‹ Œuvres de Bourdaloue (volume 2)Chapitre 56 sur 99 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

C'est une vérité. Mesdames, qui n'est que trop connue, et dont nous n'avons que trop d'exemples dans lusage du monde : les riches-

«es inspirent l'orgueil, et rien n'est plus rare qu'un homme humble dans l'opulence et modeste dans la fortune. Cet éclat qui environne un riche du siècle , cette pompe et cette magnificence qu'il étale aux yeux du public , ce crédit où il se voit , ce pouvoir de tout entrepren* dre et de tout faire , ces honneurs que lui rend le commun des autres hommes, ces respects, ces soumissions, et,. si je l'ose dire, ces adorations : tout cela ['éblouit de telle sorte , qu'il ne se connoîc plus luimême , et qu*il s'évanouit dans ses vaines idées , se faisant un prétendu mérite de son abondance, se persuadant que tout lui est dû , ne voulant dépendre de personne, et voulant qu'on dépende de lui ; affectant une grandeur d'autant plus onéreuse à ceux que la nécessité y asservit, qu'elle n'est souvent bâtie que sur l'injustice , et que c'est le fruit de ses concussions et de ses usures. N'est-ce pas là ce que nous soyons tous les jours ; et quoiqu'on en murmure et qu'on en conçoive de l'indigoation , tant de riches mondains au-dessus de tous les discours, et à couvert de tous les traits de l'envie, en sont -ils moins fiers, moins présomptueux, moins remplis d'eux-mêmes? Or je soutiens qu'un des correctifs les plus propres à réprimer ces sentiments et à raî)attre cet orgueil , c'est l'obligation de l'aumône et des œuvres de charité, mûrement considérée et fidèlement accomplie. Écoutez-en la preuve.

Car, en vertude ce devoir indispensable, voici, pour l'instruction du riche et pour son humiliation , comment il doit raisonner : J'ai du bien ; mais dans le fond ce bien ne m'appartient pas, ou, s'il m'appartient, ce n'est qu'à des conditions que je ne me suis pas imposées moi-même, mais qui m'ont été imposées et ordonnées indépendamment de moi : marque évidente de ma sujétion. J'ai dû bien ; mais Dieu en est le premier maître , le premier propriétaire, et je n'en suis proprement que l'économe et le dispensateur ; tellement que si j'en dispose , ce ne doit point être selon mon gré ni comme il me plaît , mais selon le gré de Dieu, et par les ordres de Dieu. J*ai du bien ; mais j'en dois rendre compte , et un compte très rigoureux ; le jour viendra où je serai appelé devant k tribunal de Dieu , et où il me dira ce qui fut dit à ce fermier de l'Évangile : Redde rationem vilUcationis tuœ (Luc, i6) : Faites voir quelle a été votre administration, et comment irous vous en êtes acquitté : compte dont je ne pourrai me défendre, et qu'il faudra nécessairement subir. Enfin , j'ai du bien ; mais tout ceci m'apprend que ce bien ne vient point de moi.* Je n'ai rienque je n'aie reçu ; or, si je l'ai reçu, pourquoi tant me glorifier, comme si je le tenois de moi-même, et que tout ce que je suis, je le fusse par moi-même? Quid habes, quod non accepisti? si autem accepistî, quid gloriaris (fuasi non acceperis ( 1. Cor, , 14 ) ? Ainsi, dis-je , doit raisonner un riche ; et ainsi peut-il trouver dans ses richesses de quoi rbumilier«

Mais encore ce bien qui n*ést pas à lui» ou qui n*est à lui que sous

toi SUR U CHAIUTÉ ENVERS LES PAUVRES.

^rlaînes conditions ; ce bien qu'il n'a dans les mains que pour le dis^ penser et pour le partager; ce bien dont il est comptable, et dont il

cjue le riche n est pas riche pour lui- même , mais pour les pauvres ; c est-ài-dire qull n'est pas, riche pour satisfaire son ambition , pour contenter sa cupidiié, pour entretenir son luxe , pour s'élever, pour dominer; mais qu'il l'est pour subvenir aux besoins des pauvres* pour soulax(er les misères des pauvrejj, pour fournir le pain aux pauvres , et pour les nourrir. Voilà le dessein que la Providence s'est proposé, voilà les vues qu'elle a eues sur lui ; et par conséquent le bien qu'il possède , il ne le doit pas seulement regarder comme son bien, piais comme le bien du pauvre, puisqu'il en est redevable au pauvre. Oai] dij saint Ambroise parlant aux riches du siècle , et leur remontrant leur plus essentielle obligation en qualité de riches, surtout de riches chrétiens , ce qup vous retenez hors votre nécessaire , c'est Taliment du pauvre, c'est le vêtement du pauvre, c'est son fonds: Famelici partis est qùert\, tu detines, nudï tunicâ. Il ne faut donc point tant faire parade de ces trésors d'iniquité que vous vous appropriez, de ces brillants équipages, de ces superbes édifices, dé ces somptueux repas , de tout ce faste où vous vous montrez avec des airs si dédaigneux et si hautains. Car sous celte vaine splendeur et sous celte apparence trompeuse, savez -vous iee que vous êtes, et comment vous devez être considéré ? comme un tuteur qui , pour sa propre élévation et pour s'agrandir dans le monde, enlèveroit le bien de son pupille, et l^isse'roit cet innocent périr sans secours et sans appui; çpmmç un usurpateur qtii, par violence et par voie de fait, se rendroit maître d un héritage, et priveroit le légitime héritier de toutes ses espérances et de ses justes prétentions. Pensées bien humiliantes , Mesdames, pour une multitude infinie de riches; mais pensées solides et vraies. Il n'y a rien dans ces comparaisons , quelque odieuses qu'elles paj'oissent , ni à diminuer, ni à corriger.

De là même, par une nouvelle conséquence que je tire toujours des inêmes principes , et que je vous applique spécialement. Mesdames , je conclus que, dans l'éiai opulent où Dieu vous a placées, vous êtes, à le bien prendre , les servantes des pauvres , puisque vous êtes destinées par l'ordre de Dieu à les assister dans leurs nécessités , à les secourir dans leurs infirmités , à les chercher pour cela et à les prévenir. Ames chrétiennes , vous ne vous offenserez point de cette qiialitë de servantes, et vous pardonnerez cette expression à mon zèle, dès que vous en comprendrez tout le sens. Être servantes des pauvres , c'est être servantes de JésusChrist. Si Jésus-Christ en personne , sortant de son tabernacle , et rompant le voile qui le couvre, se prësentoit seiîsiblenjient à voire vue , quelle est celle qui ne tiendroit à hon-

SVt^ \.k CHARITÉ Ël^VËRii LES PAUV&JËS. im

fiear d^ le seryir, qui n'auroit là-dessus les mêmes soins , les m^mes efnpressements que Marihe, qui ne s*emploieroit avec joie aux roéme§ offices , qui refuseroit rien , et qui trouveroit rien indigue d'elle et d^ son ministère? Or il est de la foi. Mesdames , et Jésus -Cbris^ luip)éme vous Ta déclaré, que tout ce que voqs feites aux pauvres» c'est à lui que vous le faites : Quamdiu fecUtis uni ex his frafrlb\i8 mçis nûnimsj mihi fecistis (Mattu. » 25). Ce sont entre les homm^^ les plus petits selon le monde, Ex minimis; paais tout petits , toi^t vils et tout méprisables qu'ils sont dans Testio^e du monde, Jesu^- Ghrist se les est associés , ou s'est associé à eux. II les a établis ^Mprès de vous comme ses substituts , Ex his frc^tribus meis minimU; et par n^a bouche il vous fait encofe annoncer aujourd'hMÎ qu'il compta tous les services que vous leur rendez, çt qu'il les met au qoqubre 4e. ceux'qui lui sont rendus : QuamcHii uni fecistis, mihi fecistis. Vérité indubitable dans*la religion ; vérité qui s'étend jusqu'à nos souveraius mêmes et à nos rois .: et ne les vpyons-i^ous pas, dans cet esprit , aoaisser devant les pauvres cette majesté redoutable ^ous qui tremblent tant de peuples, et qui fait plier les plus fières nations ? Ne )ès voyons-nof^s pas laver eux-mêmes les pieds des pauvres ; oubliant alors que ce sont des sujets, et les derniers de leurs sujets, pour reconjQoitrf que ce sont (es images vivantes du premier de tous les inaîtres ? du^imdik fectslis uni ex his fratribus mAs minimis , mihi fecistis.

C'est ainsi , Mesdames, que vous ne rougirez point d'être appelées servantes des pauvres , c'est ainsi que vous en ferez gloire ; mais du reste , dans cette gloire mémig qui vous en reviendra selon Dieu et devant Dieu ^ vous trouverez un remède bien efficace contre pes i^nflures de cœur si ordinaires dans tes conditions opulentes , et un cou;. tre-poids bien puissant contre ces hauteurs que la possession des rir chesses ne manque guère d'inspirer. Eussiez-vous tous les trésors du la terre, vous serez humbles : pourquoi? parceque les regardant avec les yeux de la foi, et voulant en faire un usage tel que la Provi^ dence Ta réglé , vous vous souviendrez que ces trésors sont pour vous des enga{[ements à vous intéi esser en faveur des pauyres , à les connottre et à communiquer avec eux ; à vous charger de leur entretien», de leurs dettes , de leurs affaires ; à leur ménager des fonds , à leur procurer du travail , à leur tenir lieu de tutrices et âe mères ; disons mieux , et ne craignons point de reprendre un terme qui relève vqli ç charité, bien loin de la dégrader ; à leur tenir lieu de servantes en Je-, sus-Christ. Sous ces dehors rebutants qui les exposent, parjpî le monde profane , à de si injustes mépris , vous les respecterez et vous les ho-' norerez. Autant de' services qu'ils recevront de vous seront autant d'exercices d'une humilité toute religieuse, autant de traits d'une sainte ressemblance avec Jésus-Christ anéanti , autant de degrés que vous acquerrez d'une des vertus fondamentales du christianisme, pt autant d'exemples que vous en donnerez.

Voilà quelle fut, dans toute la grandeur royale, rhumilité d*uii saint Louis ; quelle fut rhumilité des deux Elisabeth , Tune reine de Hongrie, et l'autre reine de Portugal; quelle fut rhumilité de tant d'illustres princesses , de tant de pieuses veuves ,- de tant de vierges dévouées à la miséricorde. Elles ont été dans des rangs distingués , et dans ces hauts rangs elles ont eu de grands domaines, de grands héritages , de grands biens ; mais jamais les vit-on s'en prévaloir ? Au milieu de cette affluence, vous savez. Seigneur, de quoi elles s'estimoient heureuses , de quoi elles s'applaudissoiotat dans le secret de leur ame , de quoi elles vous bénissoient : c'est , mon Dieu , d'avoir été choisies comme les ministres de votre providence pour le soulagement des pauvres. Vous savez de quels bas sentiments d'elles-mêmes elles étoient pénétrées, lorsque, entrant dans les hôpitaux, dans les prisons , dans les cachots les plus obscurs, elles vou&adoroient en esprit, et embrassoient les genoux de ces malheureux vers qui il vous avoit plu de les envoyer. Quoi qu'il en soit, Mesdames, un des plus assurés préservatifs pour sauver l'humilité chrétienne des atteintes de Torgueil parmi les rioliesses temporelles , ce sont les œuvres de charité : Perkiitatur humiUtas in divitiis; et je vais de plus vous montrer que c'est un des plus sûrs moyens pour sauver l'innocence et la pureté du cœur des amorces d'une vie sensuelle : Castitas in deUcOs. C'est la seconde partie.

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