‹ uvres de BossuetChapitre 83 sur 140 · JI · texte numérisé non relu

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son Christ , comme les prémices sacrées de l'Église des gentils.

A la venue du Christ , le monde s'ébranle pour venir reconnaître le Dieu véritable, oublié depuis tant de siècles. « Les rois d'Arabie et de Tharsis, « les Sabéens, les » Egyptiens, les Chaldéens, « les « habitants des îles les plus éloignées , viendront » à leur tour « pour adorer Dieu , et faire leurs pré- « sents ■ « au roi des Juifs. Apportez, provinces des gentils : « venez rendre au Seigneur honneur et « gloire ; apportez-lui » ( comme le seul présent digne de lui) « la glorification de son nom ». »

Pourquoi Dieu appelle-t-il aujourd'hui des sages et des philosophes ? « Il n'y a pas plusieurs sages « ni plusieurs savants : il n'y a pas plusieurs riches ni « plusieurs nobles parmi vous » , disait saint Paul ^ , « parce que Dieu veut confondre les savants et les « puissants de la terre par les faibles , et par ceux « qu'on estime fols, et ce qui est par ce qui n'est « pas. » Il veut pourtant commencer par le petit nombre des sages gentils qui viennent adorer Jésus, parce que ces sages et ces savants , dès qu'ils voient paraître l'étoile , et à sa première clarté , renoncent à leurs lumières pour venir à Jérusalem et aux docteurs de l'Église , par où il faut arriver à ce que Dieu leur inspire de chercher. Soumettez , sages du monde, toutes vos lumières, et celles-là mêmes qui vous sont données d'en haut, à la doctrine de l'Église ; parce que Dieu , qui vous éclaire, vous veut faire humbles encore plus qu'éclairés.

V« ÉLÉVATION

Quel fut le nombre des mages?

On croit vulgairement qu'ils étaient trois, a cause des trois présents qu'ils ont offerts. L'Église ne le décide pas; et que nous importe.? C'est assez que nous sachions qu'ils étaient « de ce nombre connu « de Dieu , du petit nombre , du petit troupeau qu« « Dieu choisit 4. «Regardez la vaste étendue de l'Orient , et celle de tout l'univers : Dieu n'appelle d'abord que ce petit nombre; et quand le- nombre de ceux qui le servent sera augmenté , ce nombre , quoique grand en soi , sera petit en comparaison du nombre infini de ceux qui périssent. Pourquoi.? « O « homme ! qui êtes-vous pour interroger Dieu ^ » , et lui demander raison de ses conseils ? Profitez de la grâce qui vous est offerte; et laissez à Dieu la science de ses conseils, et des causes de ses jugements. Vous êtes tenté d'incrédulité à la vue du petit nombre des sauvés ; et peu s'en faut que vous ne rejetiez le remède qu'on vous présente : comme un malade insensé qui dans un grand hôpital, où un médecin viendrait à lui avec un remède infaillible , au lieu de s'abandonner à sa conduite regarderait à droite et à gauche ce qu'il ferait des autres. Malheureux ! songe à ton salut, sans promener sur le reste des malades ta folle et superbe curiosité. Les mages ont-ils dit dans leur cœur : N'allons pas ;

' Ps. LXXI, 9, 10, M. — » P-Ç. XXVIll, 2. — ' I. Cor. I, 26, 27, 28. — * lUatt. VU , 14 , 23 ; XX , 16. Ltic. xu , 32. — » Rom. X, 20.

car pourquoi aussi Dieu n'appelie-t-il pas tous les hommes? Ils allèrent : ils virent , ils adorèrent, ils offrirent leurs présents : ils furent sauvés.

VF ÉLÉVATION

L'étoile disparaît.

Soit que Dieu voulût faire connaître qu'il allait punir les Juifs ingrats, par la soustraction de ses lumières; soit que l'étoile qui conduisait au roi pauvre, et l'ange qui la guidait, ne voulût point se montrer où paraissait la pompe d'une cour royale et maligne; soit que l'on n'eût pas besoin de lumière extraordinaire , où luisait comme dans son lieu celle de la loi et des prophètes : l'étoile que les mages avaient vue en Orient se cacha dans Jérusalem ' , et ne reparut aux mages qu'au sortir de cette ville , qui tue les prophètes , et qui ne connut pas le jour où Dieu venait la visiter.

C'est ici encore une figure de l'inspiration. Elle se cache souvent : la lumière qui nous avait paru d'abord , se cache tout d'un coup dans les ténèbres : l'âme éperdue ne sait plus où elle en est, après avoir perdu son guide. Que faire alors? Consultez, et écoutez les docteurs, qui vous conduiront par la lumière des Écritures. L'étoile reparaîtra avec un nouvel éclat. Vous la verrez marcher devant vous plus claire que jamais : et , comme les mages , vous serez transportés de joie. Mais durant le temps d'obscurité , suivons les guides spirituels et les ministres ordinaires, que Dieu a mis sur le chandelier de la cité sainte.

VIP ÉLÉVATION.

Les docteurs indiquent Bethléem aux mages.

La lumière ne s'éteint jamais dans l'Église. Les Juifs commençaient à se corrompre ; et le Fils de Dieu sera bientôt obligé de dire « : Gardez-vous « bien de la doctrine des pharisiens , et des docteurs « de la loi*. » Cependant dans cet état de corruption, et à la veille de sa ruine, la lumière de la vérité devait luire dans la synagogue, et il devait être toujours véritable jusqu'à la fin , comme dit le même Sauveur, quefes docteurs de la loi et les phansiens sont assis sur la chaire de Moïse : faites donc ce qu'ils enseignent (tous ensemble et en corps) ; mais ne faites pas ce qu'ils font^. Tant il était véritable que la lumière subsistait toujours dans le corps de la synagogue qui allait périr.

C'est ce qui parut à .férusalem sur l'interrogation <les mages. Les pontifes et les docteurs de la loi allèrent d'abord au but sans hésiter. Le roi ( c'était llérode) les assembla pour les consulter : il faut répondre alors. Quand les rois, qui interrogent, seraient des Hérodes, on leur doit la vérité , lorsqu'ils la demandent; et le témoignage en est nécessaire.

Le roi des Juif» , disent-ils ^ , doit naître dans

» Matfh. ir , 9 , 10. — ' Afnrc. xvi , 1 1, 12. — ' M(aih xxni , 2,:i — * Matth. il, 2, 5, 6.

ÉLÉVATIONS SUR LES MYSTÈRES

Bethléem. Car c'est ainsi qu'il est écrit dans le . prophète Michée^ : Et toi, Bethléem, tu n'es pas la dernière entre les villes de Juda : car de toi sortira le chef qui conduira mon peuple d'Israël. ■ Il fallait avoir de la force pour oser dire à un roi si jaloux de la puissance souveraine , qu'il y avait un roi prédit au peuple, et que c'était lui qu'on cherchait ; de sorte qu'il était au monde : mais il fallait que la synagogue , quelque tremblante qu'elle fût sous la tyrannie d'Hérode, rendît ce témoignage.

Voici encore une autre merveille. C'est à la poursuite d'Hérode que se fait cette authentique déclaration de toute la synagogue. Hérode ne fut poussé à la consulter , que par la jalouse fureur qu'il va bientôt déclarer : mais Dieu se sert des méchants et de leurs aveugles passions , pour la manifestation de ses vérités.

Il y a encore ici un autre secret. Dieu cache souvent ses mystères d'une manière étonnante. C'était un des embarras de ceux qui avaient de la peine à reconnaître" Jésus-Christ, qu'il paraissait Galiléen , et que Nazareth était sa patrie. Le Christ doit-il venir de Galilée ? V Écriture ne nous apprend-elle pas, disent-ils*, qu'il doit naître du sa7ig de David , et même de la bourgade de Bethléem , où David demeurait ? Et Nathanaël , cet homme sans fard, et ce vrai Israélite , ne fut-il pas luimême dans cet embarras , quand on lui dit : Nous avons trouvé le Messie : c'est Jésus de Nazareth , fis de Joseph. Quoi, répliqua-t-\l , peut-il venir quelque chose de bon de Nazareth ^? N'est-ce pas Bethléem, la tribu de Juda, qui nous doit donner ce Christ que vous m'annoncez? Quoique Jésus- Christ pût dès lors leur découvrir le lieu de sa naissance, nous ne lisons pas qu'il l'ait fait. Dieu veut que ses mystères soient cherchés.

Approfondissez humblement : ne vous opiniâtrez pas à rejeter Jésus-Christ, sous prétexte qu'un des caractères de sa naissance n'est pas encore éclairci. Si vouscherchez bien,voustrouverezqueceJésus conçu à Nazareth , et nourri dans cette ville comme dans son pays, par une secrète conduite de la divine sagesse, est venu naître à Bethléem. Ainsi ce qui faisait la difficulté se tourne en preuve pour les humbles : et Dieu avait préparé cette solution de l'énigme, premièrement par le témoignage des bergers , mais dans la suite d'une manière plus éclatante à l'avénement des mages dans Jérusalem.

La demande qu'ils y firent hautement du lieu où devait naître le Christ , fut connue de tout le monde : et tout Jérusalem en fid troublé , aussi bien qti Hérode'^. La réponse de l'assemblée des pontifes et des docteurs consultés par ce roi , ne fut pas moins célèbre : et le meurtre des innocents dans les environs de Bethléem, fit encore éclater cette vérité. Accoutumons - nous aux dénoûments de Dieu. Quelle admirable consolation à ceux qui ne savaient pas que .Tésus était né à Bethléem , quand ils virent cet admirable accomplissement de la pro-

' Mkh. V, 2 — ' Joan. vil , 4!, 42. — ' Ibid. I, 46, 40, 47. - * MaHh. I, 2, 3, 4, 5.

ÉLÉVATIONS SUR LES MYSTÈRES

phétie! Avec quelle joie s'écrièrent-ils avec lepropliète: rraiment, 6 Bethléem, tu n'es plus, comme auparavant, la plus petite des villes, puisque tu seras illustrée pm' la naissance de celui qui doit conduire Israël^ ! La postérité montrera l'étable, ou, comme les païens l'appelaient, la caverne où était né le Sauveur du mon>le : et Celse, quoique gentil, en fait mention». Cette petite bourgade demeurera éternellement mémorable ; on se souviendra à jamais de la prophétie de Michée , qui tant de siècles auparavant a prédit qu'elle verrait naître dans le temps celui dont la naissance est éternelle dans !e sein de Dieu : et, comme parle ce prophète , celai dont la sortie et la production est de toute éternité^.

Admirons comme Dieu sait troubler les hommes par de terribles difficultés , et en même temps les calmer d'une manière ravissante. Mais il faut être attentif à tout, et ne rien oublier : car tout est digne d'attention dans l'oeuxTe de Dieu; et l'œuvre de Dieu se trouve en tout, parce que Dieu répand partout des épreuves de la foi et de l'espérance. Commençons par croire, malgré les difficultés : car c'est ainsi que fit le bon et sincère Nathanaël, qui sans attendre l'éclaircissement de la difficulté sur Nazareth, touché des autres motifs qui l'attiraient, dit à Jésus : Fous êtes le Fils de Dieu : vous êtes le roi d'Israël. Et Jésus lui dit : f^ous verrez de plus grandes choses^. Parce que vous avez cru d'abord , dès la première étincelle d'une lumière quoique faible et petite encore, de bien plus grands secrets vous seront révélés.

VIII« ÉLÉVATION

La jalousie el Thypocrisie d'Hérode : sa politique trompée.

Siméon nous dira bientôt que Jésus est venu au monde , ajîn que le secret caché dans le cœur de plusieurs fût révélé^. Quel secret doit être ici révélé? Le secret des politiques du monde; le secret des grands de la terre ; la jalousie secrète des mauvais rois; leurs vains ombrages; leurs fausses délicatesses; leur hypocrisie; leur cruauté : tout cela va paraître dans Hérode.

Au nom du roi qui était venu , et à qui il voyait déjà occuper son trône, touché par l'endroit le plus sensible de son cœur, il ne s'emporta point contre les pontifes qui avaient annoncé ce roi aux Juifs, ni contre les mages qui avaient fait la demande : en habile politique il va à la source, et conclut la mort de ce nouveau roi. Allez, dit-il aux mages, informez-vous avec soin de cet enfant; et quand vousTaurez trouvé , faites-le-moi savoir, afin que faille aussi l'adorer, à votre exemple^. Le cruel! il ne songeait qu'à lui enfoncer un poignard dans le sein ; mais il feint une adoration pour couvrir son crime.

Quoi donc! Hérode était-il un homme sans religion? Ce n'est pas là son caractère; il reconnaît

• MaUh. Il, 6. — * Orig. contr. Celé. 1. 1, n" 51. — ^ -WieA. V, 2. — * Joan. I, 49, 50 — 5 Itic. ii, 35. — " MaUh. H, (?.

la vérité des prophéties, et sait de qui il en faut attendre l'intelligence; mais l'hypocrite superstitieux se sert de ses connaissances pour sacrifier le Christ du Seigneur n sa jalousie.

Que de secrètes terreurs Dieu envoie aux âmes ambitieuses! Hérode n'avait rien à craindre de ce nouveau roi , dont le royaume n'est pas de ce monde ' ; et lui qui donne le royaume du ciel , il ne désire point ceux de la terre. Mais c'est ainsi qu'il effraye les grands de la terre, si jaloux de leur puissance : et il faut que leur ambition soit leur supplice.

Mais en même temps Dieu se rit, du plus haut des cieux, de leurs ambitieux projets. Hérode avait poussé jusqu'au dernier point les raffinements politiques : Allez, informez-vous soigneusement de cet enfant*. Voyez comme il les engage à une exacte recherche, et à un fidèle rapport : mais Dieu souffle sus les desseins des politiques, et il les renverse. Jésus dit à un autre Hérode, fils de celui-ci, et qui comme lui craignait que le Sauveur ne voulût régner à sa place : « Allez , dites à ce renard » (à ce malheureux politique) «qu'il faut, » malgré lui, « que je fasse ce que j'ai à faire aujourd'hui, etde- « main, et que ce n'est qu'au troisième jour b ( et à la troisième année de ma prédication) « que je dois « être consommé^ » par ma mort. 11 est dit de même à son père: Il faut, malgré vos finesses et votre profonde hypocrisie , que cet enfant que vous voulez perdre par des moyens qui vous paraissent si bien concertés ; il faut qu'il vive et qu'il croisse, et qu'il/as5e l'œuvre de son Père , pour lequel il est envoyé^. Quand vous aurez tronapé les hommes, troraperez-vous Dieu? Votre jalousie ne fera que se tourmenter davantage , quand elle verra hors de ses mains celui qui l'effraye. Que craignons-nous dans l'œuvre de Dieu ? Les obstacles que nous suscitent les grands de la terre et leur fausse politique ? Quand le monde sera plus fort que Dieu , nous devons tout craindre : tant que Dieu sera comme il est, le seul puissant^ , nous n'avons qu'à marcher la tête levée.

IX"' ÉLÉVATION

Les mages adorent l'enfant , et lui font leurs présents.

Après que les mages se furent soumis aux prêtres et aux docteurs, et se furent mis en chemin, selon leur précepte ; l'étoile parait de nouveau, et les mène où était Cenfant^. Fut-ce à l'étable ou à la crèche?JosephetMarieylaissèrent-ilsrenfant?etne songèrent-ils point, ou bien ne purent-ils point pourvoir à un logement plus commode? Contentons-nous des paroles de l'Évangile : L'étoile s'arrêta sur le lieu où était l'enfant. Sms doute, ou dans le lieu de sa naissance, ou auprès, puisque c'était là qu'on les avait adressés : et on doit croire que ce fut à Bethléem même, afin que ces pieux adorateurs vissent l'accomplissement delà prophé-

» Joan. XVIII, 36. — * MaUh. il, 8. — ^ Luc. XIII, 32, 3J. — 4 Joan. IV, 34. - ' /. Tim. VI, 15. — • .Vatt/t. U, •».

ÉLÉVATIONS SUR LES MYSTÈRES

lie qu'on leur avait enseignée. Quoi qu'il en soit : Us l'adorèrent, et lui firent leurs présents^ .

Faisons les nôtres à leur exemple , et que ces présents soient magnifiques. Les mages offrirent avec abondance, et de l'or, et les parfums les plus exquis , c'est-à-dire l'encens et la myrrhe.

Recevons l'interprétation des saints docteurs, -et que l'Église approuve. On lui donne de l'or comme à un roi : l'encens honore sa divinité; et la myrrhe son humanité et sa sépulture, parce que c'était le parfum dont on embaumait les morts.

L'or que nous devons offrir à Jésus-Christ, c'est un amour pur, une ardente charité, qui est cet or appelé dans l'Apocalypse », Vor purifié par le feu qu'il faut acheter de .Tésus-Christ.

Comment est-ce qu'on achète l'amour? par l'amour même : en aimant on apprend à mieux aimer; en aimant le prochain, et en lui faisant du bien , on apprend à aimer Dieu : et c'est à ce prix qu'on achète son amour. Mais c'est lui qui commence en nous cet amour, qui va sans cesse s'épurant au feu des afflictions par la patience.

levons conseille, dit Jésus-Christ, d'acheter de moi cet or ^. Obtenez-le par vos prières : n'épargnez aucun travail pour l'acquérir. Joignez-y l'encens. Qu'est-ce que l'encens du chrétien ? L'encens €St quelque chose qui s'exhale, qui n'a son effet qu'en se perdant. Exhalons-nous devant Dieu en pure perte de nous-mêmes ; puisque celui qui perd son âme la gagne ^. Celui qui renonce à soi-même, celui qui s'oublie, qui se consume lui-même devant Dieu, est celui qui lui offre de l'encens. Épanchons nos cœurs devant lui ; offrons-lui de saintes prières qui montent au ciel, tout ensemble qui se dilatent dans l'air, et qui édifient toute l'Église. Disons avec David : J'ai en moi mon oraison au Dieu de ma fie*; j'ai en moi l'encens que je lui offrirai , et l'agréable parfum qui pénétrera jusqu'à lui. Ce n'est rien, si nous n'y ajoutons encore la myrrhe; c'està-dire , un doux souvenir de la passion et de la sépulture du Sauveur : ensevelis avec lui, comme dit saint Paul^. Car sans sa mort il n'y a point d'oblation sainte ; il n'y a point de vertu ni de bon exemple.

Après avoir offert ces présents à Dieu , croirons-nous être quittes envers lui ? non , puisqu'au contraire, en lui donnant ce que nous lui devons, nous contractons une nouvelle dette?. Nous vous .donnons , disait David , parmi ces riches offrandes, ce que nous avons reçu de votre main ^. Combien plus avons-nous reçu de sa main cet or de la charité; cet encens intérieur de notre cœur épanché dans la prière ; cette pieuse et tendre méditation de la passion et de la mort de Jésus-Christ ! .Te le reconnais, ô Sauveur ! plus je vous offre, plus je vous suis redevable : tout mon bien est à vous ; et, sans en avoir besoin, vous agréez ce que je vous

' Matth. II, II. — ' Apoc. iii, 18. — ' Ihid. — « Matth. XVI, 25. Luc. XIV, 33. — ^ Ps. XLI, 9.-6 Roni. vi, 4. — 'S. Aiir/. Serm. 290, de nat. Apostol. Petr. et Paul, n" 3. — ' Parai, xxix , 14.

donne , à cause que c'est vous-même qui me l'avez premièrement donné, et que rien n'est agréable à vos yeux , que ce qui porte votre marque et qui vient de vous.

Mais que donnerons-nous encore à Jésus-Christ? le mépris des biens de la terre. Que les mages sortirent contents de trouver le Roi des Juifs , qu'ils étaient venus chercher de si loin, que l'étoile, que la prophétie leur avait montré : de le trouver, disje, ou dans son étable, ou dans un lieu toujours pauvre, sans faste, sans appareil ! qu'ils retournèrent contents de l'usage qu'ils avaient fait de leurs richesses en les lui offrant! Offrons-lui tout dans ses pauvres : la partie que nous leur donnons de nos biens, est la seule qui nous demeure; et par celle-là que nous quittons, nous devons apprendre à nous dégoûter, à nous détacher de l'autre.

X" ÉLÉVATION

Les mages retournent par une autre voie.

« Après avoir adoré l'enfant, avertis en songe » par un oracle du ciel « de ne retourner plus à « Hérode , ils retournèrent en leur pays par un « autre chemin '. » Ainsi fut trompée la politique d'Hérode : mais Dieu veut en même temps nous apprendre à corriger nos premières voies ; et après avoir connu Jésus-Christ , de ne marcher plus par le même chemin. Ne nous imaginons pas qu'un changement médiocre nous suffise , pour changer les voies du monde dans les voies de Dieu. « Mes » pensées ne sont pas vos pensées , et mes voies ne « sont pas vos voies, dit le Seigneur. « Et voyez quel en est l'éloignement : « Autant que le levant est « éloigné du couchant, autant mes pensées sont « éloignées de vos pensées , et mes voies de vos « voies *. » Ainsi, pour aller par une autre voie, pour quitter la région des sens , et s'avancer par les voies de Dieu , il faut être bien éloigné de soimême ; et la conversion n'est pas un petit ouvrage.

Nous avons , comme les mages , à retourner dans notre patrie. Notre patrie, comme la leur, est en Orient. C'est vers l'Orient que Dieu avait planté son paradis : il nous y faut retourner. Dans quelle sainteté, dans quelle grâce, dans quelle simplicité l'homme avait-il été créél « Dieu l'avait « fait droit et simple , et il s'est lui-même jeté dans 0 des disputes infinies^. » Pourquoi tant contester contre Dieu ? « Crains Dieu, et observe ses comman- « déments: c'est là tout l'homme 4. » Homme, ne dispute plus sur la nature de ton âme, sur les conditions de ta vie : craindre Dieu et lui obéir , c'est tout l'homme. Que cela est clair! que cette voie est droite! que cette doctrine est simple! On devait l'apercevoir d'abord , et dès le premier regard se jeter dans cette voie. Pourquoi tant de laborieuses recherches? c'est que l'homme, à qui Dieu avait d'abord montré son salut et sa vie dans son saint

' Matth. H , 12. — » Is. LV, 8 , 9. — 3 Bccl. VU , 30. — « Ibid. XII, 13.

ÉLÉVATIONS SUR LES MYSTÈRES

commandement , s'est laissé trahir par ses sens ; et la trompeuse beauté du fruit défendu a été le piège que l'ennemi lui a tendu : de là il s'est engagé dans un labyrinthe d'erreurs où il ne voit plus d'issue. a Revenez , enfants d'Israël , à votre cœur ' : » connaissez votre égarement; changez votre voie. Si jusqu'ici vous avez cru vos sens , songez à présent que « le juste vit de la foi ». » Si jusqu'ici vous avez voulu plaire aux hommes, et ménager une fausse gloire, songez maintenante glorifier Dieu, à qui seul la gloire appartient. Si jusqu'ici vous avez aimé ce qu'on appelle les aises et les plaisirs , accoutumez-vous à goûter dans les maladies, dans les contradictions, dans toutessortes d'incommodités, l'amertume qui vient troubler en vous la joie des sens, et y réveiller le goût de Dieu.

XVIir SEMAINE.

LA PfiÉSENTÀTlON DE JÉSUS-CHRlST AU TEMPLE , AVEC LA PURIFICATION DE LA S'" VIERGE.

PREMIÈRE ÉLÉVATION

Deux préceptes de la loi sont expliqués.

La loi de Moïse ordonnait deux choses aux parents des enfants nouvellement nés. La première, s'ils étaient les aînés , de les présenter et les consacrer au Seigneur , dont la loi rend deux raisons. L'une générale: « Consacrez-moi tous les premiers-nés; « car tout est à moi ^•. » et dans la personne des aînés, tout le reste des familles m'est donné en propre. La seconde raison était particulière au peuple juif. Dieu avait exterminé en une nuit tous les premiers-nés des Égyptiens; et, épargnant ceux des Juifs, il voulut que dorénavant tous leurs premiers-nés lui demeurassent consacrés par une loi inviolable , en sorte que leurs parents ne pussent s'en réserver la disposition, ni aucun droit sur eux , qu'ils ne les eussent auparavant rachetés de Dieu, par le prix qui était prescrit. Cette loi s'étendait jusqu'aux animaux ; et en général tout ce qui était premier-né, ou, comme parle la loi, « tout « ce qui ouvrait le sein d'une mère 4, » et en sortait le premier, était à Dieu.

La seconde loi regardait la purification des mères, qui étaient impures dès qu'elles avaient mis un enfant au monde. Il leur était défendu , durant quarante ou soixante jours , selon le sexe de leurs enfants , de toucher aucune chose sainte , ni d'approcher du temple et du sanctuaire. Aussitôt qu'elles étaient mères, elles étaient comme excommuniées par leur propre fécondité : tant la naissance des hommes était malheureuse , et sujette à une

' Is. XLVi, 8. — 'Habac. u, 4. Rom. i, 17. — i Exod. XIII, 3, 12, lb.Num,\m, 17. - *Lev. xu,2,6.

malédiction inévitable. Mais voici que Jésus et Marie venaient la purifier, en subissant volontairement et pour l'exemple du monde, une loi pénale, à laquelle ils n'étaient soumis qu'à cause que le secret de l'enfantement virginal n'était pas connu.

Dans cette purification les parents devaient offrir à Dieu un agneau; et s'ils étaient pauvres et n'en avaient pas le moyen, ils pouvaient offrir à la place « deux tourterelles, ou deux petits de colombe « pour être immolés, l'un en holocauste, et l'autre « ( selon le rit du sacrifice) « pour le péché '. » Et voilà ce que portait la loi de Moïse , à l'opprobre perpétuel des enfants d'Adam et de toute sa race pécheresse.

IV ÉLÉVATION

La présentation de Jésus-Christ.

La première de ces deux lois paraissait manifestement avoir été faite en figure de Jésus-Christ , qui étant , comme dit saint Paul , « le premier-né « avant toutes les créatures » , » était celui en qui tout devait être sanctifié et éternellement consacré à Dieu. Unissons-nous donc en ce jour par la foi à Jésus-Christ, afin d'être en lui et par lui présentés à Dieu pour être son propre bien, et nous dévouer à l'accomplissement de sa volonté , aussi juste que souveraine.

Nous savons que le premier acte de Jésus entrant au monde , fut de se dévouer à Dieu , et de se mettre à la place de toutes les victimes, de quelque nature qu'elles fussent, pour accomplir sa volonté en toute manière. Ce qu'il fit dans le sein de sa mère par la disposition de son cœur, il le fait aujourd'hui réellement en se présentant au temple, et se livrant au Seigneur comme une chose qui est à lui entièrement.

Entrons dans ce sentiment du Seigneur Jésus, et, unis à son oblation, disons-lui d'une ferme foi : G Jésus , quelle victime voulez-vous que je sois .' Voulez-vous que je sois un holocauste consumé et anéanti devant votre Père par le martyre du saint amour ? Voulez-vous que je sois , ou une victime pour le péché , par les saintes austérités de la pénitence, ou une victime pacifique et eucharistique dont le cœur , touché de vos bienfaits, s'exhale en actions de grâces , et se distille en amour à vos yeux ? Voulez-vous qu'immolé à la charité je distribue tous mes biens pour la nourriture des pauvres , ou que, « frère sincère et bien- « faisant ^ , » je donne ma vie pour les chrétiens , me consumant en pieux travaux dans l'instruction des ignorants et dans l'assistance des malades .> Me voilà prêt à m'offrir, à me dévouer, pourvu que ce soit avec vous; puisque avec vous je puis tout , et que je serai heureux de m'offrir par vous , et en vous , à Dieu votre Père.

Mais pourquoi ce premier-né est-il racheté.» Fallait-il racheter le Rédempteur.' Le Rédempteur

' Lcv. XII, 9. — » Coloss. I, 15. — -î JII. Jvan. 5, 6.

ÉLÉVATIONS SUR LES MYSTÈRES

portait en lui-inèine la figure des esclaves et des pécheurs : sa sainte mère ne le pouvait conserver en sa puissance qu'en le rachetant. Il lui fut soumis, il lui obéit, il la servit durant trente ans. Rachetez-le, pieuse mère ; mais vous ne le garderez pas longtemps : vous le verrez revendu pour trente deniers, et livré au supplice de la croix. Divin premier-né, soit que vous soyez racheté pour être à moi dans votre enfance ; soit que vous soyez vendu pour être encore plus à moi à la fin de votre vie : je veux me racheter pour vous de ce siècle malin ; je veux me vendre pour vous , et me livrer aux emplois de la charité. Ne cherchons aucun prétexte pour nous exempter de l'observation de la loi. Par les termes mêmes de la loi de la purification , il paraît que la sainte Vierge en était exempte, n'ayant contracté ni l'impureté des conceptions ordinaires , ni celle du sang et des autres suites des vulgaires enfantements. Elle obéit néanmoins : elle s'y croit obligée pour rédification publique ; comme son Fils avait obéi par son ministère à la loi servile de la circoncision.

IIP ÉLÉVATION.

La puriiication de Marie.

Ne cherchons aucun prétexte de nous dispenser des saintes observances de l'Église, de ses jeûnes, de ses abstinences , de ses ordonnances. Le plus dangereux prétexte de se dispenser de ce que Dieu demande de nous, est la gloire des hommes. Un fidèle vous dira : Si je m'humilie, si je me relâche, si je pardonne, on dira que j'aurai tort. Un ecclésiastique à qui vous conseillerez de se retirer durant quelque temps dans un séminaire, pour se recueillir et se redresser contre ses dissipations, vous dira : On croira qu'on me l'a ordonné par pénitence , et on me croira coupable. Mais ni Jésus , ni Marie , n'ont eu ces vues. Jésus ne dit pas : On me croira pécheur comme les autres , si je subis la loi de la circoncision. Marie ne dit pas : On me croira mère comme les autres , et le péché comme la concupiscence mêlé dans la conception de mon Fils, comme dans celle des autres , ce qui fera tort, non tant à moi qu'à la dignité et à la sainteté de ce cher Fils. Elle subit la loi , et donne un exemple admirable à tout l'univers , de mettre sa gloire dans celle de Dieu, et dans l'honneur de lui obéir , et d'édifier son Église.

IVe ÉLÉVATION.

L'offrande des deux touterelles , ou des deux petits de colombe.

On offrira un agneau d'un an en holocauste pour un fils et une fille; et un petit de colombe ou une tourterelle pour le péché : que si l'on n'a pas un agneau d'un an, et qu'on n'en ail pas le moyen, on offrira deux tourterelles on deux petits pigeons , l'un en holocauste, et l'autre pour le péché '. Dieu tempère sa loi selon les besoins : sa rigueur, quoi-

« Lev. xn , 6 , ».

que régulière, est accommodante* et il permet au pauvre, au lieu d'un agneau, qui dans son indigence lui coûterait trop , d'offrir des oiseaux de vil prix, mais agréables à ses yeux par leur simplicité et par leur douceur. Quoi qu'il en soit, il est constant que les tourterelles et les pigeons sont la victime des pauvres. Dans l'oblation du Sauveur l'Évangile excluant l'agneau , et ne marquant que l'alternative des colombes ou des tourterelles, a voulu expressément marquer que le sacrifice de Jésus-Christ a été celui des plus pauvres. C'est ainsi qu'il se plaît dans la pauvreté, qu'il en aime la bassesse, qu'il en étale les marques en tout et partout. N'oublions pas un si grand mystère; et, en mémoire de celui qui étant si 7'iche s'est fait pauvre pour l'amour de nous, afin de nous enj'ichir par sa pauvreté • , aimons-en le précieux caractère.

Pour moi, disait Origène*, f estime ces tourterelles et ces colombes , heureuses dêtre offertes pour leur Sauveur ; car il sauve et les hommes et les animaux ^ , et leur donne à tous leur petite vie. Allez, petits animaux et innocentes victimes, allez mourir pour Jésus. C'est nous qui devions mourir, à cause de notre péché : sauvons donc Jésus de la mort, en subissant celle que nous avions méritée. Dieu nous en délivre par .lésus qui nueurt pour nous ; et c'est en figure de Jésus, notre véritable victime, qu'on immole des animaux : ils meurent donc pour lui en quelque sorte, jusqu'à ce qu'il vienne; et nous sommes exempts de la mort par son oblation. Une autre mort nous est réservée; c'est la mort de la pénitence, la mort aux péchés, la mort aux mauvais désirs. Par nos péchés et nos convoitises nous donnons la mort à Jésus, et nous le crucifions encore une fois 4, Sauvons au Sauveur cette mort , seule affligeante pour lui. Mourons comme des tourterelles et des colombes , en gémissant dans la solitude et dans la retraite : que les bois , que les rochers , que les lieux seuls et écartés retentissent de nos cris , de nos tendres gémissements. Soyons simples comme la colombe , fidèles et doux comme la tourterelle, mais ne croyons pas pour cela être innocents comme le sont ces animaux ; notre péché est sur nous, et il nous faut mourir dans la pénitence.

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