NOUVELLE INDIENNE
La fille (le Tberma Rajah ( le bon roi ) était en méditation sur le sommet de Richi-Sombo, le mont des Contemplateurs. Indra, qui regarde à la fois toutes les choses et chaque chose , observait la pieuse Monghir au pied de Tarbre saint planté par Ardjown sur le sommet du mont pour servir d*appui aux saints personnages exténués par le jeûne, et pour ombrager le lac de Tamara, qui n*est formé que des pleurs des pénitents. Ses eaux, bien que plus transparentes que Tair serein, ne représentent point les traits de ceux qui viennent s'y regarder ; mais, par un prodige de celui qui peut tout, ce sont les âmes qui s y peignent elles-mêmes sous des formes expressives et avec les symboles de leurs vertus ou de leurs vices. Honneur et gloire à Brahma, le père et Tami des âmes I
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Monghir élait depuis trois jours assise au bord du lac, le dos appuyé contre Tarbre, jeûnant, priant, grossissant le lac de ses larmes ; elle tenait ses mains pures élevées vers le ciel, qui voit tout ; et tous les yeux du ciel qui s'arrêtaient sur Monghir paraissaient briller d'une douce compassion.
Monghir était belle aux regards qui lisent dans les âmes ; le grand Indra lui-même la distinguait entre les créatures humaines, et Chacta, la déesse de la vertu, lia* bitait Tâme de la pénitente; la noble Sarisotani, la conservatrice de toutes les belles pensées, lui avait infusé la science; Satya, la vénérable déesse de la vérité, avait fait luire en elle cette lumière ineffable dont les moindres reflets conservent encore trop d'éclat pour des yeux mortels ;et Tesprit de Monghir, portésur les ailes des bons génies , entre la région des nuages et celle des astres, pouvait tour à tour admirer la sagesse du Créateur et les merveilles delà création. Les habitants des plaines de la lumière, les Péris, les Nevis,les Vritraspati, conversaient» avec la sage Monghir, et lui révélaient des choses que les mortels ignorent Les hommes , les femmes, les sages mêmes, et jusqu'aux prêtres et aux prêtresses deBrahma, auraient pu envier les dons célestes de Monghir, et cependant Monghir n'était pas heureuse.
Monghir méprisait les richesses et les grandeurs qui plaisent aux âmes ordinaires ; deux filles dignes d'elle, fravir et Méva, étaient les seuls biens terrestres qu*elle daignât priser : elle les aimait également; mais elle n'était pas sûre d'être également aimée, et son âme, sainte comme les eaux du Gange, était en proie à une douleur qu'elle ne pouvait déposer que dans le sein de ses amis invisibles. Brahma , touché de sa peine , a inspiré à la belle Pravir, la fille trop froide d'une mère trop tendre,
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cela, ton esprit s*est ouvert aux Thias, aux Âzours, aux ennemis de nos bons génies, aux maîtres de l'orgueil. Us t*ont fait rougir de ta bonne Honghir; ils t'ont persuadé que sa tendresse n'était qu'un artifice pour te subjuguer, pour faire de toi mon esclave. Mon esclave ! hélasl c'est moi qui suis la tienne, et je n'en rougis pas; mais tu me repousses. ■— Moi, repousser ma mère! — Tu lui caches ton secret. — Mon secret, c'est que je n'en ai point. — Et pourquoi donc ce mystère qui, dans ce moment même, veille comme un espion invisible sur tes paroles, sur tes gestes, jusque sur les moindres mouvements de ton beau visage, et qui cherche à me fermer l'accès de ton âme? — Tu vois ce que tu veux voir, ma mère. — Ah! s'il était vrai, ma fille, que je serais heu- ^ reuse ! Mais comment pourrais-je me dissimuler ce soin trop visible d'échapper à mes regards ; ce voile ténébreux dont l'esprit de ma fille s'enveloppe devant le mien ; ce besoin de te dérober aux caresses, aux empressements de celle qui t'a donné la vie et qui te donnerait encore la sienne? Crois-tu que j'aie été la seule à remarquer ton indifférence, ton éloignement pour ceux dont la bienfaisante Shiva t'avait environnée dans les projets de son amour pour les rendre heureux par toi, pour te rendre heureuse par eux? Tu ferais notre gloire et nos délices, et tu fixerais tous, nos regards comme ce diamant doué de pensée qui ferme la ceinture de la reine des Péris et qui entretient un commerce éternel de lumière avec toutes les étoiles du ciel. Mais non! tu te refuses à notre amour; le bocage, que tu embellis de tes charmes, est devenu comme une île où nous n'abordons qu'avec peine: tous ceux que tu aimes à rassembler autour de toi nous deviennent étrangers, et pour te plaire il faut nous fuir... Descends en toi, m^ fille^ et juge-toi. Que dirais-tu de la
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fleur qui essayerait de se séparer de la tige qui la porte et des feuilles qui raccompagnent? et, séparée une fois, que deviendrait-elle? — Ma mère, je ne te comprends pas. — Essaye de te comprendre toi-même. — Mais, ma mère, cette fleur, à qui tu daignes comparer la fille, doit perdre sa beauté en s'éloignant de sa tige, et, si j'en crois tes louanges, je conserve la mienne : une mère doit-elle se contredire ainsi dans ses discours? — Ma fille, il existe d*autres yeux que ceux des mortels : ceux-là voient la vérité, tandis que les autres s'en tiennent à Tapparence. Ces traits ravissants, celte grâce, celte lumière de beauté qui te distingue entre toutes tes compagnes, tout cela n*était que des symboles. Tes beaux traits étaient destinés à représenter, et bien imparfaitement encore, ta belle âme dans sa paix, dans sa douceur, dans sa bienveillance native, et telle qu'elle est sortie du souffle deBrahma. Tant que ton âme a été tranquille et tendre, elle s'est montrée, elle s'est mirée dans la beauté; mais, lorsque cette paix a été troublée, le trouble a paru, malgré toi, jusque sur ton visage, comme on voit la rose des bosquets resserrer ses feuilles délicates au souffle du DcTvatas. — Tu me vois donc bien^ affreuse, ma mère? — Ma fille, ta mère ne te perd jamais de vue ; tantôt ses regards s'arrêtent au dehors, el je me réjouis ; tantôt je regarde au dedans, et je pleure ; toi-même tu crains, quand je te regarde, que je ne voie au delà de l'apparence ; tu ne veux pas que mon œil pénèlre jusqu'à ta pensée; et, pendant que je te parle, tu commandes à toute ta personne de me dissimuler ce qui se passe dans ton âme. — Et qu'aurais-je à te dissimuler, ma mère? — Ton ennui, ton dépit, ton projet de ne plus l'exposer à de pareils entretiens, ton espoir d'inventer tous les jours des prétextes plausibles pour excuser tes négligences et tes
froideurs. — Et quand cela serait, ma mère, que t^importe?Tu crois lire dans mon âme; crois-tu que je ne lise pas dans la tienne? Non, non, je sais trop bien qu'au moment de ma naissance une main invisible, celle de Brahma lui-même, a écrit sur mon front que je ne serais point aimée de celle qui me donnait le jour; que toutes ses préférences attendaient cetle Héva, cette sœur qui m*élait destinée; que celle là réunirait tous les dons, toutes les faveurs que le ciel peut prodiguer à une fille de la terre; qu'elle serait élevée à tous les honneurs des Péris et des Néris ; tandis que mol, toujours désagréable aux yeux maternels, je vivrais humiliée, méconnue, accusée de rindifférence, de la jalousie, de Taversion qu'on sentirait pour moi. Tu voulais de la sincérité, ma mère, en voilà... Mais que vois-je? ma mère! ma mèrel éveilletoi I
En effet, en écoulant le discours de Pravir, le sang de la triste Honghir s*était arrêté soudain comme le torrent de la montagne au souffle du démon des frimas. — Ma mère, éveille-toi! répétait à grands cris Pravir effrayée, et Monghir ne s'éveillait point. Idma, le dieu du sommeil consolateur, avait étendu sur tous les sens de Monghir ses ailes protectrices ; et, pendant que son corps pâle et froid paraissait privé de vie, le secourable Arjown avait porté Tâme de cetle mère infortunée au pied de Tescarboucle flamboyante qui sert détrône au dispensateur de la lumière. Le dieu qui éclaire les choses hors de nous, et les images des choses au dedans de nous, le clairvoyant Indra, jette un regard propice sur Monghir : — Qui t'amène ici? dit une voix (c'était celle d'Indra). Qui t'amène ici, âme pieuse et triste? — Le chagrin, répond Monghir. — Et que viens-tu chercher? — La consolation — Je ne la refuse point aux âmes pieuses^ dit encore la
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voix; ainsi, parle avec confiance. — Seigneur, ta bonté encourage ton esclave tremblante ; accorde-lui son humble prière, répands sur Pravir ce jour qui n'est pas fait pour des yeux mortels, et dont les rayons dardent jusqu'au fond de la pensée ; fais en sorte que les couleurs pures dont (a lumière se compose tracent pour elle un tableau qui lui montre ce qui se passe dans son âme, qui lui dévoile ses funestes illusions, qui démasque à sa vue les Daytas et les Azours, qui la séduisent comme les feux trompeurs qui entraînent les voyageurs égarés vers les marais, où ils s'enfoncent pour ne plus reparaître. Tu en as le pouvoir, flambeau vivant ; tu en sais les moyens : ton esclave soumise attend de toi son retour à la vie et à la félicité. Elle dit, et déjà son âme, ramenée par Arjown lui-même au corps demeuré sans chaleur et sans mouvement, commence à lui rendre le sentiment de Tair et la clarté des cieux. Son œil et son oreille ont retrouvé les objets et les sons : elle voit, elle entend sa chère Pravir; Manasidja, l'invisible vainqueur des volontés, était auprès d'elle.
-— Ma mère, ma mère, disait la tremblante Pravir d'un accent qui aurait attendri le diamant, ma mère, sauve ta fille du noir fantôme qui la poursuit et qui Teffraye! — Je ne vois rien, dit la tendre Monghir. — Et toi, qui es-tu? disait Pravir en s'adressant au fantôme qu'elle voyait toujours dans le lac Tamara.
— Je suis toi, répond le fantôme. — Non, tu n'es pas moi , car si ma mère, si ma sœur, si les miroirs des eaux ne m*ont point trompée, je suis belle, et l'amour est loujonrs entre moi et Tœil qui me fixe; au lieu que ton air farouche appelle la haine. — C'est toi-même, imprudente, répond le fantôme, c'est toi qui m'as défiguré ; vois-tu ces Azours, ces Daytas qui se sont emparés de ma
première beauté pour la dérober aux regards de Wishnou, qui s'y complaisait, pour Féloigner de tous ceux que Wishnou t'avait donnés pour faire avec loi le trajet de la mer du temps ?
— Vois -tu la fourberie à Tœil couvert, au regard louche, qui, sous un feint amour pour Wishnou, t'entraîne loin de lui et de ses voies? Le vois-tu, ce serpent caché sous les fleurs du jardin des Félicités, qui les a toutes flétries pour toi en les infectant du poison de la jalousie? Vois-tu les alarmes, les combats des bous génies qui te défendent malgré toi, et qui essayent encore de te disputer aux mauvais esprits à qui toi-même tu te livres? — Ah I je ne le vois que trop, dit Pravir en frissonnant ; et toi, ma mère, les vois-tu? les entends-tu?. — Hélas ! oui, je les vois, je les entends, ma fille. — ma mère I délivre ta Pravir! — Je ne puis rien sans toi. — Ma mère, suis-je donc condamnée à montrer aux yeux de mes compagnes cette figure si différente de la mienne et dont l'image m'obsède? — Ma fille, il ne tiendra qu'à toi de revenir à ta première forme en revenant à ton vrai caractère ; ce qui t arrive est une punition ou un bienfait de celui qui voit et qui fait voir : il a dit que tes traits représenteraient tes affections, et que tu paraîtrais toujours ce que tu serais. Le voile est enlevé, ma fille; ton visage, si cher à tous les yeux, a disparu ; on ne voit plus que ton âme. — Malheureuse que je suis ! et tu ne me plains pas, mère cruelle! — Non, ma fille; cette âme visible est livrée à son propre pouvoir. Que pouvait-elle désirer de mieux? Indra lui permet de se rendre aussi belle qu'elle voudra ; il ne tient qu'à elle de se former et de se changer comme l'argile que l'ouvrier pétrit, et dont il fait à son gré un démon ou uh dieu. — Ha mère, le nouveau décret du puissant Indra s'étend-il sur d'autres
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mortels que sur Pravir? — Oui, chère enfant, détourne les yeux de ton âme pour lire dans la mienne ; tu y verras Tamour d*une mère. qui adore sa fille, la douleur d'une mère que sa fille naime point. — Non, ma bonne mère, dit Pravir en s'élançant dans les bras que sa mère lui tendait, je ne verrai plus que ton amour, tu ne verras plus que le mien.
Puis, en se retirant pleine de tendresse et de repentir, ses regards ont rencontré par hasard celte même image qu'elle craignait de revoir ; elle la trouve comme un tableau dont tous les traits, auparavant difformes, auraient ensuite été corrigés par un habile maître. — prodige ! s'écria-t-elle, je me retrouve, ma mère; je me dois encore une fois à ton amour. — Non, ma fille, c'est au miracle qui atteste le pouvoir d'un dieu ; rends grâce a Indra, qui a voulu te montrer presque ce que tu peux sur toi. Te voilà donc revenue presque entièrement à cette lieauté qu'il t'avait donnée d'abord comme un modèle à imiter. Il s'en applaudissait, et t*invitait à rassembler en toi toutes les perfections dont elle offre Timage. Mais * es-tu contente , ma fille? et ne vois -tu pas sur ce front une ombre qui n'est pas encore éclaircie? — Hélas ! ma mère, c'est peut-être un reste de punition. — Non, ta beauté dépend de toi; mais cette ombre annonce qu'il reste encore quelque ennemi que tu ne connais pas, et qui plane au-dessus de toi. — Ha mère, défends-moi de notre ennemi, car c'est aussi le tien ; dis-moi comment je puis le conjurer. — En aimant. Vois à côté de toi cette image que rien n'obscurcit, oii Kama, l'ami des cœurs, se peint en traits de lumière; tu es plus belle. peut-être à des yeux mortels , mais veux-tu l'être moins à des yeux qui voient tout? — ma mère! c'est ma sœur; aidémoi à l'aimer. — Ehl comment? — En me disant que
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tu ne ralmes pas mieux, loute pure qu'elle est, que la triste Pravîr. — Ma fille, tu te reproduiras peut-être un jour dans des images vivantes de ta beauté, et tu sauras alors que Tamour d'une mère, semblable à celui des dieux mêmes, ne s'afTaiblit point en se partageant... Mais lis ce que tu vois écrit sur cette feuille de lotos que la figure porte à sa main : Ma nière, ma mère^ rends-moi l'amour de Pravivj quand tu devrais la préférer à la tendre Méva.
Prtvir, à cette vue, saisie dune tendre émotion, tourne ses yeux humides vers le lac, et voit une seconde fois son image, qui brille enfin de tout son éclat. De douces larmes avaient expié un long endurcissement, comme une pluie bienfaisante reverdit des plantes desséchées. Les âmes des deux sœurs, rendues à la vie de Tamour, ressemblent à des branches de lierre qui s*cnlaceut pour ne plus se séparer. Le puissant Indra laisse tomber sur elles deux un rayon brûlant qui les fond l'une et l'autre en une seule et même âme. — bonté! ô félicite! s'écrie la plus tendre des mères ; ô mes enfants I mes enfants! vous faites plus pour moi que je n'ai fait pour vous ! mes enfants! combien je vous dois! — Eh! ma mère, diseut-elles ensemble, qu'est-ce que tu nous dois? — Votre bonheur I