‹ Œuvres de Bourdaloue (volume 2)Chapitre 7 sur 99 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

C'est un païen qui Ta dit, et la seule raison humaine^ indépendamment de la foi, lui a suffi pour le comprendre : il n'y a point de sp^cA* de plus digne de Dieu qu'un homme aux prises avec la mauvaise fortune , et qui triomphe par sa constance de ses disgrâces et de ses malheurs : En spectaculum ad quod respidat intentus operi stu) Deus, vir compositus cum malâ fortunâ (Senec). Je puis. Chrétiens, pour la gloire de notre religion , enchérir sur la pensée de ce philosophe , et vous faire voir dans la personne de saint Etienne un spectacle encore plus divin; je veux dire un homme, non pas simplement aux prises avec la mauvaise fortune , mais livré à la cruauté et à la rage de tout un peuple qui Taccable de coups, et dont il triomphe par son héroïque patience ; un homme vainqueur de soi-même , et qui , supérieur à tous les sentiments de la nature, triomphede la hainede ses ennemis par son héroïque charité : deux miracles o^ notre Saint a fait éclater cette force dont il étoit rempli, P tenus fortitudine, faciebat prodigia et signa magna in populo; deux^prodiges dignes de l'attention de Dieu, Spec^ taculum ad quod respidat intentus operi suo Deus : le prodige de la patience de saint Etienne dans toutes les circonstances de sa mort, et le prodige de sa charité envers les auteurs de sa mort. Or si ces deux prodiges ont servi de spectacle à Dieu, pouvez-vous, mes c)iers auditeurs, être assez attentifs à les contempler, tandis que je vous lés propose comme des modèles qui doivent vous instruire et vous édifier?

Saint Etienne est le premier qui ait souffert la mort pour Jésus- Christ; c'est-à-dire <}u' il a éië le premier témoin de la divinité de Jésus-Christ, le premier confesseur de son nom, le premier martyr de son Évangile, le premier combattant des armées de Dieu, en un mot, le premier héros du christianisme et de la loi de grâce. Ainsi TEglise le reconnoît-elle dans la solennité de ce jour. Et afin que vous ne pensiez pas que cette primauté soit un vain titre qui n'^ijoute rien au mérite du sujet, souvenez- vous de ce qui arriva en figure au peuple juif, lorsque, poursuivi par Pharaon, il se trouva réduit à la nécessité inévitable de traverser la mer Rouge, pour se délivrer de l'oppression et de la servitude des Egyptiens. C'est saint Chrysostome qui fait cette remarque. Moïse, par une vertu divine » ayant étendu sa main sur les

einx, les avoit déjà divisées, et montroit aux Israélites» dans la profoii4«ir de cet abîme qui venoit de s'ouvrir à leurs yeux , le chemin qu'ils dévoient prendre , et qui les devoit sauver. Toutes les tribus ëtoient rangées en ordre de milice ; mais, quelque confiance qu'ils eussent tons dans la protection de leur Dieu , chacun frémissoit à la vue de ce passage ; les flots élevés et suspendus de part et d'autre faisoient trembler les plus hardis. Que fiait Moïse? Pour les rassurer et les fortifier, il marche le premier, il entre dans ce gouffre affreux, te franchît, arrive heureusement à l'autre bord, et détermine, par son exemple et par son intrépidité, tout le reste du peuple à le suivre : figure doBtroià Taccomplissement dans saint Etienne. Le Sauveur du monde, gai fat souverainement et par excellence le conducteur du peuple de Dieu, mourant sur la croix, avoit ouvert à ses élus , pour arriver au terme du parfait bonheur, une voie aussi difficile que nouvelle ; savoir, la voie du martyre, qui, selon la pensée des Pères, dévoit faire, par l'effusion du sang, comme une espèce de mer Rouge dans l'Église. Un nombre infini de chrétiens étoient destinés à essuyer, si je puis parler de la sorte, le passage de cette mer ; mais parcequ'ils éloient fbibles, il falloit les encourager et les soutenir. Qu'a fait Dieu, ou plutôt qu'a fait saint Etienne , suscité de Dieu pour être leur chef après Jésus-Ghrisi? Comme un autre Moïse , il s'expose le premier, il marche à leur téte^ il les attire par son exemple, en leur faisant voir que la mon endurée pour Dieu , que la voie du sang répandu pour le nom de Jésus-Christ, est un chemin sûr^ui conduit à la gloire et à la vie : et voilà ce qui lui acquit la qualité de prince des martyrs. Après lui , tous les autres sont devenus inébranlables, et les plus sanglantes persécutions ne les ont point étonnés ; mais ils marchoient sur les pas de saint Etienne ; c'étoit saint Etienne qui les animoit tous ; et, s'il m'est permis de le dire, ils participoient tous à la plénitude de sa force : Plenus fortimdine.

Ce n'est pas assez : outre qu il souffre le premier, il souffre de tous les genres de martyre un des pluà cruels ; car on le condamne à être lapidé : supplice prescrit pour punir le plus grand des crimes , qui fat le blasphème contre la loi^ dont on accusoit Etienne. Que dis- je? ce supplice eut quelque chose encore pour lui de singulier, et le voici : an lieu d'y procéder dans l'ordre et selon les formes de la justice, on le fait avec emportement et avec fureur : Et impetum fecerunt ùnanimiter in eum (Act^ 7). On se jette sur ce saint diacre , on Poutrage et on l'insulte , on l'entratne hors de la ville ; et là , sans nul sentiment d'humanisé , après avoir déchargé sur son sacré corps une grêle de pierres, on le laisse expirer dans les plus violentes douleurs. Que viton jamais de plus barbare? mais aussi vit-on jamais rien de plus surprenant que la patience de cet illustre martyr? Sous cette grêle de pierres, il demeure ferme et inunobile ; il conserve au milieu de son tourment toute la tranquillité et toute la paix de son ame ; il s'entretient

avec Jësin-Christ, il lui recommande les besoins de l'Église, il pense à la conversion de Paul. Quel miracle de force! il est si grand, que le Fils de Dieu en veut être lui-même spectateur ; car c'est pour cela qu'il se lève d% son trône, çt que, touché de ce prodige, il se tient dobout pour le considérer : Video cœloi apertos, et Fûium Homtnis staniem à dextriê Dei [AcL^ 7), 11 ne se lève pas, dit saint Âmbroise» pour compatira saint Etieniie : unes! heureuse mort n'étoit pas un objet de compassion ; mais il se lève pour voir combattre son ser« viteur, dont il regarde la patience comme son propre triomphe z Surgit exsultam de Victoria famuli sm^ et illim patientiam &uum ducens trîumpÀum (ÂMBA.) : Il se lève pour être plus prêt à recevoir dans le sein de la glbire ce généreux athlète de la foi : Surgit, ut paratior sit ad coronandum athUtam» Car c'est bien ici, Seigneur, que vous vérifiâtes à la lettre ces paroles du Psaume : Posuisti incajnle ejus coronam dejiapide pretioso (Psalm. SO). Les Juifs accabloient Etienne de pierres, 61 vous vous serviez de ces pierres pour le couronner ; ils lui en fiiisoieDt un ^pplice, et vous lui en faisiez un diadème d'honneur : leur cruauté sembloit être de concert avec votre magnificence ; vous vouliée mettre s«r sa téie une couronne de pierres précieuses, et ils vous en fournîssoiefiit la matière : en effets quelles pierres furent jamais plus précieuses aue, celles qui produisirent à l'Église ce pr^er martyr de notre religion ?

Or, pour nous appliquer ceci, Ghrétieus , savez-vous ce qui m'afflige ? C'est la comparaison que je fais de notre lâcheté avec cette force héroïque de saint Etienne. Je dis de notre lâcheté, soit dans les maux de la vi# que nous avons à supporter, soit dans les biens dont nous avons à user, puisque dans l'un et dans l'autre état nous la faisons éga*leraent paroi^re ; car voilà, mes chers auditeurs, ce que nous devons aiyourd'huî nous reprocher devant jjieu. Saint Etienne,. avec un courage invincible, a soutenu le plus rigoureux martyre, et nous, dans les moindres épreuves^ nous tém^nons des foiblesses honteuses ; une légère disgr^K»^ une c(Hitradiction, une humiliation, nous fait perdre cœur ; et de là vienn^t ces abaitemenls , ces chagrins , ces impatiences et ces désespoirs où noire vie se passe* De là ces troubles qui nous egitent, qui nous désolent , qui nous ôteni toute attention à nos dévoila les pins eftsentiels> qui nous causent de mortels dégoûts pour les plus «aints exercices dé la piété, qui nous mettent dans une espèce d'impuissance de nous élever à Dieu> qui ébranlent jusqu'aux fondements de notre fui , et qui nous font non seulement croire que Dieu nous abandonne , mais souvent douter s'il y a un Dieu et une Provi* dence; ne considérant pas, aveugles et insensés que nous sommes , et ne voyant pas que c'est par-là même que nous devons être convaincus qu'il y a un Dieu qui nous gouverne, et une Providence qui veille sur imisi piusqu'il «st vrai qu'à notre égard ^ comme à l'égard de saint StiiSMe ^ le* persiéomions et les creix aoet (a précieuse matière dont

noire couronne doit être formée ; que sans cela le royaume de Dieu neseroit plus cette place de conquête qui ne peut être emportée que piTTiolencé; que c'est pour euh que nous sommes les enfonts des Siiots , et que nous n'avons pas encore résisté , comme eux , jusqu'à lers^ du sang.

Telesty dis-je, le premier stijet de ma douleur ; et voici Tautre, encore plus touchant : saint Etienne » plein de force , a triomphé des tourments et de la mort; et nous , tous les jours, nous sommes vaincus par U mollesse et par les douceurs de la vie. Ah ! mes Frères , disoit saint Cy prien, parlant au peuple de Garthage, il est bien étrange qae k paix dont jouit présentement TÉgUsc n'ait servi qu'à nous corrompre et à nous pervertir. Tant que la persécution a duré, nous étions vifs et ardents ; mais maintenant que le christianisme respire , nous languissons ; nous n'avons plus à combattre que nous-mêmes, et nous succombons; nos vices sont nos seuls persécuteurs, et nous leur cédons. C'est l'oisiveté qui nous affoiblit, c'est la prospérité qui nous rdàche , c'est le plaisir qui nous enchante : Et nunc frangunt otia, quos bella non vicerant (Ctpr.). Je vous dis de même, mes chers auditeurs; notre confusion est que la foi ayant été, dans les martyrs, victorieuse da la barbarie et de l'inhumaniié , elle soit aujourahui dans la plupart des chrétiens esclave de la volupté et de la sensualité : car, il faut l'avoaer et en rougir, on ne sait plus de nos jours ce que c'est que la force chrétienne ; on ne pense pas seulement à résister au péché; on ne se met pas même en défense contre l'iniquité du siècle. Des trois ennemis du salut que TApôtre nous marque , le démon , la chair et le monde, le plus redoutable c'est la chair; mais bien loin de la traiter en ennemie, on la flatte, on l'épargne, on la nourrit autant qu'il est possible dans les délices, et Ton se trouve ensuite honteuse* ment asservi et livré à ses désirs impurs : le plus artificieux , c'est le démon; et bien loin d'être en garde contre lui , on est d'intelligence aiec lui, on se platt à en être tenté, ou plutôt on se «usdte à soi-même des tentations plus dangereuses que toutes celles qui viennent de lui: le pins contagieux , c'est le monde ; et bien loin de le fuir, on le recherche, on l'idolâtre, on en veut être approuvé et applaiidi, on se fait on mérite de s'y attacher : ces armes spirituelles dont le même saint Panl vouloit que nous fussions revêtus pour repousser des ennemis si formidables, c'est-à-dire ce bouclier de la foi, cette cuirasse de la justice, ce glaive de la parole de Dieu, on se rend tout cela inutile, parcequ'on n*eo fait aucun usage. Ces moyens établis de Dieu pour se fortifier contre les attaques et les ruses du tentateur , c'est-à-dire la pénitence, la vigilance, la persévérance dansJa prière et dans les bonnes œuvres, ne nous servent à rien, parcequ'on refuse de les prendre ; on se rebute de tout, on s'eJFfraie ie UhjX ; les moindres difficultés sont des monstres pour nous , et de spéciaux prétextes pour ne rjen entreprendre, ou pour tout quitter. Ce n'est pas qu'on n'en ait des

remords, ce n'est pas qu'on ne s'aperçoive bien que le relâchement où l'on yit est directement opposé à l'esprit deFÉvaDgile ; mais on se contente d'en accuser sa foiblesse; sans Timputer jamais à son infidélité ^ ni à sa malice. Votre foiblesse» mon cher auditeur? et à qui est-ce de la vaincre qu'à vous-même? Or quelles violences vous faites-vous? quelles victoires remportez- vcTiis? vous êtes foible dans les^oindres rencontres; mais que seroit-ce donc s'il felloit rendre à votre Dieu le témoignage que lui ont rendu les martyrs? auriez-vous le courage de soufFrir comme eux? et pour juger si vous l'auriez alors, l'avez-vous dès à présent ? si vous ne l'avez pas, étes-vous chrétien? si vous l'avez, que ne le faites-vous voir dans les occasions que Dieu vous en fournit? C'est là ce que saint Etienne vous prêche ; et je vous annonce, moi , que quand la voix de son sang ne le diroit pas, les pierres dont les Juifs le lapidèrent vous le feront entendre malgré vous dans le jugement de Dieu : Dico vobiSy quia lapides clamabunt (Luc, 19).

Je dis plus : parceque saint Etienne étoit plein de force, j'ajoute qu'il a triomphé d'un autre ennemi plus difficile encore à vaincre que la mort, qui est la passion de la vengeance; et voilà le prodige de sa charité. Si je vous disois qu'il s'est contenté de pardonner à ses enne-^ mis, en ne leur voulant point de mal , peut-être vous flatteriez-vous d'accomplir aussi bien que lui la loi de la charité parfaite : car c'est, dans le style du monde, à quoi communément on la réduit. Cet homme m'a offensé , et je lui pardonne , mais qu'on ne me demande rien davantage ; j'oublie l'injure qu'il m'a faite, mais qu'on ne me parle point de lui; je ne lui ferai nul tort, mais qu'il n'attende dé moi nulle grâce. Fantôme de charité, dont on se laisse aveugler jusqu'à s'en faire une fausse conscience. Mais quand, pour vous détromper d'une erreur si pernicieuse, je vous dis que saint Etienne a voulu du bien à ceux qui le lapidoient ; quand je vous dis qu'il les a aimés jusqu'à se faire leur intercesseur auprès de Dieu , jusqu'à prier Dieu pour eux avec plus de zèle que pour lui-même, jusqu'à leur obtenir, par son crédit, des grâces insignes; qu'avez-vous à répondre, et que pouvez-vous opposer à cet exemple? Oui, mon cher auditeur, c'est à cet exemple que j'en appelle de toutes les maximes que vous inspire le monde, pour vous justifier à vous-même vos vengeances : saint Etienne a aimé ses ennemis ; jl n'avoit garde de les haïr, dit saint Augustin , car il savoit qu'il leur étoit redevable de toute sa gloire, et que c'éloit par eux que le royaume du ciel lui étoit ouvert ; Nesciébat Us irasci , per quos ûbi videbat regni cœlestis aulam aperiri (August.). Si vous agissiez dans les vues de fa foi , ce seul motif suffiroit pour étouffer tous les ressentiments qui se forment dans votre cœur. En effet, cet homme que vous prétendez être votre ennemi; cet homme qui vous a piqué, qui vous a raillé, qui vous a décrié et calomnié ; cet homme qui vous a rendu et qui vous rend sans cessé de mauvais offices , est celui que la Providence a destiné pour être un des instruments de votre salut , [pour

être un moyen de votre sanctification, pour senrir à vous faire pratiquer ce qu'il y a de plus méritoire et de plus saint devant Dieu. Or en cette qaalité , quoique d'ailleurs votre ennemi , n'est-il pas juste que vous [aimiez et même que vous le respectiez? Non seulement saint Etienne a ainné ses persécuteurs, mais il les a aimés parcequ ils étoient ses persécuteurs. Que font les Juifs y<en le lapidant? Ecoutez la pensée de saint Fulgence , qui vous paroîtra aussi solide qu'ingénieuse t Saônl Etienne, dit ce Père, comme premier martyr du christianisme, ^l une des pierres vivantes dont Jésus-Christ commence à bâtir son Église; et les Juifs, qui sont eux-mêmes des cœurs de pierre, frappant cette i^rte mystérieuse , en font sortir les étincelles de la charité et dei'junour divin : Dhm lapidei JudaA Stephanum percuttunt , ignem exeocharitcuis eliciunt (Fulg.). Excellente idée d'une charité vraiment chrétienne. Aimer ceux qui vous font du bien, ceux qui sont dans vos intérêts, ceux qui vous servent et qui vous plaisent, c'est la charité des païens , et pour cela il ne faut point avoir recours à l'Évangile ; mais aimer ceux qui vous haïssent , ceux qui vous persécutent , ceux qui vous oppriment , et les aimer, lors même qu'ils travaillent avec plus d'ardeur et qu'ils sont plus obstinés à vous opprimer, c'est la charité du chrétien , c'est l'esprit de votre religion , c'est ce q/A doit vous discerner du Juif et de l'infidèle: sans cette charité parfaite, dont Jésns^brist a été le modèle et le législateur,' en vain seriez-vous aussi mortifié et aussi austère que les plus fervents religieux : pour un homme du monde comme vous, voilà en quoi consiste votre essentielle austérité et votre première mortification.

Ah ! Chrétien^ji'admirez-vous pas jusqu'oii va la force de ce prodigieux amour oËtienne pour ses ennemis? Pendant qu'ils le lapident, il intercède pour eux, il demande grâce pour eux, il plaide leur cause; et il la plaide si éloquemment, dit saint Augustin , qu'il paroit bien que c'est la charité même et le Saint-Esprit qui parle par sa bouche. Seigneur, s'écrie-t-îl çn s'adressant au Fila de Dieu, ne leur imputez pas ce péché : c'est vous-même qui sur la croix m'avez appris , par votre exemple , à tenir ce langage ; et je ne crains point que ma prière en faveur de ces malheureux soit téméraire et présomptueuse , poisqu'elle est conforme à la vôtre, et fondée sur la vôtre. Il est vrai que leur crime est grand ; mais souvenez-vous que vous avez prié votie Père pour la rémission d un crime mille fois encore plus grand : car vous étiez le maître , et je ne suis que le serviteur et le disciple. J'ai donc droit d'espérer que, puisque vous avez vous-même jugé digne de pardon l'attentat et le^déicide commis dans votre adorable personne, l'outrage qu'on me fait aujourd'hui ne sera point irrémissible; et qu'après que vous avez dit pour ceux qui vous crucifioient, Pater^ dtmslie iliis (Luc, â5), je puis dire pour le$ auteurs de ma mort: Domine, ne statuai iUis h^ peccatum {Act., 7). C'est ainsi que la cha- ' rite de saint Etienne cherche à excuser et 4 disc'lper ses ennemis.

Gela vous paroit héroïque ; et moi je soudens que cet béroïsma, bien eotendu, n'est point un simple conseil , mais un précepte, et que, si vous ne priez sincèrement et de bonne foi pour vos pins cruels ennemis, il n'y a point de salut pour vous. N'est-ce pas ce que vous enseigne rÉvangile, et n'y avez-vous pas lu cent fois ces paroles si expresses : Oratç pro persequentibus vos, ut sitis filu Palris vestri (Màtth., 5); Priez pour ceux qui vous outragent , afin que vous soyez les enfants de votre Père céleste ? Pou voit- oa vous déclarer ce point en des termes plus forts? n'est-ce pas la règle que saint Etienne a suivie? en avezvous une autre que lui? l'entendez- vous mieux qjie lui? pensez-vous et prétendez-vous qu'il vous en coûte moins qu'à lui?

Qu'il est important, Chrétiens, de méditer souvent ces vérités ! Je vous ai dit que saint Etienne avoit prié pour ceux qui le lapidoient avec plus de zèle que pour lui-même. C'est ce qui paroit encore dans la description que saint Luc nous a faite de son martyre : car pourquoi pensez-vous que ce saint diacre , après s'être tenu debout en recommandant son ame à Dieu ^ fléchisse les genoux pour recommander le salut de ses bourreaux, Positis autem genibus {Act.^ 7)? c'est qu'il sait que dans cette posture il sera plus en état d'éure exaucé » et d'obtenir pour eux miséricorde. II avoit donc pour ses ennemis, conclut saint Bernard, une charité plus ardente que pour sa propre personne : uimpUorem. ergà pro inimi^is, quàm pro se ipso, habebat-solÛcitudinem (Bern.). Mais, de plus, pourquoi hausse-t-il alors la voix , et poussetril un grand cri vers le ciel : Clamcwii voce magnâ î Pour empêcher, répond le cardinal Pierre Daniien, que les cris des Juifs n'aillent jusqu'à Dieu , et n'attirent sur eux sa vengeance. Les Juifs criment par un emportement de fureur, et saint Etienne par un excès de charité : Clamor lapidantium^ furoris erai; clamor Stephani, pietatis (Prtr, Dam.). Or il falloit, ajoute ce Père, que le cri de la charité l'emportât sur les cris de la fureur , et c est ce qui arrive : la voix de saint Etienne est si forte, qu'elle se (m seule entendre ; Dieu n'a d'oreilles que pour lui; et il est si touché de sa prière,.qu'il ne peut, ce semble, lui résister, et qu'il répand sur les plus indignes sujets ses grâces les plus abondantes. C'est de là que Saul , le plus violent persécuteur de l'Eglise, est changé en un apôtre, et devient un vaisseau d'élection , comme si Dieu avoit entrepris de seconder, par le plus éclatant mira«> cle de sa miséricorde, les prodiges de la charité d'Etienne : car c'est à la charité d'Etienne qu'étoit attachée la prédestination, la vocation, la conversion^de Paul; puisqu'il est vrai , comme l'a rem|u*qué saint Augustin , que si saint Etienne n'eût prié , l'Église n'auroit pas eu ce docteur des nations et cette grande lumière : Si IStephanui non oraêset^ Ecctesia Paulum non haberet (August.). Or (irez la conséquence pour vous-mêmes, mes chers auditeurs, et prenee pour un d^ ^wb» les plus certains de votre prédestioaûqu bienheureuse , celte obarii? envers vos ennemis.

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