A M AD AME LA HABQUISE DE BOUFFLERS
Du 4 octobre 1764.
Le mauvais temps et les bonnes façons nous ont retenus deux jours à Bruyères. Nous voici à Golmar, d'où nous partons, faute d'y trouver ifiadame du Comte, qui fait actuellement ses vendanges. Nous avons voulu nous donner pour peintres ; mais mon habit bleu a donné des soupçons à beaucoup d*officiers du régiment de Penthièvre, avec qui j'ai soupe à table d'hôte; au reste, je me suis fort amusé. J'y ai trouvé un autre Sarobert*, qui m*a fait des récits de guerre aussi ornés que ceux de Donnereau ; par exemple : (( J'ai vu^ mordieul la cavalerie du roi qui battait les ennemis du roi partout où ils se montraient. Mordieu ! à Guastalla leur front nous dépassait, et par un à droite et un à gauche nous les avons enveloppés sans tant de manœuvres, mordieul et nous sommes entrés dedans comme dans du beurre. Ils
' Sarobert était le capitaine des chasses de Chantilly, espèce de sauvage qui jurait toujours Dieu en buvant, et même en ne buvant pas. Édit. de 1776.)
avaient ce jour-là du canon, mordieu! et ils nous en fouettaient tout au travers du nez; c'étaient des boulets comme à Tordinaire, qui étaient suivis de quatre petites balles grosses comme des œufs, mordieu! et qui faisaient un rrrravage'épôuvantable, sacredieu ! »
Mesdames de Cambise et de Cucé, qui ont une jolie voix, pourront mettre ces paroles sur Pair ; mais le visage de Tauteur manquera toujours. Je serai demain à Bàle, d*où je vous écrirai. Adressez-moi vos lettres, si vous m'écrivez, chez H. de Voltaire, sous le nom de Charles, en le faisant prier de me les garder jusqu'à mon passage. J*ai pris le parti de réformer mon cocher et mon postillon, et deux chevaux, dont Tun, nommé vulgairement la Grise, sera vendu à quelque prix que ce soit; et l'autre, appelé par mes gens le Grand entier, et par moi FEvêqtie de Toul, sera donné pour quinze louis. Je vous prierai de vouloir bien charger Tabbé Porqiiet de cette exécution-là ; qu'il veuille bien écrire à H. Rolliu pour avoir l'argent nécessaire, et qu'il dise à mon piqueur de faire hacher de la paille pour ceux qui resteront, et surtout pour le grand maigre, surnommé la Lanterne, à cause de sa transparence ; et que le susdit abbé Porquet soit toujours bien persuadé qu'il n'a jamais eu d'élève aussi soumis que moi. Adieu, ma trèsbelle maman; je me réjouis de parler de vous à M. de Voltaire, et de lui dire tout ce que j'en pense ; car je parie qu'il n'avait pas assez d'esprit pour sentir tout votre mérite.
Il faut que l'habit du cocher reste, et qu'on l'en dédommage par une petite gratification prise sur la vente du premier cheval ; pour celui du postillon, comme il est en loques, il peut partir.
Dn 9 octobre I7M.
Me voici chez le cheTalier de Beauteville, qui m*a reçu comme un Suisse qui descendrait du ciel à cheval sur un rayon ^. Il est en vérité charmant. Je suis arrivé au moment de son entrée et des députations des treize cantons qui viennent le reconnaître. Il va y avoir une diète pour différentes affaires, dont le succès est très-incertain ; les dénoûments prévus ôtent de l'intérêt. La ville de Soleure devient le rendez-vous de toute la Suisse ; les femmes y sont charmantes : je serais même tenté de les croire coquettes, si les femmes pouvaient Têtre.
Ce peuple-ci me représente le peuple gaulois : il en a la stature, la force, le courage, la fierté, la douceur et la liberté. Il n'y a pas plus d^hommes à proportion qu'en Lorraine. Le pays en lui-même est moins bon, mais la terre y est cultivée par des mains libres. Les hommes sèment pour eux, et ne recueillent pas pour d'autres. Les chevaux ne voient pas les quatre cinquièmes de leur avoine mangés par les rois. Les rois n'en sont pas plus gras, et les chevaux ici le sont bien davantage. Les pay* sans sont grands et forts, les paysannes sont fortes et belles. Je remarque que partout où il y a de grands hommes il y a de belles femmes ; soit que les climats les produisent, soit qu'elles viennent les chercher, ce qui ne serait pas décent. Cette nation-ci ne s'amuse guère, mais elle s'occupe beaucoup. On y est fort laborieux, parce que le travail est un plaisir pour qui est sûr d'en retirer
* Ceci est une allusion à saint Denis, qui voyage toujours sur un rayon du soleil dans le poëme de la PucêlUf quand il n'est pas sur son Ine. (ÉdU. d€ 1776.)
le fruit ; il 7 a autant de plaisir de labourer que de moissonner. Les lois des Suisses sont austères ; mais ils ont le plaisir de les faire eux-mêmes : et celui qu'on pend pour y avoir manqué a le plaisir de se voir obéir par le bourreau.
Adieu, madame. Je me porte bien; je suis enchanté de H. Belpré*. î/ambassadeur le traite à merveille. Faites souvenir le roi que, dans le pays le plus libre, il y a à cette heure le plus fidèle de ses sujets; et vous, chantez de ma part : Aimez-moi comme je vous aime.
Du 26 octobre 1764.
Me voici dans le charmant pays de Yaud ; je suis au bord du lac de Genève, bordé d'un côté par les montagnes du Valais et de Savoie, et de l'autre par de superbes vignobles, dont on fait à cette heure la vendange. Les raisins sont énormes et excellents ; ils croissent depuis le bord du lac jusqu'au sommet du mont Jura; en sorte que d'un même coup d'œil je vois des vendangeurs les pieds dans Teau, et d'autres juchés sur des rochers à perte de vue. C'est une belle chose que le lac de Genève. Il semble que l'Océan ait voulu donner à la Suisse son portrait en miniature. Imaginez une jatte de quarante lieues de tour, remplie de Teau la plus claire que vous ayez jamais bue, qui baigne d'un côté les châtaigniers de la Savoie, et de l'autre les raisins du pays de Yaud. Du côté de la Savoie, la nature étale toutes ses horreurs, et de Fautre toutes ses beautés. Le mont Jura est couvert
* Celait un garde du roi Stanislas, qui se mêle de peinture, et qui remporta cinquante louis d'or de Genève. {Édii. de 1776.)
de villes et de villages dont la vigne couvre les toits, et dont le lac mouille les murs; enfin tout ce que je vois me cause une surprise qui dure encore pour ]es gens du pays. Mais ce qu'il y a de plus intéressant, c'est la simplicité des mœurs de la ville de Yevay : on ne m*y connaît que comme peintre*, et j'y suis traité partout comme à Nanci. Je vais dans toutes les sociétés, j'y suis écouté et admiré de beaucoup de gens qui ont plus de sens que moi, et j'y reçois des politesses que j'aurais tout au plus à attendre de la Lorraine. L'âge d'or dure encore pour ces gens-là. Ce n'est pas la peine d'être grand seigneur pour se présenter chez eux; il suffit d'être homme. L'humanité est pour ce bon peuple-ci tout ce que la parenté serait pour un autre.
Il vient de m'arriver une aventure qui tiendrait sa place dans le meilleur roman. J'ai été chez une femme qu'on m'avait indiquée pour lui demander de vouloir bien me procurer de Touvrage ; son mari l'a engagée^ quoique vieille^ à se faire peindre : j'ai parfaitement réussi. Pendant le temps du portrait, j'ai toujours mangé chez elle , et elle m'a fort bien traité. Ce matin, quand j'ai donné les derniers coups à l'ouvrage , le mari m'a dit : — Monsieur, voilà un portrait parfait ; il ne me reste plus qu'à vous satisfaire et à vous demander votre prix.
Je lui ai dit : — Monsieur, on ne se juge jamais bien soi-même ; le grand mérite se voit en petit, et le petit se voit en grand ; personne ne s'apprécie, et il est plus raisonnable de se laisser juger par les autres : nos yeux ne nous sont pas donnés pour nous regarder.
* Le chevalier de Boufflers, ayant le talent de peindre, avait imaginé de voyager en Suisse en qualité de peintre ; il menait avec lui ce garde du roi Stanislas, qui, comme on l'a déjà dit, fit à Genève plusieurs portraits. {Édit. de 1776.)
— Monsieur, m'a-t-il dit, votre façon de parler m'embarrasse autant que la bonté de votre portrait. Je trouve que , quelque chose que vous me demandiez, vous ne sauriez me demander trop.
— Et moi, monsieur , quelque peu que vous me donniez, je ne trouverai point que ce soit trop peu ; je vous prie de n'avoir de ce côté-là aucune honte, et de compter pour beaucoup les bons traitements que j'ai reçus de vous, dont je suis plus content que je ne le serai de quelque argent que je reçoive.
— Monsieur, je vous devais au delà des politesses que je vous ai faites; mais je vous dois encore infiniment pour le plaisir que vous m'avez fait.
— Monsieur, si j'avais Thonneur d*être plus connu de vous, je hasarderais de vous en faire présent, et ce n'est que pour vous obéirque je recevrai le prix que vous voudrez bien y mettre ; mais conformez-vous, s'il vous plaît, aux circonstances du pays, qui n'est pas riche, et du peintre, qui est plus reconnaissant qu'intéressé.
— Monsieur, puisque vous ne voulez rien dire, je vais hasarder d'acquitter en partie ce que je vous dois.
A l'instant le pauvre homme va à son bureau , et revient la main pleine d'argent, me disant : — Monsieur, c'est en tâtonnant que je cherche à satisfaire ma dette. Et en même temps il me remit trente-six francs.
^Monsieur, lui dis-je, souffrez que je vous représente que c'est trop pour un ouvrage de cinq heures au plus, fait en aussi bonne compagnie que la vôtre. Permettez que je vous en remette les deux tiers, et qu'en échange je donne à madame votre portrait en pur don.
Le pauvre homme et la pauvre femme tombèrent des nues ; j'ai ajouté beaucoup de choses honnêtes, et je m'en
suis allé, emportant leurs bénédictions et leurs douze livres, que je leur rendrai à mon départ.
Il y a pourtant ici quelqu'un qui me connaît : c'est H. de Courvoisier, colonel-commandant du régiment d'Anhalt, qui était à Metz sous les ordres de mon frère, et qui m'y a vu. Quand j'ai su qu'il était ici, j'ai été le chercher, et il m'a donné sa parole d'honneur du secret : il le garde même dans sa famille.
II a un vieux père et une vieille mère de cette ancienne pâte dont on a perdu la composition. Il a deux sœurs, dont l'une a quarante ans et Tautre vingt ; la cadette est belle comme un ange. Je la peins à cette heure, et elle n'est occupée qu'à chercher des pratiques pour me faire gagner de l'argent.
Nous allons, H. Belpré et moi, dans toutes les assemblées sous le même nom; et nous voyons plus d'honnêtes gens dans une ville de trois mille habitants qu'on n'en trouverait dans toutes les villes des provinces de la France. Sur trente ou quarante jeunes filles ou femmes, il ne s'en trouve pas quatre de laides , et pas une de catin. Oh! le bon et le mauvais pays !
Adieu, madame; voilà une assez longue lettre; si j'y ajoutais ce que j'ai toujours à vous dire de mon adoration pour vous, vous mourriez d'ennui. Mettez-moi aux pieds du roi, contez-lui mes folies, et annoncez-lui une de mes lettres, où je voudrais bien lui manquer de respecty afin de ne le pas ennuyer. Les princes ont plus besoin d'être divertis qu'adorés. II n'y a que Dieu qui ait un assez grand fonds de gaieté pour ne pas s'ennuyer de tous les hommages qu'on lui rend.
Oh! pour le coup /me voilà dans les Alpes jusqu'au cou. Il y a des endroits ici où un enrhumé peut cracher à son choix dans TOcéan ou dans la Méditerranée. Où est Pampan*? c*est ici qu'il ferait beau le voir grossir les deux mers de sa pituite, au lieu d'eu inonder votre chambre. Où est Tabbé Porquet**? que je le place, lui et sa perruque, sur le sommet chauve des Alpes, et que sa calotte devienne, pour la première fois , le point le plus élevé de la terre.
Pardonnez-moi mon transport ^ madame ; les grandes choses amènent les grandes idées, et les grandes idées les grands mots. J'ai resté longtemps à Vevay ; c'est une ville charmante, où il y a une compagnie très-agréable. Malgré tout ce que j'avais entendu dire de la sagesse et même de l'austérité des mœurs de ce pays-là, j'ai vu que La Fontaine avait raison de dire que la femme est toujours femme. Non-seulement la femme y est femme, mais elle y est belle.
Je suis à cette heure dans le Valais , frontière d'Italie. G*est le pays le plus indépendant de toute la Suisse; c'est le seul où les femmes aient conservé leur ancien habillement. Ce sont de petits corsets assez bien faits, des mouchoirs croisés assez singulièrement , de petits béguins de dentelles et de petits chapeaux par-dessus, avec des nœuds de ruban. Je suis occupé d'avoir des vulnéraires de ce pays-ci pour le roi : ils sont infiniment supérieurs à ceux du reste de la Suisse. J'ai dîné et soupe
* C'est monsieur Devaux, officier dans la maison du roi Stanislas. {Édit. d$ 1776.) ** Précepteur du chevalier. {Ibid.)
avec le grand et célèbre Haller ; nous avons eu pendant et après le repas une conversation de cinq heures de suite, en présence de dix ou douze personnes du p|iys, qui étaient très-élonnées d'entendre raisonner un Français ; mais, malgré Tattention et l'applaudissement de tout le monde, j'ai vu que, pour parvenir à une certaine supériorité, les livres valent mieux que les chevaux. Dans peu de jours je verrai Voltaire, dont Haller n'est pas assez jaloux ; et, par échelons, après avoir été d'Haller à Voltaire, j'irai de Voltaire à vous. Hettez-moi toujours aux pieds du roi , et dites-lui que la vue des peuples libres ne me portera jamais à la révolte.
Adieu, maman ; je vous aime partout où je suis, partout où vous êtes.
Du 10 décembre 1764.
Il faut, ou que vous n'ayez pas reçu mes lettres par la négligence de mon palefrenier qui a oublié de les affranchir, ou que vous vous souciiez bien peu du sang de votre sang, de la chair de votre chair, des os de vos os.
Je suis ici dans l'île de Gircé, sans être ni aussi fin, ni aussi brave, ni aussi sage, ni aussi cochon qu'Ulysse et ses compagnons. Lausanne est connue dans toute l'Europe par ses bons pastels et la bonne compagnie : je vis dans une société que Voltaire a pris soin de former, et je cause un moment avec les écoliers avant d'aller écouter le maître. Il n'y a pas de jour où je ne reçoive des vers et où je n'en rende; pas un où je ne fasse un por^ trait et une connaissance; pas un où je ne prenne une tasse de chocolat le matin, suivie de trois gros repas ;
SOO BOUFFLERS.
enfin, je m*ainuse au point de tous souhaiter à ma place.
Voici quelques-uns de mes impromptus.
Une fois j'envoyai â une dame de Gentil un portrait du diable avec des cornes et une queue; elle me demanda à quel propos :
Ce n'est point uns raison, marquise trop aimable, Que j'envoyai chei tous le diable et son portrait :
Je ne sais s'il tous tenterait ;
Mais, tous, yous tenteriez le diable.
Une autre fois deux autres femmes revenaient du prêche, et me demandaient ce que j'avais fait pendant ce temps-là :
Ce matin, comme de vr^is auges, Vous élicz toutes au saint lieu ; Et moi je chantais vos louanges Quand vous chantiez celles de Dieu.
Je vais après-demain à Ferney, où Voltaire m'attend ; il m*a écrit une lettre charmante : je me réjouis de vous parler de lui. Vous avez mieux pris votre temps que moi pour le voir, mais on boit le vin de Tokai jusqu'à la lie. Surtout assurez bien le roi que je reviendrai vrai philotophe chrétien*.
Adieu, maman ; je vous aime comme on admire le roi dans ma romance pour sa fête.
* lie roi Stanislas, qui a beaucoup écrit, qui même avait traduit Y Aneisn Teitanunt en vers polonais, 6t un petit livre intitulé le Philoêophê ehrétim, pour prouver que les pUisirs innocents ne sont point du tout contraires au système chrétien, ou plutôt au système janséniste. Un nommé Solignac, son copiste, ci-devant jésuite, travailla à ce livre et le mit en lumière. [ÉdU. de 1776.)
J'oublie de tous dire quatre bouts rimes que j*ai remplis dans Tordre suivant :
Quand je n'aurais ni bras ni jcmbtt J'affronterais peur vous la balle et le bouUt ; Ranimé par vos yeux je me croirais inganibet Et je pourrais encor mériter un ëoufflei.
Adieu encore une fois ; je vous écrirai de Ferney des choses plus intéressantes.
De Ferney.
Enfin, me voici chez le roi de Garbe ; car, jusqu'à présent, j'ai voyagé comme la fiancée. Ce n'est qu'en le voyant que je me suis reproché le temps que j'ai passé sans le voir : il m*a reçu comme votre fils, et il m'a fait une partie des amitiés qu'il voudrait vous faire. Il se souvient de vous comme s'il venait de vous voir, et il vous aime comme s'il vous voyait. Vous ne pouvez point vous faire d'idée de la dépense et du bien qu'il fait. Il est le roi et le père du pays qu'il habite ; il fait le bonheur de ce qui l'entoure, et il est aussi bon père de fa* mille que bon poëte. Si on le partageait en deux, et que je visse d'un côté l'homme que j'ai lu, et de l'autre celui que j'entends, je ne sais auquel je courrais. Ses imprimeurs auront beau faire, il sera toujours la meilleure édition de ses livres.
Il y a ici madame Denis et madame Dupuis, née Corneille. Toutes deux me paraissent aimer leur oncle. La première est bonne de la bonté qu'on aime; la seconde est remarquable par ses grands yeux noirs et un teint
£coutei*en un charmant que Voltaire a fait pour moi i propos de madame Cramer :
Mars renlè?e au séminaire, Teudre Vénus, il te sert ; U écrit a?ec Voltaire, Il sait peindre avec Hubert ; Il fait tout ce qu'il veut faire ; Tous les arts sont sous sa loi .
De grAoe, dis-moi, ma chère, Ce qu'il sait faire pour toi.
Adieu, madame. Je tous aime comme il faut vous aimer quand on est votre fils, en même quand on ne Test pas.
Janvier.
Je vous envoie pour vos étrennes un petit dessin d'un Voltaire pendant qu il perd une partie aux échecs. Cela n'a ni force ni correction, parce que je Tai fait à la hâte, à la lumière et au travers des grimaces qu'il fait toujours quand on veut le peindre ; mais le caractère de la figure est saisi, et c'est l'essentiel. Il vaut mieux qu'un dessin soit bien commencé que bien fini, parce qu'on commence par Tensemble et qu'on finit par les détails.
Je continue à m'amuser ici : je suis toujours fort aimé, quoique j'y sois toujours. Vous ne sauriez vous figurer combien l'intérieur de cet homme-ci est aimable: il serait le meilleur vieillard du monde, s'il n'était point le premier des hommes : il n'a que le défaut d'être fort renfermé, et sans cela il ne serait point aussi répandu. H est venu hier chez lui un Anglais qui ne peut se lasser de
Tentendre parler anglais, et réciter tous les poèmes de Dryden comme Pampan récite la Jeanne. Cet homme-là est trop grand pour être contenu dans les limites de son pays ; c'est un présent que la nature a fait à toute la terre. Il a le don des langues et des in-folio ; car on ne sait pas comment il a eu le temps d'apprendre les unes et de lire les autres.
J'ai peint ici une jolie petite femme de Genève, minaudière, avec un grand succès, et, comme on la croyait fort difficile, tout le monde est à mes genoux pour des portraits ; mais je suis trop las de ne pas vous voir au milieu des difierents plaisirs que j'ai ici pour céder aux instances qu'on me fait : j'ai beau m^amuser, vous me manquez partout; il me semble presque que tous mes plaisirs ont besoin devons.
Adieu, madame la marquise. II est deux heures, je meurs de sommeil, et je crois même que je vous endors par ma lettre.
Janvier.
Vous jouez un peu le personnage ggio muto dans notre correspondance; je dirais à quelque autre qu'elle n'en est pas moins aimable : mais vous ne gagnez rien à vous faire prier ; vous avez une avarice d'esprit qui n'est point pardonnable avec vos richesses. Je vois qu*il faudra bientôt que je retourne à Lu néville pour vous aider à m'écrire. Enfin, j'ai rompu le vœu que j'avais fait de ne point faire des vers chez Voltaire : il m'en a fait de si jolis, que cela est devenu pour moi une affaire de reconnaissance. Les dieux ont récompensé la pureté de mes
intentions, et, pour la première fois, de ma vie, j'ai fail quelques vers de suite sans être mécontent de moi.
Souvenei-vous de moi, madame, auprès de vous el auprès du roi ; dites-lui de ma part, sur la nouvelle année :
De tout temps unanimement.
Sire, on vous la souhaite bonne ; Et, pour répondre au compliment, Yotre Majesté nous la donne.
Et vous, ma chère maman, comme vous valez mieux que tout ce qui m'amuse ici, pour briser tous mes liens, mandez-moi que vous êtes malade et que vous avez besoin de moi : ce sera une raison pour tout brusquer et pour revoler à vous. Mais n'allez pas vous y prendre grossièrement, parce que je serai obligé de montrer votre lettre.
I. —La clarté du style est le premier indice et le plus sâr garant de celle de Tesprit ; semblable à la lumière du jour, qui se compose de plusieurs rayons, elle dépend non-seulement de la propriété des expressions, mais du choix des images, de la justesse des tours, et surtout de Tordre des idées. Il y a, dans tous les genres, depuis le plus grave jusqu'au plus frivole, depuis Tépopéc jusqu'à ridylle, depuis la sublime philosophie jusqu'à la plaisanterie la plus légère, une marche constante, une dépendance successive , un enchaînement invariable , et presque une filiation de causes et d'effets , de principes et de conséquences , qui, observée ou méconnue , produit la lumière ou Tobscurité.
II. — Les ténèbres étaient avec le chaos, et la lumière parut avec le monde ; les travaux de l'esprit sont euxmêmes une sorte de création ; ce qui n'était qu'idéal, ils le rendent sensible et donnent une existence à ce qui n'en avait point ; les plus étonnantes productions tiennent à une idée mère, à un premier germe dont la simplicité renferme les moyens secrets de son développement ; ce premier germe , il faut qu'une réflexion assidue le féconde ; il faut qu'elle suive, qu'elle dirige ses accroisse-
ments divers ; que , des principales divisions , elle s'étende aux plus petites parties; que, toujours attentixe à ne rien admettre d'étranger, à ne rien négliger du nécessaire, elle assigne aux moindres détails leur place, leur forme et leurs raisons , et qu* après avoir tout fait elle ne laisse au langage que le soin de tout dire. Une tâche ainsi préparée offre plus de charmes que de peines ; toutes les idées , clairement aperçues, semblent avoir adopté d*avance les expressions qui leur conviennent ; et les mots naissent des choses dans un esprit bien clair, comme dans une eau bien pure les images naissent des objets.
in. — La rhétorique peut chercher d'autres secours ; mais la fiëre éloquence les dédaigne ; elle dicte, et l'autre essaye de répéter; Tune cherche dans ses paroles un soutien à la faiblesse de ses pensées; l'autre attend de ses pensées mêmes les expressions qui les manifestent ; enfin l'une est à l'autre ce que la galanterie est à la passion : ce sont les mêmes discours, ce n'est point le même accent. Pensez donc avant d'écrire, dirais-je à un jeune écrivain, et n'écrivez que ce que vous avez pensé, et tous les points seront remplis. Ne vous défiez pas de la langue : un faible talent peut s'en plaindre , mais elle n'a jamais trompé le génie ; vous la verrez s'enrichir à mesure que vous penserez ; ayez des notions précises, et chaque terme sera juste, et les expressions ne manqueront pas plus à vos idées que les chiffres aux nombres. L'auteur ne cesse d'être entendu que lorsqu'il a cessé de s'entendre ; l'inspiration est si rare, la disposition si ^variable, la méditation si facilement interrompue, que souvent les idées échappent, dans leur vol, à la mémoire qui veut les arrêter et au discours qui essaye de les peindre; souvent le portrait est à peine commencé, et déjà le mo-
dèle a disparu ; alors suspendez le travail , ^u renoncez au succès ; craignez surtout de montrer votre détresse en essayant de la cacher sous le luxe imposteur, cette parure artificielle si chère à la médiocrité, si prodiguée par le mauvais goût, voile inutile dont on couvre, ou des beautés qu'il valait mieux laisser voir, ou des défauts qu'il valait mieux éviter ; rejetez les faux ornements, les véritables s'offriront d'eux-mêmes ; et bientôt, au lieu d'être cherchés au loin, arrangés avec inquiétude, et comme appliqués de force, vous serez surpris de reconnaître qu'ils faisaient partie de votre premier plan ; que, sans vous en occuper, vous les aviez conçus, et qu'ils sortent naturellement du sujet, comme les feuilles et les fleurs de la plante qu'elles décorent ; croyez enfin que le projet d'orner son style tend presque toujours à le dé. parer. L'idée que vous avez à rendre est-elle agréable, laissez-la se présenter elle-même sous les traits qui vous ont séduit; est-elle forte, qu'a-t-elle besoin de secours? il leur sufQra de paraître comme elles vous ont apparu : ce sera Vénus sortant de l'onde avec sa ceinture, ou Minerve s'élançant toute armée du cerveau de Jupiter.
IV. — C'est un grand art sans doute que celui de s'exprimer clairement ; mais c'est un art dont la nature est tout le secret, dont elle prescrit ou plutôt dont elle dirige toutes les opérations presque à Tinsu de ceux qui la prennent pour guide. Les femmes en offrent un exemple bien sensible : est-ce au travail qu'elles doivent ce style si léger, si facile et si clair, dont quelquefois nous sommes jaloux? Non, c'est à la nature. N'attendez pas qu'elles réfléchissent longtemps sur l'ordre à mettre dans leurs idées ; mats leurs idées, rapidement exprimées, se trouvent dans Tordre oiï la réflexion les aurait placées ; rivales, dans leurs jeux, de nos plus heureux efforts, les difficultés
mêmes qui nous effrayent le plus ne les arrêtent point, et leur légèreté, qui franchit Tobstacle, nous apprend que la pénétration voit mieux que Tétùde, et que la nature en sait plus que la science. Ne leur disputons point un ayanlage qui tient de si près à tant d'autres charmes : tout en elles est plus expressif; des fibres plus délicates, une physionomie plus mobile, un accent plus flexible, un maintien plus naïf, tout parle plus clairement à nos regards, tout porte mieux Tempreinte de leur caractère, de leurs affections et de leurs pensées ; leur âme enfin semble moins invisible ; et, par ce qu'elles paraissent, on juge mieux de ce qu'elles sont, depuis la rustique habitante de la plus humble chaumière jusqu'à la fille des Césars que nous admirons sur le trône qu'elle em^ hellit, dontTair, aussi auguste que son rang, dontréclat, vainqueur de Téclat du diadème, laisse en doute qui des deux a le plus fait pour elle, de la nature ou de la destinée.
V. — Pourquoi donc tant d'auteurs semblent-ils craindre d'écrire ce qu'ils pensent et de se montrer tels qu'ils sont? Est-ce, comme Jupiter, pour ménager des yeux trop délicats? Est-ce, comme Prêtée, pour échapper à des regards trop curieux?
VI. — Plus d'un lecteur, lorsqu'on lui explique ce qu'il comprend, semble accuser l'écrivain de ne pas lui rendre justice : l'esprit, toujours actif, prend plaisir à chercher, à trouver lui-même son chemin ; il aime, après quelques écarts, à se rencontrer avec son guide, à le devancer, à Tattendre, à le rejoindre; enfin il veut être associé au travail, et sait plus de gré de ce qu'il devine que de ce qu'on lui démontre.
VII;— La vérité, aperçue de trop loin, ne présente à J*esprit qu'une idée vague et confuse qui n'attire ni son
MAXIMES ET PENSÉES. Sfl
attention ni sa confiance; souvent Terreur offre un ensemble plus remarquable et des traits mieux caractérisés. La première est comme une terre éloignée qui, dans les vapeurs de Thorizon, s est montrée au navigateur sous Tapparence d'un nuage. La seconde est comme un nuage qui s'est montré sous la figure d'une terre éloignée; chaque regard voit celle ci abandonner sa première forme ; chaque regard ajoute à Tautre un nouveau degré de confiance et de vérité : ainsi la vérité se confirme et Terreur se dissipe à la réflexion ; ainsi , dans le style même» où cette réflexion répandrait toute sa lumière, *la vérité trouverait sa preuve et Terreur sa réfutation.
Vin. — L'homme a beau faire, la nature prend toujours le dessus, et se venge intérieurement de ceux qui Tont méconnue. En général, la vie des villes, même les plus agréables , est beaucoup moins heureuse j pour les gens même à qui tout semble rire, que celle des campagnes ; le plaisir fuit ceux qui le poursuivent ; les fêtes, les repas, les jeux, les spectacles imaginés comme autant de remèdes contre Tennui, perdent bientôt leur vertu et manquent leur effet; les égards, les usages, les procédés, imposent un joug impossible à secouer; la gêne se mêle de toutes les parties, et cet ennui contre lequel on s'était ligué se trouve au milieu de vous sans que vous puissiez ni le fuir ni le chasser : heureux encore si on en restait là, et si toutes les passions attisées, électrisées par tant de contacts, ne s'emparaient pas de Tâme de ces pauvres diables, et ne les tyrannisaient pas jusqu'à leurs derniers moments I
L'orgueil, la cupidité, T envie, la bassesse, la fouii>erie, tout cela travaille plus fort à mesure qu'il y a plus d'hommes ensemble ; en sorte que, si messieurs les citadins y pensaient bien, ils trouveraient qu'ils ont précisé-
512 fiOUFFLERS.
ment choisi ie moyen d'être malheureux, qu^ils ont laissé Torpourle clinquant et abandonné TÉ lysée pour le Tàrtare. Ils verraient que ces bons campagnards qu'ils méprisent, et dont rignorance ou la gaucherie est le sujet de leurs plaisanteries , tiennent le bon bout; que la nature est pour ces bonnes gens-là , et qu'elle leur donne au moins la liberté, la santé, la force et la paix ; ils verraient que , si les mains des campagnards sont moins propres, au moins leur sang est pur ; ils reconnaîtraient que, si la ville ofTre quelquefois des plaisirs plus recherchés» on trouve à la campagne des mœurs plus irréprochables, et qu'à la longue les mœurs valent bien les plaisirs ; ils compareraient un plat bourgeois à un bon métayer ; ils compareraient leurs belles fanées à ces belles faneuses qui se reposent de leurs travaux par la danse et par le chant ; ils compareraient leurs enfants pâles et malingres, qu'ils ont tant de peine à élever, aux enfants des campagnards, à ces roses mouvantes qui acquièrent bientôt la force des chênes à l'ombre desquels elles fleurissent ; ils s'apercevraient que la gaieté même après laquelle ils soupirent n'existe réellement qu'à la campagne, et qu'ils n'en ont que l'image ; ils conviendraient enfin qu'à la campagne on s'amuse de tout, tandis qu'à la ville on ne se divertit qu'aux dépens d'autrui ; et que^ si l'on y rit quelquefois, c'est de moquerie, tandis qu'à la campagne c'est de joie.
Qu'en penses-tu, ma chère, de cette sortie, ou, pour mieux dire, de ce bombardement général contre toutes les villes ? Tu crois peut-être que cela vient de ce que, pour me désennuyer, j'aurai lu quelques pages de Rousseau ; que c'est son éloquence qui échauffe ma bile, et que je fais comme les petits chiens, qui ne manquent pas d'aboyer quand leur maître élève la voix. Point du
HAXIHES ET PENSEES. 315
tout, mon enfant, c'est parce qu'un petit chien ( puisque petit chien y a ) bien tondu, bien peigné, en me voyant passer dans la rue avec ma redingote boutonnée et mon chapeau enfoncé à h Jacques Rosbilf, s'est mis à japper de toutes ses forceSj comme s'il avait vu passer un gros loup, et qu'il m'a poursuivi, en faisant toujoui's le même carillon, pendant deux ou trois rues :j',ivais beau m'exa* miner, je ne trouvais pas ce qui lui déplaisait dans ma personne ; mais, ne pouvant point le ramener par la raison, et n'osant point lui porter un coup de pied, qui aurait pu être trop sensible à sa maîtresse ( car il avait l'air d'un chien de dame ), je prenais te parti de la modération et du mépris alTecté; cependant ne voiU-t-il pas que le petit misérable, redoublant de glapissements, ameute tous les chiens de la rue contre moi, qui, dociles à ses instigations, se mettent à répéter tout ce qu'il me dit, et je me vois pour le coup chassé dans toutes les règles, comme un autre Actéon, excepté que, par pure décence, je ne pressais point mon allure. Ce n'est pas tout : les polissons, accourant à la voix des chiens, viennent augmenter mon cortège et servir de piqueurs à la meute ; car plus ils voyaient les chiens animés, plus ils les animaient encore, suivant la nature et l'habitude de tous les polissons.
J'essayais en vain d'entrer en négociation avec ces messieurs, tant à deux qu'à quatre pattes; mais mon allemand, inintelligible pour eus, comme le leur pour moi, ne faisait qu'augmenter la confusion. Cependant je gardais toujours mon sang-froid, et, au lieu de cet Achille qui te faisait frémir à Solinguen par ces grands coups qui renversaient des bataillons de petits écoliers, tu aurais vu la grave retraite d'Ajax, que le divin Homère compare si majestueusement à un âne assailli à coups de
pierres par de petits vauriens, et qui n'en marche point un petit pas plus vite. Hélas! ce pauvre âne, que tu honores de tes bontés, allait bientôt subir le sort du peccata du combat du taureau, lorsque, par hasard, nous arrivons tous à une porte où il n'était pas permis à toute espèce de monde de passer. La sentinelle, apparemment un peu moins estomaquée de ma figure que toutes les personnes de ma suite, veut bien faire une exception en ma faveur, et la canaille, tant au propre qu'au figuré, est obligée d'abandonner sa proie. Après cela, ai-je tort d'être indigné contre les villes et de tourner toutes mes affections du côté de la campagne, où les enfants, et même les chiens, savent distinguer un honnête homme d'une bête fauve ?
IX. — L'homme est vraiment en (juelque sorte roi des choses ; mais, par malheur, il ne Test pas de lui-même. C'est à cause de cela que mon projet est de me démettre de mon autorité sur ma personne, et de la confier à une petite reine de ma connaissance, qui en disposera sui* vaut son plaisir.
X. — Il y aura toujours quelque chose à dire sur les femmes tant qu'il en restera une sur la terre.
XI. — L'homme opulent se fait tort à lui-même de tout le superflu qu'il ne partage point.
XII. — Dans la conversation, chose si superflue et si nécessaire, les uns ne disent pas toujours ce qu'ils savent, et les autres ne savent pas toujours ce qu'ils disent.
XIII. — La plupart des hommes qui vivent dans le monde y viveni si étourdiment, pensentsi peu, qu'ils ne connaissent pas ce monde qu'ils ont toujours sous les yeux, par la raison qui fait que les hannetons ne savent pas l'histoire naturelle.
XIV. — L'homme trouve en lui une force dont il est maître et une sensibilité dont il est esclave ; ses affections ne dépendent pas de lui, mais ses mouvements en dépendent ; s'il réfléchit à son état, s'il cherche quel est son véritable apanage, il hésite entre la liberté et la servitude, mais un penchant victorieux le décide pour la liberté, sans laquelle il ne se croirait point homme. Une fois décidé, d'après je ne sais quel sentiment de sa dignité native, il continue à chercher si cette liberté, qu'il regarde comme le pivot de sa constitution morale, est réelle ou seulement apparente ; si elle s'étend à tout, ou si sa sphère d'activité se borne à un certain nombre d'objets au delà desquels régne pour nous l'immuable nécessité. Sommes*nous comme l'aigle aux ailes étendues, qui semble prêt à s'élancer de Tespace dans Timmensité, ou comme des captifs auxquels il serait accordé de se promener de temps en temps dans le préau de leur prison, mais qui, au bout de quelques pas, trouveraient de tous côtés des murs, des barreaux et d'énormes verrous ? Comparaison attristante, san^ doute, et, cependant, on serait encore bien heureux, peut-être, qu'elle fût exacte ; car, enfin, il n'est prison si forte qui ne puisse être forcée; il n'est verrous ni barreaux à l'épreuve de la lime ou de Facide ; il n'est si épaisse muraille que la persévérance et l'industrie, conseillées par le malheur, encouragées par les progrès, ne viennent à bout de miner ou de percer. Enfin, on a vu plus d'une fois toutes les précautions de la tyrannie la plus vigilante déjouées par le courage et la ruse ; et, alors, il resterait toujours à l'intelligence captive la douceur qui reste à tous les captifs, l'espérance.
XV. — L'histoire des peuples divers nous apprend et nous montre que c'est particulièrement pendant les trou-
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blés civils, et au plus fort des tempêtes de Tanarchie, que les {(lus grands orateurs se font connaître ; de même, c^est dans les désordres intérieurs, et pour ainsi dire dans les tumultes du cœur humain, que les passions montrent le plus d'éloquence : toutes ont leur adresse, toutes ont leurs sophismes, plus entraînants, pour qui a le malheur de les écouter, que les plus solides raisonnements.
Je crois entendre la volupté répéter en cent manières différentes à l*homme, et, certes, d'un ton bien persuasif : Ne savez-YOus pas qu'on ne vit qu'autant qu'on jouit? hélas! et les bons moments sont si doux, et ils sont si rares, et le reste est si peu de chose! Pensez-y bien : il y a tel ou tel quart d'heure qui vaut mieux qu*un siècle, comme un diamant vaut mieux qu'une pierre de taille.
Le lâche entend, jour et nuit, une voix secrète qui lui dit : Ne rougissez pas d'estimer la vie; et que pourriezvous mettre en balance avec elle? Serait-ce l'honneur, que, pour votre bonheur, vous ne connaissez point, et qui ne fait que des dupes ou des victimes ? Non, le vrai trésor de Thomme, c'est son existence ; et, ce trésor, la crainte le défend mieux que le courage.
Deux mots suffisent à l'avare : amassez et conservez : voilà tout l'art de bien vivre ; avoir, c'est être, et qui n'a rien, n'est rien. Qu'est-ce, au fait, que le monde? un grand marché, où, pour votre or, vous pourrez acheter tous les plaisirs ; mais voyez en même temps si, dans tous les plaisirs, il en est un qui vaille pour vous celui d'amasser de l'or.
L'éloquence de l'ambition n'est pas moins entraînante pour qui l'écoute : Les premières places sont les meilleures, dit-elle, tâchez d'en avoir une ; vous en êtes loin, peut-être, n'importe, avancez. N'y a-t-il donc pas quel-
que chose en vous qui tous dit que vous n'éles pas condamaéâresterdaQsla foule? Voyez le commun des hommes, tous sont mécontents : c'est une preuve qu'il n'y a point, en somme, assez de bonheur pour tous tant qu'ils sont. La nature avait d'abord fait les parts trop courtes, la fortune les fait trop inégales ; tachez de faire la vôtre vous-même, et la plus forte que vous pourrez.
L'envie, d'ordinaire, parle bas, mais tout le monde n'est pas sourd i sa voix : Eiaminez-vous bien, dit-elfe i certaines gens, vous êtes triste, vous n'êtes point heureux; et pourquoi u'êtes-vous point heureux? Je vais TOUS le dire : c'est que d'autres le sont, 11 faut remédier ft cela par tout moyen; la force ouverte est trop dangereuse; croyez- moi, la ruse, la trahison, la calomnie sont plus sûres : servez- v ou s-en discrètement, et nuisez à tout si vous pouvez, mais surtout au mérite.
L'atrocité même plaide aussi sa cause au fond d'un scélérat; et je suppose que voici comment : Tous les hommes vous haïssent, vous pouvez en juger par ce que TOUS sentez pour eux, et votre aversion vous avertit de la leur ; ne les épargnez donc point ; traitez-les en ennemis irréconciliables ; attaquez pour vous défendre ; jouissez du mal que vous leur ferez, et regardez-le comme une douce représaille du mal qu'ils cherchent à vous faire.
Tel, et mille fois plus captieux sans doute, est le langage que les diverses passions ne cessent de nous tenir. J'oserais presque en appeler à la multitude qui leur cède, et au petit nombre qui leur résiste. C'est ainsi que les pins effrayants désordres en morale remontent tous à une première erreur. De faux aperçus entraînent de faux jugements ; de ces faux jugements naissent de plus faux raisonnements ; le cœur s'égare bientôt à la suite de l'esprit, et le sophisme a perdu le monde.
XVI. — L'homme est à la fois son maître et son esclave ; mais, de tous les maîtres, le plus doux ; de tous les esclaves, le plus fidèle ; disons mieux : il est la société intime et constante de deux amis ; et c'est, en dernière analyse, le charme de Tamitié dont tout homme jouit en éprouvant le sentiment de Texistence. — Qu'est-ce qu'un ami? demandait-on à un philosophe. —^ Un autre moi, répondit-il. — Hais si un ami est un autre moi, le moi est donc un ami, et quel ami? le premier que la nature ait donné à chacun, Fami de tous les âges, l'ami qui aime toujours, l'ami qui sert de modèle à l'amitié même. Voilà celui auquel il faudrait renoncer pour devenir une autre personne ; voilà le moi qu'il faudrait changer contre un autre moi ; voilà celui dont il faudrait se séparer (que dis-je?), qu'il faudrait immoler pour un inconnu. Est-il un prix, est-il une offre qui puisse nous y déterminer ? Et, pour peu qu'on se fasse une idée de tout ce que renferme le seul mot amitié, qu'est-ce qui pourrait hésiter entre l'ami le plus pauvre et le plus riche bienfaiteur ? Or, cette confiance, cette reconnaissance de l'homme envers lui-même, ce concert imperturbable entre le moi qui sent et le moi qui agit, entre le moi qui délibère et le moi qui exécute ; cette fidèle subordination de Faction. à la sensibilité est un bien inaliénable, dont, à la vérité, l'habitude fait oublier le prix, comme on oublie celui de la santé , et que. du moins on estimerait davantage si, comme la santé, on pouvait quelquefois le perdre et le retrouver. Hais ne méprisons pas toutefois cette jouissance primitive, dont toutes les autres jouissances éclosent comme les fleurs de leurs plantes, et qui n'a pour l'homme léger que le défaut de ne le point quitter. J'en appelle à tous tant que nous sommes : il n'est aucun de nous qui, rentrant dans son intérieur^
et plongeant, pour ainsi dire, sa pensée au fond de luimême, n'y découvre au moins quelques faibles traces de ce doux sentiment de Texistence, qu'un philosophe de nos jours a si bien nommé le plaisir d'être. Or, c*est ce sentiment dont, si Ton veut, tout nous distrait, mais qui demeure indépendant de tout ce qui peut nous en distraire ; c'est cette aflection toujours plus vive, au dedans de tous les êtres sensibles, qui motive pour eux leur libre consentement à Tordre actuel des choses environnantes, et qui forme dans ces êtres la base fondamentale de leur harmonie individuelle, en même temps que leur consonnance plus ou moins parfaite avec la grande harmonie.
L'amour, par ses douceurs et ses fureurs étranges, Offre aux amants le ciel et Tenfer tour à tour : La jalousie est la sœur de Tamour, Gomme le diable est le frère des anges.
On passe par différents goûts En passant par différents âges :
Plaisir est le bonheur des fous.
Bonheur est le plaisir des sages.
sao BOUFPLERS.
Ne demande^>vous pas qui des deux au bonheur Mène plus sûrement, de l'esprit ou du cœur?
En qualité de bon apôtre.
Je réponds : Ni l'un ni l'autre.
Dans ce chemin glissant, qu'à toute heure, avec soin, Pour nous faire tomber, sous nos pas le temps fauche» C'est la seule raison dont nous avons besoin ;
Car l'esprit mènerait trop loin,
Elle cœur mènerait à gauche.