‹ Œuvres de Bourdaloue (volume 2)Chapitre 61 sur 99 · TROISIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

TROISIÈME PARTIE

Qqand je dis. Mesdames , que la miséricorde envers les prisonniers, que le soin de les assister et de les visitef, peut être pour vous une des pratiques les plus salutaires , je ne parle point précisément du mérite que l'aumône renferme , ni des bénédictions que Dieu s'est engagé à rendre sur vous avec plus ou moins d'abondance , selon qiie vous

486 SUR La. chauité envers les t>RiSOMlERS.

seriez plus ou moins libérales à répandre vos dons, etàfiairesentiraux pauvres les effets de votre charité. Ce sont des avantages inestimables, niais si connus y et si hautement , si souvent promis dans l*Ëcriiure, qiili n y a personne qui n'en soit instruit^ et qu'il seroit assez inutile c|e vous redire là-dessuà ce que les prédicateurs vous ont déjà fait tant de fois^nteiidre. Sans donc lii'arréter k une instruction si vague et si générale, voici quel(jue chose de plus particulier, et qui peut infini- Oient contribuer à Tëdification de vos mœurs ; car pour peu que voas fassiez de réflexions en visitant les prisons , c'est là que vous apprendrez ^ craindre Dieu , à redouter sa justice et ses jugements, à expier te péché qui en est le sujet, et à vous en préserver. Entrez, s'il vous plaît , dans ma pensée , qui vous paroitra également solide et sensible.

lîavid souhaitoit que les hommes, dès cette vie, pussent descendre dan» les enfers, pour y être éux-niémes témoins des affreux jugements que Dieu y e%erce : descendant ininfemum biventes (Psalm* 5ij. Ç'étoit le souhait du Prophète , mais du reste un souhait impossible dans Texécution , et selon les voies communes de la Providence. Car comment r nomme , sans un miracle , pourroit-il pénétrer dans ces àbiméfi de feu? et comment y subsisteroit-il assez de temps pour examiner ce qui s'y passe, et pour en revenir touché de tout ce qui loi àiiroit Frappé la vue? Mais voulez-vous savoir. Mesdames , ce qui peot* être en quelque manière pour vous le supplément de ce spectacle d'horreur, et vous eh tracer une idée capable de faire sur vos coeurs les plus fortes impressions , pour vous ramener à Dieu, et pour vous tenir toujours soumises à la loi de Dieu? Ce sont ces prisons où la uistice humaine rassemble tout ce qu'elle découvre dç criminels, pour lancer sur eux ses arrêts, et pour les livrera toute la sévérité de ses cnâtîments : et qu'est-ce en effet qu'une prison? Me set'â-t-il permis de piàriçr de la sorte? mais 11 ini^ semble que je n'exagérerai point si je dis que c'est la plus vive inriàgé de l'enfer. Dans l'enfer, c'est la justice de bien qui se sâiislàil; et dans la prisoia, è^ést la justice des hommes. Je sais combien, d'une part, il y a peu de proportion entre l'une et l'autre; je sais qiie bieiî punit en Dieiî, et que les hommes ne punissent qu'en hommes: mais c'est de làmémequevoiis pouvez d'ailleurs tirer le Ibnd d^drie méditation la plus touchante, et la plus propre à vous imprimer dans l'ame une sainte et utile frayeur de ces jugements formidables que Dieu réserve aux pécheurs, et qui ÎFeront leur réprobation éternelle.

Car à la vue de ces crimio^els que vous visiterez dans les prisons; au milieu de tant d'objets dont vos cœurs seront émus , et qui vous rem* pliront d'une teiteur secrète; à Tentrée de ces cachots où se présenleropt à vous des malheureux enchaînés, déRgurés , interdits et des*

Sspécés; si vous voulez vous recueillir en vous-mêmes, et wus rendre ocilesâux mouvements de la grâce, il est difficile que v6us ne soyêE

SUR LA CHARITÉ ENVERS LES PJtïSOI^IERS. 4^

pas frappés des considérations suivantes ; ne les perdez pas : qu*ti est bien tétriblé dé tomber dans les mains de Dieu, ptfiscfa'il estfti terrible de tomber dans les mains des hommes ; que si les hommen ne croient pas excéder, en condamnant à la mort et aui derniers sup- Mices, lés trans^esseurs des lois qu'ils ont imposée^, Dieu, à plus forte raison , ne peut porter tro^ loin ses' veng^eances contref les transgresseurs de ses co^mandemenià ; que nous sommés plus coupables devant Dièù que ces prisonnier^ ne le sonft devant les bomnâes, pàrcequ*ils n*ont cofn'mis la plupart qu'un seul crime devant lés hommes , au lieu que nous sommes responsables à la justice divinedenfïilTe désordres; que si àiaintenant cette divine et redoutable justice suspend ses coups, et parôit même comme endormie, elle aura son tempà, ob elle s*éyeillera, oti elle éclatera, où elle nous appellera à son tribunal, èù elle prononcera contré nous ses ànathèftiés ; que la justice àes bommes, quelque éclairée qu'elle soit, a besoin de longues procédures bour parvenir à la éonnoissance des <^rimes , et pour convaincre les criminels j mais que tous nos péchés, que tous nos crimes sont connus de Dieu dans le moment ménie que nous les commettons ; parcequ*il en est témoin ; qu'on peut fléchir là justice des hdmmes , mais que durant l'éternité tout entière la justice de Dieu sera toujours également inexorable ; que dans ces prisons bâties par les mains dès bomàies , et par les ordres de ta justice des hommes, cette justice humaine n'empêche pas qu'on ne procureaûx criminels qu elle poursuit quelque adoucissement ; mais que dans cette prison éternelle, bâiie de la main de Dieu, que dans Ce feu allumé du soufflé de Dieu, il n'y aura jamais ni consolation ni soulagement à espérer; que ce feu dévorant né s'éleindra jamais, et que lever rongeur qu'ob y ressent ne mourra jamais: Vermis eorûm hùn môrîtur, eî ignis nùh extinguitv^ ( Maag., 9* ). De tout cela, Mesdames, et de tant d'autres réflexions que je retranche , inais qui ne Manqueront pas de naître, que concltirez-vous? Saisies d'une crainte toute chrétienne, vous vous humilierez eu la présence de Dieu, vous aurez recours à sa miséricorde, vous prendrez des ftiesures pour prévenir sa justice et pour vous en garantir; vous concevrez une sainte haine du péché, vous le détruirez dans vous autant qu il vous sera possible, et par tous les moyefis qiie la religion vous fournit; vous vous mettrez eu garde contre ses atteintes les phis légères, et vous le fuirez comme votre plus mortel ennemi : car voilà les fruits que peuvent produire les visites des prisons, et qu'il nre tiendra qu'à vous d'eu retirer. Eh! Mesdames, vous faites tftnt ^'autres visites dans le monde, et c'est la plus commune occupation de votre vie. Qu'y aJDprenez-vous, et qu'en rapportez- vous ? Vous y perdez le temps, vous y offensez le prochain, vous y oubliez Dieu , vous vous y dissipez; vous y prenez tout l'esprit du siècle, toutes les maximes du siècle, tous les sentiments et tontes les manières du siècle ; vous y entretenez votre vanité, votre oisiveté; et plaise au ciel que vous ne

cherchiez pas quelquefois à y entreteoir de plus funestes passions ! Plaise au ciel que ces visites si assidues etsi fréquentes, que ces visites si souvent rendues et reçues sous le spécieux prétexte de bienséance, d'honnêteté, de civilité, de société, ne dégénèrent pas en des visites d'inclination et de sensualité ! Mais les visites que je vous dennande, ou plutôt €fae Dieu vous demande, vous édifieront et vous sanctifieront. Cependant nous avons la douleur de voir cette œuvre de charité tomber peu à peu ; et si votre zèle ne se renouvelle , nous la verrons tomber tout-à-fait. Dans les commencements elle s'est soutenue, parceque la ferveur y étoit : et d'où venoit cette ferveur ? De la nouveauté. L'entreprise paroissoit la mieux conçue et la plus louable \ chacun y donnoit ; mais qn'est-il arrivé ? Par un effet de Tiniquité du siècle , qui croit tous les jours , la charité s'est refroidie , et chacim s'est relâché : Et quoniam abundavit iniquitas, rcfrigescet charitas muUùrwn (Mâtth., 24.). L'inconstapce qui nous est si naturelle, et qui ne devroit jamais avoir de part dans les œuvres de Dieu, se mêle en celle-ci. On se lasse, on se dégoûte, on se persuade qu'il y a des charités plus nécessaires^ Sur cela. Mesdames; écoutez saint Augustin : c'est par ou je finis. Ce Père parie de saint Laurent, et relève l'usage qu'avoit fait ce charitable lévite des trésors de l'Église, en les ^distribuant aux pauvres. De se les approprier, poursuit le saint docteur , et d'en user pour soi-même , ce seroit un crime; mais de s'en servir pour les pauvres, mais surtout de s'en servir en faveur des captifs et des prisonniers, c'est une miséricorde : Sinverà pauperibm erogat, captivum redimitf misericordiaest. Et en effet, qui peut trouver étrange que les pauvres vivent? et qui peut se plaindre que des prisonniers, que d captifs soient rachetés ou du moins soulagés? Nemo potest dicere, C pauper vivit? nemo potest queri quia captivi redempti sunt. Enfin , prend saint Augustin, c'est une œuvre si agréable à Dieu et si itaportante, que pour s'acquitter de ce devoir il ne faut point craindre de rompre même les vases sacrés, et de les vendre : In his vasa Ecolestœ confringeref vendere licet. Dites après cela, Mesdames , que vous avez à faire un meilleur emploi de vos aumônes. Je ne prétends pas que les autres exercices de la charité chrétienne soient abandonnés : tous sont bons , tous sont méritoires devant Dieu ; mais entre tous , je le répète, et j'ai tâché de vous en convaincre dans ce discours » il n'en est point de plus conforme à l'esprit et aux exemples de Jésus- Christ que la charité envers les piisonniers ; il n'en est point de plus marqué, ni de plus formellement ordonné dans la loi de Jésus-Christ, et il nen est point de plus efficace pour vous conduire au terme du salut où nous appelle Jésus-Christ, et qui est Téternité bienheureuse, que je vous souhaite, etc.

EXHORTATION

Keiigio munda et knmaeulata apud Deum patrem fuse e»t,vititarejmpUlosin trir imiaUone eorum.

La religion pure et sans tache anx yeux de Dieu notre père, est de Tisiter les orphetins dans lenr affliction. Éj^re de Saint Jacques, ciiap. L

Voilà, Mesdames, la plus haute idée que tous puissiez concevoir et que je puisse vous donner du devoir de charité pour lequel vous êtes assemblées. Ce n'est pas moi qui vous la propose, c'est le Saint-Esprit; «t jamais l'Écriture n'a rien décidé en dés termes plus exprès que ce -que vous venez d'entendre. Aussi dans toute l'Écriture ne pouvois-je •choisir un texte plus propre que celuî-cipour satisfaire à ce que vous attendez de moi, et à l'engagement où je suis d'exciter votre compas- :sion envers les orphelins. L'Écriture ne dit pas qu'une partie de la religion consiste à les visiter et à les secourir : elle dit absolument qu'en cela consiste la religion , et la. religion pure et sans tache, la religion parfeite : Religio inunda et immacùtata. Or on ne peut douter que ce passage necon vienne particulièrement à ceux dont je dois vous entretenir, puisqu'il est évident que dans le monde chrétien il n'y a point d'orphelins, si j*ose ainsi dire,* plus orphelins, ni par conséquent plus dignes de votre zèle. Il falloit toute l'autorité de la parole de Dieu pour vous persuader de cette importante vérité, que la religion est particulièrement, attachée au soin de ces enfants qui réclament votre assistance : mais je puis vous assurer,**Mesclames, que si vous comprenez bien le sens de l'Apôtre , cette vérité vous parottra non seulement très raisonnable, mais très naturelle, très conforme à tous les principes du christianisme : et c'est de quoi j'entreprends ici de vous convaincre. Le lieu où je parle est spécialement destiné, disons mieux , spécialement consacré à la subsistance et à Téducaiion de ces orphelins, qui , par l'iniquité des hommes , se trouvent tous les jours exposés au danger de périr et de se perdre, si la Providence et la charîM^publique ne vendent à leur secours. Œuvre de Dieu dont vous n^ouvez ignorer l'utilité et la nécessité ; oeuvre de Dieu dont on me charge de vous représenter l'état , en vous faisant au même temps connoitre Tobligation que vous avez d'y contribuer, et le mérite que vous aurez d'y participer. Pour cela; Mesdames, tout mon dessein est de vous développer, dans une exposition simple et suivie, les paroles de mon texte. 11 ne m'en échappera pas une , parcequ'il n'y en a pas une qui ne demande une réflexion particulière. Appliquez-vous , s'il vous platt, et commençons.

L On conçoit assez que le zèle d'assister les pauvres , surtout les orphelins , qui de tous les pauvres sont les plus abandonnés , est une partie essentielle de la religion, puisque c'est un des devoirs que la rdigion nous recommande plus expressément , et qu'elle nous en

fait on point capital : Religio; car il semble que de là dépende toute la prédesiioaiion des hommes^ et que le jugement de Dieu doive uniquement rouler sur ce précepte. Venez, dira le Sauveur du monde i ses élus , venez , vous qui étés bénis de mon Père » parceque fà\ eu faim et que vous m'avez donné à manger , parceque j'étois nu et que vous avez pris soin de me véiir, parceque je manqnois dé tout et que vous avez pourvu à mes besoins. On conçoit encore que l'aumône faite au pauvre et à l'orphelin est non seulement une dépendance et une suite du culte de Dieu, mais un exercice actuel du culte de Dieu, puisque dans la personne de Torphelin et du pauvre on rend hommage à Dieu même. Honorez» dit le Sage, au livre des Proverbes {Prov.S], honorez le Seigneur de vos biens. On convient même , pour la consolation de ceux qui contribuent à cette sainte œuvredontil s'agitici, et à laquelle je vous exhorte, on convient que la charité qui se pratique envers les orphelins est une. espèce de sacrifice, ou. un vrai sacrifice» que Ton offre à Dieu ; d'où il s'ensuit que c'est donc un des premiers et des plus excellents actes de 1^ religion. N'oubliez pas la charité , di* soit saint t^aul aux Hébreux ( Hébr.y i5), et faites part de ce que vous avez, parceque c'est par de telles hosties qu'on se rend Dieu favorable. 1 ont cela est certain ; mais pourquoi saint Jacques nous marque-tii si absolument que la religion est d'assister les orphelins et de les visiter; et pourquoi paroti-il la réduire à ce seul point? voici, selon saint Augustin , sur quoi est fondée sa proposition. C'est qu'en effet toute la religion se réduit à la charité, se rapporte à la charité ; quelle a la charité pour principe, la charité pour fin, la charité pour objet. Ce qui faisoit conclure au.maitre des Gentils que la charité est la plénitude de la loi ; Plenitudo ergo legis est dilectio (Rom., 15)> entendant par ce terme di/^câo ^ Tamour du prochain ; car voilà pourquoi il ajoutoit : Qui diligit proûdmum legem implevil (Ibid.) : Celui qui aime son prochain accomplit toute la loi. Or quiconque a le zèle d'assister les orphelins et de les visiter, doit conséquemment avoir dans le cœur cet amour du prochain : je dis cet amour surnaturel, cet amour chrétien, aniour pur» qui, dégagé de tous les intérêts du monde, reo^Kle le prochain dans Dieu, et le soulage pour Dieu. Quel autre motif nous y porteroit, et qui pourroit sans cela nous faire penser à des misérables dont l'unique titre pour s'attirer cet amour est d'être les créatures de Dieu? Je puis donc dire, et il est vrai , que celui qui s'affectionne à ces malheureux , et qui, connaissant leurs nécessités, s'empresse de leur procurer tous les soulagetnents qu'il est en état de leur fournir, a dans i'ame, non seulement de Ig religion , mais le fond de la religion, mais l'abrégé de toute la religion ; c'est-à-dire qu'il est dès-là préparé et déterminé à remplir sans réservé tous les autres devoirs qe. la rjeligion; et coqime devant Dieu la préparation du cœur, quand elle est sincère, est réputée pour l'effet même, par qe seul ^cte de religion il a déjà en quelque manière tout le méritede la Veligion; il

en a déjà tout Tesprit : Religio hœc est. Quel avantage. Mesdames» et quel bonheur pour une amechréiiennede pouvoir, avec vérité et toujours avec humilité, se cendre à soi-même ce témoi{j;nage de sa religion ! On dit tous les jours qu'il n'y a plus de foi dans le monde ; c'est une plainte ordinaire, et une pi'^inte qui, dans un sens , ne se vérité que trop ; mais en q.uelque sens qu'on puisse l'entendre, il y aura de la foi parmi nous tant qu'il y aura des âmes charitables, puisqu'elles ne peuvent être vraiment et solidement charitables que par la foi» et que le degré de leur foi répond à Tabondance et à la mesure de leur charité : Religio hœc est.

IL De là, Mesdames , par une règle toute contraire , se flatter d'avoir de la religion, et n'avoir pas- ce zèle de compassion, de tendresse, àe miséricorde, pour des sujets aussi délaissés que le sont ceux en faveur dequi je vous sollicite, c'est une religion chimériqueet imaginaire, une religion vaine et apparente, une religion dont Dieu n'est point honoré , et dont les hommes ne sont nullement édifiés. Voilà néanmoins la religion de notre siècle, et Dieu veuille que ce ne soit pas la vôtre ! On voit des femmes qui se piquent d'être chrétiennes et de pratiquer la dévotion , mais qui, toutes pieuses et toutes dévotes qu'elles paroissent, n*ont que de l'indifférence pour les pauvres, sont insensibles à leurs misères, les laissent souffrir, sans être touchées de leurs maux, ni se mettre en peine de les adoucir. Eltes ont, si vous voulez, de la piété , mais une piété stérile, une piété dont les pauvres De profitent point, une pjété qui dès-lors ne peut être cette piété pure et sans tache que l'Apôtre nous recommande : Religio munda et tmmaculata.,

Il faut que la piété, pour être pure et sans tache, glorifie Dieu. Or est-ce le glorifier, que de violer un de ses préceptes les plus étroits, qui est celui de la charîié ? Est-ce le glorifier, que de renverser l'ordre de sa providence , qui n'a point donné d'autres fonds aux pauvres que ce qu'ils peuvent et ce qu'ils doivent recevoir de la charité? Estce jie glorifier, que d'oublier ses images vivantes, ses substituts , ses enfants, qu'il a commis aux, soins des fidèles et k leur charité ? Il faut que la piété, pour être pure et sans tache , soit édifiante, soit exemplaire, soit exempte devant les hommes de tout reproche, et à l'épreuve de toute censure : et le reproche le plus honteux qu'on puisse faire à une clirétienne qui fait profession de vertu, n est-ce pas de ne s'occuper qiie d'elle-même, et de n'avoir nulle pitié des pauvres? Moins de prières , pourrait-on lui dire , moins de pratiques et d'exercices d'oraison , et un peu plus de bonnes œuvres ; moins de confessions et de communions, et un peu plus d'attention et de vigilance pour vos frères et les membres de Jésus>Christ : ou plutôt ^ sans retrancher de vos prières, ni diminuer le nombre de vos communions, moutrez-en l'titilit^, et le fruit, par le zèle (jti'elles vous inspireront pour des chrétiêtis comme voiis, et pour subvenir à leur indigence. Autrement, ou

vous n'avez que les dehors de la reli^jioo, ou la religion que vous professez , et dont vous prétendez vous prévaloir , n'est pas la religion sans tache que je vous prêche : Religto munda et immaculata.

HL ReKgion pure et sans tache aux yeux de Dieu notre père : Apud Deum et patrem. Car Dieu est le père des pauvres, et en particulier le père des orphelins ; par conséquent la vraie religion doit porter toute ame chrétienne à aimer singulièrement les orphelins , et à leur en donner des marques solides : pourquoi? parceque la vraie religion^ répond saint Augustin, est d'entrer dans les vties de Dieu et dans les inclinations de Dieu : or Dieu se plait à èti e le père des orphelinSy il s'en fait honneur; et quand il se glorifie de cette qualité, il veut être en cela notre modèle : Tibi derelicius est pauper : orphano tu eris adjutor (Pialm, 9) : Oui, Seigneur, c'est à vos soins paternels que le pauvre est confié, et c'est vous qui êtes le protecteur de l'orphelin. Que faites-vous donc, Mesdames , quand vous vous appliquez à faire subsister ces pauvres enfants qui sont aujourd'hui robjet de votre charité ? je ne vous dis pas que vous déchargez Dfêa du soin de pourvoir à leur subsistance ; il est trop bon pour cesser jamais de penser à eux : mais je dis que vous êtes par-là les minisires de sa miséricorde, que vous en êtes lescoopératriceset les coadjutrîces; je dis que vous acquittez en quelque sorte sa providence à Tégard de ces enfents, afin qulls n'aient jamais lieu de se plaindre qu'il leur ait manqué. Il est leur père ; ei quand vous entrez dans leurs besoins par une charité bienfaisante, vous leur tenez lieu de mères en Jésus- Christ. Je dis plus encore : et c'est ainsi que vous devenez, dans un sens aussi véritable qu'il est honorable , comme les mères de Jésos-Christ même. Ne croyez pas qu'il y ait là de l'exagération, puisque- c'est le Sauveur lui*méffle, ce divin Sauveur, qui vous lé témoigne : car, dans son Évangile , il a déclaré que sa vraie mère selon l'esprit , c étoit quiconque l^it la volonté de son Père céleste : Quicumque fecerit voluntatem Patris met, ipse meus f rater et mater est (IM^tth. , 12). Or pouvez -vous mieux accomplir la volonté du Père céleste qu'en vous employant auprès de ceux dont il vous a particulièrt'ment chargées, qui sont les orphelins ? Religio munda et immactUata apud Deum et Patrem hœe est.

IV. Mais pourquoi les orphelins? Visitare pupillos. Ne le voyez-vous pas, Mesdames? parceque l'or^helin est, de tous les pauvres , le plus destitué de secours et de moyens ; parceque c'est à l'orphelin que la protection de Dieu est plus nécessaire; parceque c'est l'orphelin qui a plus droit de recourir à Dieu comme à son unique refuge, et de dire comme David : Mon père et nàa mère m'ont quitté, ils sont perdus pour moi ; mais le Seigneur m^a pris en sa garde : Quoniam pater meus et mater mea dereliquerunt me ; Domtnus autem assumpsit mt (Ps. 26). Ce n'est pas assez ; mais j'ajoute qu'entre les orphelins , il n'y en a point à qui ces paroles conviennent si naturellement qu'à

ceux que la charité a retirés dans celte maison où vous venez les visi« ter : les autres , quoique orphelins, au défaut de leurs pères et de leurs mères, peuvent encore avoir des appuis ; i's trouvent dans leurs familles des parents, des proches, qui les reconnoissent et les élèvent; ils ont des tuteurs qui ménagent leur bien et qui font valoir leurs deniers : ceux-ci n*ont ni tuteurs, ni parents, dont ils puissent implorer l'assistance ; désavoués de tout le monde, ils n'ont personne dans tout le monde à qui s'adresser. Les autres y quoique sans père et sans mère, sont souvent dans un âge où ils peuvent s'aider eux-mêmes : ceux-ci, dès le moment de leur naissance, sont exposés au danger prochain de périr, et périroient en effet, si le créateur qui les a formés ne leur avoit méaagé une ressource dans la providence des hommes. Il est donc incontestable que ce sont là les orphelins les plus abandonnés de leurs pères et de leurs mères ; que ce sont ceux sur qui Dieu est plus engagé à veiller^ ceux dans qui la religion pure et sans tache se pratique plus à la lettre : Visitare pujnllos. C'est entre les bras de Dieu seul que ces pauvres enfants sont déposé^ ; et c'est dans vos mains, Mesdames, qu'il les remet, pour les retirer de la mon, et leur conserver une vie dont vous aurez à lui répondre.

Quel soin, dans l'ancienne loi» quel zèle Dieu n'a-t-il pas fait paroitre pour les orphelins? ceci mérite votre attention, et vous apprendra votre religion. Qu'étoit-<^, dans l'ancienne loi, que les orphelins ? Des personnes sacrées, des personnes privilégiées, des personnes spécialement protégées de Dieu, et comme elles respectées. Bien de plus authentique ni de plus formel que ce que nous lisons sur celadaus le Deutéronome. Dieu vouloitqueles orphelins fussent considérés des Israélites comme leurs frères ; que chaque famille en adoptât un, et que cet orphelin ainsi adopté mangeât à la table, eût part à tous les biens, fût traité comme les au-très enfants de la maison ; il vouloit que dans chaque famille il y eût une partie des dîmes affectée aux orphelins, et que lorsqu'on faisoit la récolte des fruits de la terre, on en réservât une portion pour Torphelin, afin qu'il eût de quoi vivre; il vouloit que les juges établis pour administrer la justice la rendissent à l'orphelin , préférablement à tout autre: voilà cequeDieuavoitordonuédèsla loideMoïse..Dans la loi nouvelle, qui est une loi d'amour et de miséricorde , au lieu de tout cda, Dieu s'en repose sur votre charité ; il ne vous oblige, ni à recueillir ces orphçlins dans vos maisons , ni à les faire manger à vos tables; mais il se contente que votre charité pourvoie d'une manière efficace à leur établissement. Sans exiger de vous d'autres dîmes, il veut que votre charité soit pour eux la çltme assurée de vos biens, et qu'ainsi vous soyez à leur égard encore plus seoourables par le principe de h charité, que neTétoient les Israélites par l'obligation de la loi.

V. Vous y êtes d'autant plys indispensablement engagées, Mesdames, que ces orphelins se trouvent ici dans un état plus déplorable :

494 SUA lA CHARITÉ ENVERS IJE^ OBPHËMKS.

In tribulatione eorutn. Leur affliction est extrême : je ^reux dire que leur indif^ence est aussi grande que vous pouvez l'imaginer, et j*ai bien sujet de m'ëcrier avec saint Paul : Os nosirum patetad vos (î Cor., 6), Je suis député pour vous parler, et pour vous parler fortement ; Cornosirum dilatatum est (Tbid.), Je ^ns mon cœur qui se dilate, qni s'étend par le zèle de ta charité, et même de la religion, qui est là-dessus inséparable de la charité ; Non angùstiâmini in nobîs (Cor»^ % Mes entrailles ne sont point resserrées pour vous et pour votre sanctification : Angmtiaminl autem inviscentms vesiris (Ibid. }, Mais qne je crains que vos âmes ne se tiennent fermées , ou gu elles ne s'onvreo) pas autant qu'elles devroient et qu'il est à souhaiter! Voilà des enrants dont Dieu nous charge aujourd'hui, vous et moi ; il m'ordonne de vous représenter leurs besoins, de plaider auprès de vous leur cause, et d'v faire servir tout ce <]|u'il m'a donné de connoissanceset de forces; c'est là înon ministère, et je tâche à m'en acquitter: mais quel est le vôtre ? de contribuer à l'éaucation de ces enfonts et à leur salut , de répandue sur eux libéralement et saintement vos dons : libéralement, afin qu'ils en reçoivent une solide assistance ; saintement) afin que vous en ayez devant Dieu le mérite , et que vous en obteniez la récompense : ce sera la même pour nous. Or, puisque vousaspirei à la mêrne gloire quemoi ^ que vos cœiirs s'élargissent comrriele mien: Eamdem autem hàbentes remuneralionem^ dilatamini et vos (Ibid.).

A Dieu ne plaise que je veuille exagérer les misères de cette maison] Je suis le prédicateur de la vérité , et je ne voudrois pas m'en départir une fois, ni d'un seul point, pour exciter votre charité. On vous a dit qu'un grand nombre de ces enfants sont morts, faute de nourritpit et des choses les plus nécessaires : je n'examine point si peut-être 09 vous en a trop dit; vous avez pu vous en instrliire, et même vous l'avez dû , car votre ignorance en cela ne seroi t pas une légitime excuse. On vous a dit que la multitude de ces énfonts cr bit tous les jours, et que vos' charités devroient croître à proportipn.! Quoi qu'il en ^it,?»* dames, je sais que ces enfants sontdanàla sôul^^rance, qu'ils sont dans l'extrémité de l'indigence, et ce ne sera point amplifier si je condos qu'ils sont donô dans l'état où la religion vous oblige à faire des efforts extraordinaires pourles soutenir : Visitare jmpillos intribukliffM eorum.

Si vous y ipanquiez , le sang de ces innocents demanderpitàDk^ justice i car leur sang , auçsi bien que celui d'Abel, a une voix quise fait entendre de Dieu , et qui crie de la terre jusqu'au ciel. Il est pqor vous , Mesdames , du dernier intérêt que la yoix de ce sang ne crie jamais contre vous. 11 est pour Vous d'une conséquence inJSnie que vous écoutiez cette voix, et que, sUr le témoignage que je vous rends, ypas preniez dé justes niesures, et vous régliez vos aumônes. Sans cela, qoi pourroit vous préserver de la malédiction dont Dieu menaçoit te Israélites par ces paroles du Psaume : Turbabuntur à fade ^9 1^

çrphanorum et judicis viduanm {Psalm, 67) : Ils seront troublés et saisis de Frayeur à son aspect, parcequ'il est le père des orphelins , et qu'il sera un jour leur juge? c'est-à-dîre qa'il leur rendra justice aux dépens de ceux et de celles qui les auront négligés, et qui, ié* moins de leur extrême disette , ne se seront pas mis en devoir de les soufager. ' ,

Mais que dis-je, Mesdames? j'aime mieux vpus exhorter à ce saint «xercice pair f espérance des bénédictions éternelles que Dieu vous promet. CTest ramoue, je dis l'amour de votre Dieu , qui vous doit animer, plutôt que la crainte de ses châtiments, 11 s^agii de seconder ' une entreprise des plus importaaies à sa gloire. Il s'agit de sauver des âmes que Jésus-Christ a rachetées, et qui, n'ayant dans le monde nul asile, s'y perdroient immanquablement , si votre zèle n'y remédioit. Il s'agit de dresser des enfants qui,' sans vous, n'ayant nulle instruction, par une conséquence inévita^e;[i'£^iirpient nulle religion. Il s'agit delâs retirer, non seulemeatde ïa pauvret4^, iTUiis d^ vÎQe, mais du libertinage, où la fainéantise, par une triste fatalité, les enliraînefoit avec tant d'autres. Il s^agrtde former dans leur personne dç bons sujets, pour être employés partoutoù la Providence les destinera. C'est voire ouvrage. Mesdames, et vous y êtes intéressées : car ^oos êtes comme les fondatrices de cet hôpital. C'est k vous que Dieu «n a premièrement inspiré le dessein, et cfest vou^ qui avez eu lecoiïrage de l'entreprendre. Quand je dis vous, j'entends ces illutrès dames dont toutes les assemblées des iSaînts publient et puUieront sans cesse les charités. Vous les avez connues, et je ne Vous en rappelle le souvenir que pour vous porter à les imiter. Vous leur avez succédé, et cet établissement qu'elles ont commencé ne peut être ni maintenu , ni conduit à sa perfection que par vous. Une grande princesse dont je respecte la présence, et dont l'humble modestie m'oblige à me taire fiur ses émînentes qualités, n'a pas cru pouvoir mieux honorer ))ietî, ni mieux reconnoître tout ce qu'elle en ft reçu , qu'en se mettant à 1^ lête de cette œuvre de piétë. Sa foi l'y a engagée , et son exemple doit vous y attirer. Faites-vous un devoir et un mérite ^e vous conformer à ses pieuses intentions. Et vous, troupe infortunée, enfants que le crime à fait naître sans vous rendre criminels , bénissez danfs votre malheur même le Dieu souverain , le Père des miséricordes : LaudaîCj puert, Dotnimim ( Psalm. U^), Si vous êtes le rebut du monde, il y a dans le ciel un créateur qui s'intéresse à votre conservation, et à qui vous êtes aussi chers que le reste des hommes. Il est au plus haut point de la gloire , maïs de ce haut point de gloire il ne dédaigne pas d'abaisser ses regards sur votre misère : Qui in allis habitat et humilia respicit (Ibid. ). C'est lui qui apprend aux grands du siècle, et aux plus grands, à descendre eux-mêmes jusqu'à vous; lui qui les fait sortir de leur$ palais , de leurs riches et magnifiques appartements, pour se ranger auprès de vous : Sumtans de

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