‹ Œuvres de BoufflersChapitre 57 sur 74 · DE DUCIS A BOUFFLERS · texte numérisé non relu

DE DUCIS A BOUFFLERS

Prodigue de bons mots, ton esprit enjoué Sur les roses du Pinde en naissant s*est joué. Un sylphe, de ton front caressé par ses ailes, Fit jaillir la saillie en vives étincelles.

Apollon m'a conté qu'Amour et les neuf Sœurs

T'éveillaient par leurs chants, t'endormaient sur les fleurs ; Tu fus, dés ton berceau, l'objet de leur tendresse ; Et leurs folâlres jeux t'environnaient sans cesse.

Mais bientôt à leur cour par Uamilton conduit»

De sa main dans leur temple en secret introduit,

Ton talent y puisa dans les sources antiques ;

Tu manias la lyre et les pipeaux rustiques,

Et joignis l'agréable et l'utile en tes vers,

Des vergers des neuf Sœurs fruits heureux et divers.

Aussi, quand le printemps, ranimant nos bocages,

De nids et de concerts a peuplé leurs feuillages ;

Quand ton œil, s'égarant sur la campagne en fleurs,

Voit l'épi se gonfler, la vigne fondre en pleurs,

A ta maison des champs tu cours marquer ta place.

Là, tu prends ton Ovide, ou relis ton Horace;

Horace, humble, élevé, charmant, fêté toujours ;

Ce sage en négligé, qui chanta les amours,

Le vin, les fleurs, la table ; et, sans perdre un sourire.

Eut toujours pour la mort une corde à sa lyre.

a A peu de frais, dit-il, amis, vivons contents.

Il faut si peu pour l'homme, et pour si peu de temps!

Regardez ce cyprès : pourquoi, sur le rivage.

Tant de vivres, d'apprêts, pour deux jours de voyage? d

Mais le plus violent, le premier de nos vœux,

Ce n'est pas le bonheur, c'est de paraître heureux.

La sotte vanité, voilà notre misère.

Nous voulons tous briller dans notre fourmilière :

Toi, ce bien des mortels, ce bonheur précieux,

Tu l'as mis dans ton cœur, et non pas dans leurs yeux.

Quant à nos vers, laissons le Temps sur le Parnasse Leur marquer, comme à tout, leur véritable place. Ce vieillard juge à froid de ce que nous valons. Il met dans son creuset nos fastueux galons ;

Î88 60UFFLERS.

En sépare Tor pur ; le faux, il le rejette.

11 compte, pèse, écrit, paye à chacun sa dette ;

A Pradon, peu de chose ; à Racine, beaucoup :

Des monts d*or à Molière; aux Gotins, rien du tout :

Mais il frfut de sa part que chacun se contente.

Heureux de sa raison qui suit toujours la pente ; Qui, sans chercher au loin un bonheur hasardé, S*est avec sou destin sans peine accommodé ; Craignant, désirant peu, modeste, sans système. Sachant trouver tout fait son bonheur en soi-même, Ami des champs, de Tordre, et de la simple foi ! Qui connaît Thomme à fond aime à rester chez soi. Qu'à son gré la fortune ou le cherche, ou Tévîte, Ce qu'il veut, c*est la paix, le sommeil dans son gîte, C*est qu*il n*ait point la ruse à craindre à tout moment, Ni du mensonge en face à subir le tourment.

Partout, sur le bonheur, hélas I que dimposture ! Faut-il, pour être heureux, se mettre à la torture? Oh ! qu'il est d'ennuyés, d'ennuyeux innocents ! Et, sous un front serein, que de cœurs gémissants ! Ce qui nous suit partout, c'est notre caractère. Tel ne vit qu'isolé, qui se croit solitaire.

Aux champs j'ai désiré, Boufflers, te voir chez toi. Soldini, mon voisin, sur la route avec moi, (Chacun de nous n'ayant que l'autre pour escorte), M'offre un bras, m'accompagne, et me quitte à la porte. Il remontait tout seul le val de Feuillancour; Mais tu cours après lui ; tous deux en ton séjour Nous rentrons ; nous trouvons les trésors de Pomone. Bacchus d'un jus nouveau voyait fumer sa tonne. Ta compagne était là, rangeant ses fruits, ses fleurs. La santé la parait des plus vives couleurs.

A grands traits sur ton front brillait la paix écrite ; Voilà, dis-je, à ce signe, un véritable ermite !

Il rêve ou fait des vers, content, prés de son feu.

Le conjugal amour ici n^est point un jeu.

Les livres n'y sont pas une vaine parure.

Ici d'aise et de luxe abonde la nature.

Mais la table a paru : notre appétit joyeux Y savoure des mets, un vin délicieux ; Le dessert nous enchante ; et Soldini dévore Un muscat parfumé dont il me parle encore.

Viennent les mots heureux, les entretiens charmants, Où les heures pour nous se changeaient en moments ; Les récits du passé; ces faits que la mémoire Conserve en son dépôt pour les rendre â l'histoire; Ces coups brusques du sort, ces traits frappants des cours, Dont la noble fermière animait ses discours.

Mais déjà sur Tairain le temps frappe six heures. Nous allons donc quitter ces heureuses demeures, Cher Soldini, partons. « Non, non, vous resterez. Votre feu luit déjà, vos lits sont préparés; Écoutez : d'un vent sourd tout le vallon résonne. » Nous gagnons notre couche à ce bruit monotone. Les pavots sont doublés. D'un bon sommeil muni. Nous voyant le matin : a mon cher Soldini, Lui dis-je, mon conseil, mon camarade ermite, Prions qu'ici de Dieu la paix toujours habite ! »

Nous déjeunons bientôt, charmés avec raison D'un lait crémeux et chaud fourni par la maison. Après avoir gémi du départ qui s*approche, Des fruits de l'espalier senti gonfler ma poche. Remercié surtout nos hôtes généreux.

Jeté l'œil sur le temps, pèlerins vigoureux.

Nous quittons à regret la retraite d'un sage. Né Boufllers, mais bon homme, autrefois plus volage.

Brillant, prêt au plaisir, riche en vrais impromptu. Baillant sans amertume, et jamais la vertu, . De nos légèretés hypocrite adorable; Aujourd'hui vif encor, facile à vivre, aimable, Âmi sur, philosophe et poète, et fermier, Mari tendre et fidèle, et Boufflers tout entier.

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