu et père de miséricorde , faites-moi entendre ce nouveau nom de votre Fils : ce nom de Sauveur, que chacun de nous se doit appliquer parla foi, lorsque Dieu dit à notre âme : Je suis fnnsalutil La voilà, la consolation de Siméon : voyons comme il y est préparé.

VI« ÉLÉVATION

Dernière préparation à la grâce que Siméon devait recevoir : le Saint-Esprit le conduit au temple.

// vint donc au temple par un mouvement de Fesprit de Dieu ". L'attente de Siméon était une préparation à la grâce de voir Jésus : mais cette préparation était encore éloignée. La dernière et la plus prochaine disposition , c'est qu'après avoir longtemps attendu avec foi et patience , tout d'un coup il sent dans son cœur une impulsion aussi vive que secrète , qui le pressait à ce moment d'aller

' Is. xxviu, 10, 13. — ' Ps. XXIX, 2. — 3 //. Thess. m, s. — * Luc. XIV, 35. —ijpoc. n, 17. - « Ibid. — ■ Ps. xxxiv, 3 ' Luc. II ,27.

HT

au temple, sans qu'il sût peut-être distinctement ce qu'il y allait trouver : Dieu se contentant de lui faire sentir que ses désirs seraient satisfaits. Il vint donc en esprit au temple : il y vint par une secrète instigation de l'esprit de Dieu. Allons aussi en esprit au temple, si nous y voulons trouver Jésus- Christ. N'y allons point par coutume, par bienséance : les vrais adorateurs ctdorent Dieu en esprit et en vérité • . C'est le Saint-Esprit qui les meut ; et ils suivent cet invisible moteur.

Le temple matériel , l'assemblée visible des fidèles, est la figure de leur invisible réunion avec Dieu dans l'éternité. C'est là le vrai temple de Dieu. Le vrai temple de Dieu , où il habite , c'est la sainte et éternelle société de ses saints, réunis en lui par Jésus-Christ. Ainsi, aller au temple en esprit, c'est s'unir en esprit à ce temple invisible et éternel , oii Dieu , comme dit l'apôtre , sera tout en tous '.

Allons donc en esprit au temple ; et toutes les fois que nous entrerons dans ce temple matériel , unissons-nous en esprit à la sainte et éternelle Jérusalem^ où est le temple de Dieu, où sont réunis les saints purifiés et glorifiés, qui attendent pourtant encore à la dernière résurrection leur parfaite glorification, et l'assemblage consommé de leurs frères qui manquent encore en leur sainte société , et que Dieu ne cesse de rassembler tous les jours.

Là donc on trouve Jésus-Christ , mais Jésus- Christ entier ; c'est-à-dire le chef et les membres ; mais il ne sera entier que lorsque le nombre des saints sera complet. Ayons toujours la vue arrêtée à cette consommation de l'œuvre de Dieu ; et nous irons en esprit au temple pour y trouver Jésus- Christ.

VIP ÉLÉVATION.

Heureuse rencontre de Siméon et de Jésus.

« Il vint en esprit au temple au moment que le « père et la mère de Jésus l'y portaient, selon la « coutume prescrite par la loi^. » Heureuse rencontre , mais qui n'est pas fortuite ! heureuse rencontre , de venir au temple au moment que Joseph et Marie y portaient l'enfant! C'est pour cela que les anciens Pères grecs ont appelé ce mystère, « la ren- « contre. » Mais la rencontre parmi les hommes paraît au dehors comme un effet du hasard : il n'y a point de hasard, tout est gouverné par une sagesse dont l'infinie capacité embrasse jusqu'aux moindres circonstances. Mais surtout l'heureuse rencontre de Siméon avec Jésus porté dans le temple par ses parents, est dirigée par un ordre spécial de Dieu.

Dieu détermina le moment où l'on se devait rencontrer. Par quel esprit Jésus vint-il au temple.? S'il est écrit , que « le Saint-Esprit le mena dans le « désert^, » ne doit-on pas dire de même que le Saint- Esprit le mena dans le temple; qu'il y mena aussi Joseph et Marie ? Voici donc l'heureuse rencontre conduite par le Saint-Esprit ; le même Esprit qui

• Joan. IV, 24. — J /. Cor. xv, 28.

4 Luc. II , 27. — * Ibid. IV, I.

^ Hcb. XJI , 22. —

mena au temple Joseph , IMarie et J(^-sus , y mena aussi Siméon. Il cherchait Jésus; mais plutôt et premièrement Jésus le cherchait, et voulait encore plusse donner à lui, que Siméon ne voulait le recevoir.

Mettons-nous donc en état d'être menés par le même esprit qui mène Joseph , qui mène Marie , qui mène Jésus; et pour cela dépouillons-nous de notre propre esprit ; car ceux qui sont conduits par leur esprit propre, ne peuvent pas être conduits par l'esprit de Dieu et de Jésus-Christ.

Mais qu'est-ce que cet esprit propre? apprenons à le connaître. Cet esprit propre consiste dans la recherche de ses avantages , et l'esprit de Jésus- Christ consiste aussi à se réjouir des avantages, si l'on peut ainsi parler, et de la gloire de Dieu en Jésus-Christ.

« Si vous m'aimiez, vous vous réjouiriez de ce « que je retourne à mon Père, parce que mon Père « est plus grand que moi •; » et que retourner à lui, c'est retourner à ma naturelle et originaire grandeur : c'est là se réjouir de la gloire et des avantages de Jésus-Christ. D'autres sont dévots dans la maladie, dans les grandes affaires du monde, afin qu'elles réussissent. Que de messes, que de prières, que de billets dans les sacristies, pour engager Dieu dans leurs intérêts, et le faire servir à leur ambition! Ceux-là n'entrent pas au temple dans l'esprit de Jésus-Christ, et ne l'y rencontrent pas. Laissons-là ces dévots grossiers : en voici de plus spirituels. Ce sont les apôtres, qui semblent se réjouir en Jésus-Christ même, et qui, touchés de sa douce conversation , ne peuvent se résoudre à le voir partir. Ce sont de faibles amis qui aiment leur joie plus que la gloire de celui qu'ils aiment. Ilsquitteront l'oraison, pour peu qu'elle cesse à leur apporter ces délectations sensibles. Ce sont ceux que Jésus-Christ appelle « disciples pour un temps, o qui reçoivent d'abord la parole avec joie , mais à « la première tentation l'abandonnent ». » La vérité ne les règle pas , mais leur goût passager et spirituel.

Que dirons-nous de ceux qui viennent dire au Sauveur, avec un mélange de joie sensible et humaine : « Seigneur, les démons mêmes nous sont soumis « en votre nom 3.' «Ils semblent se réjouir de la gloire de notre Seigneur, au nom duquel ils rapportent cet effet miraculeux. Mais parce qu'ils y mêlaient par rapport à eux une complaisance trop humaine, Jésus-Christ leur dit : « Il est vrai : je « vous ai donné ce pouvoir sur les démons : « néanmoins ne vous réjouissez pas de ce qu'ils « vous sont soumis; mais réjouissez- vous de ce « que vos noms sont écrits dans le ciel 4; » et ce discours se termine à rendre gloire à Dieu de l'accomplissement de sa volonté : « Il est ainsi , mon « Père, parce que c'a été votre bon plaisir s, »

Ceux aussi dont parle saint Paul ^, qui donneraient « tous » leurs « biens aux pauvres, et leurs mem-

' Joan. XIV, 28. — > Luc. vm, 13. — ' Ibid. x, 17 — *Ibid. 10, 20. - 5 ji)it{. 21. — « I. Cor. xill, 2, 3.

« bres mêmes au martyre »ne seraient pas dépourvus de quelque joie , en faisant à Dieu ce sacriflce apparent : et néanmoins , s'ils « n'avaient pas la cha- « rite » et cette céleste délectation de l'accomplissement de la volonté de Dieu, « ils ne seraient rien. » Cherchons donc à nous réjouir en Jésus-Christ de ce qui a réjoui Jésus-Christ même; c'est-à-dire du bon plaisir de Dieu , et mettons là toute notre joie. Alors , guidés au temple par l'esprit de Jésus-Christ, nous le rencontrerons avec Siméon , et la rencontre sera heureuse.

VHP ÉLÉVATION.

Qu'est-ce que recevoir Jésus-Christ entre ses bras?

« Il prit l'enfant entre ses bras'. » Ce n'est pas assez de regarder Jésus-Christ; il faut le prendre, le serrer entre ses bras avec Siméon, afin qu'il n'échappe point à notre foi.

Jésus -Christ est la vérité : le tenir entre ses bras , c'est comprendre ses vérités ; se les incorporer; se les unir; n'en laisser écouler aucune; les goûter ; les repasser dans son cœur ; s'y affectionner ; en faire sa nourriture et sa force ; ce qui en donne le goût , et les fait mettre en pratique.

C'est un défaut de songer seulement à la pratique : il faut aller au principe de l'affection et de l'amour. Lisez le psaume cxviii, tout consacré à la pratique de la loi de Dieu. «Heureux ceux qui « marchent dans la loi de Dieu». » Mais que fait David pour cela? Il la recherche, il l'approfondit; il désire qu'elle soit sa règle; il désire de la désirer; il s'y attache par un saint et fidèle amour; il en aime la vérité , la droiture ; il en chante les merveilles; il use ses yeux à la lire nuit et jour : il la goûte : elle est un miel céleste à sa bouche. C'est ce qui rend la pratique amoureuse et persévérante.

Combien plus devons-nous aimer l'Évangile ! Mais pour aimer l'Évangile , il faut primitivement aimer Jésus-Christ, le serrer entre ses bras, dire avec l'Épouse : « Je le tiens , et ne le quitte- « rai pas^. « Une pratique sèche ne peut pas durer ; une affection vague se dissipe en l'air : il faut , par une forte affection, en venir à une solide pratique.

Ceux qui disent qu'il en faut venir à la pratique, disent vrai sans doute; mais ceux qui pensent qu'on en peut venir à une pratique forte , courageuse et persévérante, sans l'attention de l'esprit et l'occupation du cœur, ne connaissent pas la nature de l'esprit humain, et ne savent pas embrasser Jésus-Christ avec Siméon.

ÏXe ÉLÉVATION.

Qu'est-ce que bénir Dieu, en tenant Jésus-Christ ciilie ses bras?

« Et il bénit Dieu, et il dit : Vous laisserez « maintenant aller en paix votre serviteur <. -> La

' Luc. H, 28. — ' Ps. CXVII/, I, 2 t7 Sf-q. — ' Cant. Ui i, — * Luc. n, 28, 29.

ÉLÉVATIONS SUR LES MYSTÈRES

bénédiction que nous donnons à Dieu , vient originairement de celle qu'il nous donne. Dieu nous bénit lorsqu'il nous comble de ses biens : nous le bénissons lorsque nous reconnaissons que tout le bien que nous avons vient de sa bonté ; et que , ne pouvant lui rien donner, nous confessons avec complaisance ses perfections , et nous nous en réjouissons de tout notre cœur.

Cette occupation naturelle de l'homme a été interrompue par le péché, et rétablie par Jésus-Christ ; en sorte que par nous - mêmes ne pouvant bénir Dieu , ni rien faire qui lui soit agréable , nous le bénissons en Jésus-Christ : « en qui « aussi « il nous « a » premièrement « bénis de toute bénédiction « spirituelle, » comme dit saint Paul '.

Pour donc bénir Dieu, il faut le tenir entre nos bras, qui est une posture d'offrande, et un acte pour présenter à Dieu son Fils bien-aimé. j

Par ce moyen nous rendons à Dieu tout ce que nous lui devons, et lui faisons une oblation égale , | non-seulement à ses bienfaits , mais encore à ses i grandeurs , en lui présentant un autre lui- même. '. Au reste, nous pouvons l'offrir, puisqu'il est à nous j de même sang , de même nature que nous som- ! mes; qui d'ailleurs se donne à nous tous les jours dans i la sainte eucharistie, afln que nous ayons tous j les jours de quoi donner à Dieu qui nous donne tout.

L'effet dans nos cœurs de cette bénédiction, j c'est de nous dégoûter de la vie et de tous les biens sensibles. Celui-là bénit Dieu véritablement, qui attaché à Jésus-Christ qu'il présente à Dieu, et détaché de tout le reste, dit avec Siméon : « Lais- « sez-moi aller en paix : » je ne veux rien , je ne tiens à rien sur la terre; ou bien avec Job : « Le « Seigneur a donné : le Seigneur a ôté : tout ce « que le Seigneur a voulu est arrivé : le nom du « Seigneur soit béni». A lui la gloire et l'empi- « re' » : à nous l'humilité et l'obéissance. En quelque état que nous soyons , mettons Jésus entre Dieu et nous. Veux-je vous rendre grâces? Voilà votre Fils : vous ai-je offensé? Voilà votre Fils, mon grand propitiateur. Voyez les pleurs de ses yeux enfantins , c'est pour moi qu'il les verse. Qui en doute, puisqu'il a bien versé son sang? Recevez donc de mes mains le Sauveur que vous nous avez donné. C'est pour cela qu'il se met encore tous les jours entre nos mains. Mais soyons purs , soyons saints , pour offrir à Dieu le Saint des saints. Levons à Dieu des mains pures ; et allons en paix.

Xe ÉLÉVATION.

Le cantique de Siméon.

Le saint vieillard ne veut plus rien voir, après avoir vu Jésus-Christ*. II croyait profaner ses yeux sanctifiés par la vue de Jésus-Christ : et il ne désire plus que d'aller bientôt au sein d'Abraham , y attendre l'espérancedu monde, et annoncer comme

■ Eplws. 1,3. — ' Job. I, 21. — î j4poc. I, G. — * Luc. Il , le.

prochaine lux enfants de Dieu la consolation d'Israël.

En général , on ne doit souhaiter de vivre , que jusqu'à tant qu'on ait connu Jésus-Christ. Mourir sans l'avoir connu , c'est mourir dans son péché ; mais aussi quand on l'a connu et goûté par la rémission de ses péchés , qui pourrait aimer la vie et se repaître encore de ses illusions? La vie de l'homme n'est que tentation et tromperie. Les pompes , les grandeurs, les biens du monde, qu'est-ce autre chose, qu'orgueil, concupiscence des yeux, concupiscence de la chair ' , un vain faste , une vaine enflure, un amusement dangereux, un piège, un attrait trompeur pour les faibles ? Fuyons, fuyons cette Babylone, pour n'être point corrompus par ses délices ' : après avoir vu le vrai en Jésus, fuyons le faux qui est dans le monde.

Eh bien ! je laisserai le monde : je m'en irai contempler les œuvres de Dieu dans la retraite : je n'y trouverai pas ce faux que j'aperçois dans le monde : quelle consolation , puisque le vrai y est encore imparfait! Les créatures peuvent être nos introducteurs vers Dieu : mais quand nous le pouvons voir lui-même, qu'avons-nous besoin des introducteurs? Fermez-vous dorénavant, mes yeux ; vous avez vu Jésus-Christ, il n'y a plus rien à voir pour vous.

C'est ainsi que le juste méprise la vie, et ne la supporte qu'avec peine. Mais alors, et quand Jésus- Christ devait paraître, on pouvait désirer la consolation de le voir et de lui rendre témoignage. Maintenant, où pour le voir il faut mourir, la mort n'estelle pas douce? Si le saint vieillard a tant désiré de voir Jésus dans l'infirmité de sa chair, combien devons-nous désirer de le voir dans sa gloire ! Heureux Siméon! combien de prophètes, combien de rois ont désiré de voir ce que vous voyez., et ne l'ont pas vu^\ C'est ce que Jésus disait à ses disciples : et il ajouta : et d' ouïr ce que vous écoutez, et ne l'ont pas ouï ! Shïxéon n'écoutait pas sa parole, qui faisait dire à ses auditeurs , peut-être encore incrédules : Jamais homme n^a parlé comme celuici^; et néanmoins il est ravi : combien plus le devons-nous être , d'entendre sa sainte parole , et d'en attendre la dernière et parfaite révélation dans la vie future! Siméon ne voit rien encore qu'un enfant, où rien ne paraît d'extraordinaire; et Dieu lui ouvre les yeux de l'esprit, pour voir que c'est la lumière que Dieu prépare aux gentils pour les éclairer, et le flambeau pour les recueillir de leur dispersion : en même temps la gloire d'Israël, et celui où se réunissent ceux qui sont loin et ceux qui sont près : en un mot, l'attente commune des deux peuples, comme Jacob le vit en mourant, lorsqu'il vit sortir de Juda celui qui était l'espérance de tous les peuples de l'univers *.

Éclairez-nous , ô Sauveur ! lumière qui éclairez tout homme venant au monde^. Éclairez-nous, nous que votre Évangile a tirés de la gentilité ; éclairez les Juifs encore endurcis ; et qu'ils viennent

' I. Joan. u, 19. — * Apoc. xvin, 4. — ' Luc. x, 21. -^ * Joan. vu, 46. — * Gen. xlix, 10. — « Joan. i, 9.

confesser avec nous Jésus-Clirist notre Seigneur. Qui verra cet heureux temps? Quand viendra-t-il ? Bienlieureux les yeux qui verront, après la conversion des gentils, la gloire du peuple d'Israël!

XI" ÉLÉVATION

Admiration de Joseph et de Marie.

Le père et la mère de l'enfant étaient en admiration de ce qu'on disait de lui '. Nous avons déjà dit un mot de cette admiration : mais il faut tâcher aujourd'hui de la comprendre ; et s'il se peut même , de la définir.

C'est donc, si je ne me trompe, un sentiment mtime de l'âme, qui, pénétrée et surmontée de la grandeur, de la magnificence , de la majesté des choses qu'elle entend , après peut-être quelque effort tranquille pour s'en exprimer à elle-même la hauteur, reconnaît enfin qu'elle ne peut pas même concevoir combien elles sont incompréhensibles; supprime toutes ses pensées , les reconnaissant toutes indignes de Dieu ; et, craignant de les dégrader en tâchant de les estimer, demeure -en silence devant Dieu sans pouvoir dire un seul mot, si ce n'est peutêtre avec David , qui s'écrie : Tibi silentium laus : Le silence seul est votre louange^. C'est encore ce que voulait dire David : Seigneur, notre Seigneur, que votre nom est admirable par toute la terre, parce que votre magnificence est élevée par-dessus les deux ^ ! Les deux des deux ne peuvent pas vous comprendre <. Il n'appartient qu'à vous seul de vous louer. Ainsi mon âme étonnée, confuse, interdite, demeure en silence devant votre face ; son étonnement se tourne en amour, mais dans un amour éperdu qui, sentant qu'on ne peut pas même vous aimer assez , se perd dans vos immenses grandeurs comme dans un abîme qui n'a point de fond , et comme une goutte d'eau dans l'Océan.

Revenons à Joseph et h'Maxïa. Ils étaient en admiration de ce qu'on disait de lui ^. Pourquoi tant être en admiration.? Ils en savaient plus que tous ceux qui leur en parlaient. Il est vrai que l'ange ne leur avait pas encore annoncé la vocation des gentils. Marie n'avait ouï parler que du trôTie de David et de la maison de Jacob ^. Elle avait senti toutefois , par un instinct manifestement prophétique et sans limitation, que dans tous les temps on la publierait bienheureuse/ 7 : ce qui semblait comprendre tous les peuples comme tous les âges ; et l'adoration des mages était un présage de la conversion des gentils. Quoi qu'il en soit, Siméon est le premier qui paraisse l'avoir annoncée : et c'était un grand sujet d'admiration.

Sans en tant rechercher les causes, le Saint-Esprit nous veut faire entendre une excellente manière d'honorer les mystères. C'est à la vue des bontés et des merveilles de Dieu, de demeurer devant lui en grande admiration et en grand silence. Dans

• Luc. II, 33. —^ Pi. L\rv, 2, selon l'hébr. — 3 Ps. vin, «. — < III . Reg. vui , 27. — * Luc. u , 33. — « Ibid. i , 32. - ' Ihid. 48.

ÉLÉVATIONS SUR LES MYSTÈRES

ce genre d'oraison , il ne s'agit pas de produire beaucoup de pensées , ni de faire de grands efforts : on est devant Dieu : on s'étonne des grâces qu'il nous fait : on dit cent et cent fois, sans dire mot, avec David : Quidesthomo? Qu'est-ce que l'homme, que vous daigniez vous en souvenir ' ? Encore un coup : qu'est-ce que l'homme , que vous , vous qui êtes le Seigneur admirable par toute la terre, vouliez y penser? Et on s'abMTie dans l'étonnement et dans la reconnaissance , sans songer à vouloir produire, ni au dedans ni au dehors, la moindre parole, tant que dure cette bienheureuse et très-simple disposition.

Il y a dans l'admiration une ignorance soumise, qui , contente de ce qu'on lui montre des grandeurs de Dieu , ne demande pas d'en savoir davantage ; et perdue dans l'incompréhensibilité des mystères, les regarde avec un saisissement intérieur, également disposée à voir et à ne voir pas; à voir plus ou moins , selon qu'il plaira à Dieu. Cette admiration est un amour. Le premier effet de l'amour, c'est de faire admirer ce qu'on aime, le fairs toujours regarder avec complaisance, y rappeler les yeux, ne vouloir point le perdre de vue. Cette manière d'honorer Dieu est marquée dans les saints dès les premiers temps. Elle est répétée plusieurs fois dans saint Clément d'Alexandrie. Mais, quoi! elle est de David , lorsqu'il dit : Quant admirabile! quid est homo! quam magna multitudo dulcedinis tux. Doa mine! Que votre nom est admirable! qu'est-ce que « l'homme ? que vos douceurs sont grandes etinnom- « brables» ! » C'est le cantique de tous les saints dans l'Apocalypse. « Qui ne vous craindra, Seigneur? Qui « n'exaltera votre nom? car vous êtes le seul Saint 3. On se tait alors, parce qu'on ne sait comment exprimer sa tendresse, son respect, sa joie, ni enfin ce qu'on sent de Dieu ; et c'est « dans le ciel le silence « d'environ une demi-heure^* : » silence admirable , et qui ne peut durer longtemps dans cette vie turbulente et tumultueuse.

XIP ÉLÉVATION,

Prédiction du saint vieillard. Jésus-Christ en butte aux contradictions.

« Cet enfant que vous voyez , est pour la ruine et « pour la résurrection de plusieurs dans IsraëP. » C'est ce qu'opère tout ce qui est haut , et ce qui est simple tout ensemble. On ne peut atteindre à sa hauteur; on dédaigne sa simplicité.; ou bien on le veut atteindre par soi-même, et on ne peut, et on se trouble, et on se perd dans son orgueil. Mais les humbles cœurs entrent dans les profondeurs de Dieu sans s'émouvoir; et, éloignés du monde et de ses pensées ils trouvent la vie dans la hauteur des orjuvres de Dieu.

« Et il sera en butte aux contradictions des hom- « mes'"'. » Siméon est inspiré de parler à fond à Marie, qui plus que personne a ces oreilles intérieures

• P*. vni, 5. - - » Ihid. 2, 5. Ps. XXX, 10. — ' Apoc. xv, 4. — * Âpov. vin, 1. — » Luc. Il, 34. — • Ibid.

ÉLÉVATIONS SUR LES MYSTÈRES

où le Verbe se fait entendre. Ouvrons l'Évangile, et surtout celui de saint Jean , où le mystère de Jésus- Christ est découvert plus à fond : c'est le plus parfait commentaire de la parole de Siméon. Écoutons murmurer le peuple « les uns disaient : C'est un «homme de bien; les autres disaient : Non, il « trompe le peuple et abuse de sa crédulité. N'est- « ce pas lui qu'ils voulaient faire mourir? Et il prê- « che, et personne ne lui dit mot : les prêtres au- « raient-ils comm qu'il est le » Christ ? « Mzùs on ne « saura d'où viendra le » Christ ; « et celui-ci , nous « savons d'où il est venu '. » Et encore : « Que veut- « il dire, qu'on ne peut aller où il va.^ Ira-t-il aux « gentils dispersés, et s'en rendra-t-il le docteur? Les « uns disaient: C'est le » Christ; «les autres disaient: « Le «Christ «doit-il venir de Galilée? Ne sait-on pas « qu'il doit venir de Bethléem? Il y eut donc sur ce « sujet une grande dissension ». » Et le voilà « en « butte aux contradictions des hommes. «

Poursuivons : Jésus répète encore une fois : « Je r. m'en vais; et vous ne pouvez venir où je vais. » Où ira-t-il? « Se tuera-t-il lui-même^, « afln qu'on ne puisse le suivre ?Cen'étaitpasseulementlesinûdèles et les incrédules qui contredisaient à ses paroles : ceux qui croyaient, mais non pas encore assez à fond, aussitôt qu'ils lui entendirent dire cette parole, la plus consolante qu'il ait jamais prononcée : « La vé- « rite vous affranchira, » s'emportèrent jusqu'à oublier leurs captivités si fréquentes, et jusqu'à lui dire : Vous nous traitez d'esclaves : « nous n'avons jamais « été dans l'esclavage*. » Il leur fait voir leur captivité sous le péché , dont lui seul pouvait les affranchir. Ils ne veulent point s'apaiser; et de discours en discours, pendant que Jésus leur dit la vérité, ils s'emportent jusqu'à lui dire qu'il était « un samaritain, « et possédé du malin esprit, » sans être touchés de sa douceur. L'entretien se finit par vouloir prendre des pierres pour le lapider.

Continuons. « Je donne, » leur dit-il, * ma vie de « moi-même, et personne ne me la peut ôter* ; » et il s'élève sur cette parole de nouvelles dissensions. « C'estun possédé, disaient les uns, c'estunfol; pour- « quoi l'écouter davantage ? D'autres disaient : Ce « ne sont pas là les paroles d'un possédé : un possédé « rend-il la vue à un aveugle-né? » Les contradictions étaient fortes, les défenseurs étaient faibles; et le parti des contradicteurs devint si fort, qu'à la fin il met en croix l'innocence même. « Ils s'amassent pourtant autour de lui ; » et avec une bonne foi apparente, ils lui disent: « Pourquoi nous faire mourir, « et nous tenir toujours en suspens? Si vous êtes le « Christ, dites-le-nous ouvertement. » Il le leur avait dit tant de fois, et ses œuvres mêmes parlaient; ce qui lui fait dire : « Je vous le dis, et vous ne me croyez pas ; » et quand je me tairais , « les oeuvres que je fais au nom de mon Père rendent témoignage de moi ^. » « Ils ne l'en croient pas, et ils en reviennent à prendre des pierres pour le lapider : tant il était né pour essuyer les contradictions du genre humain.

' Joan. vu, 12, 25, 26, 27. — » Ibid. 35 elseq. ~ ' Joan. VIII, 21, 22. - «/Wd. 32,33, ^i et seq. - s/oaw. X, 18,19, 20,21. - • fWrf. 24,25, 31.

On le chicanait surtout. « Pourquoi vos disciples « méprisent-ils nos traditions ? Ils se mettent à table « sans se laver* . » Voici une chicanebien plus étrange. « Cet homme ne vient pas de Dieu : il fait des mira- « clés, et il guérit les malades le jour du sabbat». » Us n'eussent pas « craint le jour du sabbat de reti- « rer d'un fossé leur âne ou leur boeufs ; » mais guérir lejour du sabbat une fille d'Abraham, et la délivrer du malin esprit dentelle était opprimée, c'est un crime abominable. Faut-il s'étonner si on contredit sa doctrine et ses mystères , puisqu'on trouve mauvais jusqu'à ses miracles et à ses bienfaits?

XlIP ÉLÉVATION.

D'où naissaient ces contradictions.

f^ous êtes d'en bas, et je suis d'en haut 4. Je viens apprendre aux hommes des choses hautes qui les passent ; et les hommes superbes ne veulent pas s'humilier pour les recevoir.

Fous êtes du monde, et je ne suis pas du monde *. Vous êtes charnels et sensuels ; et ce que je vous annonce, qui est spirituel, ne peut entrer dans votre esprit. Il faut que je vous régénère, que je vous renouvelle, que je vous refonde : car ce qui est né de la chair, est chaii' ^ ; et on n'est spirituel qu'en renaissant et en renonçant à sa première vie.

« La lumière est venue au monde ; et les hommes « ont mieux aimé les ténèbres que la lumière , parce « que leurs œuvres étaient mauvaises. » Car « celui « qui fait mal, hait la lumière ; et il ne vient point à la « lumière, de peur que ses œuvres ne soient mani- « festées7. »

Voilà trois paroles du Fils de Dieu, qui contiennent trois raisons pour lesquelles les hommes n'ont pu le souffrir. Ils sont superbes , et ils ne veulent pas s'humilier pour recevoir lessubHmités qu'il leur annonce : ils sont charnels et sensuels , et ils ne veulent pas se dépouiller de leurs sens pour entrer dans les choses spirituelles où il les veut faire entrer ; ils sont vicieux et corrompus, et ils ne peuvent souffrir d'être repris par la vérité.

« Vous me voulez faire mourir, » dit le Sauveur, « parce que ma parole ne prend point en vous, et « n'y trouve point d'entrée". » Ainsi elle vous révolte, parce que vous ne pouvez pas y entrer. Comme jamais il n'y eut de vérité, ni plus haute, ni plus spirituelle, ni plus convaincante et plus vivement reprenante que celle de Jésus-Christ, il n'y eut jamais aussi une plus grande révolte, ni une plus grande contradiction. C'est pourquoi il en faut venir jusqu'à la détruire , jusqu'à faire mourir celui qui l'annonce. « Vous cherchez à me faire mourir, moi qui suis un « homme qui vous dit la vérité. » Voilà le sujet de votrehaine: « Vous ne connaissez pas mon langage. » Pourquoi ? « parce que vous ne pouvez pas seule- « ment écouter ma parole9 : » elle vous est insupportable, parce qu'elle est vive , convaincante, irrépréhensible.

' Malih. XV, 2. — » Joan. ix, 16 — ^ Luc. xiv, 3, 4, 6. — * Joan. VIII, 23. — » Ibid. — * Joan. m, 6. — ' Ibid. 19, 20. — • Joan. vui, 37. — » Ibid. 40, 43.

C'est la grande contradiction que souffre Jésus. Les hommes se révoltent contre lui , parce qu'ils ne veulent pas se convertir, s'humilier, se mortifier, combattre leurs cupidités et leurs passions. Ils aimeront quelquefois ses vérités , qui sont belles en ellesmêmes : quand elles se tournent en jugement, en répréhension , en correction , ils se révoltent contre lui, et contre les prédicateurs qui prêchent les vérités fortes ; et contre les supérieurs, contre les amis qui nous mettent nos défauts devant les yeux , et qui troublent le faux repos d'une mauvaise conscience. C'est de ce côté-là plus que de tous les autres , que Jésus-Christ est en butte aux contradictions ; et cet endroit est pour lui le plus sensible.

XIV ÉLÉVATION

Contradictions des chrétiens mêmes contre Jésus-Ciirist sur sa personne.

Je frémis, je sèche. Seigneur, je suis saisi de frayeur et d'étoimement ; mon cœur se pâme , se flétrit , quand je vous vois en butte aux contradictions , non-seulement des infldèles , mais encore de ceux qui se disent vos disciples. Et premièrement, quelles contradictions sur votre personnel Vous êtes tellement Dieu , qu'on ne peut croire que vous soyez homme; vous êtes tellement homme, qu'on ne peut croire que vous soyez Dieu. Les uns ont dit : Le rerbe est en Dieu • ; mais ce n'est rien de substantiel ni de subsistant : il est en Dieu comme notre pensée est en nous; en ce sens il est Dieu comme la pensée est notre âme : car qu'est-ce que la pensée, sinon notre ame en tant qu'elle pense.' Non , disent les autres ; on voit trop que le Verbe est quelque chose qui subsiste : c'est un fils ; c'est une personne : qui ne le voit pas par toutes les actions et toutes les choses qu'on lui attribue? Mais aussi ne doit-on pas croire que cet homme qui est né de Marie, sans être rien autre chose , est cette personne qu'on nomme le flls de Dieu? Quoi! il n'est pas devant Marie, lui qui dit qu'il est devant Abraham ^ ? lui qui était au commencement^} N ows vous trompez; il est évident, dit Arius, qu'il est devant que le monde fût : c'est dès lors une personne subsistante ; mais inférieure à Dieu , faite du néant comme le sont les créatures , quoique plus excellente. Tiré du néant? cela ne se peut : \\x\par qui tout a été tirédu néants. Comment donc est-il fils ? Un fils n'est-il pas produit de la substance de son père , et de même nature que lui ? Le fils de Dieu sera-t-il moins fils, et Dieu sera-t-il moins père que les hommes ne le sont? Il serait donc fils par adoption comme nous? Et comment avec cela être fus unique, qui est dans le sein du Père^?

Arius, vous avez tort, dit Nestorius : le fils de Dieu est Dieu comme lui; mais aussi ne peut-il pas en même temps être fait homme? Il habite en l'homme comme Dieu habite dans un temple, par grâce ; et si le Fils de Dieu est fils par nature , l'homme qu'il s'est uni par sa grâce ne l'est que par adoption.

On s'oppose à cette perverse doctrine; on dit à

' Joan. I, r. — » Ibid. viu, 58. — 3 Ibid. l, I, 2. ~ * Ibid. 3. - ' Ibid. 18.

ÉLÉVATIONS SUR LES MYSTERES

Nestorius : Vous séparez trop; il faut unir jusqu'à tout confondre , et faire de deux natures une nature. Hélas! quand finiront ces contentions? Pouvez-vous croire, disent ceux-ci , qu'un Dieu puisse en effet se rabaisser jusqu'àêtreeffectivementhomnie?La chair n'est pas digne de lui : il n'en a point, si ce n'est une fantastique et imaginaire. Imaginaire? dit l'autre; et comment donc a-t-on dit : Le Ferbe a été fait c/m/r '? en définissant l'incarnation par l'endroit que vous rebutez : Il a une chair, et l'incarnation n'est pas une tromperie. Mais le Verbe lui tient lieu d'âme : ou bien , si vous voulez lui donner une âme , donnons-lui celle des bêtes, quelle qu'elle soit ; mais ne lui donnons point celle des hommes. Le Verbe est son âme, encore un coup; ou du moins il est son intelligence : il veut par sa volonté, et il ne peut en avoir d'autre. Est-ce tout enfin ? Oui , c'est tout. Car on a tout contesté, le corps, l'âme, les opérations intellectuelles; et toutes les contradictions sont épuisées. Jésus est donc en butte aux contradictions de ceux qui se disent ses disciples? Car, disent-ils, le moyen de comprendre cela et cela? Mais Jésus avait prévenu les contradictions par une seule parole : « Dieu atant aimé le monde, qu'il lui a donné son Fils « unique». »

Pour tout entendre, il ne faut qu'entendre son amour. Dieu a tant aimé le monde. Un amour incompréhensible produit des effets qui le sont aussi. Vous demandez des pourquoi à Dieu? Pourquoi un Dieu se faire homme ? Jésus-Christ vous dit ce pourquoi ? Dieu a tant aimé le monde. Tenez- vous-en là ; les hommes ingrats ne veulent pas croire que Dieu les aime autant qu'il fait. Mais le disciple bien-aimé résout leurs doutes, en disant : «Nous avons cru à « l'amour que Dieu a pour nous ^. » Dieu a tant aimé le monde ; et que reste-t-il après cela , sinon de croire à l'amour, pour croire à tous les mystères?

Esprits aussi insensibles à l'amour divin , que vous êtes d'ailleurs présomptueux! Le mystère de l'eucharistie vous rebute ? Pourquoi nous donner sa chair et s'unir à nous corps à corps, pour s'y unir esprit à esprit? Dieu a tant aimé le monde, dit Jésus; et saint Jean répond pour nous tous : Nous aidons cru à l'amour que Dieu a pour nous. Mais il est incompréhensible? Et c'est pour cela que je veux le croire, et m'y abîmer : il n'en est que plus digne de Dieu. Après cela il ne faut plus disputer, mais aimer; et après que Jésus a dit : Dieu a tant aimé le monde, il ne faudrait plus que dire. Le monde racheté a tant aimé Dieu.

XVe ÉLÉVATION.

Ck)ntradictions contre Jésus-Clirist, sur le mystère de la grâce.

Voici encore un écueil terrible pour l'orgueil humain. L'homme dit en son cœur : J'ai mon franc arbitre : Dieu m'a fait libre , et je me veux faire juste : je veux que le coup qui décide de mon salut éternellement vienne primitivement de moi. Ainsi on veut par quelque coin se glorifier en soi-même. Où allez-

• Joan. I, H. — » Ibid. m, 16. — ' Ibid. iv, lo.

ÉLÉVATIONS SUR LES MYSTÈRES

vous , vaisseau fragile ? vous allez vous briser contre recueil, et vous priver du secours de Dieu, qui n'aide que les humbles , et qui les fait humbles pour les aider. Connaissez-vous bien la chute de votre nature pécheresse; et après même en avoir été relevé, l'extrême langueur, la profonde maladie qui vous en reste ? Dieu veut que vous lui disiez : Gwémses-jnoi ' ; car à tout moment je me meurs, et je ne puis rien sans vous. Dieu veut que vous lui demandiez toutes les bonnes actions que vous devez faire : quand vous les avez faites , Dieu veut que vous lui rendiez grâces de les avoir faites. Il ne veut pas pour cela que vous demeuriez sans action, sans effort; mais il veut qu'en vous efforçant , comme si vous deviez agir tout seul , vous ne vous glorifliez non plus en vousmême, que si vous ne faisiez rien.

Je ne puis : je veux trouver quelque chose à quoi me prendre dans mon libre arbitre , que je ne puis accorder avec cet abandon à la grâce. Superbe contradicteur, voulez-vous accorder ces choses, ou bien croire que Dieu les accorde.' 11 les accorde tellement, qu'il veut sans vous relâcher de votre action que vous lui attribuiiez finalement tout l'ouvrage de votre salut; car il est le Sauveur, et il dit : H n'y a point de Dieu qui sauve que moi ». Croyez bien que Jésus-Christ est Sauveur, et toutes les contradictions s'évanouiront.

XVIe ÉLÉVATION.

S(dulion manifeste des contradictions par l'aatorité de

l'Église.

Seigneur, vos mystères sont enveloppés de ténèbres. Vous avez répandu dans votre Écriture des obscurités, vénérables à la vérité, mais enfin qui déconcertent notre faible esprit : je tremble en les voyant , et je ne sais par où sortir de ce labyrinthe. Vous ne savez par où en sortir ! Mais Jésus a-t-il parlé obscurément de son Église? N'a-t-il pas dit qu'il la mettait sur une montagne^, afin qu'elle fût vue de tout le monde? N'a-t-il pas dit qu'il la posait sur le chandelier, afin qu'elle luisît à tout l'univers à? N'a-t-il pas dit assez clairement : Les portes d'enfer ne prévaudront pas contre elle ^ 1 N'a-t-il pas assez clairement renvoyé jusqu'aux moindres difficultés, à la décision de l'Eglise, et rangé « parmi « les païens et les péagers^ » ceux qui refuseraient d'en passer par son avis ? Et lorsque montant aux cieux on aurait pu croire qu'il la laissait destituée de son assistance, n'a-t-il pas dit :^//eSj baptisez, enseignez, et voilà que je suis avec vous ( enseignant ainsi et baptisant ), « jusqu'à la fiu des siè- « clés 7 ! » Si donc vous avez des doutes , allez à l'Église; elle est en vue; elle est toujours inébranlable , immuable dans sa foi ; toujours avec Jésus- Christ, et Jésus-Christ avec elle. Disons ici encore une fois : Dieu a tant aimé le monde , que pour en résoudre les doutes il n'a point laissé de doute sur son Église qui les doit résoudre.

« P». VI, 3. — ' /». XLiil, 8, II.—' Matth.y, U.—*Ibid. 15. i Matih. XVI, 18. — 6 Matth. xvru, 17. - ' Matth. xxvui. 19, 20.

Mais combien de sociétés prennent le titre d'Église? Pouvez-vous vous y tromper? Ne voyez-vous pas que celle qui a toujours été; celle qui demeure toujours sur sa base; celle qu'on ne peut pas seulement accuser de s'être séparée d'un autre corps , et dont tous les autres corps se sont séparés , portant sur leur front le caractère de leur nouveauté; ne voyez-vous pas , encore un coup , que c'est celle qui est l'Église? Soumettez-vous donc. Vous ne pouvez I j'en vois la cause. Vous voulez juger par vousmême; vous voulez faire votre règle de votre jugement; vous voulez être plus savant et plus éclairé que les autres ; vous vous croyez ravili en suivant le chemin battu, les voies communes : vous voulez être auteur, inventeur, vous élever au-dessus des autres par la singularité de vos sentiments ; en un mot, vous voulez, ou vous faire un nom parmi les hommes , ou vous admirer vous-même en secret comme un homme extraordinaire. Aveugle, conducteur d'aveugles, en quel abîme vous allez vous précipiter, avec tous ceux qui vous suivront ! Si vous étiez tout à fait aveugle , vous trouveriez quelque excuse dans votre ignorance. Mais vous dites: Noifs voyons, nous entendons tout , et le secret de l'Écriture nous est révélé. Fotre péché demeure en vous'.

XVir ÉLÉVATION.

L'humilité résout toutes les difficullés.

Pourquoi nous renvoyer à l'Église? Ne pouviezvous pas nous éclairer par vous-même , et rendre votre Écriture si pleine et si claire qu'il n'y restât aucun doute ? Superbe raisonneur ! n'entendez-vous pas que Dieu a voulu faire des humbles? Votre maladie, c'est l'orgueil : votre remède sera l'humilité. Votre orgueil vous révolte contre Dieu, l'humililé doit être votre véritable sacrifice. Et pourquoi a-til répandu dans son Écriture ces ténèbres mystérieuses , sinon pour vous renvoyer à l'autorité de l'Église, où l'esprit de la tradition , qui est celui du Saint-Esprit, décide tout? Ignorez- vous , vous qui vous plaignez de l'obscurité des Écritures , que sa trop grande lumière vous éblouirait plus que ses saintes ténèbres ne vous confondent ? N'avez-vous pas vu les Juifs demander à Jésus qu'il s'explique; et Jésus s'expliquer de sorte, quand ill'a voulu, qu'il n'y avait plus d'ambiguïté dans ses discours ? Et qu'en est-il arrivé? Les Juifs en ont-ils été moins incrédules ? Point du tout; la lumière même les a éblouis : plus elle a été manifeste, plus ils se sont révoltés contre elle; et, si on le veut entendre, la lumière a été plus obscure et plus ténébreuse pour leurs yeux malades , que les ténèbres mêmes.

Enfin , par-dessus toutes choses , vous avez besoin de croire que ceux qui croient doivent tout à Dieu; qu'ils sont, comme dit le Sauveur, enseignés de lui : docibiles Dei ; de mot à mot, docti a Deo^ : qu'il faut qu'il parle dedans, et qu'il aille chercher dans le cœur ceux à qui il veut spécialement se faire entendre. Ne raisonnez donc plus :

' Joan. IX, 41. - ' Ibid. VI, 45-

ÉLÉVATIONS SUR LES MYSTERES

humiliez-vous. Quiades oreillespour écouter, qu'il écouU ' ; mais qu'il sache que ces oreilles qui écoutent , c'est Dieu qui les donne : Jurem audientcm, et oculum videntem Dominus fecit ntrumqne *.

XVIII« ÉLÉVATION

Contradictions dans l'Église par les péchés des fidèles, et sur la morale de Jésus-Christ. '

Mais la contradiction la plus douleureuse du Sauveur est celle de nos péchés : de nous qui nous disons ses fidèles , et qui sommes les enfants de son Église. Le désordre, le dérèglement , la corruption se répand dans tous les états , et toute la face de l'Église paraît infectée. « Depuis la plante des pieds « jusqu'à la tête, il n'y a point de santé en elle 3. « Voilà, dit-elle, que mon amertume la plus amère « est dans la paix''. Ma première amertume, qui « m'a été , » disait saint Bernard 5 , <t bien amère , « a été dans les persécutions des gentils : la seconde « amertume, encore plus amère, a été dans les « schismes et dans l'hérésie : mais dans la paix, <- et quand j'ai été triomphante, mon amertume très- <■ amère est dans les dérèglements des chrétiens <• catholiques. »

Que chacun repasse ici ses péchés : il verra par quel endroit Jésus-Christ , durant tout le cours de sa vie, et dans son agonie au sacré jardin, a été le plus douloureusement contredit. Les Juifs, qui ont poussé leur dérision jusque parmi les horreurs de sa croix, ne l'ont pas percé de plus de coups, ni n'ont pas été « un peuple plus contredisant envers celui « qui étendait ses bras vers eux '', » que nous le sommes. Et si le cœur de Jésus pouvait être affligé dans sa gloire, il léserait de ce côté-là, plus que par toute autre raison. C'est vous, chrétiens et catholiques , c'est vous « qui faites blasphémer mon «nom par toute la terre?. » On ne peut croire que ma doctrine soit venue du ciel , quand on la voit si mal pratiquée par ceux qui portent le nom de fidèles.

Ils en sont venus jusqu'à vouloir courber la règle , comme les docteurs de la loi et les pharisiens : ils se font des doctrines erronées, de fausses traditions, de fausses probabilités : la cupidité résout les cas de conscience ; et sa violence est telle , qu'elle contraint les docteurs de la flatter. O malheur ! on ne peut convertir les chrétiens , tant leur dureté est extrême , tant les mauvaises coutumes prévalent ! et on leur cherche des excuses : la régularité passe pour rigueur; on lui donne un nom de secte : la règle ne peut plusse faire entendre. Pour affaiblirions les préceptes dans leur source , on attaque celui de l'amour de Dieu : on ne peut trouver le moment oii l'on soit obligé de le pratiquer; et à force de reculer l'obligation , on l'éteint tout à fait. O Jésus ! je le sais, la vérité triomphera éternellement dans votre Église : suscitez-y des docteurs pleins de vérité et

' Matth. XI, 15. XIII, 9 elicq. — ' Prov. XX ,12.-3 /,. I, 6. — 4 rbid. XXXVIII, 17. — ' S. Bern. Serm. xxxiii, in Ciint. n. 19. — « is. i,xv, 2. Rom. x , 21. — ' Is. lu, 5. Rom. 11, 'M,

d'efficace, qui fassent taire enfin les contradicteurs», et toujours en attendant que chacun de nous fasse taire la contradiction en soi-même.

XIX" ÉLÉVATION

L'épée perce l'âme de Marie.

« Cet enfant sera en butte aux contradictions : » et votre âme même , ô mère affligée et désolée ! « sera percée d'une épéei< » Vous aurez part aux contradictions : vous verrez tout le mondese soulever contre ce cher Fils : vous en aurez le cœur percé; et il n'y a point d'épée plus tranchante que celle de votre douleur. Votre cœur sera percé par autant de plaies que vous en verrez dans votre Fils : vous serez conduite à sa croix pour y mourir de mille morts. Combien serez -vous affligée quand vous verrez sa sainte doctrine contredite et persécutée! Vous verrez naître les persécutions et les hérésies : le miracle de l'enfantement virginal sera contredit comme tous les autres mystères, pendant même que vous serez encore sur la terre ; et il y en aura qui ne voudront pas croire votre inviolable et perpétuelle virginité. Vous serez cependant la merveille de l'Église, la gloire des femmes, l'exemple et le modèle de toute la terre. Peut-on assez admirer la foi qui vous fait dire : « Ils n'ont pas de « vin ; » et : « Faites ce qu'il vous dira^* 1 » Vous êtes la mère de tous ceux qui croient , et c'est à votre prière que s'est fait le premier miracle qui les a fait croire.

XX" ÉLÉVATION

Les contradictions de Jésus-Christ découvrent le secret des cœurs.

Il faut joindre ces paroles : « Cet enfant sera en « butte aux contradictions, » à celles-ci : « Les pen- « sées que plusieurs cachent dans leurs cœurs se- « ront découvertes^. » Si Jésus-Christ n'avait point paru sur la terre , on ne connaîtrait pas la profonde malice, le profond orgueil, la profonde corruption, la profonde dissimulation et hypocrisie du cœur de l'homme.

La plus profonde iniquité est celle qui se couvre du voile de la piété. C'est oii en étaient venus les pharisiens et les docteurs de la loi. L'avarice, l'esprit de domination, le faux zèle de la religion les transportait et les aveuglait de sorte, qu'ils voulaient avec cela se croire saints, et les plus purs de tous les hommes. Sous couleur de faire, pour les veuves et pour tous les faibles esprits , de longues oraisons, ils se rendaient nécessaires auprès d'elles, et dévoraient leurs richesses ; ils parcouraient la terre et la mer pour faire un seul prosélyte, qu'ils damnaient plus qu'auparavant, sous prétexte de les convertir : parce que , sans se soucier de les instruire du fond de la religion, ils ne voulaient que se faire renommer parmi les hommes , comme des gens qui gagnaient des âmes à Dieu; et en se les attachant, ils les faisaient servir à leur domination, et

' Luc. II , 3i , 35 . — * Joan. il , 3 , 5 . — •' Luc. Il , 34 , 33.

7Si

à rétablissement de leurs mauvaises maximes \ Us sedonnaientau public comme les seuls défenseurs de la religion. Esprits inquiets et turbulente , qui retiraient les peuples de l'obéissance aux puissances, se portant en apparence pour gens libres qui n'avaient en recommandation que les intérêts de leurs citoyens : et en effet , pour régner seuls sur leurs consciences. Le peuple prenait leur esprit : et entraîné à leurs maximes corrompues , pendant qu'ils se faisaient un honneur de garder les petites observances de la loi, ils en méprisaient les grands préceptes , et mettaient la piété où elle n'était pas. S'ils affectaient partout les premières places, ils faisaient semblant que c'était pour honorer la religion , dont ils voulaient paraître les seuls défenseurs: mais en effet, c'est qu'ils voulaient dominer, et qu'ils se repaissaient d'une vaine gloire. Les reprendre, et leur dire la vérité dont ils voulaient passer pour les seuls docteurs , c'était les révolter contre elle de la plus étrange manière. Aussitôt ils ne manquaient pas d'intéresser la religion dans leur querelle : et ils étaient si entêtés de leurs fausses maximes, qu'ils croyaient rendre service à Dieu , en exterminant ceux qui osaient les combattre.

Comme jamais la vérité n'avait paru plus pure, plus parfaite, plus victorieuse, que dans la doctrine et dans les exemples de Jésus-Christ , elle ne pouvait manquer d'exciter plus que jamais le faux zèle de ces aveugles conducteurs du peuple. Le secret de leurs cœurs fut révélé : on vit ce que pouvait l'iniquité, et l'orgueil couvert du manteau de la religion : on connut plus que jamais ce que pouvait le faux zèle, et les excès oii se portent ceux qui en sont transportés. Il fallut crucifier celui qui était la sainteté même , et persécuter ses disciples : et Jésus leur apprend que ceux contre qui ils doivent être le plus préparés , sont les faux zélés , qui , entêtés du besoin que la religion , dont ils se croient les arcs-boutants , a de leur soutien , « croient ren- « dre service à Dieu, en persécutant ses enfants , » dès qu'ils les croient leurs ennemis. Ainsi les pensées secrètes qui doivent être découvertes par Jésus- C^ist sont principalement celles où nous nous trompons nous-mêmes, en croyant fa ire pour Dieu ce que nous faisons pour nos intérêts, pour la jalousie de l'autorité, pour nos opinions particulières. Car ce sont les pensées qu'on cache le plus ; puisqu'on tâche même de se les cacher à soi-même. Observons-nous nous-mêmes sur ces caractères ; et ne croyons pas en être purgés , sous prétexte que nous ne les sentirions pas tous en nous-mêmes : mais treonblons , et ayons horreur de nous-mêmes, pour légère que nous paraisse la teinture que nous prendrons.

XXF ÉLÉVATION.

Anne la prophétesse.

« 11 y avait une prophétesse nommée Anne, d'un '< âge fortavancé; car elle avait quatre-vingt-quatre

' Miitih. xxni, \,2etseq.

« ans. Elle avait vécu dans un long veuvage, n'ayant « été que sept ans avec son mari; et passa tout « le reste de sa vie dans la retraite, ne bougeant du « temple, et servant Dieu nm't et jour dans les jeilnes « et dans la prière. » Voilà encore un digne témoin de Jésus-Christ. « Elle survint au temple dans ce « même instant , louant le Seigneur, et parlant de « lui à tous oeux qui attendaient la rédemption d'Is- « raël ■ » Ce Seigneur qu'elle louait, visiblement était Jésus-Christ. Elle fut digne de le connaître et de l'annoncer, parceque, détachée de la vie des sens, unie à Dieu par l'oraison , elle avait préparé son cœur à la plus pure lumière.

Saint Luc a voulu en peu de paroles nous faire connaître cette sainte veuve , et en marquer nonseulement les vertus , mais encore la race même , en nous apprenant qu'elle était fille de Phanuël , et « de la tribu d'Aser : afin que ces circonstances rappelassent le souvenir du témoignage de cette femme; ce qu'il ne fait pas de Siméon, qui peut-être était plus connu. Peut-être aussi qu'il fallait montrer que Jésus-Christ trouva des adorateurs dans plusieurs tribus , et entre autres dans celle d'Aser, à qui Jacob et IMoïse n'avaient promis que « de bon « pain, de l'huile en abondance, « et en un mot, » des « richesses dans ses mines de fer et de cuivre. «Mais voici en la personne de cette veuve , « les délices des « rois et des peuples » parmi les biens de la terre, changés en jeûnes et en mortifications. Quoi qu'il en soit, honorons en tout , et les expressions , et le silence que le Saint-Esprit inspire aux évangélistes.

XXir ÉLÉVATION.

Abrégé et conclusion des réflexions précédentes.

L'abrégé de ce mystère est, que Jésus s'offre, nous offre en lui et avec lui , et que nous devons entrer dans cette oblation , et nous y unir comme à la seule et parfaite adoration que Dieu demande de nous.

Les trois personnes qui se trouvent avec Jésus- Christ dans ce mystère , nous apprennent ce que nous devons offrir à Dieu.

La sainte Vierge lui offre et lui sacrifie le cher objet de son cœur, pour en faire ce qu'il lui plaira; c'est-à-dire son propre Fils : elle voit la contradiction poussée à l'extrémité contre lui , et en même temps elle sent ouvrir la plaie de son cœur par cette épée qui la perce. Mères chrétiennes , aurez-vous bien le courage dans l'occasion de faire à Dieu avec elle une oblation semblable? Tant que nous sommes de fidèles, unissons-nous à la foi d'Abraham, et offrons à Dieu notre Isaac; c'est-à-dire ce qui nous tient le plus au cœur.

Siméon a immolé l'amour de la vie, et la laisse , pour ainsi dire , s'exhaler à Dieu en pure perte. Ne disons pas qu'il ne lui sacrifie qu'un reste de vie dans sa vieillesse : il n'a jamais désiré de vivre , que pour avoir la consolation de voir Jésus-Christ , et

• Liic. Il, 36, 37, 38. — » Gen. LIX, 20. Deut. XXXUI, 24,

de lui rendre témoignage. Car ce n'était pas seulement une faible consolation des yeux que ce saint vieillard attendait : il désirait les sentiments que Jésus présent inspire dans les cœurs ; il voulait l'annoncer, le faire reconnaître , en publier les merveilles, autant qu'il pouvait, aux Juifs et aux gentils ; montrer au monde ses souffrances , et la part qu'y aurait sa sainte Mère. Après cela il voulait mourir ; et l'on voit en lui dans tous les temps un parfait détachement de la vie. C'est ce qu'il nous faut offrir à Dieu avec le saint vieillard.

Et qu'immolerons-nous avec Anne, sinon l'amour des plaisirs par la mortification des sens? Exténuons par le jeûne et par l'oraison ce qui est trop vivant en nous. Vivons avec cette sainte veuve dans une sainte désolation : arrachons-nous à nousmêmes ce qui est permis , si nous voulons n'être point entraînés par ce qui est défendu. Déracinons à fond l'amour du plaisir. Le plaisir des sens est le perpétuel séducteur de la vie humaine : l'attention au beau et au délectable a commencé la séduction du genre humain. Eve prise par là commence à entendre la tentation qui lui dit, avec une insinuation aussi dangereuse que douce : Pourquoi Dieu vous a-t-il défendu ce qui est si plaisant et si flatteur ? L'attention au plaisir éloigne la vue du supplice. On se pardonne tout à soi-même ; et on croit que Dieu nous est aussi indulgent que nous nous le sommes. Vous n'en mourrez pas : vous reviendrez des erreurs et des faiblesses de votre jeunesse. Eve entraîne Adam : la partie foible entraîne la plus forte ; le plaisir a fait tout son effet ; il a rendu le péché plausible, et lui a fourni des excuses; il emmielle le poison; il affaiblit, il étouffe le remords de la conscience; il en émousse la piqûre; et à peine sent-on la grièveté de son péché, jusqu'à ce que dans les flammes éternelles ce ver rongeur se réveille , et par ses morsures éternelles nous cause un pleur inutile, avec cet effroyable grincement de dents.

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