PREMIÈRE PARTIE
Jamais la barbarie fut-elle plus ingénieuse que dans la passion de Jésus-Christ à satisfaire son aveugle fureur? et quelles lois si sévères ont jamais produit aucun exemple d'un suppliée pareil à celui que vient d'imaginer une cohorte entière de soldats, et qu'ils mettent en œuvre contre cet adorable maître? Ils avoient entendu dire qu'il prenoit la qualité de roi ; et pour se jouer de cette royauté prétendue, selon leur sens, le dessein qu'ils forment est de lui en déférer, avec une espèce de cérémonie et d'appareil, tous les honneurs, et d'observer à son égard tout ce que l'on a coutume de pratiquer «ivers les rois. On le conduit encore dans le prétoire de Pilate, on lui présente un siège qui lui doit servir de trône, on lui commande de s'asseoir, tous se rangent autour de lui : Cangregctverunt ad eum umversam cohortem (Matth., 37); et chacun témoigne son empressement poor toe admis au nombre de ses sujets.
Ce n'est pas assez : afin de le revêtir des marques de sa dignité, on le dépouille de ses habits collés sur son corps , déchiré et tout ensanglanté par la cruelle flagellation qu'il a endurée. On lui Jette sur les épaules un manteau de pourpre, comme son manteau royal ; on loi met un roseau à la main , qui lui tient lieu de sceptre , et qui représente son autorité et son pouvoir. On fait plus encore , et pour diadème on prend une couronne d'épines qu'on lui enfonce dans la tète* De toutes les parties de ce corps sacré , il n'y avoit que la tête qui fut restée saine, et qu'on n'eût point attaquée. Aussi dans les supplices des plus grands criminels , épargnoit-on toujours la tête , pârceqae c'est le chef où domine la raison , et où résident les plus nobles puissances de Tame. Mais par rapport à Jésus^Christ , il n'y a plus de règles. Il faut qu'il soit couronné ; mais que son couronnement lui coûte cher. U faut que ce soit un couronnement de souffrances et un mair^ tyre. Les épines , appliquées avec force, le percent de toutes parts; autant de pointes, autant de plaies ; le sang coule tout de nouveau, et , selon la parole du Prophète qui s'accomplit à la lettre , depuis la plante des pieds jusqu'au sommet de la tête , il n'y a plus rien en cet hcMnme de douleurs qui n'ait eu sa peine et son tourment : A planta pedis usquè ad verticem non est in eo sanitas (Isai., 1).
Du moins, si l'on en demeuroit là ; mais tout cela ne peut suffire i des cœurs si durs et si impitoyables. Il faut qu'on lui rende dans cet état les hommages qui lui sont dus, c est-à-dire des hommages proportionnés à la pourpre y au sceptre et à la couronne qu'il porte. Comment donc Tadorent-ils? En s'humiliant par raillerie devant loi, et lui disant , un genou en terre et d'un ton moqueur : Nous vous saluons , roi des Juifs : Ave^ rex /tu{c?orum( Matth., 27). Quels tributs lui paient-ils? Ils lui crachent au visage , ils le meurtrissent de soufflets, ils lui ôtent la canne qu'il tient dans la main, et lui en déchargent
mille coups sur la tête. Tout ce que je dis, c'es^t ce que les éyapgëlistes nous ont rapporté* et je n'ajoute rien au témoignage qu'ils en ont rendu : Et expuentes in eum , aeceperunt arundmemf et perculiebant eaput eju$ ( Matt., 27).
Voilà » Chrétiens » à quoi fut exposé le Roi des rois ; voilà » j'ose l'espérer de votre piété » voilà ce qui vous touche , ce qui vous pénè^ tre 5 peut-être ce qui vous attendrit jusqu'aux larmes , ou ce qui vous anime au moins.de la plus juste indignation. Mais du reste , n'allumons point inutilement notre zèle contre les ennemis de Jésus-Christ: réservons-le pour nous*mémes » et tournons-le contre nous-mêmes. Car n'est-ce pas ainsi que nous avons cent fois traité ce roi de l'univers, et que nous le traitons tous les jours? Nous le couronnons, mais nous le couronnons d'épines , et d'épines mille fois plus piquantes que toutes celles dont il fut couronné par ses bourreaux. Je m'explique , et concevez ceci » je vous prie.
Nous sommes chrétiens , et en qualité de chrétiens , nous faisons profession d'appartenir à ce Dieu Sauveur, comme à notre roi^ Nous savons, et la foi nous l'enseigne, que toute puissance lui a été donnée au-dessus de toutes les nations du monde , et même au-dessus de toute la cour céleste : Data est mihi omnis potestas in cœlo et in terra (Matth., 28). Nous savons qu'il a été établi de son Père pour régner, non seulement en Sion , Ego autem constitutus sum rex ab eo super Sion {Psalm, 2); mais pour étendre son empire jusqu'aux extrémités de la terre : Postula à me, et dabo tibi gentes hœreditatem tuanij et possessionem tuam terminos terrœ (Ibid.). 11 est vrai qu'il dit à Pilate que son royaume n'étoit pas de ce monde ; mais il ne prétendoit point en cela lui faire entendre que ce monde ne fût pas soumis à sa domination. Il ne vouloit lui dire autre chose, sinon qu'il n'étoit venu dans le monde que pour y exercer une domination spirituelle , et non point une domination temporelle : car voilà le sens de ces paroles: Regnum meum non est de hoc mundo ( Joan., 18). Domination qu'il n*a feit consister que dans l'Évangile qu'il nous a annoncé , que dans la loi qu'il nous a préchée, que dans les préceptes, dans les conseils , dans les exemples et les règles de conduite qu'il nous a donnés: Ego autem constitutus sum rex ab eo , prœdkans prasceptum ^us {Psabn. 2). Nous savons , dis-j; , tout cela , mes Frères ; et, prévenus de ces connoissances et de ces principes de religion , nous embrassons l'Évangile de cet envoyé de Dieu , nous acceptons la loi de ce souverain législateur , nous recevons sa morale , et nous révérons, ce semble , ses préceptes et ses maximes ; nous allons à ses autels lui offrir notre culte , et nous nous prosternons en sa présence pour l'adorer. Ainsi , pour m'exprimer de la sorte , le voilà proclamé roi par notre bouche , et couronné de nos propres mains : Et cœperunt salutare eum : AvCy rex (Maec, 15).
Mais cette couronne que noqs lui présentons » de quelles épine
m SUR LE GOUROMNEttËNT DE JÉ&US-CtlRIST.
n'est-elle pas mélëe ; on plutôt , de quelles ^iaes h'esl-èile pitô toute composée ? Car ne noM tk^ompotos point , mes chers attditears > et ne nous aïTéions point à de spédeases démottstratioktô. ^uàild en même temps que nous couronnons Jésus-Christ , nous le renôtiçons dtt reste dans toute la conduite de notre vté ; l]uand» après lui liVoir rendu dei^nt ikn autel , ou au pied d'un oratoire » je ne sais qtlél eulle d'un iiiomeiit et de pure cérémonie , nous agièsons ensuite d'une manière toute contraire à rËvangile qu'il nous a piréché ; que tous violons iflbpubément et haUtUfelteittent la loi qu'il nous a Ulltoncéë ; que nous suions dans la pratique nue toute atitre morale que celle qu'il nt>us a enseignée ; que nous abandonnonn les règles , tes maxitiieis , 1^ principes qu'il nous a tracés ; que nous traitons même de foiblesise , et que nous tournons eu ralDerie la fidélité de quelques âmes chrétiennes qui refusent de s'en départir, et fout une profession onveHê de s'y conformer; quand nous ne prenons pour guides dénis toutes nos démarches que le mondé , que nôtre ambition , qu(e notre plaisir, que notre intérêt , que nos ressétitiments , qae nos passions et ttHin nos désirs dérégla ; enco)*e îine fois , quand taotis tious déclarons ses sujets y et que néanmoins nous en usotts de la Sorte et nous nous comportons en mondains et en païens , n'est-cie pas te couronner d'épiûës? et ne peUt-on pas alors dire de nous ce que te texte saeté iions ttipporte des soldais ? Et plectentes eoroném de spinif^ poswsrunt supet caput ejtii f MaIth., 27).
Car jamais les épines qui Itti percèreiit ta tête lui fUrent^ellès plus douloureuses et plus sensibles que tant de désordres » que tant d'injustices y que tant de vengeances y que taUt de médisances ^ que tant d'impiétés , qU6 tant d'excès et de débauches , où tous les jours l'on se porte jusque dans le christianisme ; qui est proprement son royaume ? Est-ce donc là le tribut que nous lui payons ? Les rois, dit Saint Bernard , se font des couronnes de ce qui leur eàt offert par les peuples qui leur sont soumis ; et comme Tor est le tribut qu'ils exi* gent dé leurs sujets , de là Vient aussi qu'ils ont des couronnes d'or : mais que reçoit de nous notre Dieu ^ et que lui prdduisont-nous autre chose que des ^ines , c'est-à-dire que des négligences et des lâchetés , qiie des imperfectionè et dés infidélités ^ qiîë des habitudes Vicieuses » t[ue des attaches criminelies ? teliemeht que notre atte est tomme ce champ ou eomme t^te vigne dont a pané le Sage , lorsqu'il disoit : J'ai passé par le champ du pat^ssèiix , et j'ai cobsidéré la vigne dé l'iiisensé , Pisr agraWi hoMnis pigri IrànHvi, et per n- Heam viH Èiultt (Prt)v.; 94) ; mais qu'y ai-je àpei*çti? tbut étoit plem d'orties , et toute la surface ëtoit couverte d*épineâ t Et eccè tetum reptevétant urticcB, et operuerant iUperficiem éjuh spinve. (Ibid.).
Il ne peut s'en taire , ce Roi digne dé toutes nos adorations et de tout notre amour, mais dont nous profeUotis si indigtlement la souveraine majesté , et à f^ui notis catisons tims les joUrs de tà vives don-
SUR LB COCRQNMEHENT DE JÉBUS-GHRIST. 090
lenrs. Il nous adresse âur cela ses plaimei , et la graœ noas les feit entendre au fond du cœur : mais où tombe sa parafe ? comme ce boa frrain de rËvaivgiie , elle tombe au milieu des épines : Et aUutt ceci" dit inter $fÂnai (Luo., 8)$ c'est-à-dire , qu'elle tombe dams des cœurs sensuels et tout charnels , dans des cœurs i/ains et enflés d*orgtteil ^ dans des cœurs possélés du monde et de ses biens périssables , dans des cœurs corrompus. Ces épines croissent toujoubs « elles s'étendent, elles se multiplient , jusqu'à ce qu'elles viimnent à étouffer tous les eentiments de la grâce du Seigneur^ et qa'eHes arrêtent toute la vertu de sa divine parole c Et timul exotuie tpime suffocùvetunt i/tod (Ibid.).
Ce n'est pas tout, reprend saint Bernard, et nous déshonorons en^ core autrement la royauté du Fils de Dieu. Outre les épines dont nous le couronnons , nous ne lui feisons porter pour sceptre qu'un roseau ; comment cela ? Par nos inconstances et nos légèretés perpétuelles en tout ce qui cooeeme son service» Aujourd'hui nous sommes à lui , et demain nous n'y sommes plus. Aujourd'hui nous nous nuigeons sous son obéissance pour exécuter fidèlement ses ordres, et demain nous les transgressons. Aujourd'hui nous lui jurons un attachement inviolable « et demain nous secouons le joug » et nous nous révoltons : tantôt pour Dieu et tantôt pour le monde ; tantôt dans l'ardeur d'une dévotion tendre et afifectuense ^ et tantôt dans le relàfjiement d'une vie tiède et inutile. Or tout cela, qu'est-ce autre chose que lui mettre un roseau dans la main pour nous gouverner? Je veux dire que c'est ne lui donner sur nous qu^tiu empire passager^ sans solidité et sans consls^nce.
Car son empire est dans nous-mêmes et au milieu de nous-mêmes : Bè§nûm Dei intrà vok est (Ltic, 17) $ et quelque absolu qu'il soit, il ne subsiste (ne vôUS offeUsei pas de cette proposition , je l'elpliquerai), il ne subsiste qu'àUtàUl (|ue nôtts le voulons et que nous nous y sôuiMttons. Si nous le voulons toujours et d nous nous y soumettons toujours, il douera toujours t mais si nous ne.le voulons et si nous ne nous souniettons que par intervalles « ce ne sera plus un empire stable et permanent. Ce n'est pas que Jësus*Ghrist^ vrai Dieu comme il est vrai homme , n'ait sur nous un empire indépendant de nous, un empire inaliénable ^ immuable ^ étemel , uà empire que nous ne pou^vt>ns troubler, parôéqu'il est au-dessus de tous nos caprices et de tous nos chaïkgements : mais outre ce premier empire , cet empire esseili^l et nécessaire, il y en a ud que nous pouvons lui donner ou lui refuseri parcequ'il l'a fait dépendre de nous-mêmes et de notre volonté. Ainsii que nous lui soyons volontairement et librement soumis comme k notre roi ; que volontairement et de gré nous nous attachions à lui, Ikous observions Ses commandements , nous lui rendions toas les devoirs que nohs ptisscrit la religion « voilà l'empire que nous pouvons lui ôter. le ne dis pas que nous pouvons lui en ôter le droit, mais l'effet > puisqu'il nous a laissé notre libre arbitre pour demeurer dans la
sajëtion qui lui est due » et pour satisfeire à tout ce qu'elle nous impose , ou pour nous en retirer malgré toutes nos obligations , et pour vivre selon nos appétits et nos aveugles convoitises.
Or c'est de cet empire, dont il est néanmoins $i jaloux , que nous Élisons comme un roseau qui plie au moindre souffle, et qui tourne de cous les côtés. Que ne lui disons^nous point à certains jours et à certaines heures , où l'esprit divin se communique plus abondaaiment à nous, et nous touche intérieurement? De quels regrets sonunes-nous pénétrés à la vue de nos égarements» et que ne nous proposons-nons point pour l'avenir? Quelles résolutions , quels serments de ne nous détacher jamais de ses intérêts, et de garder de point en point toote «a loi? Rien donc, à ce qu'il semble, rien alors de mieux établi que son empire. Hais le voici bientôt détruit : il ne faut pour cela qu'une occasion qui se présente , qu'un exemple qui attire, qu'une difficulté qui nait, qu'un respect humain qui arrête , qu'un dégoût natnrd qui survient, qu'une passion qui se réveille. On reprend ses premiàres voies, on se rengage (}ans ses mêmes habitudes , on oublie toutes ses promesses, bn quitte toutes ses bonnes pratiques , on change de maître, et de l'empire de Jésus-Christ, on retourne sous la domination et la tyrannie de ses inclinations vicieuses. Peut-être en revient-on encore; mais pour y rentrer tout de nouveau. Ce ne sont c|ue vicissitades, que variations ; et le plus fragile roseau n'est pas sujet à plus de mouvements opposés, ni à plus de dispositions toutes différentes.
Cependant, mes Frères, Tim'quité se soutient jusqu'au bout ; et si les soldats couvrent enfin par dérision le Sauveur du monde d'une robe de pourpre, cela même, par rapport à nous, renferme un mystère bien étrange ; je dis un mystère véritable, et que le Ssànt-Eaprit, selon la remarque des Pères, a eu expressément intention de nous déclarer ; car ce n'est pas sans raison, dit saint Augustin, que le prophète Isaîe, s'adressant à la personne du Sauveur, lui demande l'inlelligence de ce mystère, et qu'il veut apprendre de lui ce que sigmfie cette pourpre : Quarè ergo rubrum est indumentutn tuum, et vestimmUa tuasicutcalcantium in torculari (IsAi., 63)? Hé! Seigneur, pourquoi votre robe est-elle rouge ? et pourquoi vos vêtements sont-ils comme les habits de ceux qui foulent le vin dans le pressoir? Le voulez-vous savoir, Chrétiens? la chose vous touche aussi bien que moi. Écoutez ce que ce Sauveur lui-même répond à son prophète : Aspersus est m»guis eorum super vestimenta mea (Ibid.) : Leur sang a rejailli sur moi, et toute ma robe en a été tachée. Comme s'il disoit : Ce sont les dérèglements de mon peuple qui m'ont fait rougir, et c'est de quoi je rougis encore tous les jours. La honte en est retombée sur moi; et ne pouvant faire nulle impression sur ma divinité, elle s'est attachée i l'humanité dont je me suis revêtu. Dans la splendeur de ma gloire, mes habits étoient aussi blancs que la neige ; mais depuis que je me suis réduit sous une forme humaine, ils sont devenus rouges comme
récarlate, parceque je me suis va chargé de toutes les abominations du monde.
Quel reproche , mes Frères , et quel sujet de confusion pour nousmêmes! Car la confusion de notre roi doit retomber sur nous-mêmes, et doit encore de plus servir un jour à notre jugement et à notre condamnation. Il aura son temps pour venger l'honneur de sa royauté flétrie et profanée. Tout l'univers alors s'humiliera devant lui; tous les rois de la terre déposeront à ses pieds leurs couronnes ; il n'y aura plus là d'autre roi que ce l^oi de gloire ; et de quelle frayeur seronsnous saisis» quand nous le verrons assis sur son trêne, armé du glaive de sa justice» et couronné de tout l'éclat de sa divine et suprême gran« deur ! C'est à ce dernier jour qu'il fera le terrible discernement de ceux qui l'auront honoré, et de ceux qui l'auront méprisé ; qu'il mettra les uns à sa droite comme ses prédestinés et ses élus, et les autres à sa gauche comme des rebelles et des réprouvés ; qu'il dira aux uns, en les appelant à lui : Venez, possédez mon royaume, vous qui m'avez servi comme votre maître, et qui m'avez obéi comme à votre roi : Tune dicet rex AU, qui à dextris erunt : Verdte, possidete paratum vobis regnum (Matth., 25) ; et qu'il dira aux autres, en les rejetant : Allez, et retirez-vous de moi ; vous n'avez point été mon peuple, et vous n'avez point voulu vivre dans ma dépendance ; je ne sais qui vous êtes , et je vous livre à ces puissances de ténèbres qui vous ont si long-temps dominés, et qui vous attendent pour vous faire part de leur sort et de leur malheur étemel : Tune dicet et his qui à sinislriê erunt : Di&ce^ dite à me in ignem œtemum, qui paratus est diabolo et angelis ejus (Ibid. ) Ah! Chrétiens, que ferons-nous lorsqu'il nous frappera de ce redoutable anathème ? En vain nous commencerons à craindre et à révérer son souverain pouvoir ; en vain nous lui crierons mille fois : Seigneur, Seigneur : Tune respondebunt et, Domine (Ibid.) ; en vain , prosternés devant son tribunal, nous lui dirons : Roi immortel, roi de tous les siècles, que toute louange, que toute gloire vous soit rendue : Régi sœcubrum immortali honor etgloria (1. Tim., 1); ce ne sera plus qu'un culte forcé et contraint , et il demandoit un culte de piété et d'amour; ce ne seront plus que des soumissions d'esclaves, et il vouloit une obéissance d'enfants. Or il n'y a que les enfants qui trouveront place dans son royaume , et les esclaves en seront éternellement bannis. Ce n'est pas qu'il ne retienne toujours sur ces malheureux son empire naturel; car c'est à lui que son Père a dit : Régnez au milieu même de vos ennemis : Dominare in mecUo inimicorum tuorum (Psalm. ^09); mais comment? pour les gouverner avec un sceptre de fer, et pour leur faire sentir tout le poids de vos justes vengeances : Reges eos in virgâ ferreâ ( Psalm, 2 ). Je vais trop loin» mes chers auditeurs, et revenons. Comme il n'y a point de inyistère où la royauté de Jésus- Christ ait été plus avilie et plus outragée que dans son couronnement» je prétends d'ailleurs qu'il n'y en a point où
702 SUR LE COtlRONNEHENT DE iÉSUS-GHRIST.
elle ait été plus solidement établie et plus justement vérifiée : c'est le SDJetde la seconde partie.
DEUXIÈME PAUTIE.
C'est le caractère particulier de la royauté de Jésus-Christ, d'avoir été reconnue au milieu même des opprobres et jusque dans le comble de riuimiliation. Au Calvaire et sur la croix, entre deâx voleurs condamnés au même supplice que lui et mourant avec lui, il fut déclaré roi; et malgré toutes les oppositions de ia Synagogue, récriteaa qu'on mit au-dessus de sa tête en le crucifiant portoit ces mots : Jésus de Nazareth^ roi des Juifê (Joan., 19). Il est étonnant, Chrétiens, que Pilate, après avoir accordé si lâchement aux Juife tout ce qu'ils loi avoient demandé touchant la personne du Sauveur, jusqu'à le sacrifier à leur haine, ne voulât néanmoins jamais les entendre, ni rien relâcher, quand ils lui proposèrent d'effacer ces quatre paroles , ou d'y fidre an nooins quelque changement. Quelque méconientemeul quite pussent lui en témoigner, quelques instances qu'ils lui fissent , tous leurs efforts et toutes leurs remontrances furent inutiles. Mon , leur répondit-il avec une fermeté inébranlable , il n'y a rien là à réformer: ce que j'ai écrit, est écrit: Qaod seripsif scripsi (Ibid.). Pourquoi cela, et d'où lui venoit sur ce point une telle résolution? M'en soyons point surpris, dit saint Cbrysostoine : c'est qu'il agissoie alors par le mouvement de Tesprit de Dieu qui le condaisoît : et comme Gaîphe, tout méchant et tout injuste qu'il étoit, avoit prophétisé, par l'inspiration divine, sur la mort de Jésus- Christ, aussi Pibte, quoique païen , fut l'organe dont Dieu se servit pour relever solennellement et authentiquement la royauté de ce Messie: Jésos^Ifarist, parlant de lui-même, avoit dit hautement : Je suis roi; et les Juifssoutenoient opiniâtrement qu'il ne l'étoit pas. Il faUoit un juge qui terminât ce différend, et un juge désintéresé. Pilate prononce; et après après avoir ouï les parties, et mtirement examiné le fait, lui qui étoit étranger et Romain, il décide à l'avantage du Fils de Dieu , et le reconnoit roi : Jésus Nazarenus, rex (Ibid.).
Mais que fais-je. Chrétiens? n'allons passi loin : les soldats, en le couronnant, ne commencent-ils pas dès-lors à le reoonnoltre pour ce qu'il est ; et tout ignominieux que parott ce couronnement , n*étoit-ee pas, selon les vues du ciel , une disposition secrète au jugement que devoit rendre Pilate? ce n'ctoit pas là l'intention de cette brutale et insolente milice; mais, remarque saint Ambroise, contre leur intention, ilsoontribuoient, sans le vouloir et sans le savoir, à Taccomplissement d^ desseins de Dieu. Dieu vouloit que son Fils fût salué comme roi, fût couronné comme vainqueur, fût adoré comme Seigneur et conome Dieu. Or voilà justement ce qui s'exécute; et quoique ce ne tût pour ces seldats qu'un divertissement et qu'un jeu , c'était, pour la Phovidence et la Sagesse éternelle qui Tavoit réglé de la sorte, un effet réel
suit LE COURONNEMENT Œ JÉSUS-GHRIST< 705
el une vérité : Et ri cctde non credunt^ CArûto unnen suus non defuit honar^ qui sahitatur ut rex^ coronatur ut victor, Deus ttDominufi ad<h ratar ( Ambr.) ; mystère profond et admirable* mes chers auditeurs ; mystère digue de toutes nos réflexions. Meltons^le dans un nouveau jour» et tâchons à en découvrir toutes les merveilles.
Car ce qu*il y a, ce me semble, de plus singulier» c'est que les mêmes choses par on les persécuteurs de notre divin mattre croyoîent le déshonorer» ont été les marques^ les plus naturelles de sa souveraineté, et ont servi à nous en donner l'idée la plus convenable. Prenez garde, ils l'ont couronné d'épines : k qui celte couronne pouvoit*eUe mieux convenir qu'à celui qui devoit surtout être le roi des âmes sou^ frantes, et qui ne vouloit h sa suite que des sujets préparés à la douleur, aux persécutions , au martyre ? une couronne de fleurs lui eûtelle été propre» et ces épines n'esprimoient-elles pas le vrai caraclère de sa dignité royale? En effet» Chrétiens, c'est cette couronne d'^ir nés que toute la terre a révérée; c'est pour celte couronue d'épines que les princes ^i les plus grands monarques ont témoigné tant de zèle et tant de piété» armant des flottes entières» passant les mers» s'eiLposantà mille périls, et regardant comme une précieuse conquête de l'enlever k des peuple^ infidèles ; c'est cettecouronne d'épines quHIs ont rapportée dans leurs états, et qu'ils y ont conservée coqime le plus riche trésor ; c'est cette couronne d'épines qui a fait les délices des Saints» et toute leur gloire.
Quand le Sauveur des hommes se présenta à la bienheureuse Catherine de Sienne avec deux couronnes à la main » Tune d'épines et l'autre de roses, et qu'il lui en laissa le choix, délibéra-t-élle un moment? Avec quelle ardeur et quelle tendresse, avec quels transports de joie prit-elle les épines et rejeta-t-elle les roses! pourquoi? parce* qu'elle savoit à quel roi elle s'étoit dévouée; que ce n'étoit point un roi de plaisir» mais un roi de souffrance; que dans sa cour il ne permet^ toit ni délicatesses» ni douceurs humaines» ni commodités de la vie. D'où elle concluoit que, s'éiant toute consacrée i son service» eUe ne devoit point souhaiter d'autre partage que les afflictions et les épines les plus aiguës. Nous n'en demanderons point d'autre nous-mêmes » dès que nous serons remplis du même esprit que cette fidèle épouse de Jésus-Christ, ou» pour mieux dire, dès que nous serons remplis comme eUe du vériuble esprit de la religion que nous professons.
Cependant» mes Frères, k ce roi couronné d'épioes il felloit un sceptre, et les soldats y pourvoient. Le sceptre répond parfoitement à la couronne : car c'est un roseau qu'ils lui mettent dans la main. Or, se-* lou la belle observation de saint Augustin , pouvoient-ib mieux représenter la nature de son pouvoir, qui n'a poiqt éclaté par la force ni par la violence» mais par la foiblesse même et par l'infirmité? Les rois de la terre ont besoin de troupes» de légions, de c6rp8 d'arn)ées» pour dompter leurs ennemis» et pour maintenir tours sujets dans le
704 SUR LE COURONNEMENT DE JÉSUS-CHRIST* deyoiretrobëissamoe. Ils portent le sceptre; et ce sceptre, disoit on ancien , est comme nne main empruntée * ; pour signifier que si d'enxmêmes ils n'ont pas le bras assez fort , ils ont de quoi l'affermir et le roidir, quand ils voudront l'étendre sur la tète des rebelles. Mais au roi que nous adorons, il ne fout, de la part des hommes, ni appui, ni secours. A le considérer selon le monde » on diroit qu'il n'est rien de plus foible, et qu'il n'a ni puissance , ni vertu ; c'est un roi pauvre, ua roi humble et petit, un roi sans éclaft, sans pompe , sans munitions, sans armes; mais comme il est le bras de Dieu^ rien de tout cela ne lui est nécessaire; et sans emprunter sa force d'ailleurs, il la trouve dans lui-même : de sorte qu'avec les moyens les plus impuissants, il peut tout et il vient à bout de tout. Pour opérer les plus grands miracles, un roseau lui a suffi : avec ce roseau, qui fut, selon la renuffque de saint Athanase, le symbole de la croix , il a subjugué plus de nations que les plus fameux conquérants; avec ce roseau , il a confondu les démons et mis toutes les puissances infernales en déroute; avec ce roseau, il a établi son royaume, qui est son Église; il Ta élevée sur les ruines de l'infidélité , et, répandue jusqu'aux extrémités do monde; avec ce roseau, il a brisé lorgueil des potentats qui s*opposoient à sa sainte loi; il a dissipé tous leurs projets, renversé tontes leurs entreprises, et les a réduits eux-mêmes sous son empire. 0 prodige le plus merveilleux ! ô foiblesse toute puissante !
Sur quoi saint Bernard entroit dans un sentiment bien affectueux et bien touchant : Ah ! Seigneur, s'écrioit-il en s'adressant à Jésos- Ghrist même , puisque les choses les plus foibles acquièrent dans votre main tant de pouvoir et tant de force , et qu'un roseau y a été comme un sceptre et une verge de fer pour régir les peuples , prenez mon cœur; ce n'est qu'un roseau fragile, qu'un roseau creux et vide de tout bien, vide de charité, vide de dévotion et de piété, vide de bonnes œuvres et de mérites; qu'un roseau flexible et mobile, que son ex-, trême légèreté fait tourner à tout vent, et que la moindre impression est capable d'ébranler ; mais du moment qu'il sera entre vos mains, vous le remplirez de votre grâce et de la force de votre divin esprit; vous en ferez un cœur généreux , un cœur ferme, un cœur ardent et fervent; un cœur prêt à surmonter toutes les difficultés, et à vainci^, par une persévérance infatigable, tous les obstacles. Ainsi parloit ce Père; et ne nous persuadons pas, au reste, que ce roseau donné i Jésus-Christ, en forme de sceptre, fût de L'invention des soldats; il fut du choix même du Fils de Dieu, qui, selon le témoignage du grand Apôtre, a toujours pris ce qu'il y avoit de plus infirme et de plus petit dans le monde, pour abattre les forts; ce qu'il y avoit de plus vil et de plus bas, pour humilier les grandeurs; ce qu'il y avoit de plus méprisable ou ce qui le paroissoit, en un mot, ce qui nëloît rien, pour confondre tout le faste humain et pour anéantir tonte pois-
* Bâanus aitera regum.
SUR LE GOUftONNEHENT DE JÉSUS-CHRIST. 70S
sance mortelle : Infirma mundi elegit Detu, ut eonfundat fortia; et ignobilia mundi et contemptibHia elegit Deus^ et ea quœ non »unt^ ut ea quœ suntj deslmeret ( i . Cor,, 1) .
Ce n'est pas non plus sans mystère qu'on le couvre enfin â*an manteau de pourpre, et il n*est pas difficile d'en apercevoir d'abord toute la convenance : car dtoit-il une couleur plus sortable t\ un roi qui devoir formel son royaume sur la terre , et qui devoit l'amplifier par Teffusion de son sang? Ah ! il devoit être le prince et le roi des martyrs ; il devoit leur donner le signal de ces guerres sanglantes où leurs corps séroient livrés a tous les tourments , où ils seroient brisés» déchirés y immolés comme des victimes; et quel autre signal eût été plus propre à leur annoncer de tels con^bats et à les y animer» quB la pourpre dont il est revêtu? La pourpre fat toujours employée à l'investiture des rois; mais jamais roi eut-il droit, comme le Sauvelir, de la porter, puisque jamais roi ne fut consacré comme lui , ni ne reçut Tonction royale dans son sang? Ce roi de nos cœurs (belles paroles de saint Ambroise), ce roi de nos cœurs se montre à nous sous la pourpre et sous l'écarlate, pour nous désigner les victoires et les triomphes du martyre : Designans martyrum palmas^ et regiœpotestaHa insigma ( Ambr. ). Il veut nous faire entendre de quel sang son Église seroit un jour tout empourprée; il veut nous faire connoltre sur quoi son royaume sera fondé, à quel prix il le doit acheter, et que c'esipar le sacrifice de sa vie et par toutes les douleurs de sa passion qu'il le. doit conquérir : Quod caro ejus fusum pro toto terrarum orbe sanguinem esset susceptura pro nobis^ et passto regnum paritura de nolns (Idem)»
La pourpre des Césars étoit teinte de sang, dit saint Jérôme ; mais du sang des hommes qu'ils avoient versé, et souvent avec autant d'inr justice que de fureur. Si elle éclatoit, c'étoit du feu brûlant de leur ambition ; et si elle rougissoit , c'étoit bien moins de sa propre couleur que de leurs vices. Leur pourpre les faisoît donc redouter, poursuit ce saint docteur; mais la pourpre de Jésus-Christ nous le fait également respecter et aimer : car qui ne l'aimeroitpas, voyant dans cette pourpre, avec les marques de sa royauté, les plus sensibles témoignages de sa charité ?
Il n'y a dans tout cet appareil qu'une circonstance qui ne semble pas pouvoir s'accorder avec la majesté souveraine : ce sont les injuriBS qu'il reçoit, les blasphèmes que profèrent contre lui les soldats, les reproches, les malédictions, les coups dont ils l'accablent. Queisi hommages en effet pour un roi ! Je me trompe. Chrétiens, et saint Cyrille de Jérusalem corrige sur ce point mon erreur : c'est dans la douzième de ses Catachrèses. Il prétend, et avec raison , que ces h(»omageSy quelque indignes qu'ils paroissent, n'ont rien eu que de très conforme à la mission du Sauveur et à sa qualité de roi. Si son royaume, dit-il» eût été, comme les autres, un royaume temporel , il faut avouer qu'il n'y eût eu entre sa royauté et de pareils traitements nulle proportion : B,4. 45
mais soinrenOD8-noii8, mes Frères, ajoute ce saint évôque> et n'oublions jamais , que le royaume de notre maître ne consiste pas dans les honneurs mondains; ou plutôt, souvenons-nous que ce royaume de Jésus- Christ consiste expressément dans le mépris de tous les honneurs da monde, que c'en est là une des lois fondamentales, que c'en est une des maximes les plus essentielles. Or un roi qui venoit ériger en maxime et en loi le mépris des honneurs, pou voit-il être mieux reconnu que par les affronts et les opprobres? Voilà donc encore une fois la royauté du Fils de Dieu déclarée, publiée, manifestée dans toute la Inànière qu'elle devoît l'être ; et, malgré la malignité des Joift, voilà les vues du ciel suivies avec toute l'exactitude possible» et sa oi*dres pleinement accomplis.
Delà même. Chrétiens, devons-nous conclure ce que nons sommes, & qui nous sonomes, pourquoi nous y sommes, et ce que nous devons enfin devenir, selon le caractère que nous portons, et sdon les sacrés rapports que nous avons, en qualité de chrétiens, avec Jésus- Christ. Appliquez-vous, s'il vous plait,àcett6 importante morale; c'est tQttt le fruit de cette seconde partie. Nons sommes les sujets d'un roi 'Couronné d'épines ; nous appartenons à un roi de souffrances, à un roi d'abjection et d'humiliation ; nous ne sommes à lui que pour yivre comme lui, que pour être animés "du même esprit que lui, que ponr nous rendre ses imitateurs, comme nous nous déclarons ses disciples et ses sectateurs. Vérités universellement reconnues dans le christianisme, mais bien peu suivies dans la pratique, et même, si je l'ose dure, généralement abandonnées et démenties.
Car de ces principes , que s'ensuit-iî? Ah ! \nes Frères, que n* en avons^Dûus mieux compris jusqu'à présent les conséquences, oa du moins que ne commençons-nous à les bien comprendre , et à y conformer désormais tous nos sentiments et toute notre conduite! Prenez garde : nous sommes les sujets d'iin roi couronné d'épines , nous ne devons donc plus tant rechercher les douceurs et les délices de la vie. Car servir un roi qui n'a que âes épiùes pour couronne, et vouloir se f;oi^ronner de roses, n'est-cepas une contradiction? Tel est néanmoins le désordre le plus commun : et quel autre langage est plus ordmaire dans le monde, je dis dans le modde même prétendu chrétien , que celui de ces impies, qui se disent les uns aux autres chez le Sage: Veniu, et fruamUr bonis quœ $unt (Sap., 2) , Divertissons-npus, et jouissons des biens que nous a\OD% : Coronemus itios tosis (Ibîd.); Faisons-nous des couronnes de fleurs, et des fleurs les plus agréables et les |:i[lus douées : Ubique relinquamtis signa lœtiliœ (Ibid. ); Qaeb joie nous accompagne en tous lieux , et laissons-en partout <les marques : Quoniam kœc est pars noÈtra, et hœc est sors (Ibid.) ; car voilà quel doit être notre partage et notre sort, voilà quelle doit être notre vie.
11 est vrai néannnoins que cette vie molle et délicieuse n'est pas h
SUR LE GOURONNEMëMÎ DE JÉSUS-GHIiIST. 707
vie de tous lies gens da monde , et qu'il s'en faut bien même qu'elle né le soit. Mais si ce n'est pas là leur vie en effet, ce Test au moins en désir. On y aspire sans cesse, à cette vie aisée et commode; on se la propose £omme la fin de ses travaux ; on y fait* consister le bonheur et la sagesse ; .on envie la destinée de ceux qui en goûtent la tranquil- . lité, et Ton se plaint de ne pouvoir trouver dans sa condition cette félicité temporelle : comme si c'étoit lin malheur à des sujets de n'être pas mieux traités que leur roi , et qu'au lieu des épines qu'il a portées et consacrées , il ne dût leur fournir dans son service que des plaisirs.
Nous appartenons à un roi de souffrances : nous ne pouvons donc participer aux avantages et aux prérogatives inestimables de sa royauté qu'autant que nous participerons à ses douleurs. C'est en cette vue que les Saints ont témoigné tant d'ardeur pour les souffrances. Il n'est pas nécessaire que nous les cherchions comme eux» ni que nous les demandions à Dieu : sa providence prend assez soin d'y pourvoir ; et, par une miséricorde aussi favorable qu'elle nous semble fiévèVe et ' rigoureuse, il ne nous laisse point manquer sur la terre de disgrâces < et d'afBictions : il n'est question pour nous que d'en bien user ; telte- 1 menthe cette robe de pourpre, dont nous consentirons à être rêvé- I tus, nous soit une robe d'honneur et un vêtement de sainteté à quoi I il nous reconnoisse. Mais voici Terreur la plus déplorable , et c'est I celle ou les disciples eux-mêmes tombèrent. Us se persuadoient que ) Jésus-Christ dans la suite seroit un roi temporel , et que soas son règne ils n'auroienl rien à souffrir : Domine^ si in tempore hoc restitues i regnum IsrafiL (Act.^ 4 )? Ainsi nous nous io^aginons faussement, et I nous croyons, parceque nous sommes à Dieu , que nous devons être exempts de toutes peines et à couvert de toutes adversités. Nous nous 1 étonnons de voir des gens de bien affligés et sujets aux calamités hu- I maines; et comme ce qui nous touche nous est encore beaucoup plus I sensible , il ne faut que le plus léger accident qui nous arrive , pour ! nous troubler et nous déconcerter. D'où vient cela? c'est que nous ne considérons pas que ce sont là justement les apanages du roi que nous i servons, et que c'est par-là qu'il nous distingue, et qu'il nous fait en- I ^rer au nombre de ses élus.
t Enfin, nous dépendons d'un roi ignoré du monde, abject et obscur
f selon le monde, regardé, si je puis m'exprimer de la sorte, comme
I un roseau dans le monde : comment donc sommes-nous si jaloux d'y
> parotlre et de nous y élever ? Je vous laisse, mes Frères, faire vous-
mêmes ^cette monstrueuse opposition, d'un roi volontairement réduit
I dans le dernier mépris et daàs l'humiliation la plus profonde, et d'un
vil sujet qui ne pense qu'à s';{graadir, qu'à tenir au-dessus des au-
I très un rang qui le fasse craindre, qui le fasse honorer, qui lui attire
des respects et de la considération parmi les hoipmes. Car n'est-ce
I pas là le terme où tendent tous les désirs, toutes les réflexions, tous
les projets et toutes les démarches d'une multitude infinie de cbrëtiens, adorateurs d'un Dieu abaissé , moqué 9 outragé ? C'est à vous, mes chers auditeurs, à le dédommager de tant d*outrages qu'il a reçus de ses ennemis, et qu*il a si souvent reçus de nous-mêmes. Les J4ii(sn*en ont poioi voulu pour leur roi ; mais nous Tavons choisi pour le nôu*e. Allons lui offrir nos hommages , et de^ hommages dignes de lui ; l'hommage d'une tendre componction, l'hommage d'une sainte mortification, l'hommage d'une sincère humilité de cœur et d'action. Vdli par où il veut être honoré, et par oit nous parviendrons à régner bb jour avec lui dans la gloire, que je vous souhaite, etc.
EXHORTATION
sua JÉSUS-CHRIST PORTANT SA CROIX.
SuseeperwiU autem Jetum, et éduxerunt. Et hajulant tUti erucem, ea^Ml in eum qui dieitur Calvariœ loeum.
AUxf ils prirent Jésas, et ils remmenèrent ; et JésoB, chaigé de sa croix, sortit pour aOer an lieu appdé Calvaire. Siint Jean, chap. xix.
Vous voyez. Chrétiens, quel doit être aujourd'hui le sujet de notre entretien : Jésus-Christ sortant du prétoire de Prlate, et marchant vers le Calvaire, chargé de sa croix. Voilà le triste objet que j'ai à voos représenter. Après tant de scènes différentes, et toutes également lugubres, nous approchons enfin de la funeste catastrophe d'une tragédie si sanglante. Il faut que le sacrifice soit consommé, et que la viciime perde la vie. C'est pour cela qu'on le conduit aa Calvaire, ce Juste, ce Saint des saints, cet Homme-Dieu condamné à la mortf et qu'on lui donne même avorter la croix qui lui est destinée. Contemplons-Ie dans celte marche, mes chers auditeurs , et suiVons4e nousmêmes pas à pas. Que veux-je dire ? mon dessein est de vous apprendre comment nous devons nous-mêmes dans le christianisme porter la croix, et la porter après Jésus*Christ. Car il y a pour nous des croix en ce monde ; il y en a , vous le savez , de toutes les sortes , et nous avons chacun la nôtre. Or il nous est d'une conséquence infinie de la bien porter, en la portant sur les traces de Jésus-Christ; et c'est de quoi je vais tout ensemble vous faire voir, et la nécessité, et la fadiilé. Nécessité de poi ter la croix après Jésus-Christ ; ce sera la première partie : faciUié de porter la croix après Jésus-Christ ; ce sera la seconde. Que ces deux points bien compris peuvent produire d'heureux effets, et qu'ils sont capables de nous rendre tant de souffrances où nous somaies tous les jours exposés, et plus salutaires qu'elles ne l'oat été jusqu'à prés.nt, et plus supportables! Appliquez-vous.