‹ Œuvres de BoufflersChapitre 7 sur 74 · NOUVELLE ALLEMANDE · texte numérisé non relu

NOUVELLE ALLEMANDE

— Halte, halte, morbleu! halte, halte donc, misérable! ou je te brûle la cervelle! Telles étaient les paroles qu'un jeune voyageur prononçait d'un côté avec une voix de tonnerre en les accompagnant de tout ce que la langue allemande fournit de plus énergique. Du côté opposé, c'étaient deux petites voix de femmes criant autant qu'elles le pouvaient : — Arrêtez! arrêtez! Ehl mon Dieu ! arrêtez donc, postillon ! vous allez tout briser! On aurait facilement distingué Taccent de la colère d*un côté, et celui de la peur de Tautre. Cependant les voix s*approchent ; les halte! haltel redoublent de force ; les arrêtez! arrêter £{onc / continuent sur un ton aussi clair, tout cela partait de deux voitures courant la nuit à toutes jambes à la rencontre Tune de l'autre sur le mauvais pavé de Flusseustat. La nuit était noire, la ville sans lanternes, la rue étroite, les postillons ivres... et voilà tout à coup qu'au plus fort de la course tout s'arrête avec un fracas épouvantable : les voitures se joignent, les roues s'engagent, les trains se brisent, les essieux cassent, les

ressorts volent en pièces, et les caisses, prêles à tomber, n'ont plus de soutien que Tune sur l'autre. Dans cet état de choses, une tête d'homme et une tête de femme, sorties à la fois par l'ouverture des deux glaces voisines, se sont rencontrées, mais, par bonheur, un peu moins ru* dément que les voitures ; et, de part et d* autre, on en fut à peu près quitte pour un baiser auquel on ne s attendait pas. — Ah! grand Dieu! madame, ne vous aurais-jc pas fait de mal? dit le cavalier. — Non, monsieur; mais vous-même? — Ah! madame, bien au contraire; le hasard ne pouvait pas m*offrir une manière pins agréable de vous être présenté I

Au bruit du choc, aux cris des voyageurs, au piétinement des chevaux, aux jurements des postillons, la bour« geoisie de Flussenstat , étonnée d'entendre autre, chose dans la nuit que des ronflements, se réveille avec une idée confuse que la fin du monde pourrait bien être arrivée. De tous côtés on bat le briquet, on allume lampes, chandelles, mèches, pipes, etc.; et voilà une troupe de messieurs en casaquins, en chemises, en vitchouras, en robes de chambre, qui s'assemblent officieusement autour des deux voitures^ montant sur les sièges, sur les brancards, sur les marchepieds, au risque de faire tout effondrer, raisonnant entre eux de l'accident, plaignant les pauvres voyageurs, accusant les postillons, les chevaux, le chemin, Tobscurité, mais surtout ne concevant pas qu'à pareille heure on puisse être ailleurs qu'entre deux gros lits de plume, suivant l'antique usage de la bonne et flegmatique nation. Cependant H. de Gluksleben, qui a trouvé moyen de s'élancer par Touverture de la glace de devant, écarte poliment la foule des curieux, en leur montrant qu'il y va de leur sûreté, et qu'ils risquent eux-mêmes, tout légers qu'ils sont, de tomber avec les

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Toitures, que la moindre charge peut cntraiucr ; puis il essaye, eu montant comme il peut par-dessus une pile de chevaux culbutés les uns sur les autres, d'arriver jusqu'à la dame inconnue qu*il vient d'embrasser : mais ne voilàt-il pas qu'une odeur de brûlé, bientôt suivie d* une assez grande flamme, le détourne de son projet! c'était la vieille robe de chambre de damas deM. le bourgmestre qui avait pris feu dans la bagarre à la lampe d'un jeune enfant.' Quelque empressé que fût M. de Glucksleben d'offrir ses services à la dame, il pensa qu'il était encore plus urgent d'éteindre M. le bourgmestre; et, pendant que les bons compatriotes de cet honnête homme s'y disposaient avec réflexion, et que déjà même quelques-uns commençaient à se mettre en mouvement pour aller à une centaine de pas Lirer quelques seaux d'eau au puits de la ville, la flamme montait toujours et gagnait la chemise. M. de Gluckdlebèu, moins compassé dans ses mouvements que tous ces braves gens-là, saisit à tout hasard robe de chambre et chemise, et, aux dépens de ses mains, il étouffe le feu. Le bon gros bourgmestre, absorbé dans la contemplation de madame de Blumm, ne s'était d'abord aperçu de rien, et sa modestie s'étonnait que les empressements de M. le comte s'adressassent à lui de préférence à une aussi belle personne; mais une bouffée inattendue de chaleur plus qu'animale ne tarda pas à l'avertir qu'il se passait dans ses environs quelque chose de très-extraordinaire et qui méritait toute son attention. Aussitôt, sans perdre son temps en observations qu'il ne pouvait continuer sans danger, ni en remerciments qu'il ne pouvait faire avec décence, il se sauve, court vêtu, dans sa maison, pour en revenir peu après dans un costume un peu plus présentable.

Les feux du bourgmestre une fois apaisés, le comte,

qui avait déjà si heureusement rencontré le visage de madame deBlumm à une des glaces de la voiture, se présente inopinément à lautre ; et, ce que personne peut-être ne croira, c*estquece fut avec le même bonheur; mais la destinée le voulait ainsi. — Mille pardons, monsieur! dit la dame. — C'est à moi, madame, à vous les demander, et surtout à rendre grâce à ce hasard si aimable qui redouble ses faveurs. Mais, avant tout, madame, je viens prendre vos ordres ; mon valet de chambre a malheureusement pris le devant, et doit m'attendre à quelques postes plus loin ; en sorte que vous n'avez ici d'autre serviteur que moi. — Et moi donc! monsieur, dit la petite Martine, croyez-vous que je n'aiderai pas ma marraine dès que je le pourrai, et avec plus d'amitié encore, puisque je la connais? — Je vous demande pardon pour elle, monsieur, dit la dame, vous voyez son âge. Mais, à propos, ne vous êtes- vous pas fait mal, avec cette ridicule robe de chambre? J'eu riais d'abord, mais j*ai été ensuite bien effrayée; et, quoique j'eusse grand besoin de secours, quoique vous m'ayez laissée là pour ce pauvre homme, je n*ai pas pu m'empêcher d'applaudir à un si bon mouvement. — Moi de même, dit Martine, car c'est joli quand on voit un beau monsieur qui vous est encore bon par là-dessus. — Et, tout en vous admirant, continue la comtesse, je tremblais que vous n'en portassiez des marques. — Vous étiez et vous êtes trop bonne, madame; j'en suis quille pour une légère brûlure. — Je vous plains. — Eh! quand il en coûterait un doigt pour sauver un homme! — C'est mettre un beau prix à un inconnu ; que feriez-vous donc pour une personne qui vous serait chère? — C'est selon, madame ; alors, je dirais peut-être : Quand il m'en coûterait ma personne pour lui sauver un doigt! — En vérité, je m'admire; il

faut que vous m'ayez fait passer votre courage, car nous faisons ici la belle conversation comme dans un salon de Paris. Cependant, il n*est que trop aisé de juger à notre position que la place n*est pas tenabic ; mais croyez-vous au moins que nous fmissions par nous en tirer? — Oui, madame, à votre bonneiir, à ce que j*espère, et au mien. — Ah ! monsieur, il ne me fallait pas moins que votre sécurité pour me rassurer. Mais, ajouta-t-elle en parlant français, de peur d'être entendue de l'assistance, nos voitures seront-elles en sûreté si je parviens à sortir de la mienne, car nous n'avons ici personne pour y veiller? — Au contraire, dit le comte, vous avez tout le monde; vous ne savez donc pas que vous êtes entourée de bons Souabes, qui sont la loyauté même, et qu'aucun peuple du monde ne surpasse en probité, s'il y en a qui les égalent.

Cette réponse ne fut pas sans effet; quelqu'un de l'assemblée, qui entendait le français, traduisit à un autre les paroles dernières de la dame et du cavalier ; elles sont répétées de proche en proche, et voilà aussitôt tous ces bonnes gens qui entourent affectueusement le comte, flattés de son estime, et qui lui font mille offres de service. Déjà Ton avait apporté des cordes, des marteaux, des leviers, des tenailles, pour entreprendre de travailler aux deux voitures, lorsqu'on voit une grande porte s'ouvrir comme celles du palais du soleil, et donner soudain passage à des flots de lumière, au milieu desquels on reconnaît M. le bourgmestre, habillé pour cette fols de pied en cap, revêtu de tous les ornements de sa charge, et marchant comme un recteur suivi des quatre facultés, entre quatre valets de ville armés chacun d'un énorme flambeau qui paraissait destiné à éblouir autant qu'à éclairer. Au reste, à celte petite vanité près, qu'on peut

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disait excellent, qui avait appris son métier à Bruxelles et à Paris... — Allons, ne perdons pas un moment à le faire éveiller, dit la comtesse; nous en serons quittes pour un écu de plus. 11 n*y avait qu'un petit embarras : c'est que notre homme avait quatre-vingts ans, qu'il était paralytique, et qu'il gardait son lit depuis dix-huit mois. — Y a-t-il au moins un maréchal? dit le comte. — Oh! parfait, dit le bourgmestre. — Et point paralytique? dit la comtesse. — Non, madame, car il a été ce matin à cinq lieues d'ici pour la noce de sa sœur, qui se marie dans quatre jours à un maître serrurier. — Allons, prenons notre parti sur le maréchal, dit le comte; mais aurons-nous du moins un sellier? — Oh î un sellier trèshabile ; on est véritablement heureux d'avoir un ouvrier comme celui-là dans un endroit comme celui-ci; aussi est-il fameux dans tout le canton, et si fameux, que madame la baronne de Kalb, qui a ses terres à sept grandes lieues d'ici, l'a envoyé chercher hier, et dans son équipage encore, pour lui arranger une calèche. — Mais comment ferons -nous, monsieur le bourgmestre? dit la comtesse, car je perds courage. — En ce cas-là, madame, il faut prendre patience. — Dieu! patience! — Eh! madame, sans cela, on n'irait jamais au bout de la vie; mais ne vous affligez pas ; je vais écrire aux deux endroits oh sont les ouvriers que je vous ai dits, et à un autre ou il y a un charron, et tout viendra avec le temps. — Et la lettre, au moins, ira-t-elle un peu vite? -— Oui, madame, par l'extra-poste. — Et quand part-elle d'ici, votre extra-poste? — Toutes les semaines. — Et quand est-elle partie? — Avant-hier. — Et marche-t-elle au moins un peu légèrement? — Comme toutes les estafettes à pied. — Grand Dieu ! à pied ! — La nôtre était un bon marcheur avant son entorse ; mais cela n'empêche pas ; il a bon

courage ; il va toujours boitant, et ne veut pas qu*un autre marche à sa place. Qu'importe à nos bourgeois d'avoir des nouvelles vingt-quatre heures plus tôt ou plus tard? Il y en a plus de mauvaises que de bonnes, et celles là, on les reçoit toujours trop tôt.

Les voyageurs consternés se regardaient sans oser proférer une parole. — Allons, monsieur et madame, dit le bourgmestre, je vais parler ici comme à un mari et une femme... Le comte sourit, la comtesse hausse les épaules... — Est-ce que monsieur et madame ne seraient pas mariés? dit le bourgmestre. — Eh! ne voyez-vous pas, monsieur, dit la comtesse, que nous allions à Topposé Tun de l'autre? — Ce n'est pas une preuve, répond le bourgmestre avec un gros rire; voilà comme vont, à ce qu'on dit, les ménages de Paris : n'importe; allons, allons, monsieur et madame, encore un petit verre de ce bon steivein, et permettez-moi de vous saluer tous les deux. — De bon cœur, monsieur le bourgmestre. — Hélas ! ce sera pour moi le vin de Tétrier, dit l'excellent homme; car il faut que je parte tout à l'heure pour une maison de campagne à trois lieues d'ici, où Ton a besoin de mon ministère, et c'est avec bien du regret que je quitte ma maison quand elle est si bien habitée. — Quoi! vous partez, mon cher monsieur? disent à la fois le voyageur et la voyageuse ; et qu'allons-nous devenir? — Je souhaite, dit-il, que cette maison-ci, toute bourgeoise qu'elle est, puisse convenir à vos seigneuries; elles n'y resteront jamais assez longtemps, et si je pouvais les y retrouver... — Nous y retrouver, bon Dieu ! s'écrie la comtesse ; mais, monsieur, dit-elle en se reprenant, vous savez sûrement qu'il n'y a rien de malheureux sur la terre comme une femme arrêtée dans le cours d'un grand voyage : mes gens sont en avant avec ma berline et mes

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chevaux, et celui qui nraccompagnait est resté en arrière, en sorte que me voilà seule, réduite à cette enfant que vous voyez pour toute ressource : c'est bien la meilleure enfant du monde; mais cela n*a que quatorze ans ; cela sort de son village; cela n*a Tidée de rien. — Merci, marraine, dit Martine. — Gela ne sait pas plus ce que ça fait que ce que ça dit. — Merci, marraine... — Et je Tai prise beaucoup plus pour me divertir que pour me servir. — Merci, marraine; c'est toujours quelque chose... — Âh I madame, dit le comte, qui est-ce qui ne briguerait pas remploi de tous les serviteurs qui vous manquent? Je vais, si vous le permettez, avoir un petit travail avec M. le bourgmestre; j'espère en tirer des lumières un peu plus satisfaisantes que celles qu'il nous a données jusqu'ici, et il ne tiendra pas à moi que vous ne soyez bientôt hors de toute inquiétude. — Enfin, monsieur, ce qui me rassure, dans l'embarras que je vous cause , c'est qu'en travaillant pour moi vous travaillez pour vous. — Madame, je l'oubliais. Le com(e passe, avec le bourgmestre, dans son cabinet; il y reste environ une heure (que la comtesse trouve bien longue) à prendre des arrangements pour les ouvriers, pour le logement, pour la dépense; après quoi il revient auprès de la comtesse, qu'il trouve dans la désolation ; elle ne s'en cachait pas, la pauvre dame. — Eh ! bon Dieu, madame, dit le comte, qu'est devenu ce courage que j'étais si fier de vous avoir inspiré ? — Ah I monsieur, ce bourgmestre qui s'en va! — Quoi ! madame, vous Taimez donc beaucoup, ce bourgmestre? — En vérité, dit-elle en commençant à rire et en continuant toujours à soupirer, je ne sais comment je me passerai de lui. — Oh! Theureux bourgmestre ! dit le comte, j'ai envie de lui acheter sa charge. — Vous badinez ; mais, dans ce moment-

ci, le plus aimable homme du monde ne vaudrait pas pour moi un bourgmestre. — Eh bieni remettez -vous, madame; je le quitte, il m*a laissé ses pouvoirs, et c'est comme si vous le voyiez. — Non, parlons sérieusement; il n'y a rien qui contrarie autant que la plaisanterie quand on a du chagrin; dites-moi donc s'il y a quelque espérance. — Oui, madame, à moins que vous ne vouliez absolument la perdre. — Âh ! je la perdrais bien sans Yous; mais vous avez sûrement un cœur compatissant; je l'ai vu ; vous ne m'abandonnerez point, n'est-ce pas? vous ne partirez point avant moi, n'est-ce pas? vous ne me laisserez pas à la discrétion de ces gens-ci, n'est-ce pas? — Non, madame, non, madame, encore une fois, non, madame. — Que d'ennuis, que de peines je vous donne, reprend-elle, et quelle triste rencontre vous avez faite ici ! — Attendez au moins que je m'en plaigne. — Elle a été plus heureuse pour moi; car sans vous... — Madame, vous êtes fatiguée, vous êtes agitée, vous toussez, vous souffrez ; permettez que je vous conduise dans votre appartement, pour qu'au moins vous puissiez prendre un peu de repos pendant que j'aurai le plaisir de veiller pour vous.

— Ah ! Taimable homme ! dit Martine en déshabillant sa maîtresse; comme il est poli! comme il est obligeant ! — Cela est vrai, dit la dame; mais les hommes de bonne compagnie ont tous à peu près le même ton et les mêmes manières. — Oh bien! tenez, marraine, je ne m'étais jamais avisée d'envier la bonne compagnie, j'aime trop mes pareilles pour cela ; mais, ma foi, si Ton y trouve beaucoup de messieurs comme le vôtre... — Comme le mien ! comme ça parle ! allons donc, vous êtes folle! — Mais c'est que ce n'est pas seulement pour vous qu'il est honnête comme cela. — Comment donc !

on dirait que vous avez déjà fait grande connaissance avec lui. — Imaginez que M. le bourgmestre... eh bien! tenez, c*est un brave homme aussi. — La tournure est un peu différente. — Oui, je dis bien; M. le bourgmestre lui avait fait préparer celte belle chambre qui est ici à côté; voilà la porte. Ah! dame, il faut voir comme ça vous est joli : des tasses, des portraits, des images, des cristaux, des bijoux de buis, d'ivoire, enfin toutes sortes de belles choses comme ici. — Mais voyez quelle bavarde ! eh bien ! cetle chambre , ce bourgmestre , quoi encore? finirez-vous? - Oui, madame; je dis vrai, c*te belle chambre, comme ça, était arrangée pour lui, et moi, pauvre fille, on nfavait donné un pauvre petit endroit, comme il convient ; ce n'est pas que je m'en plaigne, da, mais il n*a pas eu de cesse que la grande pièce ne soit pour moi, et le petit endroit pour lui. — Petite imbécile, on voit bien qu'il n'y a qu'un mois que je vous ai fait sortir de votre village ; en bonne foi, vous prenez cela pour vous? — ^^Eh! pour qui donc? — Pour qui? pour qui? pour moi, petite niaise! — Pardi, en voilà bien d'une autre! c'est pour vous qu'il ne veut pas être la nuit auprès de vous! Ma fine, voilà une belle galanterie ! — Et si je vous disais que c'est une délicatesse dont je lui sais très-bon gré, vous m'entendriez encore moins. — Une délicatesse? — Oui, une délicatesse; savez-vous seulement ce que c'est? — Mais, dame, c'est, t'nez, c'est comme...— Eh bien! comme quoi?— Comme queuque chose qui serait... là, bien délicat. — l'imbécile! je vois que nous ne parlons pas la même langue ; ainsi, bonsoir.

Madame a mal dormi ; elle a beaucoup toussé ; elle n'a cessé de se plaindre, et ce n'est que vers le point du jour qu'elle a pu s'assoupir, encore d'un sommeil de

Cèvre, plus fait pour Taccabler que pour la reposer. N'importe, elle est courageuse, elle est pressée, rien ne peut la retenir; il faut qu'elle parte : elle partira. On appelle Martine, on se lève, on envoie savoir si ce monsieur (car on ne sait pas son nom) est éveillé, et s'il veut venir déjeuner avec madame avant que de se remettre tous les deux en route. — En route? dit Martine; ah pardine ! marraine, il y a bien encore du chemin d'ici à la route ; vousavez bien entendu ce que le bourgmestre vous a dit hier, ainsi. — Ce sont de ces lourdes plaisanteries de ces gens-lâ. — Oh I marraine, c'était bien vrai , si vrai que ce monsieur, qui ne dort pas plus la nuit qu^un rossignol, s'est informé des ouvriers qu'il pouvait y avoir comme ça dans le voisinage, et qu'il leui y a envoyé à chacun un chariot dans leur endroit, avec un ordre pour venir ni plus ni moins que si c'était lui le bourgmestre, da. — Quel orgueil! dit la comtesse. — Ah dame! il sait se faire servir, celui-là ; demandez plutôt à ce valet de ville qui li sert comme de laquais. — Oh ! je le crois comme si je l'entendais. — Mais c'est qu'il vous dira que ce monsieur-là vous a des façons, il faut voir : toujours alerte : j'aime ça ; toujours l'argent à la main : j'aime ça; jamais embarrassé : j'aime ça; il vous parle à chacun autour de ce carrosse, comme si c'était un maître dans la profession : j'aime ça ; et, avec cette figure de seigneur, c'est qu'il ne vous en est pas moins homme, dà : j'aime ça. — En vérité, ditladame, que ces éloges-là n'ennuyaient point du tout, il me semble que vous avez toutes les amitiés du monde pour lui. . . - Dame, c'est que c'est comme ça, marraine. La petite Katel est comme moi ; nous avons entendu tout ça en allant et venant dans la maison ; et pis, est-ce que je l'ai pas vu lui-même de c'tc fenêtre qui donne sur la cour? et t'nez, je parie aussi

que vous y avez un peu regardé. — Moi? — Eh pardi ! marraine, c*est bien naturel ; est-ce que vous n'avez pas vu cet homme qui travaillait avec les autres, et qui leux y montrait leur travail? — C'est vrai. — Et, quand vous lui avez crié, de votre petite voix toute douce : Oh! monsieur le maître, faites-les bien travailler, et vous serez tous contents, vous ne saviez pas à qui c'était que vous parliez? — Eh ! comment veux-tu que je le sache? — Je le savais bien, moi, car je le voyais décote ; eh bien ! t*nez, c'était lui. — Bon ! — Oh ! ni pus ni moins que lui, car il nous a regardées en riant, la demoiselle et moi, et puis il a mis son doigt sur la bouche pour nous faire signe. — C'est réellement un bien galant homme. — Mais c'est que, sans lui, les deux voitures seraient tout de leur long par terre ; il fallait plutôt les porter que les tirer, da ; et puis il y a une roue cassée à la nôtre aussi bien qu'à la sienne. Qu'est-ce qu'il a fait? il vous a pris mesure d*un côté, mesure de l'autre, c'est tout de même, quoi! et, quand il a vu ça, il vous a fait prendre sa bonne roue, et il Ta fait mettre à la place de notre mauvaise, quoi ! aussi j'entendais les ouvriers qui riaient et qui disaient en arrière de lui : Si ce seigneur-là fait toujours des trocs comme ça, il ne sera pas longtemps riche. — En vérité, cela me touche, dit la dame ; ce ne sont pas là les manières de tout le monde. — C'est un homme comme ça qui vous faudrait, ma marraine: oh! que j'aurais de plaisir à l'appeler mon parrain! —Dépêchez-vous, allons, point de folie, et dépêchez-vous, afin d'aller tout de suite prier ce monsieur à déjeuner; et, puisque vous l'aimez tant, je le prierai de permettre que vous déjeuniez avec nous ; aussi bien je suis si souffrante, qu'il aurait en moi une bien triste compagnie : mais point d'extravagances, entendez- vous ? — Oh ! non, marraine ; je ferai ^

plutôt un point d'aiguille à ma boucLe. — Quand nous sommes seules, vous savez que je ne me fâche de rien, et que vous avez votre franc parler depuis que ma perruche est envolée ; mais ne voilà-t-il pas que vous vous envolez aussi. — Dame, madame, c'est que vais chercher notre monsieur. — Notre monsieur? belle expressioni — Mais t'nez, je l'aperçois par la vitre : Monsieur, monsieur... Ah! il m*a entendue : vous allez voir votre ouvrier. La comtesse s*avance avec Fair abattu : — Monsieur, dit-elle, j'ai de la peine à parler. . . — Ah ! madame, je ne Tentends que trop. — Et, quand cela ne serait pas, reprend-elle, je ne saurais oii trouver des paroles pour vous exprimer toute ma reconnaissance. — Madame, je n'ai fait que mon devoir : encore, si la circonstance était un peu moins contrariante. — Je vous dois de pouvoir la supporter; et, en vérité, sans vous... — Ah I oui, monsieur, sans vous, interrompt Martine, ma maîtresse resterait veuve, car elle allait pour se marier. Le comte sourit. — Qui est-ce qui vous a prié de parler, mademoiselle? — Je vous demande pardon, ma marraine, dit h pauvre petite toute houleuse, mais on m'a toujours dit que toutes les fois qu'on se mariait il n'y avait point de mal... — Madame, je conçois combien vous devez être impatiente, et cependant je répondrais qu'il y a quelqu'un plus impatient que vous. — 11 faut vous être obligé de ce que vous dites, même au hasard; mais parlons de nos voitures. — Madame, j'y ai fait travailler, j'y ai travaillé moi-même depuis le point du jour. Le plus embarrassant c'était cette roue brisée ; heureusement on en a trouvé une qui lui ressemble comme une sœur, et qui a pris la place. — Oui, monsieur, je le sais, et je dois vous en avoir autant d'obligation qu'à un estropié qui donnerait sa bonne jambe ; mais les choses ne peuvent

pas rester comme cela. — Il le faut bien, madame, sans quoi ce seraient les deux voitures qui resteraient. — Ah Dieu I monsieur, cela fait frémir. — J'aurais voulu, dit le comte, pouvoir en faire autant pour les glaces, mais on ne pourra les remplacer que dans la première grande ville. — Eh bien! d'ici là, répond-elle, les stores eu serviront; tout sera bon, pourvu que je parle et que j'arrive. — Quoi I madame, c'est comme cela que vous traitez votre rhume? — Oh ! je ne suis pas délicate. — Vous savez peut-être aussi qu'il vous manque un ressort, et que les ouvriers du lieu ne sont pas en état de le reforger. — Est-ce qu'on ne saurait s'en passer? — On pourrait à toute force mettre la voiture en état de gagner le premier gîte. — Monsieur, vous êtes si bou ! tâchez que cela puisse être arrangé bien ou mal, n'importe! Mais dites-moi au vrai, combien cela durera-t-il? — Madame, j'ai peur de le dire. — Encore. — Madame, on parle de trois jours. — Ah ciel I trois jours, et trois jours ici! — Trois jours, dit Martine en sautant : oh! les trois bonnes journées que nous allons passer!.. La comtesse la regarde d'un air sévère. — Je désirerais pour vous, ^madame, reprit le comte, que vous pussiez prendre la chose aussi gaiement que mademoiselle Martine: — Voyez, dit la petite, il sait déjà mon nom, et je ne sais pas le sien. (Encore un regard imposant de la comtesse.) — Du moins, continua le comte, si vous pouviez vous armer d'un peu de patience. — De la patience, monsieur, répondit la comtesse en souriant, qui vous a dit que j'en manquais? — Madame, c'est à vous que j'en appelle — Eh bien I je ne sais pas si vous vous en apercevez, mais il me semble, à moi, que j'ai déjà fait de grands progrès dans cette vertu-là depuis hier, et vous devinerez facilement à qui j'en ai Tobligation. — Je serais trop flatté que mon

eiemple y fût pour quelque chose; mais je puis vous assurer que j'en aurais donné de moins édifiants à tout aatre qu'à madame la comtesse de Blumm. — Âh I je ne croyais pas être connue. — C'est une première obligation que j'ai à mademoiselle Martine. — Ah ! mademoiselle, dit la comtesse, je vous reconnais là. — Mais, madame, aussi comment voulez-vous que je réponde pas, moi pauvre fille, à M. le comte? N'est-ce pas lui qui m'a parlé le premier, là? Monsieur, dites vous-même, et qui m* avez pris les deux mains , et qui m'avez demandé, avec un air que je vois encore : Ma jolie petite demoiselle ( ah ! oui, c'est bien comme ça que vous avez dit), comment est-ce que vous appelez la charmante dame à qui je viens de donner la main ? et moi j'ai dit : Monsieur, je l'appelle ma marraine; vous n'avez pas en^ core été content, là ; ai je tort? et vous avez encore demandé comment qu'on l'appelle dans le monde; ça n'estil pas vrai? — Oui, mademoiselle, dit le comte, à quelques petites fautes de grammaire près. — Oh non I vous n'avez pas parlé de ma grand'mère, mais bien de ma marraine. Quand vous disiez : Quelle taille! quelle noblesse ! quelle démarche ! quelle physionomie ! et ces jolis pieds, et ces belles mains, et ces superbes tresses^, et bien d'autres choses encore ; et puis, il a dit avec chagrin : Ah l si.,. — Voulez vous bien finir vos folies, Marline! monsieur n'a jamais eu le temps de prendre garde à tout cela ; vous faites parler monsieur. — Non, madame, dit le comte, c'est tout cela qui m'a lait parler. — Mais à propos, dit la dame pour changer de conversation, cette jolie petite personne qui a eu tant de soin de nous hier, où est-elle? est-ce qu'elle ne déjeunera pas avec nous? — Non, madame, dit le comte, elle m'a confié ce matin... — Ah ! déjà des confidences... — Que,

TOUS offrir d'une espèce de Ibé dont j'ai toujours un paquet avec moi. Il est dans une cassette que mademoiselle H^urtine trouvera facilement dans ma chambre; je n'en ai vu que de bons eflels. Martine apporte la cassette ; le comte en tire les simples en question ; puis, après avoir montré à Martine la manière de les infuser et dit à la comtesse comme elle doit les prendre, il se retire. — Oh I ma fine, le drôle de médecin I dit Martine; ça vous ressemble plutôt à un jeune marié qu*à un docteur; ça ne TOUS a que vingt-cinq ans tout au plus ; ça ne vous porte ni canne ni perruque ; ça vous marche comme un oiseau; ça vous rit, ça vous amuse, ça vous jase de tout, ça ne TOUS ignore de rien, et ça voudrait faire ni plus ni moins que si c'était un docteur. — Courage ! Martine; donnezvous-en bien pendant qu*il n'y a personne. — Tenez, ma bonne marraine, n'allez pas prendre ce qu'il vous a donné, car je parie que ce n'est pas de la drogue, et que ça ne vous a seulement pas un goût de médecine. — Quel malheur ! dit la comtesse en riant; mais au fait, ndon enfant, qu'est-ce que tu diras si son thé me fait du bien? et je sens d'avance qu'il m'en fera. — Tenez, voyez-vous ça ! dit la petite en toute simplicité; rien que l'odeur, rieaquc la pensée. Ce que c'est qu'un habile homme ! Ces messieurs-là, c'est, sans comparaison, comme des sorciers. Cependant le thé se fait, il est versé, il est bu : on le trouve excellent, et à peine la seconde tasse est-elle prise, que la comtesse est endoi:mie, et ses maux, et tous ses chagrins, et toutes ses impatiences avec elle. Enfin, au bout de dix heures du sommeil le plus tranquille, MartijQbe est appelée pour le lever de sa mai,tresse. Oa lui deonande, comme à l'ordinaire, des nouvelles du travail. -r Oh ! marraine, il avance, il avance , que c'est un plaisir! -r C'est peut-fitre tant pis ; je crains tout ce qui va

si TÎte. — Les ouvriers sont là, dit la petite; etitendezvous comme ils tapent? — J*ai ][)eur aussi qu'ils ne tapent trop fort, puisque taper y a, et qu'ils ue brisent le reste. — Mais dame, aussi, marraine, c est que ce n'est qu*en tapant qu'on avance; et puis M. le comte est avec eux, qui les réveille, dà, comme il vous a endormie cette nuit; car il ne leux y plaint pas les schnaps. On dirait qu'il est quasiment aussi pressé que vous Tétiez hier ; car, qui vous aurait écoutée , vous seriez plutôt partie à pied, quoi! que de rester. — C*est que la fièvre donne de ces impaticnces-là ; mais je me sens plus calme aujourd'hui : le thé de ce bon comte m*a fait tous les biens du monde. Si je ne Tavais pas rencontré, grand Dieu I qu'est-ce que je serais devenue ? — Ha fine, c'est comme s'il avait mis du bonheur à la place de notre malheur. Mais, marraine, est-ce qu'ils sont donc tous comme ça, les comtes? — Allons, point de niaiseries, petite béte; descendez, diteslui que je crains qu'il ne se fatigue ou qu'il ne s'iucom* mode en restant toujours au grand air, et que je suis très-pressée de le remercier de ma guérison. Vous res* souviendrez-vous bien de cela?— Ahl pardi, si je m'en souviendrai I Hais, t*nez, c'est ni plus ni moins que s'il vous avait entendue; carie v'ià lui-même. — Ahl monsieur, dit la comtesse, il faut avec vous passer sa vie en remerciments. — Souffrez plutôt que ce soit moi, madame, qui vous remercie. — Et de quoi? — De vous bien porter. C'est assurément un grand honneur que vous voulez bien faire à votre médecin, et auquel il est plus sensible qu'il ne pourrait vous le dire. — Je sens qu'avec votre thé je puis défier tous les maux. — Eh bien ! madame, la boUe est là; permettez qu'on la place dans votre voilure. — Non, s'il vous plait. Et si vous alliez en avoir besoin dans la route, et que je vous en eusse privé?

cette idée-là seule lui ferait perdre auprès de moi toute sa vertu. — Non, dit le comte, il vous a fait du bien ; je le tiens quitte du reste : permettez-moi seulement de renvoyer chez moi un très-aimable compagnon de voyage, mais dont je doute que vous puissiez tirer grand parti.

— Comment cela? — Parce que je crains qu'il ne parle pas votre langue. — De qui parlez-vous? dit la comtesse.

— De Virgile, dit le comte en montrant un petit Elzévir qui se trouvait dans la cassette : j'en ai été charmé jusqu'à présent; mais j'ai peur, après ceci, ajoula-t-il avec un regard qui expliquait parfaitement sa pensée, qu'il ne me trouve beaucoup moins d'attention. — Marraine, dit Martine en les interrompant, voilà les ouvriers qui disent qu'ils ont fini, et qui viennent vous demander pour boire. — Mais l'ouvrage est-il vraiment fini? répond la comtesse; est-il bien fait? puis-je partir en sûreté? qu'en pensez-vous, monsieur le comte ? et puis le ressort en question est il remplacé? — Non, j'ai dr'jà eu Thonneur de vous dire qu'il ne pourrait l'être que demain ou après Cependant, pour obéir à votre impatience, on y a suppléé du mieux qu'on a pu, avec une forte pièce de bois que nous avons adaptée à la soupente, et qui soutiendra la voiture de reste, mais qui la rendra un peu plus rude. — Plus rude I monsieur, ahl voilà précisément tout ce que je crains ; ainsi, attendons le ressort. — Je n'osais vous le proposer, dit le comte, de peur de vous paraître un conseiller intéressé. — D'ailleurs, ajoulat-elle, j'avais la fièvre hier; et, malgré toute la science de mon Esculape, elle pourrait revenir demain. — Madame, il le craint lui-même ; et, s'il avait quelque autorité sur vous, il ne vous permettrait certainement pas de rien brusquer. — D'un autre côté, ce qui me presse encore de partir, c'est que je vous arrête. — Rassurez- vous,

madame ; il y a telle personne qui pourrait m'arrëter toute la Tie. — Aussi bien, j'ai un jugement un peu ha~ sardé à vous faire expier. — Hasardé? reprend-il, el à propos de quoi? — Â propos de ce compagnon de voyage, dit-elle en montrant le Virgile, dont vous croyez que je ne pourrais tirer aucun parti. — Âh ! madame, pardonnez si, au premier coup d'œil, je vous avais prise pour une femme. — Qu'entendez-vous par là, s'il vous plaît?

— Oui, pour une personne charmante, mais auprès de qui mon ami perdrait son latin. — Voulez-vous, puisque vous me condamnez à garder la chambre, que nous prenions votre ami en tiers, et que nous en lisions quelque chose ensemble?

Là-dessus elle ouvre le Virgile au hasard, et tombe pré« cisément sur le quatrième livre de VÉnétde. — Ah I ditelle, c'est ici que les femmes apprennent à se défier des hommes. — Effectivement, dit le comte, nous devons tous rougir pour Énée ; mais tout le monde n'a pas de si grandes affaires, ou du moins il faut espérer que les dieux ne se mêlent point des affaires de tout le monde.

— Vous êtes étonné de ma science ; mais sachez que ce qui m'a fait apprendre le latin, c'est que je ne pouvais pas supporter de lire Virgile en français. Quelle honte pour la France que le plus parfait des poètes n'ait eu jusqu'à présent que d'aussi pitoyables traducteurs I — En effet, dit le comte, il a toujours été en mauvaises mains jusqu'à l'abbé Desfontaines. — Inclusivement, ajoute la comtesse ; comment voulez-vous qu'un pédant comprenne un poëte? — Eh bien I soyez contente, il lui naît un vengeur comme pour sa Didon ; et tel que vous me voyez. . — Gomment! serait-ce vous qui vous chargeriez de l'entreprise? — Hélas ! tant de gloire ne m'appartient point; mais je m'en repose sur un bon camarade

de classe que j'avais au collège de la Marche, à Paris, Tannée d'avant Mahon, un petit Auvergnat qui, à quinze ans, est devenu amoureux de la poésie de Virgile. — Un amoureux de quinze ans ! c'est un peu jeune pour les muses. — Jusqu'à présent c'est le plus favorisé. Déjà tout le pays latin le voyait d*un œil d'envie; on aurait dit que Virgile lui-même l'avait déclaré son héritier. — Alors il sera bien riche. — Ce qui le prouverait, c'est qu'il est impossible de lire de suite quelques vers de l'un comme de l'autre, sur le sujet le plus indifférent en apparence, sans être étonné de Térootion qu'on éprouve. — Il /aut donc que votre petit Virgile en herbe soit né aussi tendre que spirituel, aussi bon que fin? — Eh bien ! quand il aurait été au couvent avec vous, au lieu d'être au collège avec moi, vous ne le définiriez pas mieux. — Il faut convenir, dit la comtesse, que Tesprit et la sensibilité sont deux beaux présents du ciel ; sans cela point de poètes. — S'il fallait opter, dit le comte, lequel choisiriez-vous? — 11 sufGrait d'avoir de l'esprit, dit la comtesse, pour ne pas préférer l'esprit : l'autre me paraît d'une nature bien supérieure: et ne trouvez-vous pas, comme moi, que le sentiment est comme l'âme de la pensée? Après la découverte intéressante qui vient d'être faite des deux côtés, qu'un homme du grand monde et une très-belle dame peuvent quelquefois être dispensés d'ignorance, on commence à se regarder avec d'autres yeux : ce n'est pas que ces yeux-là ne fussent déjà sufBsamment prévenus ; mais toute prévention triomphe quand elle se voit justifiée, et redouble quand elle triomphe. La connaissante devient donc, je ne dis pas de jour en jour, mais d'heure en heure, plus intime ; et quoiqu'on n'en fasse pas tout à fait autant pour l'amour du latin que pour l'amour du grec, chacun remercie en secret Virgile

du service qu*il rend à tous deux. Cependant l^heure delà retraite arrive; et notre belle enrhumée, après avoir pris son thé, congédie son répétiteur, et se couche à peu près résignée à tout ce qui pourra Tempêcher de se remettre en marche le lendemain.

— Marraine, dit Martine en réveillant sa maîtresse vers neuf heures du matin, venez voir notre voilure par la fenêtre ; comme ça vous est bien raccommodé : le ressort est arrivé; il n'y paraît plus. Et nof bon monsieur, qui vous est toujours là , quoi I depuis la pointe du jour! Ah dame ! on voit comme il vous aime, celui-là, et comme il a bien envie que vous partiez, et bien vite encore ; car il vous a fait graisser les quatre roues pour que ça vous roule mieux. — Taisez-vous, petite imbécile, dit la dame avec impatience, et allez l'avertir. Il arrive et rend compte de son travail ; on le remercie avec moins de vivacité, moins de franchise que la veille, et d*un ton un peu plus dolent. — Vous porteriez-vous moins bien? dit le comte. — Je ne sais, mais le ciel se couvre, Tair est refroidi; je suis si sensible aux changements de temps I... et après être restée, comme j'ai fait, trois ou quatre jours sans sortir, je ne sais pas si je ferais bien de me hasarder. Vous riez, vous me trouvez sûrement bien timide? — - Vous ne le serez jamais autant qu'on le serait pour vous, reprend le comte; peut-être même auprès de vous, ajouta-t-il en baissant la voix. — Et puis (continue la dame, comme si elle n'y avait pris garde) ces glaces cassées, qui vont m' exposer à tous les vents, enrhumée comme je Tétais encore hier, toujours, dit-elle, avec une petite toux qui venait, je crois, du cœur. — Oh! pour ça, dit Martine, les glaces ont été raccommodées avec du papier, si vrai, que c*est mademoiselle Katel qui les a collées elle-même comme des images. — Ce sera de joli

ouvrage! dit madame de Blumm en haussant les épaules. — Eh pardi I marraine, puisque c'était ni plus ni moins que H. le comte qui lui montrait à le faire. — Je ne sais pourquoi elle m*ennuie, cette petite personne. — Ah! marraine, elle est pourtant bien gentille! et puis si vous aviez vu comme elle vous travaillait de bon cœur, comme elle vous regardait toujours M. le comte pour bien examiner s'il était content; comme elle lui demandait souvent, avec sa petite voix toute douce : Fais-je-t'y bien? et puis comme elle se dépêchait pour que vous puissiez partir tout de suite. — Elle est donc bien pressée? mais elle me donnera au moins encore un jour, car je sens que j'en ai besoin ; et puis des glaces rapetassées avec du papier, cela ne tiendra pas, et moi, les vents coulis sont ma mort. — Comment donc que nous allons faire, dit Martine, pour arriver à la noce? — Encore de vos niaiseries, mademoiselle ? Monsieur le comte, je rougis d'être si peureuse et si importune; mais vous encouragez toutes mes faiblesses en vous y prêtant. — Commandez, madame, vos ordres n'ont pas besoin de préambules. — Serait- il donc impossible de me faire venir trois bonnes glaces qui me garantissent parfaitement? Cela doit se trouver dans quelque ville à portée ; et vous qui avez déjà tant de connaissances dans le pays... Le comte, au lieu de répondre, va prendre les mesures des glaces à remplacer ; il expédie, Tinstant d'après, le petit chariot qui doit les rapporter, et revient presque aussitôt, ayant à peine laissé à la comtesse le temps de bien gronder Martine.

Yoilà donc encore un jour , dirons-nous, de perdu ou de gagné! qu'en fera-t-on? Ou reprend Virgile, toujours plus ravissant à relire qu'à lire ; ou suit Énée et Didon dans leurs amours, si brûlants d'un côté, si froids de Tautre; ou les suit même à la chasse, même dans la

Afl! SI... 157

grotte fatale... Hais on voit ensuite arriver Mercure; et quoique pour des amants il ne soit pas d'ordinaire un troubie-féte , le livre tombe des mains de la comtesse.

— En voilà donc assez pour aujourd'hui, dit le comte ; ainsi laissons là Virgile. — Point , lui dit la comtesse ; mais son héros. Je ne saurais supporter Tidëe d'une femme aussi malheureuse et aussi aimable , et encore moins celle d'un amant aussi aimé , aussi froid , aussi ingrat ; je ne sais, mais cela me donne le frisson.

Le comte prenait de tout ce qu'il entendait ce qui lui eu revenait; et, devenu de moment en moment plus confiant : — Si vous vouliez d'autres livres, dit-il, il y a ici près une grande bibliothèque, dont le bourgmestre m'a laissé la disposition; mais, par malheur, le jour commence à baisser, en sorte que nous jie pourrions en profiter que demain, et demain, dit-il d'un ton léger...

— Eh bien ! demain, répond la comtesse, pourquoi pas?

— Oui, mais si les glaces arrivaient dans la nuit ? — Âh ! si elles arrivaient , il faudrait partir. — Vous en brûlez d'envie? disait-il avec un regard qui semblait demander si cela était bien vrai. — Le voyez-vous sur mon visage? répond-elle en souriant. — Au moins je tâche de ne pas l'y voir. Ah! si.,. Je n'en vais pas moins donner un coup d'œil à nos travaux pour que tout soit prêt comme vous le désirez, et qu'il n'y ait plus, s'il est possible, que votre volonté qui vous arrête; et alors je vous proposerais — Quoi? de partir peut-être? Y pensez-vous?

dans l'état où je suis. — C'est bien votre médecin qui vous conseillerait une pareille imprudence! non, mais pour essayer vos forces. — Eh bien ! — Nous tenterions une petite partie de promenade, d'autant plus que tous les gens et tous les chevaux du château sont à mes ordres. — Voilà qui serait bien fait pour me tenter ; mais...

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** Mais vous êtes si pinessée, n'est-ce pas? -^ Encore le même refrain ; on dirait que vous lo désires. ^Allons, je vais dire à ia petite bourgmestre. (Cette petite demoiselle mo donne le cauchemar.) Je lui dirai donc que, si vous n'êtes point partie demain matin, on vienne vous prendre en calèche ; mais bon ( vous êtes si pressée , répètet-il encore d'un ton plus gai, pour ne pas dire plus leste, et avec Tair de chercher, ou plutôt avec l'espoir de trouver dans les yeux de la comtesse une réponse favorable. Néanmoins , à cette seconde réponse, elle parut ou crut devoir paraître un tant soit peu plus sérieuse. Le comte, aussi attentif aux plus imperceptibles variations de cette charmante physionomie qu'il aurait pu l'être à chaque ligne du livre de sa destinée, eut peur d'avoir poussé la plaisanteHe un peu loin ; il pensaitque la dame devait avoir trouvé dans son air, dans son ton, dans ses manières, je ne sais quoi d*avantageux, desûr de sob fait, que les dames les mieux disposées ne pardonnent que bien difficilement ; il en est comme d un vaisseau qu'on risqué de submerger par le vent le plus favorable en déployant trop de voiles. Voilà donc ce pauvre comte occupé, sans qu'il y paraisse , à repasser dans sa mémoire jusqu'au moindre mot, au moindre signe, à la moindre mine qui aurait pu scandaliser la bonne comtesse. H se la représente aussi sévère qu'il Ta vue facile jusque-là ; il se fait des monstres de tout, il craint tout; car il n'y a pas de conscience plus timorée que celle d'une passion naissante, et l'âmôurvitde scrupulesen attendant mieut. Enfln que faire? continuer sur le même ton serait trop hasarder ; changer de ton serait s'accuser ; entrer en explication sei-ait une gaucherie, et il n'y a rien de pis ; l'amour gauche est un isot énl'ant. Le comte jugea dodc que le meilleur parti était d'avoir l'air de ne s'être aperçu

AH! SI... itS»

de rien , de prendre bien respectuettsement congé de la dame, et d'aller comme à raccoutumée veiller au travail de la voiture.

La comtesse, de son côté, ne laissait pas que d'avoir ses petits remords des airs légers de H. de Gluksleben ; elle sentait bien au fond du cœur qu'elle les lui pardonnait ; mais elle ne savait pas trop si elle devait se les pardonner elle-même. Le comle avait pris des manières un peu plus gaies , un ton un peu plus confiant, sans doute; mais de temps en temps un doux sourire, un doux regard, une douce parole ne Ty avaient-ils point autorisé? n'a-t-il pas vu clairement qu'il pouvait se I9 permettre, et ne doit-on pas même lui savoir gré des limites qu'il n'a point dépi^sées? Cependant le comte auni pu la croire coquette; mais elle sent bien qu'elle ne Test pas, car la coquetterie n'est pa$ tendre. La coquetterie, airec Tair de se laisser a^er , sait très-bien se maîtriser elle-même ; et voili ce que notre^ chère comtesse ne sait pas y du moins aussi bien qu'elle le voudrait. Mais que pensera le comte d^ ce changement de ton, de cette ft*oideur affectée à la fin de la conversation?... n'est-ce pas de quoi le refroidir par la suite?... et quelle, triste récompense de tant d'empressements , de tant de soin&l D'ailleurs, pourquoi vouloir donner tant d'importance i ce qui n'en peut avoir aucune? c'e$t vraiment là de la pruderie. Ah ! si le comte pouvait lire dans son flme, il verrait combien on est loin d'être une prude.

Voilà comme l'excellente personne se qi^r^llait en quelquç sorte elle-même, et s'accusait pour excuser. Pendant qu'elle est ainsi livrée à toutes les oscillations d'ui» esprit hors de »on assiette, la bonne ei joyeuse Martine rentieen sautant, en riant, comme à son ordinaire, et la OQBitesae, qi|i ne savait sur qni passer son hmoeiu*, s*e#

— Eh bien ! petite folle, dit la comtesse, le comte ii'est-il pas chez lui? — Oh ! non, marraine ; t'nez, regardez plutôt là-bas, là-bas, au fond de la cour, vous le verrez autour de notre carrosse. — Et Thomme d'ici qui le sert ne serait-il pas revenu? — Boni il est allé au château. — La porte .du comte est-elle ouverte? — Toute grande. — N'y a-t-il rien de dérangé dans la chambre? — Pas une papillote. — Où était la lettre ? — Sur la table. — Etait-elle au bout ou bien au milieu? — Au milieu ; la place est encore marquée par la poudre ; mais queuque ça fait, ça, marraine? — Cela fait beaucoup, petite niaise; car vous voyez bien que, si le comte en rentrant trouve la lettre à une autre place, il verra que Ja lettre a été touchée, et il pensera que sûrement elle a été lue. — Comment, bonne marraine, est-ce qu'une lettre touchée ou une lettre lue c'est la même chose? — Mais, en vérité, à peu près, dit la comtesse en souriant et en songeant apparemment à la curiosité des autres femmes. Allons, dépêchez-vous, car on peut revenir. Martine, remets la lettre. Est-ce. bien comme cela qu'elle était? répète la comtesse en regardant de près sur la table. — Oh ! oui, marraine, tout juste; mais t*nez, voyez-vous par la fenêtre M. le comte qui se retourne et qui revient? — Eh vite I eh vite ! sauvons- nous. Et les voilà qui s'envolent toutes deux comme des colombes effarouchées.

Le comte ne tarde pas à remonter, un peu inquiet de la réception qu'on va lui faire; mais, au lieu d'un visage sévère, il en trouve un brillant de joie et d'amitié; il prend bonnement cet air gracieux pour la récompense des soins qu'il vient de se donner pour hâter le départ qu'au fond de Tâme il redoute. — Que de bontés! lui dit la comtesse, que de fatigues! et c'est moi qui en suis Ja cause; car je ne vous ai pas perdu de vue, et je disais en

regardant par la fenêtre : Encore, s*il me donnait un moyen de reconnaître tant de soins! — Ah ! madame, si j'osais, je tous en proposerais un bien doux pour moi. — Dites toujours. — Ce serait d*en profiter le plus tard que vous pourrez. — Je ne sais ce que vous en pensez, dit la comtesse, mais les choses s'arrangent presque d'une manière à vous le faire croire. — J'abuse peut-être d'une lueur de bonté, dit le comte; mais passez-moi une curiosité que chaque instant augmente, et que chaque regard justifie. — Il faudrait être bien ingrate ou bien dissimulée pour ne pas la satisfaire. — Vous êtes donc bien pressée? dit-il en la regardant avec une tendre inquiétude. — Bien pressée, répond-elle ; c'est, grâce au ciel, le premier mot que Martine vous a dit. Au fait, comment voulez-vous que je ne le sois pas? il y va pour moi d*un si grand intérêt I — Eh ! juste Dieu! reprend le comte, il y a de grands intérêts pour tout le monde ; mais, ajouta-t-il a?ec un ton qui expliquait parfaitement sa pensée, ils n'emportent pas toujours la balance. — Eh bieni monsieur, les attentions flatteuses... pour ne pas dire touchantes, que vous voulez bien avoir pour moi, vous acquièrent une véritable amie et me font un devoir de vous parler en toute confiance. Une affaire importante m'appelle à Prague. Vous souriez! — Moi, madame? et qui ne sourirait pas à tant de grâce et à cette aimable rougeur qui vqus embellirait encore, si cela se pouvait. — Il n'y a là, reprend-elle, ni de quoi rire ni de quoi rougir ; Martine vous l'a dit, je vais me marier. Là-dessus, elle regarde le comte, le comte la regarde; puis, après un moment de silence des deux parts, qui ne signifiait sûfemedt pas qu'on n'eût rien à se dire : — Ah! madame, reprend le comte en soupirant, je crains pour vous une mésalliance. — En quoi donc? reprend la com-

tasse; si la naissance est quelque chose, si la fortuné est quelque chose, Tégalitë s*y trouve. — Voilà bien deux égalités, dit le comte, mais il y en aura toujours une qui ne se trouvera jamais, non, jamais. Au moins êtes-vous aimée comme vous le méritez? — Je ne suis pas même connue, et je ne me marie, lé croiriez-vous? que pour faire plaisir à une personne dont je ne veux plus me séparer ; le modèle des amies, des sœurs ! — Quelle complaisance I — J*ai été élevée avec elle dès la plus tendre enfance ; nous avons sucé le même lait, car ma mère est morte en couches, et sa mère, la plus aimable des femmes de son temps, amie intime de la mienne, a voulu me nourrir en même teinps que sa fille, qui est née le même jour que moi; nous avons depuis toujours été entre les mains des mêmes gouvernantes, et en pension dans les mêmes couvents. — Je commence a concevoir votre résolution de continuer toutes les deux comme vous avez commencé. — Vous la concevriez bien mieux si vous la connaissiez. Sachez donc que notre amitié, préparée avant notre existence, et comme née avec nous, a pour ainsi dire grandi avec nous jusqu'à Tâge de dixhuit ans, époque fatale où des raisons de famille nous séparèrent. Un excellent oncle, que j'avais pour tuteur, obligé de revenir dans le Palatinat, m'y mena avec lui, et m*y fit épouser un de ses meilleurs amis; c*était un homme très-riche, d'une grande naissance et d'un plus grand mérite, mais beaucoup plus âgé que moi, et d'une santé très-affaibiie, que j'ai soigné, servi et même regretté comme un second père. Il y a deux ans que je l'ai perdu, sans qu'il me soit resté aucun fruit de notre mariage : ces deux ans ont été consumés à des affaires, à des chicanes toujours renaissantes , presque toujours sans autre fondement que la grande fortune que mon mari

HVàit trouvé te moyen de me laisser, au grand ohagrin des collatérliux; enfin, pour 6elte fois, la justice a prévalu; et, dès que je me suis trouvée maîtresse de mon' bien comme de ma personne, je n*ai plus songé qu'à me rapprocher de ma noble nourrice et de ma tendre amie. Mon amie, de son côté, pour être plus sûre que nous ne nous quitterions jamais, m'a proposé de m'unir avec son frère ; il est d*un premier lit; il a dix ans de plus qu'elle; il est assez avancé dans le service ; il aura de grands biens, et il Ta persécutée pour me le faire épouser. — Et? — Et j*y ai consenti. Vous paraissez étonné; mais si vous connaissiez mon amie ! — Je l'aurais épousée peut-être, mais à coup s\\r je n*aurais épousé personne par amitié pour elle. — Elle me le peint comme un homme d'un extérieur imposant, qui a beaucoup de dignité dans les manières, beaucoup de fermeté dans le caractère, exact, rangé, sérieux, très-habile en affaires, toujours occupé de choses utiles, et qui paraît destiné à jouer un grand rôle dans le monde. Mais, comme il faut un contre-poids à tout, et que mon amie ne sait rien déguiser, elle ajoute qu'il serait disposé peut-être à un peu de jalousie. — Eh quoi! madame? — Quoi ! monsieur? — Mille pardons; je m'étais imposé la loi du silence, j*y reviens. — Ah ! je vous entends à demi-mot. Cette jalousie, n'est-ce pas? cela ne pouvait paâ m'efTrayer; je ne porte que mon amie dans mon cœur; et la douce pensée de rentrer sous le toit de l'amitié ( moi qui n*ai, grâce au ciel, jamais connu un autre sentiment ), de passer ma vie entre celle qui m'a donné son lait et celle avec qui je l'ai partagé, a fait disparaître toutes les autres considérations... — Non, je n'y tiens pas, dit le comte; comnàenl! l'amitié, que je croyais une lumière de plus pour la raison, l'amitié aurait aussi ses imprudences? — Et quelles

468 BODFFLERS.

imprudences? — Quoi! madame, vous faire épouser un inconnu! — On se trouve si mal en pareille circonstance de ceux qu*on croyait le mieux connaître , que souvent le meilleur parti à prendre, c'est... — En vérités madame, c'en est un tout autre que celui que vous pre* nez. — Non, monsieur; c*est de laisser un peu agir le hasard, de s*armer au besoin de quelque adresse et de beaucoup de résignation; d'étudier le caractère de l'homme qu'on vous destine pour y accommoder le tôtre ; de s'attendre à tout, de ne s'effrayer de rien ; enfin, de penser qu'une âme tranquille, une humeur douce, une conduite irréprochable, doivent conjurer tous les orages... (H. de Gluksleben reste quelque temps sans parler. ) — Vous ne répondez pas, monsieur? — Madame, j'écoute encore. — Et qu'est-ce que vous écoutez? — Les pensées qui naissent de vos paroles. — Vous me blâmez? — Oui, madame, autant que l'admiration en est capable. — Grâce pour les compliments , expliquezvous. — Vous le voulez? je commence par applaudir du fond de mon cœur à ce noble et doux sentiment qui règne sur toute votre existence et qui vous inspire le généreux projet de payer de votre vie entière les soins donnés à vos premières années; mais devez-vous donc à la sœur d'épouser le frère, à la belle-mère de vous donner au beau -fils? Vous ne le connaissez pas ce frère, ce beau fils, je ne le connais pas non plus ; mais, chère comtesse, dit-il avec un tendre intérêt voilé sous l'air du badinage, laissez-moi vous dire ce que j'en pense, et permettez-moi d'être ce qu'on appelle à Rome l'avocat du diable, pendant que vous vous disposez à faire un bienheureux. — Je vous l'abandonne d'ici à la signature du contrat. — Le croiriez- vous? je le juge d'après les propres paroles de sa sœur : Un extérieur imposant, dit-elle , de la dignité

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dans les manières; ces qualités-là me deviennent suspectes quand elles se font remarquer, et surtout par une sœur : il faut de cela, sans doute, mais il n'en faut pas trop, et il n'en faut pas en famille. Il est ferme^ dit-elle ; mais une sœur n'a pas une autre expression pour parler de la rudesse de son frère : il est naturellement sérieux; sérieux, en pareil cas, est \m synonyme de triste ; rangée c'est un éloge qui convient à tous les hommes parcimonieux ; ne pensant qu'à Inutile, et dès lors méprisant l'a* gréable; enclin à la jalousie... à la jalousie I Ai-je bien entendu, madame? — Hélas I oui, monsieur^ dit la belle comtesse en souriant : mais, encore une fois, qu'importe pour qui n'a pas d'autre projet que de se conduire de son mieux? — Et vous croyez que cela suffit contre un caractère jaloux, chère comtesse? les vierges sages y perdraient leur peine : vous ne savez donc pas qu*on est jaloux, non point parce qu'on en a quelque sujet, mais parce qu'on en a le défaut? Vous aurez beau être exemplaire avec un homme comme celui-là^ il vous suffira d*étre belle, d'être spirituelle, d'être franche, d'être aimable, d'être douce, que sais-je? d'avoir tous les défauts que je vous vois et tous ceux dont je vous soupçonne. — Vous mêles feriez désirer. — La jalousie se sert de tout pour se tourmenter elle-même , excepté souvent de ce qui pourrait la justifier ; car, tout éveillée qu'elle parait, elle a d'ordinaire les yeux fermés pour la réalité, ef s'en tient à ses rêves. — En vérité, comte, vous devriez vous faire un scrupule d'inquiéter une pauvre femme sur un parti pris ; et ce malheureux homme, qu'est-ce qu'il vous a fait? — Comment! ce qu'il m'a fait, madame?' je le regarde d'avance comme un ennemi personnel ; il peut vous rendre malheureuse. — Je devrais peut-être me fâcher; mais je vous remercie. — Je voudrais me trom-

per, mais je crains. -^ Et sur quoi fondé? -^ Le voièi : il ne vous a jamais vue; il sait seulement depuis quelque temps que vous jouissez d*une grande fortune; et c^est depuis ce temps-là qu*il persécute sa sœur pour vous parler de lui ; et vous cédez, et vous consentez, et la chose est comme faite. — Comme vous y allez I il est vrai que tous les arrangements sont pris, qu'il ne me reste qu^à me rendre auprès de mon amie le plus tôt que je pourrai, et que même le moindre retard pourrait tout faire manquer, puisque celui dont nous parlons est absolument oblige de partir sans délai pour son régiment. — Eh bien ! attendez qu'il en revienne, dit le comte en riant. — J'attendrais longtemps, car il est cantonné aux extrémités de la Transylvanie. — Attendez toujours. — Il est destiné à faire la guerre en Turquie. — Attendez encore. — Non, vraiment, il n'y a pas un instant à perdre; et voilà pourquoi je pressais les postillons de tous mes moyens, craignant de ne pouvoir jamais leur promettre assez d'argent ni leur faire boire assez d'eau-devie... et vous voyez ce qui en résulte. — Et vous, chère comtesse, vous voyez comme j'en suis touché. — Mais ce n*est pas la peine de vous dire, ajoute la dame, que ma confiance n'est pas tout à fait désintéressée, et qu'elle attend la vôtre. — En vérité, dit le comte, j'admire comme nos situations se rencontrent pi'esque aussi juste que nos voilures, et vous serez étonnée de voir que mon histoire est à peu près l'androgyne de la vôtre. — Contez-la-moi, quelle qu'elle soit, ne fiU-ce que pour me distraire des inquiétudes que vous venez de me donner. Il allait commencer, lorsque Martine arrive en couranl : — Marraine, marraine, dit-elle tout essoufflée, venez, venez donc voir la jolie calèche et les beaux chevaux qui sont là-bas; j'ai demandé au cocher pour qui :

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il m*ft réponda que c'était pour M. le comte et madame la comtesse. — Voyei, ne dirait-on pas? — Oh! c'est ?raiy dit Martine ; il n*y a d'aucunes choses comme ça qu*on dit d'abord, et où ce qu'on ne pense qu*aprè8 ; ce n'est pas que ça ne serait bien joli, da... — Pardonnei-lui, monsieur le comte, reprend la comtesse ; c'est une si bonne fille, et qui s'est tant dépêchée devons aimer ; mais que signifie cette calèche? — Je vais vous l'expliquer : je me suis d^à vanté auprès de vous de ma nouvelle charge. — Laquelle, s'il vous plaît? — ^ Celle de bourgmestre. — Ah! le bon homme! je n'y pense pas sans reconnaissance, et je serais vraiment fâchée de partir sans le voir. — Il ne tient qu'à vous. — Je lui sais si bon gré de sa passion soudaine pour vous ; elle me met à mon aise ; mais cette calèche. — Sachez donc qu'en sa qualité d'homme (de confiance et honoré de l'intimité du seigneur d'ici, ,il commande en souverain dans un château que vous voyez de vos fenêtres, à une demilieue d'ici, au-dessous de la grande avenue. — Eh bien! quel acte de souveraineté a-t-il fait? ^ 11 a mis château, jardin, parc, forêt, domestiques, voitures, chevaux, garde-chasses, chiens de chasse, fusils, que sais-je? tout à ma disposition pour être mis à la vôtre. — Qui est-ce qui aurait pu s'attendre à cela? dit la comtesse; mais le seigneur en sera-t-il bien content? — C'est ce qui doit le moins vous inquiéter : il m'a répondu qu'il ne faisait que remplir les intentions du respectable comte qu'il a

l'honneur de représenter, H M.... On m'a bien dit

son nom; mais j'ai beau le chercher — Comment

oublie-t-on cela? — Que voulez- vous, quand on oublie tout? ce que j'ai le mieux retenu, c'est que c'est un homme dQ la vieille roche, autrefois passionné pour les dames, aujourd'hui leur adoirateur désintéressé : il est

in BOUFFLERS.

malheureusement à cinquante milles d'ici, eu Bohême, je crois,. ou en Silésie; et quand il apprendra quelle déesse (c*estle galant bourgmestre qui parle) est venue briller un moment dans ces lieux, il ne se consolera point de ne s'y être pas trouvé pour Tadorer. — C'est dommage que le temps nous manque. — Si c*est dommage, dit le comte en souriant, le temps ne vous manquera pas. — L'ouvrage de la voiture est-il bien avancé? — Il avance. — Mais il n'est pas fini, n'est-ce pas ? — Non; et même il durera tant que vous voudrez. — Hais je vous prie de croire que je suis très-pressée ; n'allez pas vous y méprendre, vous l'êtes aussi. — Plus que je ne voudrais, moins que je ne devrais. — Eh bien! profitons de la calèche. Voulez -vous que nous partions surle-champ? — À vos ordres; permettez seulement que j'aille donner un coup d'oeil à votre voiture. — Toujours, et toujours cette voiture ! elle commence à m'ennuyer. — Moi, au contraire, vous n'imaginez pas comme je l'aime dans son repos. — Et vous ne cessez d'y faire travailler, qui plus est, d'y travailler vous-même, pour la mettre plus tôt en campagne. — Si je m'en croyais, j'y travaillerais toute ma vie ; quelquefois même la petite malice de Pénélope me vient dans la tête; mais, si je cédais à la tentation, que dirait votre impatience conjugale? — Conjugale I répète la comtesse en haussant les épaules ; j'essayerais de la dissimuler. Allons, partons.... Les voilà dans la calèche, et en moins d'un quart d'heure ils arrivent à la lisière d'un bois dont la sombre majesté les frappe et les arrête au premier pas. Jamais encore ce reste auguste des antiques forêts des druides n'a connu les outrages ni du temps ni des hommes ; et sa vigueur^ que les siècles paraissent accroître, promet à vingt générations encore l'ombrage qu'il a déjà donné à vingt gé«

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aérations disparues comme ses premières feuilles. — Salut, vénérables contemporains de nos fiers aïeux, dit le comte hoi*s de lui-même, qui n'avez comme eux obéi à aucune volonté ; vos formes variées suivant les caprices mystérieux de votre nature, et vos racines qui touchent aux entrailles du monde, et vos cimes qui se baignent dans les nues, et vos flottantes chevelures que jamais le fer n'a profanées, et ces membres robustes que l'art ni la force n'ont fléchis ni redressés, réveillent en moi le souvenir de ces nobles compagnons d'Ârminius, demeurés libres au milieu des nations subjuguées, et défiant encore Torguell des Romains.

La comtesse applaudit à un enthousiasme qu'elle partage; puisy après avoir parcouru lentement ce bois jadis religieux, pénétrés tous les deux de ce respect inné dans l'homme pour tout ce que le temps a respecté, ils trouvent des jardins variés, des bosquets, des vergers, des potagers, des parterres, établis par terrasses sur la pente d'une riante colline exposée aux plus doux rayons du matin, entre une foule d'arbres rares et de jolis arbustes dont chacun retarde encore leur marche. Enfin on découvre les balustres de la plate-forme d'un château bâti à mi-côte sur un terrain aplani, mais irrégulier dans ses contours, et où Fart a toujours conservé quelque respect pour la nature. Ils y arrivent par des chemins tour nants, entre des haies fleuries, et ne voient d'abord rien de magnifique ; mais ils jugent bientôt que c'est pour que tout soit agréable; car le goût et le faste sont malheureusement presque toujours ennemis. L'architecture de Tédifice ne se montre qu'à moitié au milieu des roses, deslilas, des jasmins qui l'entourent, mais qui, en cachant une partie de son élégance, ne laissent pas de lui en prêter. Une infinité de sources, plus vives, plus pures,

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les unes que les autres, yiennent par diiïërentcs cascades se réunir dans un joli étang qui baigne les murs du château, et continuent ensuite leur route vers une belle prairie où elles se divisent en mille rigoles, tracées de cette main invisible qui vaut celle de tous les maîtres. Les regards se promènent au loin sur cette vaste étendue, entre des groupes d*arbres qui eu varient l'aspect, et de nombreux troupeaux qui lui prêtent le mouvement et la vie, jusqu'à une chaîne de coteaux éloignés où des bois, des vignes, des clochers, des hameaux, des châteaux dis* posés, assortis pour ainsi dire, à la fantaisie de Fœil, ne lui laissent rien à désirer.

La comtesse émue, comme toutes les belles âmes, à l'aspect des touchantes beautés de la campagne, qui offrent, en effet, tant de poésie et tant de philosophie à qui sait les comprendre, demeure quelques moments comme ravie en extase ; puis, se laissaut aller à son admiration : — Convenez, dit-elle au comte, que tous les jardins anglais font pitié quand on a vu celui-là : c'est la nature, c'est le génie inconnu des choses qui a pris soin de l'arranger, ou plutôt qui l'a laissé s'arranger de soimême. Les hommes à côté d'elle sont des enfants qui gâtent tout; leur main esta la fois faiMe et grossière; celle de la nature est la puissance et la délicatesse même. Âhl comme elle sait bien, comme elle prépare bien ce qu'il nous faut; mais, pour la plupart, nous n'y croyons pas; nous ne savons point, nous n'osons point nous y attacher I — Il y a plus, dit le comte, c'est que nous la fuyons; c'est que nous inventons mille moyens, mille prétextes pour nous enchaîner loin d'elle. À la vérité, toutes ces chaînes-là sont imaginaires ; mais notre servitude n'en est que plus réelle; c'est être soumis à des caprices, au lieu de l'être à des lois. — Gardez voira philosophie poui

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vous, mon cher comte ; il n'appartient pas à une femme de s'élever si haut. Les mésanges ne suivent pas les aigles (ajouta-t-elle avec un peu de malice) ; mais qu'il forait bon vivre ici! n'est-ce pas? — Qu'il y fait bon, dit le comte, puisque vous vous y plaisez 1 — Hais vous, pour votre compte, qu'en pensez-vous? vous soupirez, qu'avez-vous? — Je m'attriste en pensant à cette belle et bonne nature à qui vous rendez en ce moment un si pur hommage, et qui nous présente à tous, tant que nous sommes, les seuls vrais plaisirs, les seuls vrais biens ; et nous la quittons pour courir après des chimères! nous ne nous attachons jamais à ce qui nous convient, et souvent nous ressemblons à une personne sensible.... (Il s'arrête et la regarde.) — Vous n'achevez pas.... — qui laisse tout, qui renonce à tout pour ... — Pour? — Aller épouser un inconnu à qui elle croit bonnement qu'elle se doit. Encore cet inconnu que vous avez la bonté de ne pas aimer. — Oh! moins que personne... A propos, vous me devez votre histoire ; elle ne sera pas écoutée avec moins d'intérêt que la mienne. — Vous le voulez, comtesse ; au moins elle ne vous ennuiera pas longtemps. Sachez donc que moi, le détracteur des inconnus, je vais aussi épouser une inconnue. — J'imagine que c'est pour me flatter que vous le dites ; un sage comme vous ! — Ce sage, dont vous parlez bien à votre aise, en sa qualité de cadet d'assez bonne maison, a toujours été fort pauvre; mais un homme tout-puissant, un grand minis* tre, de tout temps ami intime de mon père, s'intéressait beaucoup à moi; il ne prenait pas moins d'intérêt à la veuve d'un premier commis auquel il avait fait faire une immense fortune; cet homme est mort, et sa femme, unique héritière de ses trésors, encore assez jeune, toujours très-jolie, à ce qu'on dit, a voulu avoir dans le

monde un rang qu'elleavait toujours inutilement désiré : notre patron à tous les deux a vu d'un côté une fortune sans nom, de Fautre un nom sans fortune; il a voulu procurer à chacun ce qui lui manquait; et, muni d*un consentement que ni elle ni moi ne pouvions lui refuser, il nous a réciproquement engagés par un écrit signé de chacun de nous. — Et c'est là pourquoi, dit madame de Blumm, votre voiture est venue avec tant d'ardeur se précipiter sur la mienne! En vérité je ne vous le pardonne pas. — Vous conviendrez du moins, chère comtesse, que cette ardeur-là était bien réciproque : il A/ si.... K ce mot il rougit. — Ah! si je ne vous avais pas rencontré! n'est-ce pas ce que vous voulez dire? — Je vous laisse le soin de l'expliquer, répondit-il en rougissant un peu plus fort. — Vous soupirez, parce que vous seriez déjà aux pieds de votre belle, n'est-ce pas? — Je ne dis pas que ce soit pour cela. — Cependant n'y eût-il que la belle fortune, c'est un genre de beauté qui tourne bien des têtes. — La fortune pouvait me tenter il y a quelques mois ; mais un vieux parent que je ne connaissais que de nom, et qui est mort au moment où je m'y attendais lé moins^ m'a laissé un superbe héritage qui m'a, de ce côté-là, mis au dessus du besoin, et même du désir; en sorte que tous mes empressements se bornent à celui de tenir ma parole. — N'importe, c'est toujours une folie que d'épouser sans connaître. Ces paroles, monsieur le comte, sont tirées de votre dernier sermon. — Hélas I j'ai dû prêcher avec bien du zèle, car c'était pour votre bonheur. — Et moi, le croi riez-vous? je serais' tentée de prendre la même liberté; car, ajouta-t-elle avec un regard de bienveillance, comment ne pas vous rendre intérêt pour intérêt? — Parlez, très-chère dame, parlez; toute mon âme vous écoute. — Tenez, cher comte, je ne

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connais ni votre ministre, ni votre dame, ni son premier mari, et surtout point assez le second; mais il me sem* ble qu'entre voyageurs comme nous... très-impatients de se quitter... n'est-ce pas, comte? — Parlez pour vous, madame, — on est tenté de se dire :

Qui n'a plus qu'un moment à ?i?re N'a plus rien à dissimuler.

Je vais donc me servir de vos armes, et vous prouver que je connais peut-être mieux votre prétendue que vousmême. — J'écoute. — Votre dame et son patron si déclaré me sont suspects ; on sait quel prix beaucoup de ces nobles protecteurs ont coutume de mettre à de pareils services. — Madame, ne jugez-vous pas un peu légèrement? — Et vous, monsieur, n'épousez-vous pas un peu légèrement? Je vois ici une jolie personne... ne m'avez-vous pas dit qu'elle était très-jolie ? — Je n'en sais que ce qu'on m'en a dit. — Eh bien ! supposons-la trèsjolie pour un moment; aussi bien cela ne durera-t-il guère. Un ministre très-puissant, et qui passe pour trèsgalant, fait épouser cette très-jolie femme à un de ses commis; ce commis, honoré (quel honneur!) de la faveur déclarée de son chef, est mis à portée d'acquérir des biens immenses ; il meurt, et laisse tous ses trésors, bien ou mal acquis, à sa respectable veuve ; le ministre ne la perd pas de vue (car je me figure que le crêpe et la batiste lui prêtent encore de nouveaux charmes). — Hais savez-vous que vous êtes aussi méchante que bonne? — Laissez-moi achever. Votre digne ministre avise, dans sa sagesse, aux moyens de consoler cette excellente veuve, et trouve que le meilleur de tous est un noble mari, qui donne à cette vertueuse amie un état assez honorable pour vivre, non plus seulement dans l'intimité, mais

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dans la société de son cher protecteur. Après cela, regardez-vous vous-même au fond de votre pensée comme dans une glace merveilleuse qui vous montrerait voire destinée en traits symboliques, et jouissez d\ivance des honneurs qui vous sont destinés. — Tout le monde ne voit peut-être pas cela des mêmes yeux que la plus aimable des femmes. — Pensez-y, croyez-moi, et rendez grâce à mon postillon d'avoir au moins retardé de quelques jours une aussi grande folie — J'aimerais peut-être mieux de quelques années.

Tout cela se disait en calèche, pendant une promenade charmante dans un superbe parc attenant aux jardins du château; partout c'était la nature, mais la nature dans son plus beau moment et dans toute son action, même sur les âmes qu'elle épanouit comme les fleurs. Tous les^ deux s'abandonnaient sans crainte à son empire ; cette bonne nature est un tiers si discret, si favorable, si encourageant I les discours étaient plus confiants, le silence plus expressif, et un témoin invisible aurait aisément lu dans les deux intérieurs plus que chacun n'y lisait soi-même.

On était de part et d'autre occupé de ces douces et secrètes pensées qu'un air pur et libre, un beau temps, une belle verdure, une température agréable et l'haleine embaumée de la végétation font germer dans les esprits, et déjà Ton ne voyait plus rien de ce que l'on pensait... loi^que le bruit de la calèche sur le pavé de la cour les tira rùn et l'autre de leur commune rêverie. La fille du bourgmestre les attendait dan» le vestibule; elle les invite à voir les appartements, qui, en eflet, méritaient une attention particulière. La jeune personne dit avec timidité qu'elle est bien fâchée que sa mère soit malade, , et qu'il n'y ait qu'elle, pauvre fille, au château, pour re-

cevoir M. le comte et madame la comtesse .. (A ces deux mots, si souTent réunis, tous les deux sourient.) Elle ajouta qu'elle arait fait préparer une petite collation dont elle voudrait leur faire les honneurs; et, pour les con* duire à la salle à manger, elle prend le comte par une main, pendant qu'il donnait l'autre à la comtesse : le comte ne saurait s'empêcher de crier; la jeune personne, sans le savoir, a serré, quoique bien légèrement, une brûlure que le comte s'était faite en étouffant celle du bourgmestre ; l'autre s'en aperçoit; elle pense au danger que son père a couru et au bon monsieur qui l'en a délivré, et voilà cette pauvre fille au désespoir, qui se jette à genoux^ et qui arrose la blessure de ses larmes. — Aimable et bonne enfant, dit le comte en l'embrassant, c'est le baume le plus souverain qui puisse couler sur ma plaie; restez ici avec madame la comtesse, et ditesmoi seulement où je trouverai votre digne mère, pour que j'aille un moment la féliciter d'avoir un si bon mari et une si bonne fille.

Il revient au bout de quelques minutes, et, dès qu'il se voit seul avec la comtesse : — Il me semble, dit*il, qu'il y a dans cet intérieur je ne sais quoi de triste et de mystérieux qui, tout étranger que je suis, ne laisse pas de m'aflecter. Ce bon et honnête homme est parti le lendemain de notre arrivée, comme il me l'avait annoncé, pour une grande affaire qui Ta inquiété : il a été mandé auprès d'une assez jeune personne qui ne veut pas être connue, et qui parait avoir des vues sur la terre. Ces braves gens craignent de changer de seigneur : celui qu'ils ont depuis longtemps est la vertu et l'honneur même; mais il y a toute apparence qu'il est dangereusement malade (on ne dit pas de quoi), et ce digne seigneur veut vendre sa belle possession, parce qu'il craint, dit-on, de

mourir avant d'avoir arrangé ses affaires. — Ah ! les pauvres gens! dit la comtesse. — Je sais bien, reprit le comte, que cela ne touche ni vous, ni moi, ni de près, ni de loin; mais ce bon père! mais cette bonne mère infirme ! mais cette jolie personne! — Ah! oui, surtout cette jolie personne... Messieurs les gens du monde, voilà les vrais titres à votre charité! — Est-ce bien à vous, répond le comte, à me parler de ces titres-là? Voyez mes mains...

— Pardon, mille fois pardon, cher comte; je suis tentée d'en faire autant que la petite. Souffrez-vous toujours?

— Non, je vous regarde. — Comte, je vois là un beau tric-trac; y jouez-vous? — Prêt à faire votre partie. — Quel jeu jouez-vous? — Le vôIre. — Aimez-vous le gros jeu? — Je le crains. — Vous n'êtes donc pas de la grande force? — Si cela était, je le craindrais encore davantage. Au gros jeu, le plus faible ne sait pas qu'il donne la clef de son coffre ; mais le plus fort se doute bien qu'il la tient. — D'après cela, ne nous exposons point de part ni d'autre, car vous n'avez pas l'air d'en vouloir à mon argent. — Arrêtez-vous à tout autre soupçon. — Jouons donc une discrétion à la volonté du gagnant. Je commence. Six cinq pour moi; vous de même : à moi sonnet. Je bats les deux coins : six points ; à vous, deux et as; à moi, sonnet encore; six autres points. — La victoire est à vous, madame la comtesse, rien de plus juste; mais il m'est du moins permis de m'avouer vaincu, c'est toujours quelque chose. Il me reste à demander vos ordres. — Serait-ce être bien indiscrète que de vous condamner à m'écrire après votre dépayt? — C'est comme si j'avais gagné.

Vient ensuite la revanche; on n'amène des deux parts que de petits dés. Le comte fait son petit jan, et remplit de deux façons par une bezette ; il a gagné. — Allons,

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dit Ja dame, j'attends que mon yainqueur... (Ce mot de vainqueur n'a pas été prononcé sans quelque embarras ; ce qu'il y a de pis, c'est qu'on a remarqué que le Comte y prenait garde : ces choses-là se voient bien vite entre deux personnes qui ne se quittent pas des yeux.) J'espère au moins, dit-elle aussitôt, que le vainqueur sera généreux. — Plus qu'il ne voudrait, dit le comte. — Souvenez-vous qu'en abusant de la victoire on risque de la perdre. — Cela se peut; mais, en n'en profitant pas, c'est encore pis ; est-ce donc exiger une rançon trop forte que de demander, en toute humilité, ce beau cheveu blond que je vois serpenter sur cette robe? — Un cheveu ! c'est bien fort. — Je le sais; mais la loi du combat... Ainsi, croyez-moi, chère comtesse, ne le défendez point ; que celui-là du moins ne soit pas pour l'inconnu. — Imbécile que je suis I j'allais le donner, tandis qu'il y eii a tant et de si beaux qui vous attendent à Paris ! — Ceux-là n'ont rien de magique. — Et quelle magie peut-il y avoir? — Madame, je ne sais que vous dire ; un cheveu est un lien... — Bien faible! ce qui ne tient qu'à un cheveu... — Hais un cheveu a toute la force qu'on y attache; vous qui possédez si bien vos auteurs latins, vous devez vous souvenir du cheveu fatal de Nisus. Celui-ci sera de même pour moi ; je sens que le fil de ma vie y tiendra. — En vérité, dit la comtesse, je me trouverais plus que ridicule de mettre tant d'importance à un cheveu; et, puisque celui-là ne tient plus à moi, je n'y tiens pas non plus. — Oh I pour moi, dit le comte en le prenant et en le serrant soigneusement dans son portefeuille, je le tiendrai si bien, qu'il ne me quittera pas. — Avant de partir, dit la dame, encore une partie, encore une discrétion ; mais, de peur, ajouta-t-elle avec malice, de risquer plus qu'on ne voudrait perdre, convenons qiie la

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disoiétioii sera cette fois à la yolonté du perdant. La partie est décidée à pea près comme les autres, en quatre du cinq coups de dé, et le comte a perdu par une école. Au moment de traiter de la discrétion, Martine accourt tout essoufBée : — Monsieur, dit-elle, roi là M. La Cour qui Tient d^arrirer au grand galop. — Qui est ce M. La Cour? dit la comtesse. — Mon valet de chambre, madame. — Ohl ma foi, reprit Martine, c'est ici que J^oa peut bien dire : Tel maître, tel valet ; car c*esl bien le plus beau garçon, le plus joli homme, après vous, que j*aie jamais vu. — Allons, ma chère Martine, vous êtes une petite folle. — Ohl mais, c'est que c'est vrai, madame, il a tout Tair de son maître. Oh I si je pouvais avoir comme ça de Tair de madame, je ne serais pas embarrassée de ma nocel — En vérité, cette petite extra vagtnte-là me fait toujours peur. — Il voulait venir ici, et dare, dare,dare,et patata, et patata; mais moi, qui voulais un peu causer avec lui, je lui ai dit, comme de fait, que monsieur et madame étaient à causer ensemble, et qu'il fallait bien prendre garde de les déranger. — Autre niaiserie ! — Il a regardé les voitures, il a levé les épaules avec chagrin; mais, quand il a su que celle de madame n'avait été refaite qu'avec les pièces de la vôtre, il a dit : Mais, mais, où mon pauvre maître avait-il donc mis tout son esprit? — Allons, mademoiselle, laissez-nous, et ailes retrouver votre M. La Cour. Et nous, monsieur le comte, nous remonterons, si vous le voulez, en calèche. Mais non; restons plutôt encore un moment : nous nous éloignerions trop vite de ces lieux... Dieu! si on pouvait y habiter avec un mari qu'on aimerait, comme on y oublierait le reste du monde I — Il y a bien un grand poète qui parle aussi d'une agréable retraite, où il lui serait si doux à la fois d'oublier le monde et d'en être ou-

blié ; mais vous n'auriez jamais que la moitié de cette douceur-là. — Expliquez-vous. — Et comment pourriezvous compter sur l'oubli de personne?

On arrive à la maison du bourgmestre ; le comte parle à son valet de chambre ; la comtesse, de son côté, gronde sa petite étourdie, et voit en même temps, par la fenêtre, M. La Cour remettre à son maître un paquet que l'autre a Tair de lire avec une grande attention. — Allons, mademoiselle, dit-elle, cherchez-moi le chapeau que voussavezque j'aime. — Oui, madame, j'entends, qui vous va si bien, le blanc avec la plume bleu-céleste. Ohl comme H. le comte aura, pour le coup, la tête tournée I — Vous serez donc toujours la même? Allons, dc^péchons-uous, et tirez-moi en même temps cette robe brodée en toutes petites, toutes petites fleurs. — Comment, madame, en vergiui mein niclu? — Oui, précisément. — Hais, madame, mais, madame, vous n*y pensez pas; elle est dans le fond d'une grande malle ; il faudra tout déranger pour cela. — Faites-vous aider. — Ce n'est pas ma peine que je crains; mais vous êtes si pressée de partir... : — Qui vous Ta dit? — Pardi I ça s'entend de reste; quand ou va %e marier on ne s'amuse pas en chemin. — C'est bon ; faites ce que je vous dis. — C'est qu'en vérité je ne sais pas trop comment m'y prendre pour grimper sur la voiture, pour défaire les chaînes, pour détordre les cordes. Encore si vous n^ aviez pas un de vos gens en arrière et les autres en avant. Hais non, quoi ! il faut que nous voyagions ensemble toutes iincs seules! Ce n'est pas que çd me fait plaisir, à moi, car je vous aime tanti je voudrais qu'il n'y ait que moi autour de vous, et H. le comte... Ah! je sais ce que je m'en vais faire; je m'en vais pri«r ce beau H. La Cour de m'aider, en lui disant que tout ce que vous en faites, c'est pour son maître. —

Toujours de mieux en mieux I N'allez pas \ous aviser de cela, mademoiselle, en tendez -vous? — Eh bien, non, ce n'est pas la peine; H. La Cour fera bien quelque chose pour moi toute seule, car il m'a déjà regardée avec un air malin. — Ahl ah! — Quand je dis malin, c'est bon, en même temps. — A la bonne heure.

Cependant le comte, toujours occupé du radoub de cette voiture, et qui n'y avait épargné ni soins , ni peines, ni courses, ni argent, revient ensuite annoncer que tout est réparé, que le ressort qui manquait est remplacé, qu*on a même trouvé des glaces qui s'ajustent parfaitement, enfin que la voiture est au moins aussi en état de faire la roule qu'en partant dé Paris. —En vérité, monsieur, dit la comtesse, je ne saurais vous faire trop de remercîments ni trop priser cet empressement flatteur à vous débarrasser de moi. '— Me débarrasser de vous ! me débarrasser de vous ! répondit-il avec le ton de la douleur etdeFélonnement; ahl plutôt, plutôt me débarrasser de moi ! moi à qui vous faites tout oublier , excepté vos ordres; moi qui ne suis occupé jour et nuit que des moyens de vous revoir , de vous revoir souvent, de vous aller trouver, s'il le faut, au bout du monde ; moi qui donnerais toutes les années de ma vie pour en passer une avec vous...

La comtesse , émue jusqu'au fond du cœur, continue sur le ton de Thumeur, pour ne pas prendre celui de Tattendrissement... — Passer la vie avec vous, ce sont des discours dont on berce toutes les femmes ; mais faciliter, mais presser le départ d'une amie ! une amie! — Une amie ! — Du moins je le croyais ; et lui dire après toutes ces jolies choses-là , c'est lui creuser sa tombe pour avoir le plaisir d'y jeter des fleurs. — Oh ! que je vous remercie de votre charmante injustice I mais au

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moins convenez-en : ne m*avez-yous pas fait jurer de ^ donner tous mes soins pour que vous puissiez partir la première? — Gela se peut, monsieur ; mais, à présent, c'est moi qui jure de ne point partir avant vous. — Ah I v'ià qui yabien, dit Martine ; v'ià H. le comte et madame la comtesse qui se font quasi quoi comme des compliments à une porte. — Laissez nous, mademoiselle, dit la comtesse , on se passera fort bien de vos réflexions. Non, monsieur , je vous le répète, je ne partirai point avant vous. — Ni moi avant vous, madame. — C'est dit. Nous verrons qui des deux tiendra le mieux sa parole. — Est-elle donnée, madame?^ Ohl bien donnée , répond-elle. — Et encore mieux reçue, dit le comte. Or sachez maintenant que je viens de recevoir une lettre de mon père , qui me demande , ou plutôt qui me commande, quelque part que je sois , de ne pas poursuivre ma route, et de Tattendre. — Il vient, monsieur votre père? Oh! comme je mi'en réjouis : le mien était mort avant mon mariage , et je n'ai point connu le plaisir d'aimer un père. — Le mien n'a jamais eu de fille ; mais, quand il vous verra , il sentira combien il serait doux d'en avoir une comme vous ; il vous connaîtra, il vous aimera et vous parlera de son fils. — C'est moi qui lui en parlerai, cher comte. Elle allait continuer, et déji ses yeux humides en disaient encore plus. Mais voyez comme sont les femmes : elle craint que le comte n'en tire avantage, et, au moment où son imagination se perdait dans une merde délices, la dame part d'un grand éclat de rire. — Eh bon Dieu ! eh bon Dieu ! à quoi pensons-nous? dit-elle; et cette charmante personne qui se promène sûrement soir et matin sur la route, où elle espère apercevoir celui dont la main doit lui ouvrir les portes de FEmpyrée. — Et que devient, dit le comte un

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peu piqué, que deTÎent ce héros délicat qui , méprisant tout autre iotérèt, tous aime uniquement pour votre bien , et ne veut emporter en Turquie d'autre gage de Totre tendresse que votre fortune ? ^ Au fait, reprend la comtesse , ils sont faits Tun et l'autre pour attendre; moi, je me trouve assez bien ici ; et vous, comte? — Moi, trop bien ; ainsi, que ce monsieur et cette dame prennent patience chacun de leur côté, ou , s'ils s'ennuient, qu'ils se marient, je donne mes pleins pouvoirs. Et vous, comtesse? — On m'a élevée à ne pas dire mou goût. J'aurais beau essayer de persuader à mes lecteurs que ces aimables gens-là ne s'aiment point, on ne me croirait jamais. Oui, sans doute, ils s'aiment, et jamais ils n'ont été si heureux ; jamais peut-être ils ne le seront davantage. Ce u'wt pas que chacun ne sente au fond de sa conscience l'embarras d'une promesse donnée qu'il faudra remplir tôt ou tard ; ce n'est pas qu^en promenant leurs pensées dans Faveoir il ne leur semble voir l'immensité qui va les séparer ; ce n'est pas que , soumis comme ils le sont l'un et l'autre aux saintes lois de l'honneur, ils ne se fassent quelques scrupules d'un retard qui, de nécessaire, est devenu volontaire ; mais le scrupule, au rapport même des âmes les plus timorées, devient quelquefois Tassaisonnement des plaisirs. Au fait, cette promesse, n'a-t-on pas la vie entière pour la tenir? et ce plaisir si imprévu, si aimable, n'est-il pas en même temps bien innocent? Un jour, et puis encore un jour, et d'encore en encore une semaine , sont des à-comptes si doux, si pardonnables, à prélever sur sa destinée I c'est une goutte de malvoisie sur le vase; mais peut-être, hélas ! qu'ensuite le reste semblera de l'absinthe I Quoi qu'il en soit, les intentions sont droites, les cœurs sont purs , la liaison innocente : chaque jour ressemble à la

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yeiiie, mais ils n'en offrent et n'en offriront peut-être que plus de délices.

Faut-il donc que l'amour change sur sa route comme toutes les choses de la vie? D*où vient qu'il ne conserve pas plus longtemps sa première forme, sa première grâce, quand les cœurs mêmes ou il est entré peuvent encore s'y tromper et le prendre pour l'amitié, semblable à un bel adolescent encore ignorant de lui-même, et qui laisse les premiers regards en doute sur son sexe? Au rçste, je ne sais trop si notre comte et notre comtesse en sont encore là ; ce que je vois, c'est une confiance mutuelle que l'estime ne produit pas si vite : c'est des deux côtés un besoin égal , une soif toujours croissante de se voir encore plus à mesure qu'on se voit davantage , et une même terreur à l'idée d'une prochaine séparation. On se couche tous les jours plus tard, on se lève tous les jours plus matin ; une minute perdue paraît un diamant tombé dans la mer. Les jours se passent au dedans en lectures^ enjeux, en conversations où l'un espère toujours être deviné, où l'autre espère toujours ne l'être pas ; au dehors, ce sont tous les jours nouvelles parties à pied, à cheval, en calèche, en gondole... On a vu et revu tous les environs à plus d'une lieue à la ronde ; on les voit et revoit encore, et toujours avec un nouvel intérêt, parce qu'on s'y voit toujours l'un et l'autre, et que chacune de ces places-là rappelle encore qu'on s'y est déjà vu.

Si deux personnes de ma connaissance en étaient à ce point-là, et qu'elles craignissent d'aller plus loin, je leur conseillerais prudemment de s'abstenir autant qu'elles le pourraient ( hélas ! ce serait peut-^tre comme si on le leur recommandait), je leur défendrais, dis-je, de se promener ensemble dans certains endroits champêtres , et surtout vers le soir d'une belle journée de

printemps, parce que c'est précisément cette saisou-lâ, ce sont ces endroits-là, ce sont ces heures-là que Tennemi invisible choisit de préférence pour tendre ses pièges les plus sûrs; là tout est danger, tout est amorce. — Craignez, dirais-je à nos deux soi-disant amis, jusqu^à cesoiseanx, qui ne chanteraient pas s'ils n'aimaient point, et qui, sous la feuille qui vous les cache, deviennent pour vous autant de sirènes ; craignez jusqu'à ces images fugitives du plaisir fugitif, jusqu'à ces fleurs dont le parfum vous enivre si doucement, et qui vous invitent à les cueillir, à les offrir, à vous en parer. Défiez-vous de ces beaux arbres qui vous protègent de leur ombre, et de ces tertres qui vous offrent leur mousse, et de ces eaux dont le murmure sembTe vous dire : Faites comme nous, suivez votre penchant ; vous sentez, vous goûtez, vous savourez cet air vif et léger, qui est à Tair des villes ce que l'eau de la source est à celle de la mare. Il vous semble qu'il parvient jusqu'à votre âme , et qu*il chasse loin de vous toutes les idées qui vous obsédaient. Vous vous fiez bonnement à la paix rassurante des champs, à la solitude amie des amis , qui ne vous montre à tous les deux que vous deux, et qui vous livre sans partage l'un à l'autre; à la nature enfin, qui est là dans toute sa puissance, qui ne se plaît que là, qui vous parle sans cesse , et qui^ si vous l'écoutez bien, ne vous parle que d'amour. Que serace donc quand le jour baissera, quand tous les objets qui pourraient encore vous distraire s'effaceront peu à peu , et céderont de moment en moment vos regards à l'objet qui maîtrise votre pensée? Jamais vous n'aurez trouvé autant de délices secrètes à le contempler; jamais vous n'aviez remarqué dans sa voix un accent aussi tendre, aussi pénétrant ; jamais vous n'auriez dans tout autre moment écouté avec un si doux, mais si dangereux inte-

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rét, ces discours déjà plus familiers, et que tantôt Telnbarras, tantôt la confiance, rendent si persuasifs ; jamais TOUS n*auriez si parfaitement compris ce langage du' cœur au cœur, qui se passe si bien de paroles, et tant et tant de choses mystérieuses qu'on ne peut connaître si . on ne les a senties, et qu*on n'essayera jamais d'exprimer si on les connaît.

Mais où tend cet avant-propos? Le comte et la comtesse n*ont sans doute rien à craindre de ce danger si déli-* cieux, puisque l'un et Tautre ont un engagement d'hon-* neur, et que l'un et l'autre ont deThonneur; ils pouvent regretter de Tavoir pris, cet engagement ; ils peuvent le maudire en secret, ils peuvent différer de le remplir ; mais ils ne peuvent point penser à le rompre. Cependant, un jour qu'ils respiraient ensemble la fraîcheur d'une soirée superbe dans une belle allée de charmille qui mène du château à la ferme , le comte, plus enivré, s'il est possible, ou du moins plus encouragé que de coutume , entretenait la comtesse de la manière dont il comptait disposer du reste de sa vie, car le premier regard d'une vraie passion embrasse toute l'existence. D'abord, comme l'honneur marche avant tout, il acquittera cette fatale promesse qui, pour être imprudente j n'en est pas moins sacrée. Il épousera donc cette maudite jolie femme I il ne lui faut pour cela que trois ou quatre semaines; mais combien d'avance elles lui paraissent longues I Après quoi il est résolu de laisser, à ses risques et périls, sa jolie femme à Versailles ( il espère qu'on lui en saura gré ) ; quant à lui , son projet bien arrêté, c'^st de voyager seul, non pour son plaisir, si on l'en croit, mais pour son bonheur ; non pour sa santé , mais poar sa vie I et c'était dire assez de quel côté il devait voyager. Tout cela, dira-t-on, n'est pas bien moral ; mais, premiè-

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rement, il n*y a jusqu'ici rien de fait, et puis Famour ne se pique point, à beaucoup près, de moralité ; il ne s'occupe jamais que de lui, et c*est l'égoîsme en deux personnes. Ce n*est pas tout : on doit acquérir à tout prix la terre la plus voisine du château futur de la comtesse, et, si elle doit passer les hivers dans une ville, quelle qu'elle soit, fût-ce <iu Mexique ou à la Chine, on y achète une maison. La comtesse est le point de vue où toutes les lignes de ce beau plan se dirigent. — Ainsi, lui disaitil, chacun de mes jours me remontrera ce que je vois ici avec tant de délices, et le flambeau de... de Tamitié, continua-t-il en bégayant un peu ( lui qui prononçait si bien ), luira sur toute ma vie.

— Oui, Tamitié, reprend la comtesse qui jusque-là s'était abstenue de l'interrompre, le flambeau de l'amitié, c*ést une lumière si pure, une chaleur si douce! — Douce pour vous, peut-être, qui craignez de vous en approcher; mais vous ne me donnerez jamais votre prudence. — No me louez pas trop, cher comte, et croyez-moi, sur ce point-là même... — Quoil chère dame? — Oui, sur ce point-là même je ne suis point tout à fait sans reproches à mes propres yeux. Je vous blâmais tout à Theure bien hardiment d'épouser une inconnue. — Âhl comme vous aviez raison, chère comtesse ; mais convenez que j'avais raison aussi. — Que trop, peut-être! Hais vous, cher comte, convenez en même temps qu'on devrait mettre les mêmes précautions au choix d'un ami ; car un ami, c'est pour la vie, n'est-ce pas? dit-elle en le regardant... comme... comme ces amies-là regardent. — Pour la vie I pour miUe.yies, chère amie ! dit le comte ivre de joie : ahl Dieu! pardonnez, dit- il en se reprenant, un accès d'orgueil et de délire ! —Non, dit la comtesse, j'attendais ce titre-là pour vous le donner ; mais, je le répète, nous

sommes des imprudents ; j'ai beau me le dire et me le redire, il semble que je ne m*en eroie pas moi-même, et je serais quelquefois tentée de m'accuser de pédanterie.

— En vérité, vous auriez plus raison que vous ne croyez.

— Cependant, mon ami, nous aurons toujours Tun et Tautre un vrai tort. — Et quel tort? — C'est que nous ne nous connaissons pas assez; c^est que ce n*est point la raison qui a commencé notre amitié; et vous savez peut-être mieux que moi qu'en fait de sentiment, ce qu'elle n*a pas lié ne tient pas. — En effet, dit le comte, ce n'est, point à la raison que j'en ai Tobligation, c'est au hasard, ce premier ministre du destin. Je sais trop bien qu'il ne sait rien de ce qu'il fait ; mais j'en suis si reconnaissant» que si j'ai jamais dans une de mes terres un jardin comme celui-ci ou autrement...—- Âb! tâchez que ce soit précisément comme celui-ci ; vous n'imaginez pas comme je l'aime ! — J'en demanderai le plan à mon bon bourgmestre. — Hais je vous ai interrompu : qu'est-ce que vous voulez faire dans ce jardin? — Un temple. — Un temple I à qui ? au dieu inconnu? — Non, au dieu qui ne connaît personne, au bon Hasard qui nous a rapprochés, et que je prie si dé vêtement de ne point nous séparer. — Quoi I dit la comtesse, ce hasard que tant de gens maudissent. — Moi, je ne serai jamais le détracteur de mon bienfaiteur; je lui dois le bonheur de huit jours, et peut-être, peut-être le malheur de ma vie : n'importe, je lui élève un temple, je lui voue un culte, et, dût-il, aveugle et bizarre comme on le peint, tourner toutes ses forces contre moi, je le défie, dès ce moment même, .de me faire autant de mal qu'il m'a fait de bien. •— Encore une fois, mon ami, il faut connaître davantage pour aimer autant. — Ah f croyez, ma nouvelle, ma seule amie, que nous nous con« naissons mieux que beaucoup de soi-disant vieux amis !

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— Eh quoi 1 cher comte, tous prenez donc les jours pour des années? Oh I nous ne comptons pas de même : moi qui prendrais plutôt les années pour des jours. — J*aime à être interrompu comme cela, dit-il; mais je reprends mon apologie : une vingtaine de visites d'un quart d'heure chacune, quelques rencontres à des dîners, à des bals, à des promenades, suffisent dans le monde pour croire qu'on se connaît, et souvent même on prend le titre d'ami à moins que cela; ici les journées se passent entre deux personnes qui ne voient qu'elles, qui ne conversent qu'entre elleS| dont Tune s*ennuie peut-être. — Le croyezvous? — Hais dont Tautre s'enivre à toute heure d'nn bonheur toujours nouveau. — Dois-je le croire? — Et pour qui, au milieu de son ivresse, les approches d'une séparation sont les affres de la mort. — De la mort I n'^n parlons point, cher comte, n'en parlons point; prenez sur vous, vous voyez trop que j'ai besoin d'un exemple de courage. — Cependant, chère comtesse, si l'ennemi de mon bonheur... — Qui? dit-elle. — Celui qui vous attend, cet inconnu vers qui vous volez, emportant avec vous tout ce que je chéris, tout ce que je regrette.

— Ah Dieu I cet inconnu I — Sans doute, il ne sent point, quel qu'il soit, il ne sent point assez toute la félicité qui lui est réservée; mais, s'il ressemblait au portrait que je m'en fais, s'il vous déplaisait. — J'ai, en effet, bien peur qu'il ne me plaise guère; mais n'importe, c'est moins lui que ma bonne amie que j'épouse. — Enfin, si quelque incident, quelque hasard... vous connaissez ma dévotion au hasard. — Toujours ce hasard I — Oui, s'il dérangeait ce fatal projet qui va changer le reste de mes jou|^ en nuits... — Achevez. — Non ; répondez à ce que je n'ose pas dire. — Ah! si,., dit la comtesse ! au reste, igouta-t*elle en se reprenant, non sans quelque embar-

ras, je ne m'engage à rien ; car vous êtes attendu de votre côté, et sans doute le piège est trop bien dressé pour que vous l'échappiez. — Vous voyez au moins, dit le comte, que je ne m'y précipite point ; vos réflexions demeurent gravées là. — J'en suis fière. — Faite comme vous êtes pour égarer tant et tant de raisons, vous avez éclairé la mienne; mais l'honneur me commande. — Moi, je dis qu'il vous défend. — Enfin, mon père viendra tôt ou tard. — Votre amie l'attend, et puis (vous l'avez dit), rien n'est impossible au hasard ; et croyezmoi, comte, votre amie Tinvoque aussi bien que vous. — Eh bien donc, chèfe amie, si... — Ahl si ,..

Le bienheureux comte, hors de lui, se précipite aux genoux de la dame lorsqu'au bout de l'allée ils voient tout à coup paraître la jolie fille de H. le bourgmestre, qui, craignant d'être arrivée mal à propos, disparait surle-champ, et reparaît une minute après, quand elle croit qu'on a de part et d'autre repris ses esprits. Elle fait signe au comte qu'elle a quelque chose à lui dire, il y va ; la comtesse les observe, à quelque distance, se parlant avec une action qui ne lui fait aucun plaisir, avec des gestes qui l'étonnent, et qu'elle interprète à sa manière, mais pas tout à fait à sa fantaisie. Le comte revient au bout de deux minutes, et retrouve sa dame un peu plus froide qu'il ne l'avait quittée. — Vous me paraissez avoir ici des affaires très-intéressantes, dit-elle avec une certaine mine, un certain ton que mes lectrices, si j'en ai, sauront mieux prendre en pareille occasion que je ne saurais l'indiquer. — Madame, répond le comte sans avoir l'air de s'apercevoir de rien, quand on est, comme moi, revêtu soudain d'une. haute dignité, et que pour la première fois on exerce les augustes fonctions de bourgmestre, le premier soin doit être de se rendre accessible.

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— Oui, aui jolies demoiselles? — A celles-là comme aux autres : la justice pour tout le monde; et où en seriez- Tous si la beauté n'avait pas aussi quelque droit à la justice? — Mais qu'est-ce que cette petite créature là peut avoir toujours à vous dire?... — Ne suis-je pas le représentant de son père? Ne me doit-elle pas confiance et amitié? D'ailleurs, n'y a-t-il pas des affaires à régler dans mon nouvel empire, ne fût-ce que les mémoires de nos ouvriers? — A propos, dit la comtesse un peu remise, avant de partir nous aurons beaucoup de comptes à solder. — Oui, sans doute, chère dame ; mais je vous avertis qu'il me faut beaucoup de temps pour me mettre en règle. — Encore si j'étais sûre d'être la seule cause de vos lenteurs... — Serait-ce trop peu pour mon amie d'être le seul objet de mes empressements? — Pendant que nous parlons, dit la comtesse, le jour baisse; il faut qu'il soit tard, et Tairde la nuit est dangereux, surtout dans les berceaux de charmille. — Hais vous n'êtes pas seule. — Cela serait très-bon, monsieur le comte, si je ne craignais que de m'ennuyer; mais j'ai encore d'autres précautions à prendre. — ^Aumoins,chère dame, avant de remonter en calèche, répétez ici même ces deux petits mots que ma bouche aime tant à prononcer, et qui, dans la vôtre, ont tant de douceur. — Quels mots? dit la comtesse avec une ignorance affectée. — Alil si,., dit le comte. — Eh bien ! dit-elle avec un peu d'étoufiement qu'il n'aurait tenu qu'à lui de prendre pour un soupir, Ah! si,,. Puis, comme si elle se le reprochait, elle court à la calèche et retourne à la ville.

Elle n'a pas dit une parole dans le chemin, et s'est retirée sans vouloir £Ouper. Ce mot, ^e petit mot, lui paraissait terriblement significatif de sa part; mais aussi le comte l'avait prononcé avec tant de grâce, tant de feu,

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tant de passion... avec je ne sais quel accent... j'ai pensé dire un timbre si pénétrant, qu^elie n'avait pu l'entendre sans le répéter. Il en était à peu près comme d'un instrument qui vibre de lui-même aux accents d'un autre. Faible femme I se disait-elle en répondant à sa pensée, cet instrument, ce n'était pas ta voix, c'était ton cœur; mais au fait, répliquait-elle intérieurement, il n'y a rien là que de vague, rien, rien même dont cet homme, tout dangereux qu'il pourrait être, puisse tirer le moindre avantage. Ai-je donc manqué à mes engagements avec mon amie? Lui ai-je juré que personne ne me marquerait d'amitié, et que je n'en aurais pour personne? H fallait donc promettre que je ne rencontrerais point M. de Gluksleben, et que je serais insensible à Timpression qu'il me semble je lui ai faite? Mais si j'étais de marbre, serais-je l'amie de mon amie? Est-ce une âme ingrate, un cœur féroce, qu'elle veut faire épouser à son frère? Enfin ma promesse reste tout entière, et je n'ai pas même pensé à l'éluder. Ahl si.,. Remarquez que tout ce qui a précédé ce dernier mot, l'aimable femme s'était contentée de le penser ; mais que ces deux syllabes, en quelque sorte magiques, avaient comme forcé le passage de la voix : elle est étonnée, effrayée même de les entendre ; elles lui montrent l'état au vrai de son cœur; mais, en même temps, elles lui rappellent et celui qui lui a comme appris à les prononcer, et cette grâce, ce ton passionné, cet accent d'amour, dont il les prononçait. De si douces pensées n'amènent que des rêves agréables : rapportons-nous-en, sur ce point, à l'imagination de la comtesse, et attendons son réveil.

Il arrive enfin ce réveil, et la première parole, écho de la première pensée, c'est : — Que fait M. le comte? — H. le comte, madame? répond Martine tout embarrassée ;

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madame ne sait donc pas... — Quoi donc? — Hier, dès que madame a été couchée... — Eh bien? — Il est venu une petite calèche. — Et qui est-ce qui était dans celte calèche? — Mademoiselle la bourgmestre. — Et puis? — Et puis elle est venue parler à H. le comte. — Le petit monstre! Et puis? — Et puis, madame, que voulezvous que je vous dise? ils ont sauté tous les deux dans la calèche, et vogue la galère. — Et vite des chevaux! — Hais, madame, vous me donnerez le temps de remballer vos robes que j'ai tirées des malles. — Des chevaux I vous disje. — Gomment, madame? celle que j*ai sortie hier, pas plus loin qu'hier? que vous aviez emportée de Paris pour la veille de la noce ? — Des chevaux I des chevaux I des chevaux I — Hais il faut le temps de plier, d'emballer, de charger.— Laissez tout plutôt; que m'importe? Des chevaux I des chevaux 1 — Hadame donnera sûrement pour boire aux gens de la maison et de la ville, quiTont servie avec tant de zèle? — .Voilà ma bourse, arrangez tout; mais surtout des chevaux I — Hadame ne laissera-t-elle rien à cette jolie fille de H. le bourgmestre? — Ha malédiction! — Elle paraît si attachée à H. le comte et à madame la comtesse ; â H. le comte surtout. — Je vous défends de m'en parler. Allons, des chevaux! des chevaux! disait-elle toujours quand Uartine était déjà loin; que je fuie, que tout ceci s'éloigne de moi ; que je disparaisse moi-même, s'il est possible, à mes propres yeux! Enfin, à force de peines et de soinsy et surtout avec l'aide de H. Lacour, qui rendait ce service-là bien à contre-cœur à Martine, la voiture est chargée, attelée et partie : à mesure qu'elle avance, la première agitation de l'aimable dame avait déjà fait place, sinon à un calme parfait, au moins à la mélancolie, qui ne console point sans doute, mais qui devient

au chagrin ce que rengourdissement est à la douleur, et qui permet à une personne bien née d'ccouter tour à tour eu juge tranquille, mais rarement impartial, son affection et sa raison. — Pauvre Louisa ! disait-elle intérieurement, après une vie sans reproches, aurais-tu donc perdu ta propre estime en si peu d'heures? es-tu donc coupable? Quoi ! la reconnaissance pour les procédés ; quoi! la sensibilité, la tendresse même, cet attrait si naturel d'une âme pure vers une âme qu'on croit honnête seront des crimes I Non, Louisa, tu es encore innocente ; mais conviens que tu es heureuse de Têtre encore I Tu as été trompée, et qui ne l'aurait pas été? Non, Louisa, non, rassure-toi, le crime est au trompeur. Ah ! les hommes! les hommes sont tous nos ennemis.

Pendant qu'elle s'occupait ainsi de son examen de conscience et qu'elle s'abandonnait à ses réfleiions, Itfartine, qui avait tenu constamment la tête à la portière, regardant, sans trop savoir pourquoi, du côté de H. Lacour, s'écrie tout à coup : — Madame I madame ! . . . — Eh bien! quoi? mademoiselle, vous savez que je n'aime point qu'on me parle quand j'ai la migraine. — Mais, madame, c'est une grosse poussière que j'ai vue bien loin, bien loin derrière nous, et, quoique nous allions bien vite, la voilà tout près. — Eh! que me fait cette poussière? — C'est un homme à cheval qui court, qui court: oh dame! il faut voir. — Levez la glace. — Madame, c'est M. le comte. —Baissez le store. — Madame, il a une lettre à la main ; il crie au postillon d'arrêter. — Mademoiselle, faites ce que je vous dis. La bonne Martine se mettait en devoir d'obéir, bien malgré elle, mais il n'était plus temps ; la main du comte était déjà passée par la portière, présentant un paquet. — Revenez à vous, disait-il; revenez à moi, ô la plus aimée des femmes 1 et lisez. La

comtesse ne daigne pas répondre, et reste enfoncé^ dans le coin de sa voiture avec un voile constamment rabattu sur son visage, ne fût-ce que pour cacher des larmes qu'elle reprochait à ses yeux ; mais, entrevoyant l'adresse du paquet qui lui présente une écriture chérie : — Âh I mon amie, ma seule amie, dit-elle avec émotion, elle ne m'oubliera, elle ne me trahira, elle ne me chagrinera jamais, celle-là I Puis, s'adressant au comte d'un ton de voix sec et poli : — Mille grâces, monsieur, pour les nouvelles que vous voulez bien m'apporter de celui que je vais épouser : vos projets vous appellent du côté opposé à la route que je prends, et ce n*est pas moi, ajouta-t-elle avec un peu d*altéralion dans la voix, qui peux avoir des titres pour vous arrêter. — G est à moi que cette modestie-là conviendrait avec vous, dit le ^omte d'un ton affecté; aussi n'ai-je la prétention de vous retenir que le temps de lire cette lettre — Hais oserai-jc vous demander de qui vous la tenez? — De ce bon bourgmestre, à qui elle est parvenue il y a huit ou dix jours, dans un paquet qui lui était adressé. — Le bourgmestre! et quel rapport mon amie peut-elle avoir avec lui? Quanta ceux qu*il peut avoir avec vous, monsieur, je crois savoir à quoi m'en tenir. — J'espère que bien des choses s'éclairciront dans peu. — Oh I non, monsieur,* il y a des choses si claires qu'on ne saurait les éclaircir. — En attendant, madame, l'amitié vous commande d'oublier un moment tout ce qui n'est pas elle, et de vous occuper de votre amie absente. — Vous permettez donc, monsieur, dit la comtesse en ouvrant le paquet? — Madame, si j'avais quelque pouvoir dans le monde, Je ne défendrais que Tinjustice.

La comtesse lit à demi-voix :

(( Hâtez-vous, chère Louisa, non pas de remplir un des-

AH! SI... iH

sein qui devait faire à jamais moa bonheur, mais de Yenir consoler celle qui sera la plus malheureuse des femmes tant que je ne vous verrai point. J'ai perdu mon père ; il était infirme et vieux : je le pleurais depuis longtemps ; je le pleurerai toujours : il était si vertueux, si tendre, si bon! Hélas! pourquoi, pourquoi mon frère lui ressemble-t-il si peu !... Hais non, je n'ai plus de frère ; celui qui, du vivant de notre père commun, ne savait quelles caresses me faire, quels hommages rendre à ma mère ( à voti*e tendre nourrice ), s'est tout à coup transformé en ennemi ; et, à peine la succession a-t-ellc été ouverte, qu'il n'a plus songé qu'à nous dépouiller, ma mère de ses reprises, et moi de ma légitime. Hélas ! il ne savait pas qu'if pouvait tout sur nous en continuant à nous aimer, ou du moins â le feindre, et que nos sacrifices volontaires auraient été plus loin que ses prétentions ; mais nous attaquer devant les tribunaux! nous accuser d'avoir abusé de la confiance d'un homme que ma mère et moi nous respections et nous honorions comme un Dieu I oser affirmer en justice que ma mère, pendant Tagonie de son mari, qu'elle n*a pas quitté une seconde (vous la connaissez), oser dire qu'elle a profané les heures sacrées de l'agonie de son époux en retirant un cofTre qui renfermait des richesses immenses! »

— Ah Dieu! dit la comtesse, dans quel abîme j'allais tomber! — J'avais osé le craindre pour vous, mad«ime. — Et que vous importe, monsieur, cet abîme-là pour moi ou un autre? Au moins, me voilà sauvée; j'en remercie le hasard. — Le hasard? dit le comte en souriant. — Il y a des choses, dit la comtesse, à qui ce sourire-là déplaisait, qui ne sont pas toujours gaies, et des moments où la gaieté est bien déplacée I mais, permettez que je continue ^

SOO BOUFFLERS.

« Il a été ouvert par autorité de justice, ce coffre; et qu*y a-t-on trouvé? une correspondance de vingt-cinq ans. On y a vu les mécontentements que le digne homme confiait à sa seconde femme au sujet du fils de la première; on y a vu les soins touchants que celle-ci prenait d'excuser sans cesse un beau-fils, et rallumer pour lui une tendresse paternelle prête à s'éteindre. Vous reconnaissez sûrement bien là votre aimable nourrice, ma Louisa ; mais apprenez le reste. J'ai un oncle général, un frère de ma mère que vous ne connaissez point, parce qu'il a passé vingt ans, soit à la guerre contre les Turcs, soit dans des quartiers au fond de la Transylvanie, et qui, après des services honorables, est revenu couvert de blessures achever sa vie dans sa famille. Il logo avec nous; et, comme ce digne homme a conservé dans son grand âge toute la délicatesse de sentiments et toute la fermeté de caractère qui distinguent les vrais braves, vous pensez bien qu'il n*a pas vu de sang-froid tant de chicanes, tant de manœuvres, tant d avarice, tant de duplicité. Il a été en parler à mon frère, poliment, sans doute, mais avec une franchise et une autorité qui convenaient à son âge et à son grade. L'autre, qui est naturellement rude et fier ( hélas! j'espérais que vous radouciriez), a mal pris la remontrance : mon oncle, animé de son côté, y a niis plus de force et même de roideur. Bref, on s'est échauflë de part et d'autre, au point que mon frère ( si c'est la un frère ) a parlé de se battre. Mon oncle, que son âge, sa haute réputation, ses belles actions, ses blessures, son grade même, autorisaient de reste à refuser le combat, a trop montré que l'honneur ne vieillit point dans les plus vieux guerriers. 11 saisit son épée, malgré sa goutte et ses blessures ; et mon frère, profitant malheureusement de tous les avantages que sa force et sa souplesse lui don-

naiènt sur le plus digne des hommes, le laisse étendu sur la place.

« Cette triste scène se passait à cinquante pas de nous, dans notre jardin que vous connaissez. Nous les avions d*abord observés, ma mère et moi, des fenêtres du salon, qui donnent, comme vous le savez, sur le parterre, se promenant et parlant avec une action qui nous étonnait. Nous croyions même remarquer dans la marche et les gestes de mon oncle une certaine vivacité, que nous ne lui avions jamais vue depuis son retour parmi nous. Sa tête était aussi haute, sa contenance aussi fière, son pas aussi délibéré que s*il n*avait eu que trente ans : ils entrent, Tinstant d'après, tous les deux dans ce petit bois que vous avez vu planter. A cette vue, ma mère et moi, également frappées d*une terreur que nous n'osions pas nous expliquer, nous descendons plus mortes que vives, et la première personne que nous rencontrons dans le jardin, c'est mon frère... — Où est mon oncle? lui dis-je en hésitant. — Où est mon frère? lui dit ma mère en tremblant. — Là, répond-il avec un air et un ton sinistres en montrant du doigt le bosquet fatal; et il disparait. Nous y allons... et que voyons-nous?... Funeste argent! funeste honneur ! mon oncle immobile et nageant dans son sang I Les gens de l'art sont appelés ; la blessure, qu'ils ont d'abord Jugée mortelle, cède, au bout de deux ou trois jours, à leur science et à leurs soins. Enfin, ma chère ( nous sommes au 11 ), il est hors de danger, mais il n'en veut pas moins mettre ses affaires en ordre, et il est résolu, en Conséquence, à vendre sur-le-champ une belle terre immédiate qu'il possède en Souabe, où il n'ira jamais, accablé d'infirmités comme il l'est depuis longtemps, et avec une blessure qui doit laisser de longues suites. J'irai donc bientôt en Souabe pour la vente

qu'il désire. Dès que j'y serai, je vous le manderai; et, comme j'aurai franchi la moitié de Ténorme distance qui nous sépare, si je puis encore, ou si vous pouvez franchir l'autre , j'oublierai , quelques moments du moins, cette horrible époque de ma vie ; et, après de si fâcheux orages, je reverrai encore des jours sereins. Adieu. >

7- Où irai-je maintenant ? dit la comtesse; continuerai-je ma route, au risque de me croiser en chemin avec mon amie sans nous connaître, et de la trouver partie à mon arrivée? Et puis, voir cet homme! ce bourreau qu'on me destinait I je ne m'en sens pas le courage. — ^ Et penser, dit le comte, qu'on était sur le point d'épouser cet homme-là ! — U y en a peut-être, dit la comtesse^ qui, sous des formes plus douces , ne sont guère moins effrayants.-— Enfin, madame, votre projet n'est sûrement point de rester au milieu des champs? — Ahisi... dit-elle en soupirant. — Ahl ii ?,.. dit le comte. Âhl si madame la comtesse voulait achever ces deux mots, auxquels un cœur, s'il pouvait s'en trouver un digne du sien, répondrait avec tant de délices ! ou si elle me permettait de les interpréter pour m'y conformer... — Dispensezvous-en, monsieur ; le sens en est trop différent de celui que vous avez pu leur prêter. — Je vais donc essayer, d'après les nouvelles lumières que vous me donnez, de me les expliquer à moi-même : Ah ! si je n'avais pas toujours sous les yeux un homme qui m'obsède. — Je n'ai pas dit, et n ai pas voulu dire cela. — Qui m'ennuie, qui me déplaît, qui s'est attaché à moi comme une chenille à une fleur. — J'admire, dit la comtesse en souriant amèrement, comme vous me faites parler de vous et de moi. Le comte poursuivant : — Un homme qui ne me quittera pas, qui a juré de ne vivre que pour moi. — Tout cela

serait charmant pour une personne qui ne saurait pas à quoi s'en tenir... Elle allait, je crois , parler de la promenade nocturne avec la petite demoiselle , quaiM ils sont interrompus tout à coup , et toujours par Martine, qui semblait n'avoir point d'autre charge auprès de sa maîtresse. Elle avait tenu constamment la tête à la portière, faute de pouvoir rien entendrede ce qui se disait. — Madame, madame, crie-t-elle sans se retourner, voilà une jolie voiture qui arrive ; je ne vois pas ce qu*il y a dedans. Tiens I ne dirait-on pas que c'est la même où ce que H. le comte a emmené hier la fille de la maison? — Monsieur le comte, dit la comtesse rendue à sa première indignation , c'est trop vous gêner pour moi. Vous devez bien penser, ajouta-t-elle, que j'en suis honteuse, et vous auriezpeut-être sujet de rétre au moins autant : ainsi séparons-nous ; oublions-nous ; et recevez mes adieux pour la vie. Allons I postillon. — Là-dessus elle lève les glaces, tire les stores, abaisse son voile, et se renfonce de nouveau dans le coin de sa voiture. — Madame, dit Martine la curieuse, qui ne partageait point ces caprices-là, et qui levait furtivement un coin du store pour regarder sur la route; madame, c'est que ce n'est point elle; c'est un vieux monsieur qui descend avec bien de la peine , et M. le comte, ah I il faut voir ! qui saute comme un oiseau de dessus son cheval. Ma foi, vivent les jeunes gens pour avoir bonne grâce à tout ce qu'ils font ! Quoi! ma fine, je ne sais pas seulement à quoi les vieux sont bons. — Halte! postillon, crie la comtesse par la glace de devant. — Tiens, dit Martine, voilà M. Lacour qui est descendu de Tautre côté, et qui est venu prendre le cheval de M. le comte par la bride.. .Tiens ! tiens! mais, mon Dieu ! queu drôle de chose ! Voilà ce vieux qui ne sait plus de quel côté qui descendra ; mais, là, je vous demande ; avec sa

grande perruque toute dépoudrée d'un côté, son surtout de velours, et sa grande veste d*or et d'argent, et ses bas roulél, couleur de tabac, et ses souliers carrés... Il s'est d'abord mis en devant pour descendre, et pis apparemment que ça n'allait pas bien. Mon, Dieu! mon Dieu! tous ces vieux-là me fout rire. — Fi ! Martine , c'est fort mal fait de rire de la vieillesse ; c'est insulter , au fond de son âme , à son père et à sa mère. — Ah I le voilà qui descend à reculons, et M. le comte qui le soutient par derrière, et le vieux qui se retourne , et M. le. comte qui Tembrasse. . Ah ! mais en v'ià bien d'une autre ! ce bon M. le comte , on dirait que c'est trop d'honneur pour lui, car il lui baise la main, ni plus ni moins qu'à' vous, le dernier bonsoir qu'il vous a dit. Mais, chut ! les voilà qui viennent. — Madame, permettez-vous que j'aie l'honneur de vous présenter le meilleur des pères? — Monsieur, vous savez le désir que j'avais de lui être présentée , et le bonheur que j'attachais à le connaître. — Madame, dit le vieux comte, je vois d'abord combien mou fils a eu raison, et je l'applaudis. — En tout, monsieur le comte? — Oui, madame, en tout. — N'êtes-vous pas bien indulgent? com|nent, en tout?... — Mais tout est compris dans une seule chose ; il aime , et je vois qu'il ne peut plus qu'aimer; et si une passion comme il n'appar^ tient qu'à vous d'en allumer, une fidélité dont je me ferais garant, quand tout ce que je sais et tout ce que je vois ne le serait pas... — Ah ! monsieur, la fidélité ne se connaît que par des épreuves, et quelquefois dès la première.. . Au reste, brisons là-dessus. Je rends justice, plus que justice à M. votre fils ; plus touchée peut-être que je ne le devais de ses attentions, la manière dont il m'a parlé de vous, monsieur, a, s'il se peut encore, ajouté à mon sentiment pour lui ; aussi ai-je ambitionné.

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j'en conviens, le bonheur de joindre mes hommages aux siens pour un père tel qu*il aime à vous dépeindre, et de mériter de vous, à la longue, le nom de votre fille. — Ah ! madame» je sens déjà combien ce nom-là serait bientôt prononcé du fond du cœur. — Et qui peut donc encore s'opposer au bonheur du fils et du père? — Monsieur , vous savez mieux que moi qu'un acte d'empire comme celui-là sur toute la suite de la vie demande beaucoup de réflexions. — Il n'appartient pas à mon âge, madame, de combattre une prudence au-dessus du vôtre; je m'en tiens à plaider la cause d^un fils dont la destinée heureuse ou affreuse est entre vos mains. — Cependant il m'a parlé de je ne sais quels engagements .. — Ils sont rompus, madame ; une vieille femme artificieuse, comme on en voit plus d'une autour des gens en place, était venue à bout d'engager mon fils dans des nœuds , ou, pour mieux dire, dans des filets que l'honneur m'a commandé de rompre, et je venais lui en porter la nouvelle. Hélas ! s'il était arrivé quatre joui's plus tôt, le mal était sans remède ; et , sous ce rapport-là même, il doit rendre grâce au ciel de la cause de son retard. — Si je pouvais me flatter d'y être pour quelque chose, je m'en applaudirais. — Eh bien , madame ? — Eh bien , monsieur , j'en reviens toujours à dire que toute démarche précipitée porte avec elle sa punition. En si peu de temps on ne se connaît point assez; et quelquefois , ajoutât-elle en soupirant, on se connaît trop. Joignez à cela, monsieur, que je me suis reconnu, à la vérité depuis peu, un défaut. — Un défaut I vous, madame? — Oui, monsieur, entre beaucoup d'autres sûrement, mais qui pourrait faire le malheur de H. votre fils comme le mien. — Je l'attends encore ce défaut, madame. — C'est une sensibilité outrée, une inquiétude vague , une défiance,

bien ou mal fondée, de ce qui me plait le plus, une disposition au soupçon qui doit rendre à la longue une femme insupportable à son mari et à elle-même. — Ces accusations-là, madame, dit le vieux comte, me sont suspectes, et j'y vois seulement deux choses dont je ne suis rien moins qu^efTrayé pour celui qui aura le bonheur de les braver ; c'est un grand fonds de tendresse et de modestie : permettez donc que cela ne nous arrête point. — Non, monsieur; s'il faut vous parler franchement , je n'épouserai point M. votre fils , et c'est dire en même temps que je ne me marierai jamais. Mon parti est pris ; j*attends une amie, celle dont le comte m*a remis une lettre tombée, je ne sais par quel hasard, entre ses mains. Le même jour nous a vues naître, le même lait nous a nourries et élevées ensemble ; jusqu'à Tâge de dix-huit ans, je n*avais connu qu'elle, elle n'avait connu que moi. Le sort nous a depuis établies Tune et l'autre aux deux extrémités de rAUeraagne; mais toutes deux également aflectées de notre séparation , et nourrissant toutes deux le projet de nous rejoindre tout ou tard, et pour la vie. Voici un moment où elle a eu de grands chagrins; j'ai peut-être les miens ; nous les oublierons en nous revoyant : l'amitié est le baume du cœur. — Ah ! madame, l'occupation où je suis de mon fils, et le charme attendrissant de votre conversation , m'auraient presque fait oublier de vous remettre une lettre dont ou m*a chargé ce malin pour vous ; elle pourrait bien être de cette même personne que vous attendez et qui va être si heureuse. La voilà, ouvrez-la tout de suite, et pardonnez-moi de ce que vous la lisez si tard.

« Eh bien I me voici, ma Louisa ; me voici près dc^toi. Donne-moi un rendez-vous où tu voudras , dans le premier endroit venu : tous les lieux conviennent quand

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on s'aime comme nous nous aimons, et celui où Ton se rencontre devient un paradis.

«Mon oncle est en pleine convalescence; ma mère le soigne ; nos aflaires sont arrangées : à la vérité , c'est à force de sacrifices ; mais il nous restera toujours de quoi être plus heureuses que celui qui s'enrichit à nos dépens. »

— Monsieur le comte, ditla comtesse, sommes-nous encore loin de la première station? — On la voit d*ici, madame.-^ Auriez-vous la bonté de venir avec moi jusque-là, pour que je puisse faire une réponse à mon amie et vous en charger? — Je vous avertis d^avance, madame, que ce n*est qu'une espèce de grange où vous ne trouverez point de gîte — Je ne m'arrêterai point. — Au lieu qu'à l'autre station Tdus pourriez attendre votre bienheureuse amie, et mon fils et moi nous passerions du moins encore quelques moments... — Mille grâces, monsieur le comte, dit-elle au digne homme ; mon parti est pris , bien pris ; et TOUS voyez, et vous savez sans doute pourquoi. Mes chagrins céderont peut-être au temps; mais il y a des souvenirs que le temps n'efface point; et celui que vous laissez, monsieur le comte, est du nombre.

On arrive à la poste; la comtesse écrit eu hâte; le vieux comte prend le billet; les chevaux se trouvent mis plus tôt qu'on ne s*y attendait ; la voiture est là; Martine est placée : la dame, prête à monter, se retourne. — Adieu, messieurs , dit-elle. Hais quoi ! M. votre fils serait-il déjà loin? Ai-je donc mérité un pareil procédé de sa part? Malheureuse ! je devais m'alteudre à tout. — Madame, sans doute la douleur d'une séparation, peut-être éternelle^.. — Étemelle I ah Dieu! N'importe, monsieur le comte, recevez mes adieux pour vous et pour lui. — Le comte veut lui baisser respectueusement la main. — Non,

fOè BOUFFLERS.

permettez, lui dit-elle en Fembrassant et 'en Tinondant de ses Jarmes, que j'use un moment des droits d'une fille avec le père que j'aurais tant désiré. Allons I postillon.

Et la voiture s'éloigna.

Gomment rendre maintenant ce qui se passait dans Tâme de cette excellente personne au moment d'une aussi douloureuse séparation? C'est moi pourtant qui Tai voulu, se disait-elle intérieurement; c'est cette jalousie insensée, cette funeste fille de la haine et de Famour qui m'a égarée; j'allais être heureuse; à présent tout a fui , mon cœur est déchiré : encore s'il n'y avait que le mieni mais ce digne père d'un tel fils, que j'ai navré de tristesse. Ah I ce que je craignais , je le méritais; et qu'avais-je à craindre? Est-ce un homme comme cela qui aimerait une enfant dont l'esprit ne pourniit pas le comprendre, dont le cœur ne pourrait pas lui répondre? est-ce lui qui violerait Thospitalilé? est-ce lui, qui est l'honneur même, qui voudrait ravir l'honneur à une inuocenle créature, lui à qui son rang interdit de le rendre? est-ce lui qui me trahirait, qui m'outragerait, lui que je vois. encore, que j'entends encore me jurer un amour si respectueux et si tendre? Non, non ; s'il en était capable, il aurait mis à son crime d'autres formes, et surtout plus de mystère. Cette même publicité qui l'accuse le justifie. Âh! je suis la seule coupable; ingrate! et je désire peut-être de n'être pas la seule punie. Mais enfin, je verrai mon amie ; il la connaît; mais d'où la connaît-il? n'importe, elle pourra lui parler, lui porter mes regrets... Fol espoir! il est déjà bien loin, il a fui indigné; plus de bonheur, plus de retour, plus de remède : au moins mon amie me reste; mais moi, que suis-je pour elle? Au milieu des angoisses, des regrets,

des remords, y a-t-il vraimeut dans mon âme une place pourramitié?

Ainsi gémissait en silence la sensible Louisa, sans prendre garde à rien de ce qui se passait autour d'elle, tout entière à son accablement, et défiant pour ainsi dire le ciel et la terre de Fen arracher. Il n*en était pas ainsi de Martine; la bonne petite fille observait depuis longtemps que la voiture avait quitté la route de poste, et qu'elle changeait à chaque instant de chemin, tantôt une traverse, tantôt une avenue, tantôt sur des bruyères, tantôt à travers champs ; elle en avertissait de temps en temps sa maîtresse, qui la faisait toujours taire , parce que la distraction déplaît encore plus, s'il est possible, à la douleur qu'au plaisir. Cependant la pauvre fille, qui n'était pas aussi entièrement désintéressée d'elle-même que sa triste maitresse , prend sur elle de s'adresser au postillon. — Où sommes-nous? — Ici, répond le postillon d'un ton bourru. — Sommes-nous encore loin? — Vous le verrez. — Hais ce n'est point là le chemin. — Je sais ce que je fais. — Pour ça, vous êtes bien grossier. IIu ! le malhonnête I Tenez, madame, et' homme-là me fait peur avec sa vilaine houppelande, plus sale, plus déchirée, où il s'encapuchonne son vilain visage tout barbouillé, ses vilains cheveux d'ours qui tombent jusque sur son nez... Vous diriez d'un loup-garou qui veut nous mener au sabbat. Ahl que j'ai peur! et puis v'ià qu'il se fait tard; on n'y voit quasiment plus goutte, et le voilà qui passe et repasse encore; on dirait qu'il est soûl comme déjà et* autre. Oh! mon Dieu! mon Dieu ! mais il se met à sonner : nous sommes quelque part où ce qu'il doit y avoir des maisons. Eh bien ! qui est-ce qui dirait qu'un malotru comme ça sonne si gentiment ; et puis le v'Ià qui est descendu ; apparemment qu'il va voir si on va

ouvrir c'te porte qui me semble que v1à devant. Oui, frappe, cogne. Ah ! v'Ià qu'on vient ; et pis, lui, v*là qu'il remonte. Enfin , enfin , nous voici donc quelque part. Oh I quelle triste journée I mais peut-être que la nuit sera meilleure. Allons, ma bonne maîtresse (en lui baisant les mains ), essuyez vos beaux yeux , qu'on ne les voie pas tout rouges : à quoi sert-il d*être si belle, si ça n'empêche pas d'avoir du chagrin? Ah I pardi! une autre qui aurait votre ressemblance , il faudrait voir comme elle serait contente ; mais dame I je leur en souhaite I

La voiture arrête dans une grande cour, au pied d'un escalier obscur ; une femme arrive, un bougeoir à la main, ouvre la portière et donne la main à la comtesse. — Oii me menez-vous, la bonne ? dit-elle. — Dans votre chambre, madame. A quelle heure madame ordonne-t-elle son souper? — Ah! ma chère, répond-elle en soupirant, il me serait impossible de manger I — Pauvre Louisa ! dit la femme. — A ce mot, prononcé d*un ton et d'un son de voix qui frappe la comtesse, elle soulève son voile, et fixant attentivement . — Ah î ma Gustel, ma chère, mon unique amie; toi que j'ai tant regrettée, tant désirée, pendant ces huit longues années... — Ah! bien longues, bien tristes, ma Louisa! mais oublions-les comme un mauvais rêve de huit ans, et recommençons la vie. — Ah ! que demandes-tu, ma sœur? et quelle déplorable compagne tu retrouves ! — Il ya remède à tout, Louisa : il ne faut désespérer de rien, puisque nous nous revoyons ; mais suis- moi. . A Tinstant une porte s'ouvre un homme s'avance^ offrant la main à la comtesse : c'est le vieux comte, à qui elle croyait avoir fait d'éternels adieux ; rien ne la retient, elle vole à lui. et, se jetant dans ses bras: — Ah! mon père! s'écria-t-elle , mon père 1 puis, reprenant : — Ah I monsieur, pardonnez. —

Que je TOUS pardonne, ma fille! je ne vous pardonnerais pas tout autre titré. — Âhl mon père I ahl mon amie! je te reconnais au bonheur que tu me ramènes!... Hais je m'égare, je déraisonne ; ayez tous les deux pitié d'une folle que ses idées tourmentent et ravissent tour à tour; répondez-moi, où suis-je? — Chez Votre Excellence, madame la comtesse, répond un gros homme qu'elle n'avait pas encore aperçu dans renfoncement de la chambre, et qu'elle reconnaît pour le bourgmestre. — Comment, chez moil — Oui, chez vous, ma fille... — Oui, chez toi, ma Louisa... — Oui, chez Votre Excellence, madame la comtesse, ajoute le bourgmestre; et en voici la preuve dans un contrat en bonne forme, auquel est joint un mot de la main de Son Excellence H. le comte. Elle lit:

(( La plus aimable des femmes et la plus belle des joueuses a peut-être oublié une dernière partie de trictrac où nous avions joué une discrétion, qu'il lui a plu de mettre au choix du perdant : j'ai perdu, et je remplis une obligation bien douce pour moi en offrant à madame la comtesse un séjour où elle a paru se plaire un moment, et dont mon esprit ne peut s'éloigner. »

— Je n'entends rien à cela : veut-on achever la ruine de ma faible raison? c'est sans doute une plaisanterie; mais trop de chagrin et trop de joie m'empêchent de m'en amuser. — Non, Votre Excellence, ce n'est point une plaisanterie qui puisse l'oflenser; c'est une acquisition en belle et bonne forme, et soldée en belles et bonnes lettres foncières que H. le comte m'a bien et dûment remises en sa qualité de votre fondé de pouvoir. — Hais je ne lui avais point remis de fonds. — Sans doute U. le comte aura fait les avances; c'est à Votre Excellence à voir comment elle veut s'acquitter envers lui. Il ne me

parait pas pressé... — Qui sait? dit madame Gustel en riant . . ^ E t que sont-elles devenues, ces lettres foncières, monsieur le bourgmestre? — Madame, je les ai fait passer sur-le-champ, par ma fille, en Silésie, à H. le général Rheeborn ; elle a profité pour cela du retour de la voiture qui avait amené madame votre amie. — Mais qu'est-ce que j'apprends là? dit la comtesse; quoi! monsieur, c*est mademoiselle votre fille qui est chargée de cette commission-là? — Oui, madame. — Et quel rôle avais-tu là-dedans, mon amie? -« Un bien important: lî'est moi qui ai vendu la terre. — Et cette jolie petite personne est partie? — Oui, dans la voiture que je renvoie à ma mère, — Ahl que je Taimel dit-elle tout haut; et tout bas : Hais que je me hais! Et comment s'appelle cet endroit-ci? — Hais rappelle donc une fois tes esprits, bonne Louisa ; comment! tu ne vois pas que tu es à Flussenhausen? — Pardonnez-moi tous : je suis si troublée, si agitée, mes pensées se perdent dans leur foule; mais cependant, reprit-elle, je ne suis pas encore assez dépourvue de mémoire et de raison pour consentir à une folie qui me dégraderait à mes propres yeux : non, monsieur le comte... — Madame, je ne réponds plus à ce nom-là. — Eh bien! donc, mon père ( mais, bon Dieu! dit-elle à voix basse, où est donc son fils? ), mon père donc ( puisque vous m*y encouragez ), j*espère que vous ne m'en croyez pas capable, et que vous allez employer ici votre autorité pour rappeler la raison de H. votre fils. — Madame, j'ai ratifié l'acquisition, et je ne suis point accoutumé à me rétracter. Mon fils était maître de ses actions, c'est à vous à traiter avec lui ; mais je crois entre nous que Tamitié vous ordonne de garder ce que l'honneur lui défend de reprendre. — Hais où est-il? reprend la comtesse, oubliant tout ce qui était là ; où est-il? on cherche en vain

à me bercer d'un espoir qui redouble ma peine; il n^a pas même reçu mes adieux; il a disparu, disparu pour jamais!...

Martine arrive : — Madame, madame, vous avez là un drôle de postillon. — Va te promener avec ton argent! m'al-il dit avec sa grosse voix. — Et qu'est-ce qu'il te faut donc, lui ai-je dit, vieux ours mal léché, que je le dise à ma maîtresse? — Dis-lui qu'il me faut, qu'il me faut du service dans sa maison. — Âh bien! oui! lui ai-je dit, moi, elle aurait là un fameux serviteur! mais attends du moins qu'elle ait une ménagerie, tu y auras une loge. Là-dessus, il m'a prise, il m'a fait faire la pirouette, et me Toilà« — Mais tenez, je Tentends de l'autre cô(é qui joue un petit air. — Comment I dit la bonne demoiselle Gustel ; mais je n'ai rien entendu comme cela dans toute la Bohême, où il y a de si bons corslUn air de Mozart! entends-tu, Louisa? — Oui ; mais que me font les airs de Mozart? — Allons, écoute, suis les paroles ; il semble que l'instrument les prononce :

Ah! laissez-vous, laissez-vous atteadrir.

— Permettez-vous qu'il entre, n(k chère fille? dit le vieux comte. En même temps, il sort, et, dès que l'air est fini, il revient suivi en effet du même postillon qui venait de faire la course, mais qui, débarrassé de ses moustaches postiches, de sa redingote tout usée et de son bonnet de poil, n'offrait plus aux yeux de la comtesse que l'homme qui lui a fait faire tant de chemin en si peu de temps... — mon père, ô mon père! disent-ils à la fois, mon père! bénissez-nous I

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