‹ Œuvres de Bourdaloue (volume 2)Chapitre 10 sur 99 · POUR UL FÊTÉ DE SAINT JEAN L'ÉVÀNGÉLISTÈ · texte numérisé non relu

POUR UL FÊTÉ DE SAINT JEAN L'ÉVÀNGÉLISTÈ

mer son nom que pamequ'il n'avoit ri^n que d'avantaçeux et de grand à écrire de sa personne. C'est ce disciple , dit-il toujours , Hic est discipulus Ule (JaAN., 21) , ce disciple qui rend témoignage des choses qu'il a vues ; ce disciple dont nous savons que le témoignage est vrai : necroiroit-on pas qu'il parle d'un autre que de lui-même , et qu'en effet ce qu'il raconte ne le touche paint? Il ne dit pas : C'est moi qui eus l'honneur d'être aimé de Jésus, c'est moi qui fus son confident 9 c'est moi qui entrai dans ses secrets les plus intimes; il se contente de dire : C'est ce disciple que Jésus aimoit : Discipulus quem diligebat Jems ( Ibid. ) ; laissant aux interprètes à exan^ner si c'est lui qu'il entend , et, par la manière dont il s'explique , leur don-^ • nant lieu d'en douter; disant et publiant la vérité , parceque %on devoir l'y engage, mais, du reste, dans la vérité qu'il publie et qui lui est honorable , cherchant à n'être pas connu , et jusque dans son propre éloge pratiquant la plus héroïque humilité. Si même , sans se nommer, il eût dit , C'est ce disciple qui aimoit Jésus , c'eût été une louange pour lui, et la plus délicate de toutes les louanges , puisqu'il n'y a point de mérite comparable à celui d'aimer Jésus-Christ, mais ce n'est point ainsi qu'il parler il dit : C'est ce disciple que Jésus- ChKst aimoit, parcequ'à être sunplement aimé, il n'y a ni louange ni mérite , et que c'est une pure grâce de celui qui aime : voilà comment l'humilité de saint Jean est ingénieuse , voilà conunmit elle sait se retrandier contre les vaines complaisances que peiyrent faire naître dans un cœur les faveurs et les dons de Dieu : que si néanmoins ce grand Saint est quelquefois obligé de se déclarer et dé parler ouvertement de lui , comme nous le voyons surtout dans son . Af^ocalypse ; ah ! mes chers auditeurs , c'est en des termes bien capables de confondre notre çrgueil , en des termes que l'humilité même semble lui avoir dictés. Écoutez-les , et dites-moi ce que vous y trouverez qui se ressente, non pas de la fierté ou de la hauteur, mais de la moindre présomption qu'il y aurait à craindre de h, paît. 4'un favori :Ego JoanneSj frater vester {Apec, 4). Oui, i^t^il en s'adressant à nous et à tous les fidèles qu'il instruisoit dans ce livre divin , c'est moi qui vous écris, moi qui suis votre frère, moi qui. me fms u^issineur d'être votre compagnon et votre associé dans le service W'^fésus-* Christ : Ego frater v ester. Un apôtre. Chrétiens;! : u/a prophète, un homme de miracles , le favdri d'un Dieu se glorifier d'Are notre frère, et mettre cette qualité à la tête de toutes les autres^, est-ce là s'élever et seméconnQitre?

Faveur non seulement modeste dans les sentiments que saint Jean eut de lui-même , mais utile et bienfaisante pour nous ; et c'est ici que je vous prie de vous appliquer, et de comprendre combien nods sommes redevsdbles à ce glorieux apôtre : car n'est-il pas éU>xuiaat ^u'gn homme si grand devant Dieu ne soit entré dans Ja faveur de ^son maître que pour nous e^iaire pal^t, et qu'il n'ait été r 9i je puis user de

eette figure, un vaisseau d'élection , que pour contenir les lumières elles grâces abondantes qoi nous ëtoient réservées, et que Dieu par an ministère vouloit nous communiquer ? Or c'est de quoi nous avons févidente démonstration , et la voici : car si J(ësu8-Christ confie ses secrets à saint Jean , saint Jean, sans crainte de les vider, et par le monvemenl de la charité qui le presse , nous les révèle ; si Jésus* Cbrist , comme Fils de Dieu , lui découvre les plus hauts mystères de sa dnînité , saint Jean se regarde comme inspiré et suscité pour en iiistnûre toute l'Église ; si Jésus-Gbrist , comme Fils de l'homme , loi apparoît dans Tlie de)^atmos, et se manifesta lui par de célestes mrâtts, saint Jean, animé d'un zèle ardent, prend soin de les rendre publiques , et veut, pour Tédification du peuple de Dieu, qu'on sache ce qu'il a vu et ce qu'il a entendu dans ces prodigieuses extases : an lieu que saint Paul, après avoir été ravi jusqu'au troftième ciel , avoue seulement que Dieu lui avoit appris des choses surprenantes , mais des choses ineffables, et dont il n'étoit pas permis à un homme UKHTtel de parler, Areana verba quœ non licet homini loqm (2. Cor., i '2); saint Jean , plein de cet esprit d'amour dont il a reçu Fonction , tient un langage tout opposé : Quod vidimus et atuUvimus , hoc annuMiamu» voIm, m et vos sodetaiem habeatii nobiscum (Joan., 1). Je vous prêche, dîsoit-il, mes chqrs enfants, ce que j'ai vu et ce que j'ai ouï, afin que vous soyez unis avec moi dans la même société ; car je ne veux rien avoir de cadbé pour vous , et tout mon désir est de vous, voir aussi éclairés et aussi intelligents que je le suis moi-même dans les vœes de Dieu :' sans cela mon zèle ne serojlt pas satisfait ; sans cela les hautes lumières dont Dieu m'a rempli ne seroient pas pour moi des grâces entières et parfeites ; c'est pour vous qu'elles m'ont été données , c'est pour vous que j'ai prétendu les recevoir ; et voilà pourquoi non seulement je vous prêche, mais je vous^ écris tout ceci afin que votre joie soit pleine el qu'il ne manque rien à votre bonheur.* £t hoBC scrilrinms vobis ut gaudeatis, etgauctium vestrum ait plénum (lUkl.).

Aussi , est-ce à saint Jean que nous devons la connoissance des persoDnes ifivines; c'est lui qui nous a découvert te profond abime deia Trinitfll oii notre foi ne trouvoit que des obscurités et des ténèbres; c'est de lui , selon la remarque de saint Hilaire , que l'Église a emprunté toutes les armes dont elle s'est servie pour combattre les ennonis de cet auguste mystère. Par où confondoit-on les ariens ? par l'Évangile de saint Jean : par où les Sabelliens , les Macédoniens et tant d'autres hérétiques étoient-ils convaincus d^erreur dans les anciens conciles? par l'Évangile de saint Jean : c'est saint Jean qui nous a donné , en trois courtes paroles , tout le précis de la plus éminente théologie et de la plus sublime religion, quand il nous a dit que le Verbe s'est fait chair ; Verbum caro factum est (Joan., 1). Marie (belle pensée de saint Augustin , ne la perdez pas ), Marie nous a rendu ce

Verbe sensible, et saint Jean noa^ Ta rendu intelligible : Marie Ta exposé à Bûs yeux , lorsqu'elle l'a en&nté dans l'étabte de Bethléem; et saint Jean Ta développé & nos esprits^ lorsqu'il nous a expliqué ce que le Verbe ét6it enj)ieu avant la création du noonde, ce que Dieu fiiisoit par lui an commencement du 'monde, et ce qU'ii a commencé à être hors de Dieu, quand Dieu a voulu réparer et sauver lemonde* Les autres évangélistes sie sont contentés de nous anaoncerlagéné*ration temporelle de ce Verbe ioearné ; mais saint Jean nous a cou* duits jusqu'à la source de la génération éternelle du Verbe incrëë» D'où vient que le Saint-Esprit nous a représenté ceux-là so|i$^ des symboles d'animaux terrestres , et saint Jean sous la figure d*un aigle; mais d'un aigle, dit l'abbé Rupert, lequel, après avoic .contemplé fixement le soleil, se plait à former *ses aiglons, à les élever de la terre , à Idllr faire prendre l'essor, et à les repdre capables de soute* Bir enx-mémes les rayons de ce grand astre. Or, en nous faisant coa** nottre le Verbe, saint Jean nous a révélé tous les trésors de la sagesse et de là i^ciencede Dieu, puisque la pléiicude de ces trésors est dans le Verbe ^ conuxia dit saint Paul , ou plutôt u'ést rien autre chose que le Verbe de Dieu méibe; et voilà l'essentielle obligatioa que nous avons, en qualité de chrétiens» à ce disciple bien aimé ec àvori.'

Mais admirez avec quel ordre ees secrets de la divinité bous ont été communiqués; (fétoient des secrets taconnus aux hommes, paroequ'ils étoient cactiés dans le sein du Père. Qu^a fait Jiésus-Ghrist? lui qui repose , comme Fils unique , dans le sein du Père?'il les en a tirés : Unigenitus qui est in sinu Putris , ipse enarramt [ioàin, , 1). Mais ceoi'étoit pas assez; carcessecrets ayant passé du sein duPèredans le sein du Fils , il falloit quelqu'un qui les allât cheroheff dânè le sein du .Fils , et c*est ce qu'a fait saint Jean , lorsqu'il a reposé 4ttr le sein de Jésus-Christ :et parceque saint Jean'étoit iqi-méikiex^omme mr sanctuaire f^rmé , lui-même, par un saint zèle de notre perfection , nous a ouvert ce sanctuaire en nous révélant ce qu'on lui avo^t révélé, et en *nous confiant ce qu'on lui avoit confié. Ainsi coficlutfiuguês deSàint- Vicior, saint Jean r^osant sur le sein du Fils de Dieu, et le Filsde Dieu dans le sein de son Père, Unigenitus in sinu Pattis , JéÊnnes in sinu Vnigeniti (HuG. A S. Vict.) ; le Père n'ayant point dè«ecret pour son Fils unique , son Fils n'en ayant point voulu avoir pour son disciple bien aimé , et le disciple bien aimé s'étant fait une loi et un mérite de n'en point avoir pour nous ; ces secrets , d*oii dépendoit notre bonheur et notre saint, sont venus, par une transfusion divine, du Père au Fils, du Fils au disciple, du disciple à nous; en sorte que nous avons connu Dieu , et tout ce qui est en Dieu.

Excellente idée , mes chers auditeurs, de la manière dont nous devons user des faveurs et des grâces du ciel. Être humbles en les recevant , et en faire le sujet de notre charité après les avoir îecues. Pre-

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m garde : être humbles en recevant les faveurs de Pieu; car si nous nous en prévalons, si nous nous en ss^on^ gré, si, par de yaips r^ tours sur nous , elles nous inspirent une secrète estime de nous-niém^, dèsrlà Qous les corrompons, dè$-lànousen perdons le fruit, 4ès-{à flOQsoousieâ rendons non seulement inutiles, mais pernjcieu^; Qu'ayez-vQus, disoit l'Apôtre (|es Gpntijf, giie vpu^ n'ayez pas reçu? et â vous l'avez reçu , pourquoi vous en glorilîez-vous , comme si vous le teniez de vous-méine#? Qui(H habes quod non accepkti%i\ atf« tem accepiiti , quidgloriarU qiiasi nm accepefu (1. Cor.^ 4) ? Or supposez ce principe incontestable, quelque avantage que nous aypo^ reça de J)ieu , il doit être aisé de conserver rbumilité de cœur ; car oou-e que ce$ faveurs de Dieii , par la raison que ce sont des faveur^, ne nous sont pas dues, et qu'elles ne viennent pas de notre fonds; outre que de nous-méines nous ne pouvons jamais les mériter, et , p^r conséquent, que nous ne pouvons sans crime nous les attribuer ;€u^ treque nous en sommes , comme pécheurs, posiiivemenj; indignes , la seule pensée que nous en rendrons compte un jour à Dieu suffit pour réprimer tous les sentiments d'orgueil qu'elles pgurroient exciter en nous. Et en effet, si lious faisionssouvent cette réflexion , que ç^

Î;races, ^oit intérieures, soit extérieures, soit i^turelles, soit surnaturel* es, doniDieu nous favorise, en nous les donnant ou plus abondanunent gu'âu|: autres, ou même à l'exclusion des autres; que ces grâces, dis-je^ sont ces talents évangéUque^ qui doivent servir à notre prédestinatiofi étemelle ou à noire véprobatipn; que plus nous en aurons reçu, plu^ Dieu nous jugera rigoureusemept ; qua ce sera peu de n'en avoir pacf fait un mauvais qçage , mais qu'on nous en demandera Tintérét; e( qu'un des chefs les p|us .terribles de l'e^mi&n que nous aurons à sut bir, sera notre négligence à les taire profiter : si nou3 méditioi^s biei^ ces vérités solides et imporlaptes, il seroit difficile que la vanité trou« ^U jamais entrée dans nos esprits. )^e çroirez«vpus , Gbréiiens? mais ï ne dépend point de vous de le croire ou de ne le pasfroire, puisque c'est on fait certain et avéré : rien n'a rendu I^ Saints plus bumbles, foe Jes faveurs et les grâces dont Dieu les ||^onorés. C'est ce qui 1^ a fait trembler, c'est ce qui leur a causé cette douleur vive et cette confusion salutaire de leurs relâchements et de leurs tiédeurs. La vue de leurs péchés les alaripoit ; mais la vue des gra.ces qu'ils recevoient continuellement , et 4ont ils craignoient d'abuser, ne les étoni^oit pas moins. Or il seroit bien étrange .que ce qniajéié le fondement de leur bumilité fût la matière de notre préemption, et que nous vinssions ^ nous enorgueillir 4e ce qui les a saisis de frayeur et confondus. Fussions-nous, comme saint Jean , les favoris de Jésus-Gbrist , il faut éu*e. humble : autrement, de favori de Jésus-jCbrist , on devient un réprouvé.

J'ajoute qu'il faut être bienfaisant et charitable, e» conununiquapt aw^ autres tes faveurs qu'on $t re^es dç Dieu. Youlez*vous , Chré-

88 POUR LA PÉTE DE SAlPfT JEAN L'ÉVANGÉUSTE:

tiens 9 TOUS appliquer utilement cette maxime? eu voici le moyen facile, et maintenant plus nécessaire que jamais. Il y en a dans cet auditoire que Dieu a libéralement pourvus des biens de la terre, et en cela il les a favorisés ; car les biens même temporels par rapport à leur fin , qui est le salut , sont des faveurs et des grâces. Mais , du reste , qu'a prétendu Dieu e» vous donnant ces biens temporels? n'at*il point eu d'autre (îessein que de vous distiugueï*, que de vous mettre à votre aise \ que de. vous faire vivft dans rabondance , pendant que les autres souffrent? Ah! mes cbers auditeurs, rien n'est plus éloigné de ses intentions ; et ce seroit faire outrage à sa providence» dépenser qu'il eût borné là toutes ses vues. En vous donnant les biens temporels , il prétend que vous en soyez les distributeurs, et qu'au lieu de les resserrer par une avarice criminelle, vous les répandiez avec largesse sur les pauvres et les misérables.

Tel est lordre qu'il a établi ; et cette largesse , surtout dans un temps de nécessité publique comme celui-ci , n'est point un conseil ni une œuvre de surérogation, mais un précepte rigoureux et une loi indispensable : car tandis que les pauvres gémissent, se persuader qu'on puisse faire ou des épargnes , ou des dépenses dans une autre vue que de pourvoir à Jeurs besoins ; ne pas augmenter l'aumône à proportion que la misère croit; ne pas vouloir se priver det]uelque chose pour contribuer au soulagement des membres de Jésus-Christ ; ne pas rabattre quelque chose de son luxe pour les faire subsister; être aussi magnifique dans ses habits , aussi prodigue dans le jeu , aussi adonné à la bonne chère et aux vains divertissements du monde, c'est ce qui ne peut s'accorder avec les principes de notre religion ; et il n'y auroit plus d'Évangile, si l'on pouvoit^iinsi se sauver. Souffrez cette remontrance que je vous fais : ce n'est pas seulement par le zèle que je dois avoir pour les pauvres,. mais par celui que DieH m'inspire pour vous-mêmes; ce n'est pas seulement pour l'intérêt de la charité , m;(||^ pour celui de la justice. Voilà ce que saint Jean lui^ même vous demande aujourd'hui , pour reconnoitre ce que vous lui devez. Il veut que vousqpyez ses imitateurs; que, comme il vous a fait part des trésors du del , vous fassiez part à vos frères des biens du siècle. Car il a droit de vous dire ici ce que disoit saint Paul aux premiers chrétiens : Si nos vobis sfnrituaiia seminavimus^ magnum est si nos camaHa vestra metamus (1. Cor,^ 9)? Quel tort vous faisonsnous, lorsque, après avéir'semé dans vos âmes les biens spirituels , BOQÀ pf étendons recueillir le fruit de vos biens temporels^ Si c'étoit pour nous-mêmes, vous ne pourriez vous en plaindre avec raison; mais que pou vez-vous donc alléguer, quand c'est pour d'autres, quand c'est pour les pauvres , quaqd c'est pour vos frères mêmes que nous Vous sollicitons? Magnum est si nos carnalia vestra metamus? Achevons', Chrétiens, et apprenez enfin comment la fweur où fut saint Jean auprès de Jésus-Christ n'a point élé, pour ceux qui n'eurent pas

POUR LA FÊTE D£ SAINT J£AN L'ÉVANGÉUSTË. 89 le même avantagé, une faveur odieuse : c'est la troisième partie.

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