DEUXIÈME PARTIE
Je ne puis mieux entrer dans cette seconde partie que par une figure dont j'ai lieu de croire que vous serez touchés, et qui pourra faire une forte impression sur vos cœurs. Je m'imagine le Sauveur du monde chargé de sa croix, montant au Calvaire, et suivi, non des Jiiifs qui sont ses ennemis,'mais des chrétiens qui sont ses disciples. Je me le représente en cet état, nous adressant la parole et nous faisant x^tte même invitation qu'il a faite tant de fois à ses apôtres, et qui renferme en abrégé .toute la doctrine évangélique : Si qvit vtUt poàt me ventre^ toUÀt crucem suam et seqmtur me (Matth., 16 )• Chrétiens, vous qui professez ma loi^ et qui vous flattez de m'appartenir, déclarez-vous; ou plutôt, éprouyez-vous vous-mêmes, et voyez si vous voulez en effet venir après moi. Ah! il le faut bien, Seigneur; et à qui irions-nous, puisque c'est vous seul qui avez les promesses et les gages de la vie éternelle? Ad quem ibimus? verbaviiœ œiemœ liabes (Joan., 6). Vous y êtes donc résolus, reprend ce divin maître, et vous m'en faites une sincère protestation. Or si cela est, écoutez la condition que je voua
propose : c*est que vous prendrez sur vous mon joug, qui est ma croix, et que vous la porterez avec moi : TolUtejugum meum super
V0«(lfATTH.9 -11).
Voilà des paroles, mes chers auditeurs, qui de tout temps ont paru bien dures aux âmes mondaines, et [dont notre mollesse et notre amour-propre a toujours témoigné une extrême horreur : pourquoi cela? parceque nous ne les avons jamais. comprises dans toute la force de leur sens, et que nous n'en avons jamais eu une intelligence parfaite. Car en même temps que ces divines paroles nous imposent une obligation doot notre foiblesse est étonnée, et qui nous semble trop rigoureuse pour la pouvoir soutenir, elles nous présentent d'ailleurs tout ce qui peut nous en adoucir la rigueur et nous en faciliter la pratique. Appliquez- vous, je vous prie, etJLâchez à vous en convaincre.
De quoi s'agit-il? Ce n'est pas seulement de porter la croix», mais de porter la croix de Jésus-Christ; ce n'esfpas seuleipentde la porter seul et sansguide, mais delaporieraprèsJésus-Christet avec Jésus-Christ; ce n'est pas seulement de la porter volontairement et de gré, mais delà porter en vue de Jésus-Christ et pour: Jésus-Christ. Or dès que c'est la croix de Jésus*Christ,dèsqu'iIeslqnestion de laporter avec JFésus-Ghrist et après Jé$us*Cbrist,pour Jésus-Christ et en vue de Jésus-Christ, un chrétien, frère et membre de Jésiis-Christ, y peut-il alors trouver des difficultés ; ou quelques difficultés qu'il y puisse d*abord rencontrer, ne sont-elles pas bientôt levées par la douceur et Tabondance des consolations dont il est rempli? Du moment que le soldat voit avancer le capitaine, il marche, il court, il vole; point de péril qui Tarréle, et qui même ne disparoisse à ses yeux;, tout lui devient aisé. S'il hésiioit, s'il délibéroit, s'il restoit en arrière, ne seroit-ce pas une honte et un opprobre dont la confusion lui feroit niille fois plus de peine que tous les dangers qu*il eût eu à essuyer? Hé quoi ! mes Frères, ne sommes-nous pas encore plus étroitement engagés à Jésus- Christ? Le caractère dont nous sommes revêtus, la fidélité que nous lui avons jurée, le serment que nous lui avons fait, tout cela a-t-il moins de pouvoir pour nous animer à le suivre? Nous seroit-il inoios honteux de reculer ; et, témoins de ses démarches, ferions-nous moins piqués d'une généreuse et sainte émulation ? Car il ne nous dit pas. Marchez devant moi'; mais, après moi : il ne nous dit pas. Ouvrezvous le chemin; mais. Entrez dans le chemin que je vous ai ouvert : il ne nous dit pas. Faites les premiers efforts et donnez les premières attaques; mais. Venez me joindre dans le combat^ et partager avec moi le travail. A cette proposition , tt>ut notre zèle ne doit-il pas s'allumer, et y at-il obstacle qui nous puisse retenir?
Autrefois, dit^int Bernard , et dans Tancienne loi, il n'en étoit pas de môme à l'égard d'un Juste. Quand Dieu lui offroit une croix à porter, il pottvoit craindre, il pouvoit se défier de lui-nîiême ; il pouvoit, si j'ose parler ainsi , avant que de la prendre, en mesurer l'étendue et
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la comparer avec ses forces : pourquoi? parcequ'il n'avoit point devant lui le chef -visible qui le soutînt par son exemple. Gepetidant ces Justes de Tâncien Testament , sans être soutenus comme nous de Texemple de Jésus-Christ , que n*ODt-ils pas souffert, et que n'ont-ils pas voulu souffrir? 11 n*y a qu'à lire le détail qu'en* a (ait saint Paul , et qu'à jeter les yeux sur l'admirable peinture que ce grand apôtre nous en a tracée. Quelles misères ont-ils eu à supporter? la disette* la faim, la soif, tous 1^ ennuis de l'exil et toute la violence des plus cruelles persécutions : Egentes, anguiticui^ affiicti (Bebr., ^i }. Par quelles épreuves ont-ils passé? ils ont été exposés aux outrages, aux ignominies, aux coups; ils ont été arrêtés, chargés de fors, enfermés dans les prisons : Alii ludibria et verbera ex^tt^ iruuper et vincula, et carceres (Ibid.). Quels tourments ont-ils endurés? on les tiroit sur des chevalets, on les lapidoit, on les scioit, on les faisoit périr par le tranchant de l'épée : Alii autem dUtenti sunt , lapidati sunt^ secti sunt, in occiiione gladii mortui iunt (Ibid.). Tout cela les ébranloit-il , leur paroissoit-il insoutenable? Ah! ils n'en étoientque plus constants, que plus intrépides et plus forts : Convaiuerunt de infirmitate, fortes in beUo facA sunt (Ibid.). Or voilà notre confusion. Avant Jésus- Christ, tout ce que la croix peut avoir de plus douloureux et de plus pesant , leur est devenu léger et doux par le seul zèle de Thonneur du Dieu d'Israël qu'ils adoroient :'et nous, depuis Jésus-Christ, nous excités, non seulement par l'intérêt et la gloire de ce même Dieu que nous adorons comme eux, mais parla présence d'un Homme^Dieu qui s'est montré à nous, et qu'ils n'ont pas vu comme nous, tout nous élit peine et tout nous abat! 0 insensati^ ante quorum oculos Jésus Ckristus prœscripius est {Galat^ 3.)! C'étoit le reproche que feisoit aux Galates le docteur des Gentils, et qu'on peut bien nous faire à nousmêmes. Chrétiens aveugles et insensés, ou, pour mieux dire, chrétiens lâches et timides, levez les yeux, regardez devant vous, et considérez quel est celui qui vous précède : c'est votre maître, c'est votre Sauveur, c'est votre Dieu. Avec cela y a-t-il rien qui ne- doive s'aplanir pour vous? et si là route qu'il tient vous semble trop étroite et trop épineuse, êtes-vous dignes de son noip, et méritez- vous la glorieuse qualité dont il vous a honorés? 0 insensati , ante quorum oculos Jésus Christus prœscriptus est !
D'autant plus que c'est sa croix que nous devons porter, et non point précisément la nôtre. Oui, c'est la croix de Jcsus-Cbrist; et de là vient, remarque saint Chrysostome, qu en nous invitant à le suivre, il ne nous a pas dit, Prenez votre joug; mais. Prenez mon joug: Tqllitejugum meum super vos (Matth., 11 ) ; parcequ'il vouloit nous engager par un puissant attrait à son service, et nous rendre la croix dont il nous chargeoit aussi aimable que vénérable. S'il nous eut dit. Prenez votre joug et portez-le, il nous eût effrayés et rebutés : car qu'y a-t-il de plus dur à un homme et de moins supportable que son
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propre joug^ que le joog de sa foiblesse naturelle, que le joug de ses passions, de ses appétits sensuels et de ses désirs déréglé^? Mais non» nous dit-il» ce n'est point votre joug que je vous impose ; au contraire, je vous permets de le rejeter, je vous y exhorte, je vous l'ordonne, puisque je vous ordonne de vous renoncer vous-mêmes et de vous dépouiller de vous-mêmes. C'est donc, en la place du vôtre, le nîien que je vous présente et que je vous enjoins de prendre. Je veux £aire un échange avec vous. J'ai pris votre joug sur moi, en me revêtant de votre diair mortelle et de votre humanité : prenez maintenant le mien sur vous, en participant anx souffrances de ma passioii et en portant ma croix. G'étoit une humiliation pour moi de portel* votre joug, et ce ne peut être qu'une gMfre pouir vous de porter le mieii.^ Je n'ai trouvé dans votre joug que de l'amertume, et j'en ai senti tout le poids; mais vous goûterez dans le mien les douceurs les plus solides, et souvent les plus sensibles. J'ai été accablé de votre joug, ei j'y ai enfin succombé ; mais le mien vous fortifiera, et bien loin de vous fatiguer, il vous soulagera : ToUite jugum meum super voi^ ei invenieiU requiem anirmbui vestrii (Matth., 11).
C'est ainsi , dis-je, que nous parle notre adorable Sauvèttt* ; et c'est par-là mênîe, mes chers auditeurs, qu'au lieu d'un joug d'esclaves et de malheureux, tel qu'est celui que nous portons communément dans le monde, il ne tient qu'à nous de porter le jottg d'un Dieu. Voilà ce que souhaitoit si ardemment saiiit Beriiard, et ce qu'il demandoità Jésus -.Christ aye!t tant d'instance dans ses pieux colloques : Seigneur, déchargez-moi de mon joug, je ne le puis plus soutenir; et puisqu'il faut nécessairement en avoir un, donnez-moi le vôtre. Car dès que ce sera le vôtre, vous me le ferez porter avec une sainte a/légresse , comme en triomphe.
Il le fera. Chrétiens ; et tout ce qu'éprouva saint Bernard , nous l'éprouverons nous-mêmes. £t en effet (c'est la belle réflexion de saint Chrysostome), si ce pauvre Cyrénéen , que les JuUï forcèrent de porter la croix de Jésus-Christ, eût su que c*étoitla croix du Sauveur des hommes, que .c'étoit le trésor du monde, l'instrument et le gage de notre rédemption ; que c'étoit la croix Je son Dieu et du Dieu de l'univers ; s'il en eût connu le prix infini et le mérite satis niesure ; si Dieu , dans ce moment , lui eût ouvert les yeux pour voir tous les fruits de grâce et de salut que cette croix alloit produire, de quel sentiment de joie eût-il été transporté? avec quelle ardeur l'eût-il embrassée? eût-il fallu le presser et le solliciter^ eût-il fallu le contraindre? eût-il été besoin de lui promettre une récompense, et en eût-il voulu d'autre que Tavantage et l'honneur-de touclier cebois précieux et de rappliquer sur lui? Me s'y seroitil pas présenté de lui-méme? nauroit-il pas redoublé ses prières auprès des soldats, aiiprès des ministres de la justice, pour obtenir un bonheur qu'il eût plus estimé que toutes les richesses de la terre? Cette seule pensée , Ce it'ëst point la
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croit d^un criminel que je porte, mais c'est la croix de moft créâtear et de mon rédempteur ; voilà ce qui Teût enlevé, ce qui l'eût coiisolé, et, si je l'ose dire, ce qui l'eût béatifié. Nous sommés à sa place. Chrétiens; ce qu'il ne connoissoit pas, nous le connoissdns. Nous savons ce que c'est que la croin de Jésus-Christ, et quelle en est rexcellence et la valeur. La foi nous l'apprend ; et ce qu'elle nous en découvre^ ne doit-il pas être pour nous l'adoucissement de toutes ses rigueurs? Surtout Ibrsqiie nous ne là portons pas tout entière; et voici ce qui noni rend encore plus inexcusables quand nous faisons si peu d'efforts pour convaincre notre délicatesse, et que nous en tirons tant de prétextes pour exagérer nos peines , et pour y chercher tous les soulagemoitsqu^ nous inspire un amour désordonné de nous-mêmes. Car que soufFrofis-nous qui puisse être en quelque sorte comparé avec tout ce qd'a souffert Jésus-Christ? Je pourrois vous dire : Que souf« frons-nous en comparaison dé ce que nous méritons après tant dé péchés, dont un seul ne pourroit être dignement expié par tous leâ supplices de l'enfer? Je pouri*ois vous dire : Que souffrons-nous en comparaison de tant de misérables sur la terre, que nous voyons dans la pauvreté, dans la nécessité, dans l'obscurité, manquant de tout , et ayant néanmoins besoin de tout dans les infirmités et les maladies qui les affligent, et dans les douleurs aiguës qui les tourmentait? Eu sommes-nous réduits là ; et au lieu des plaintes que nous formons , n'aui'ionâ-nôus pas de quoi rediercier Dieu , qui nous à mis à couvert de tous ces maux et de bien d'autres?
Hais ceci n'est point de mon sujet, et je m'en tiens toujours au même exemple. Je vous le dis donc encore une fois, moucher auditeur, et je le répète : que souffrons-nous en côniparaison de Jésus-Christ? Yoilà la grande mesure et la grande règle par où nous devons juger de notre état : oserions-qous le mettre en parallèle avec l'état d'un Dieu anéanti ; avec l'éuit^'un Dieu abandonné à toute l'envie et à tous les attentats d'un peuple ennemi et furieux; avec l'état d'un Dieii traîné à tous les tribunaux, et là, accusé, oilomnié, traité comme le plus abominable des hommes et le plus impie ; avec l'état d'un Dieii condamné à la mort, et à la mort la plus in&me? Par conséquent , la croix que nous portons n'est qu'une partie de la croix de ce Dieu Sauveur, et n'en est même qu'une très petite partie. Or, dans une si foible portion de cette croix , qu'y a-t-il qui doive tant nous coûter ?
Vous me direz que la difficulté ne doit pas se mesurer par les choses, selon ce qu elles sont en elles-mêmes, mais selon nos forces; et qu'étant aussi fragiles que nous le sommes, le moindre fardeau est capable de nous abattre. Il est vrai, mes Frè^es, et j'en conviens ; si nous nous trouvons abandonnés à nous-mêmes, si nous sotnmes seuls à porter la croix, et que nous soyons privés du secours d'en haut. Mais ce qui doit achever de nous convaincre, c'est qu'en portant la croix de Jésus-Christ, nous la portons avec lui, ou qu'il la porte avec
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11008, comme il laportoitavec le Cyrénéen. Principe incontestable dans la religion; car il est de la foi que Jésus-Christ souffre dans nous, que Jésus-Cbristest affligé et persécuté dans nous: tellement que, quelque adversité qui noos arrive, nous pouvons, avec la même confiance que saint Paul, nous dire à nous-mêmes, en nous encourageant et nous animant : Non ego, sed gratta Dei mecum (1 • Cor., 15) : Ce coup est bien rude, ce calice bien amer, cet accident bien triste et bien fâcheux; mais le Seigneur ne me manquera pas au besoin : il sera auprès de moi, avec moi, dans moi, pour me seconder et me conforter. Or avec le Seig^nenr et avec sa grâce toute puissante, que ne peut-on pas, et de quoi ne vient-on pas à bout ? Omnia posium in eo qui me conforiat ( PkUip,^ 4).
Le point essentiel est de se bien persuader cette importante vérité, et de se l'imprimer bien avant dans Fesprit : . Jésus-Christ porte avec moi cette croix, ou du moins il est toujours prêt à la porter , si j*ai recours à lui, et que je veuille Taccepter comme m'étant présentée de sa main. Tant que je serai soutenu de cette pensée , et que dans cette pensée je me tiendrai soumis aux ordres, de Dieu, quand tous les fléaux du ciel tomberoient sur moi, quand toute la terre se ligueroit contre moi; quand je me verrois assailli de toutes les infortunes et de toutes les calamités de la vie, au milieu de tous les assauts je demeurerai inébranlable: pourquoi? pareeque j'aurai pour appui Jésos- Chrïst, etquQ par une vertu supérieure il m'élèvera au-dessus de tont. Dans une humble et sainte assurance, je m'écrierai avec le Prophète: Que les armées entières conjurent ma perle. Si consistant adversùm me castra (Psalm.j 26) ; que de toutes parts les puissances des féoèbres viennent m'altaquer, Si exurgat adversiim me prœlium. (Ibid.); mon cœur n'en sera point éûou, et mon ame, d'autant plus fenne qu'elle comptera moins sur elle-même , ne perdra rien de sa tranquillité et de son repos : Non limebit cor meum ( Ibid. }•
D*où partira cette force? C'est que le Seigneur me favorisera de sa présence, et qu'il m'aidera. Or, dès que. je pourrai me répondre de Fassistance du Seigneur, tout s'aplanira sous mes pas, et tout me deviendra possible; c'est trop peu, tout me deviendra même aise et 6cile : Omnia possum in eo qui me conforiat {Philip., 4). Mais, Chrétiens, du moment que nous ne pensons pointà<cètte présence de Jésus- Christ, et que nous nous reposons sur nous-mêmes , nous sommes perdus ; car, indépendamment de Jésus-Christ , que poûvons-pnoas attendre de nous-mêmes ? et voilà par où les croix nous paroissent intolérables ; nous ne les regardons que par rapporta notre foiblesse, et alors il n'est pas surprenant qu'elles nous causent tant d'alarmes, et qu'elles nous jettent dans le découragement et le désespoir. Si les Saints lesavoîeni ainsi envisagées, ils en auroient été effrayés oorame nous : mais parceque dans toutes leurs souffrances ils avoient toujours en vue Jésus-Christ, et qu'ils se tenoient inséparablement unis à lui ; parcequ'ils se souvenoient de la promesse qu'il nous a faite d'être
avec nous jusqu'à ia dernière consommation des siècles, Ecce ego vo« biscum sum mque ad comummaùonem sœculi (Matth., S8); voilà pourquoi ils s*estimoîent heureux dans les plus g^randes tribulations. Les apôtres se rëjouissoient de tous les opprobres et de toutes les îgno* mînies où ils se voyoient exposés dans les rues et dans les places publiques : Ibant gauiientes [Act.y 5). Les martyrs se montroient devant les tyrans, et leur répondoient ayec une constance dont ils étoient dé« concertés. On les mettoit entre les mspns des bourreaux pour les tourmenter, pour les brûler, pour les crucifier; et dans les plus violentes douleurs, ils se félicitoient eux-mêmes , et goûtoient les plus pures délices. G'étoient là, dites- vous, des miracles : oui, mes Frères; mais le même Dieu qui les opéroit dans eux, ces miracles, ne peut -il pas, par proportion et selon les divers états de souffrance où nous nous trouvons, les opérer encore dans' nousf ne le veut-il pas? n'est» ce pas le même Jésus-Christ qui nous offre sa grâce , à cette seule condition que nous prendrons as croix chrétiennement , et que nous nous joindrons à lui pour la porter? Est-ce trop nous demander que de nous dire : Venez à moi » et je vous soulagerai , et je répandrai sur vous toute Fonction céleste ? Venile ad me, et ego reficiam vos ( Matth. , 11 ). Profitons, mes chers auditeurs, d^un secours sr présent et si efficace. Bénissons mille fois ce Dieu Sauveur d'avoir voulu de la sorte nous adoucir lui-même, et, par son exemple, et par l'impression de sa grâce, [toutes les peines de cette vie. C'étoit bien assez de nous les rendre méritoires et salutaires : mais il ne s'est pas contenté de cela ; il veut que dès ce monde même notre tristesse , ainsi qu'il le disoit à ses disciples , se tourne pour nous en joie : Tristitia vestra verteturin jfaudtum(JoAN., 15). Il veut que nous éprouvions la vérité de sa parole, quand il nous a proposé comme une béatitude lespleurs, les disgrâces temporelles , les revers de fortune, les persécutions : Beati quilugent (Matth., 5). Confions-nous en sa providence , lors même qu'elle nous semble moins favorable. Après nous avoir fait trouver dès maintenant notre félicité dans la croix, il veut enfin parla croix nous conduire au repos éternel, que je vous souhaite, etc.
EXHORTATION
Postguàm venerumi in lœum qui voeatur Calvariœt ibi entdfixerunt eurn.
Quand ils furent arrivés an lieu appelé Calvaire, od y crucifia Jésus. Saint Luc, chap. uni.
Quel souvenir, chrétiens auditeurs, nous rappellent ces paroles de mon texte ! et si les historiens sacrés n'avoîent pris soin de perpétuer dans le monde la mémoire d'un tel événement ; si la religion que nous professons ne nous l'enseignoit d'une manière à ne permettre pas le moindre doute, qui jamais eût pu se persuader qtfe le Messie, le Saint B. 4. 46
des saints dût mourir sur le Calvaire, c*est*-à-dire dans uo lieu destiné ao supplice des crioiinels ; et qu'un Homme-Dieu dut terminer sa vie mortelle par le tourment et iopprobre de la croix ? Voilà toutefois ce que l'Evangile nous représente; et sans m'arréier à de terribles lamentations, >»i j*ose d'abord pénétrer dans ce profond mystère , il me semble que c est là que se fait cette merveilleuse alliance dont avoit parlé le Prophète royal » quand il disoit que la justice et la miséricorde s'étoientréunies, et que par un heureux accord elles setrouvoient l'une H l'autre pleinement saiisfaites : Ju*Utia et pax osculatœ sunt {Pialm. 84). Du moment que Thomme» en violant le commandement de Dieu, s*étoit rendu pécheur, il y avoit entre cette justice et cette n^iséricorde divine une espèce de combat. L'une étoit armée contre nousy et se disposoit, par notre perte éternelle,^à venger les intérêts du Seigfneur et réparer sa gloire ; mais l'autre, sans oublier ni la gloire, ni tes intérêts du Dieu tout puissant, sensiblenéanmoins à notre nutiheur, retenoit le glaive suspendu sur nos têtes, et «rrêtoit le coup dont nous étions menacés. Le moyen de las concilier? O secret iacomau à toute la prudence humaine! ô abime de la sagesse et des conseils du Très- Haut l le voici, mes Frères, ce grand moyen, es moyen prévu de toute éternité et accompli dans la plénitude des siècles: c'est que Jésus-Christ, Fils de Dieu et Fils de l'homme, vrai Diei et vrai homme lui-même, verse son sang, donne sa vie; qu'il meure, et que par sa mort il soit tout ensemble sacrifié et à la justice du Diat des vengeances et à la miséricorde du Djeu de la paix. Ed deux mots, Jésus-Christ mourant sur la croix eoBune victime de la justice de Dieo; ce sera la première partie : comnM victime de la miséricorde de Dieu, ce sera la seconde. Je ne puis mieux finir le cours de ces eibarîatiûai& que j*avois à vous faire pendant cesssint temps. Puissiez-vous encore remporter de celle-ci tout le fruit que je m'en promets, avec le secours de la grâce, pour votre instruction ^i votre édification.
PREH^ÈRE PARTIE.
Oui , Chrétiens, c'étoit depuis la naissance du naonde, où l'iioauns rebelle et criminel osa se révolter contre l'ordre de son créateur et de son Dieu ; c'étoit , dis-je, depuis ce premier péché que la justice da ciel attendoit une victime capable dei'apaiser, et demandoit un sacrifice digne de la majesté du Seigneur violée et outragée. Ce n'est pas que dans le cours de tant de siècles écoulés depuis cette chute £ttaie à toute la nature humaine, les bommes n'eussent offert à Dieu des hosties , et qu'ils ne lui eussent présenté divers sacrifices ponr re«x)nnoître sa souveraine grandeur et pour Tbonorer ; mais ces tes- Ues n'étoient ou que des fruits de la terre, ou que de vils animaux; et de tels sacrifices ne pouvoient être proportionnés à . la dignité da maître dont il s'agissoit de réparer Tboimeur et de venger les intérêts. Il n'y avoit donc qu'une persoaue divine, il n'y avoit que le sang d'un
Dieo qui pût effacer pleinement et lairer l'offense faite à un Dieu. Or Yoilà ce qui s'accomplit au Calvaire , et c'est là que cette justice si rigoureuse, et si inflexible dans la défense de ses droits» trouve enfin toute la satisfaction qu'elle avoit si long-lemps exigée sans la recevoir, et qui lui étoit due par tant de titres.
Car quelle victime lui est immolée sur l'autel de la croix? Un Homme* Dieu , le Fils éternel de Dieu , égal à son Père , et possédant oomme lui toute la plénitude de la divinité : In ipso inhabitat amnii plextifuto divinitatis {Coloss. , 9). Dès le moment de son incarnation , il avdt déjà commencé ce grand sacrifice , puisqu'il n'étoit descendu sut la terre qu'en qualité de victime , et qu'il ne s'étoit revêtu d'un corps mortel que pour en feire Jiommage au créateur de l'univers , et pour le lui offrir en holocauste. Dans le temple de Jérusalem, il avoit eômi* nué et comme perfectionné ce même sacrifice , lorsqu'il voulut être porté solennellement entre les bras de Sipéon, et présenté par leà mains de Marié. Mais tout cela n'étoit encore que le sacrifice du matin, et nous voici présentement au sacrifice du Sœr ; à oe sacrifice où la victime doit être consumée tout «stière ; à oe sacrifice où tendoient depuis trente^trois ans toutes les vues , toutes les démarohes , touteft les actions du Rédempteur des hommes; à ce sacrifice par où toute la gloire du Seigneur devoit être réparée, et tous ks droits de sa justice rétablis.
Mais que dis-je , et quelle dette le soumettoit à œtte inexorable justice , cet agneau de Dieu, cet agneau sans tache? de quelle offense pouvoit-il être coupable , et qu'avoit^il fait qui lui attirât la colère d'en haut, et qui l'exposât k un ter opprobre et à une Idle nlort? Ah I chrétiens auditeurs , c'est un mystère que vous ne pouvez ignorer , et c'est sur ce fondement qu'est rétablie et, que roule toute la rdli^n. Vous savez que de lui-même et de sa nature , ce Sauveur du monde est la sainteté par excellence ; que dans le céleste séjour et dans les splendeurs étemelles , il reçoit les adorations de tons les esprits bienheureux , et en fait toute la félicité ; que même dans cette terre d'ê^t où il a paru , et que dans cette vallée de larmes où il a voulu couver* ser avec nous , il ne connut jamais le mai que pour le combiattre et pour le déuuire ; eufin , que c'est à lui que fut rendu plus d'ufte lois cet éclatant témoignage- qui retentit le long du Jourdain , et qui se fit entendre sur le Thabor : Voilà mon Fils bien aimé, Tobjet de mes complaisances : Hic est FUius meus tHlettus^ ni quo mtAt benè complu* eut ( Matth., 27). Vous en êtes instruits, et ce sont autant d'iu^tick^ de voire créance. Mais ce que vous en$e%ne aussi la même foi que vous professez, c'est que, puur i'expktjon du péché, ce Saaveuf, ii saint en lui-même, a pris touiefois k ftnrae de pécheur; c'esw que n'ayaut jansais commis de péché cl ét^nt incapable d'en commeHi^, il a néanmoins vouiu porter sinr ton corps tous no9|)féohé$ : Quipecéata nostra ipse pertuiU in earparc sUo (Pbtr, *à)i que son Père feu a chaf g*^,
et qu'il en a été toat couvert : Posuit in eo iniquitatem omnmm nostrum (IsAi., 53). Tellement que nous le pouprions comparer à cette nuée qui conduisoit les Israélites dans le désert, et qui, toute lumineuse d'une part, étoit de Tautre toute ténébreuse. Or c'est justement &OUS cet aspect si difforme et si affreux , que le ciel aujourd'hui le considère , et c'est sous cette lèpre du péché que la justice de Dieu rénvisage comme un objet digne de toutes ses vengeances. Voilà pour* quoi elle s'arme contre lui , pourquoi elle le poursuit le glaive à b main, pourquoi elle prononce l'arrêt de sa mort.
Gomment donc, afin de vous tracer encore de tout ceci une figure plus naturelle et plus propre, comment parott-il au Calvaire? Représentez-vous, mes chers auditeurs, cette malheureuse victime dont parloit saint Paul aux Hébreux, sur laquelle on mettoit toutes lesioiquités du pwple pour les expier, et qu'on jetoit hors du camp poor la brûler. Ainsi Dieu l'avojt ordonné dans Tancienneloi : et qu'étoitoe là, dit l'Apôtre, qu'une image sensible de ce qui devoit s'acoom* plir dans la personne de Jésus-Christ ? On le conduit hors de la v9ie, on le fait monter au Calvaire : c'est le dernier théâtre où il va parottre, et c'est là que l'attend la divine justice à qui il s'est rendu responsable, et qu'elle vient ordonner de son supplice et l'exécuter par les mains des bourreaux qu'elle a choisis pour ses ministres» Car sooffrez, mes Frères, que je vous fasse part d une penséequî metouche, et qui doit vous remplir comme moi d*une horreur toute religieuse. Quand Dieu chassa le premier homme du paradis terrestre où il avoit pécbë, range du Seigneur se fit voir armé de l'ëpée, et ferma pour jamais l'entrée de ce jardin de délices. Ce fSt encore par le ministère de i'ange exterminateur que Dieu frappa l'armée de Sennachérib , et que pour le salut de son peuple il fit éclater contre ce prince orgueilleux toute sa puissance. Mais quand pour le salut du monde entier il est ques* tion de consommer le sacrifice de ce divin médiateur, sur qui sont tombés tous les péchés des hommes et qui les doit effocer de son sang, je m'imagine que la suprême et souveraine justice descend elle-même, et que , sans se montrer, elle préside à tout ce qui se passe dans cette sanglante et terrible exécution.
JNon , Chrétiens, ne croyons pas que ce soit seulement ici la forenr des Juifs qui agisse, ni la cruauté des soldats : c'est la justice de Dieu. C*est elle , prenez garde, c'est elle qui veut que ce Dieu-Homme soit encore une fois dépouillé de ses habits , et qu'il ne lui reste pas même une robe qui le couvre : pourquoi? afin que, par ce dépouillemeot total et cette extrême pauvreté , il porte la peine de toutes les injustices où nous a engagés et où nous engage tous les jours une envie dë^ mesurée d'avoir, et un attachement excessif aux biens de la vie. C'est elle qui veut qu'on l'étende sur la croix, et qu'en l'y étendant on loi disloque tous les membres; que pour l'y attacher, on se serve, non de liens, mais de clous , qu'on luien perce les pieds et les mains, et qa'oo
les y enfonce avec violence : pourquoi? afin que dans sa chair il expie tous les dérèglements de la nôtre, tant de sensualités» tant de commerces criminels , tant de sales plaisirs , ^nt d'eïcès et d'abominations. C'est elle qui veut qu'il obéisse à d'infâmes bourreaux, que sans résister nn moment ni prononcer une parole» livré à leur pouvoir et soumis à leurs ordres» il se laisse remuer» traîner, tourmenter, selon qu'il leur plait : pourquoi? afin que par une telle soumission il répare cette fatale désobéissance de nos premiers parents, qui nous a tous perdus, et que ce soit encore le châtiment de tant de transgressions de la loi du Seigneur , qui nous sont particulières et personnelles, de tant de résistances à ses adorables volontés, de tant de révoltes intérieures dans les afflictions qu'il nous envoie, et de tant de murmures et de plaintes. C'est elle qui veut qu'il soit placé au milieu de deux voleurs, et crucifié avec eux; que dans cet état on l'élève , on le fasse voir , on l'expose aux yeux de Jérusalem , et que le ciel et la terre soient témoins de sa honte : pourquoi? afin que cette ignominie publique soit la juste punition de toutes les enflures de notre cœur , de toutes ses complaisances et ses vanités , de tous ses projets ambitieux et de tout son orgueil.
N'est-ce pas assez, justice de mon Dieu , et n'étes-vous pas enfin satisfaite ? Sur quelle partie de ce corps sacré frapperez- vous encore , qui ne soit déjà toute couverte de plaies? Voyez et considérez : voyez ces yeux tout éteints» cette bouche toute livide» ce visage tout meurtri, ce sein tout déchiré et tout ouvert par le nombre des blessures qu'il a reçues : voyez ces pieds, ces mains, changés en des sources de sang. Quels nouveaux opprobres a-t-il à essuyer? Le voilà comme abîmé, comme anéanti dans la confusion : il en est rassasié, selon l'expression de votre prophète, et, si je l'ose dire, il en est comme enivré. 11 n'importe : cette impladable justice a néanmoins toujours le bras levé , et ne le retirera point que sa victime n'ait été détruite : Sed adhuc manus ^us extenia (Isài., 5).
C'est donc elle, suivez-moi , c'est elle qui veut qu'on ^'assemble autour de ce Dieu souffrant, et que, bien loin de le plaindre, on vienne iusulter à ses souffrances ; qu'on lui reprodie qu'il ne peut se sauver lui-même » après avoir sauvé les autres ; qu'on le traite de profanateur et de destructeur du temple ; qu'on blasphème son saint nom , et qu'on profère contre lui mille anathèmes : pourquoi? parceque c'est à lui d'acquitter par-là tant de discours injurieux» tant de railleries malignes et piquantes» tant de paroles outrageantes, de paroles licencieuses et dissolues « de paroles impies et scandaleuses , que nous met dans la bouche, et contre le prochain et contre Dieu même , ou la médisance, ou l'animosité et la colère, ou le libertinage et l'irréligion : Sed adhiic manus ejus extenta. C'est elle qui veut que dans la soif qui le presse, et que lui cause l'extrémité de sa foiblesse et le dernier épuisement où il est réduit, on ne lui présente à boire que du vinaigre
im SUR LE CRUCIFIEMENT ET LA MOUT DE J.^.
et du fiel : pourquoi? parceque c-ett daos 1 aigreur et ramer tume de ee breuvage que doivent être lavées, si je puis m'exprimer de la sorte, les grossières ddsânches et les iotempérances^de taat de mondains , leur avidité insatiable , leurs délicatesses infinies à flatter le»r goât et à contenter tous leurs appétits : Sêd adhùo manm qu9 extenta. Cest elle qui veut que dans nn accablement si général toute ressource lui manque , même de la part de 9on Père ; qu'il en «oit comme abandonné ; qu'il n*en reçoive nul secours , biiI appui sensible ; que plus rigoureusement traité qu4l ne le fut au jardin, où |e ciri au moins parut s'intéresser en sa laveur, et prit soin, par le ministère d'un ange, de le conforter, il soit désormais destitué de tout soutien; c'està-dire que son humanité soit délaissée de sa divinité , et que livrée à elle-même , elle tombe dans la plus profonde et la plus mortelle dé«H tation : pourquoi? parcequ'il ne peut mieux satisfeire que par oet abandonnement, pour toutes les fiausses joies du monde dont nous Sommes si encbaniés, pour toutes les vaines consolations que nous cborchona dans les créatures , pour la confiance trompeuse que nous y avons , pour l'indigne préférence que nous leur donnons , et le prodigieux oubli de Dieu où nous vivons. Que puis-je encore ajouter? Séd aékic manus ejiis extenta; c'est elle qui , sans se relâcher Jusqoes au dernier souffle de vie qui lui reste, veut enfin qu'il expire entre les bras de la croix , et qu'avec ce grand cri qu'il pousse vers le ciel, il achève de rendre l'ame , et mette le sceau à l'œuvre de notre rédemption : pourquoi ? parceque c'est par celte mort tempordle d'un Diea que nous devons être délivrés d'une mort éternelle : Jésus avuem, etmssà V0ce magna , expiravit (Makc, iS).
Quelle terreur. Chrétiens, et quelle consternation! la seule irajear de ce lugubre speotacte et d'un tel acte de justice sur une personne divine, ne dut-elle pas suffire pour ébranler toute la aature et la déconcerter ? aussi la terre en trembla , fe voile du temple sa déchira , le soleil s*éclipsa, les pierres se fendirent, et les tombeaux en furent ouverts. Or si cet effroi a pu se communiquer aux êtres mèoae inanimés , et agir sur eux , comment doit-il se faire sentir à nous , et quels effets doit^il produire dans nos oœu'rs ?
Car quoique le plus essentiel et le premier de tcois les mcAib qui doive nous attacher à Dieu et à la pratique de nos c^ligations soit h recomioiêsance et l'amour, toutefois une crainte chrétienne de la justice de Diea , des v^^geances de Dieu et de ses ne^oulables chàtimenis , n'a rien que de buable , rien cpie de saint et de salutaire. Je- ^s-€hrist lui-même , dans son Évangile , en a fait la matière de ses plus fortes instructions , et y a employé les expressions les pins vives et les menaces les plus effrayantes. Ce a'étoit pas seulement aa peuple qu'il les faisoit entendre , ni aux pécheurs engagés dans k monde , mais à ses disciptes et à ses apètres , parce que cette crainte des jugements du Seigneur convient à tous les états du duislianisne et à tous les degrés de perfection.
Je ne puis donc rien foire de plus important pour votre salut » que de la réveiller dans vos aoies , et de vous apprendre à tirer de ia croiii du Sauveur et de $a mort que nous méciitims et que nous pleurons , une des conséquences les plus naturelles et les plus solides , quoique la moins ordinaire et la moins connue, savoir, quç c'est une chose souverainement à craindre , de tomber dans les mains du Dieu vivant : Horrendum est incidere in manus Dd viveniu {Hebr^, lU). Je dis conséquence la moins ordinaire et la moins connue. En effet , nous sommes accoutumés à ne considérer le mystère d'un Dieu crucifié que par ce qu'il a de consolant pour nous , et nous n'en lirons presque jamais d'autre conclusion que de nous confier en Dieu et dans Tefficace de ses mérites. Confiance , met cbers auditeurs , trop bien fondée, pour entreprendre de Taffoiblir, et espéance que je suis bien Soigné ^é condamner, puisque je prétends au contraire vous l'inspirer dans la suite de ce discours, et vous y affermir. Mais ce que je voudrois d'abord vous faire comprendre , et ce qui demande toute l'att^tion de vos eS|irits , c^est que ce mystère de grâce e^t en môme temps un mystère de justice, et de la justice la plus formidable ; c'est que s'il a de quoi nous encourager et nous rassurer, il n'en a pas moins de quoi nous intimider et nous consterner : c<Mûmeiit cela ? faites-en avec moi ia réBexion , et entrez dans ma pensée.
Quand le prince des ap6tres , saint Pierre , écrivant aux prenuers fidèles , vouloit leur donner une idée de la justice de Dieu qui les îletint dans le devoir, ou qui les engageât promptement à s'y ren»etire, si le péché les en avoit écarta , il leur proposoit l'exemple des anges rebelles et leur condamnation. Crangnez , mes Frères , dboit-il , et n'onbiiez jamais à quel Dieu vous avez affaire : on ne s'attaque point à lui impunément , et l'on n'échappe point au bras de sa justice et à ses coops. Il n'a pas même pardonné à ces esprits qu'il avoit créés dans le ciel et enrichis des dons les plus excellents; mais dès qu'ils se sont révcrftés , et dès le premier péché qu'ils ont cofmmis , il les a Ëés avec les chahies de l'enfer, il les a chassés de son royaome et précipités dans l'abîme , pour y éire éterudiement tourmentés : Dem angdis peccanttbus non pèpercit^ ted rudentibus inferm detractv* in tartarmn fradidit cruciandùs (2. Petr., â). Or que devons-nous donc att^ndfe de sa colère, si nous l'irritons contre noms? et puisque des anges^bifu supérieurs à nous , et en force et en puissance , ne pcwvi^ot néanmoins soutenir la rigueur du jugement qi('ilaporté€OAtreei|x,,^t qui les a remkis autant de sujets d'exécration, que dewe84m)ns-iipi«5, fragiles créatures, qui ne sommes devant lui que de foiUfis ros^aix qu'il peut renverser et briser du moindre souffle ? Angek fonitudin^ et virtiite ckm sintmajores, non portant ad»eriian ze ^exeerabile- }m4i' ctum (Ibid.). Tel étoit te raisonnement do saint apôtre; nMàis^sapa.<Hi* blier en aucune sorte le respect que je dois à «ne sv grande au^rilé , je ne fais point difficulté de dire qw^noHs aivons àm& la mort Af^w-
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tre divin maître une preuve mille fois encore plus toudianle et un exemple plus convaincant. Car ce ne sont plus seulement des anges que Dieu , comme souverain juge» n*a pas épargnés, mais son propre Fils : Proprio Filio mo non peperc'U (Rom,, 8). D*oà nous devons connotire toute la puissance de cette adorable justice , toute sa samtetëy toute sa sévérité, toute sa droiture et son inflexible équité. Remarquez , je vous prie , tous ces traits : il n'y en a pas un qui ne soit capable de nous faire trembler, pour peu que nous soyons susceptibles d'une crainte raisonnable , et sensibles à Fintérôt de notre salut.
Je dis tonte la puissance de cette justice de Dieu, puisqu'elle a étendu son pouvoir jusque sur un Homme-Dieu. Après cela , qui pourra nous arracher d'entre sesmains? qui pourra lui foire violence et Tarréter? que lui opposerons-nous, et qui sera en état de prendre contre elle notre défense et de nous sauver? Je dis toute la sainteté de cette justice de Dieu, puisqu'elle n'a pu voir le péché sans le poursuivre » môme daos un Homme-Dieu. Ce n'étoit dans cet Homme-Dieu que les péchés d'autrui ; ce n'étoit que des péchés dont il avoit contracté la dette, sans être coupable de Tofïense : comment en poursuivra-t-elle les auteurs, et à quel jugement doivent-ils être réservés ? Je dis toute la sévérité de cette justice de Dieu , puisqu'il a &llu , pour l'apaiser, le sang et la mort d'un Homme-Dieu. Hommes vils et criminels , quoi qu'dle exerce sur vous de rigoureux , sera-ce assez pour elle; et quand elle décharge sur le Juste ses plus rqdes fléaux , que prépare-t-elle aux pécheurs , et peuvent-ils se promettre d'être ménagés ? Je dis toute la droiture de cette justice de Dieu et son inflexible équité, puisqu'elle n'a point eu même d'égard à la dignité d'un Homme-Dieu. Qui que nous soyons et quelque intercesseur que nous ayons auprès d'eUe, en vain compterons-nous de la fléchir sans ^ne satisfaction convenable, et espérerons - nous quelle se relâche jamais sur cela de ses prétentions.
Ah ! mes Frères , quelles vérités ! et4|uand un pécheur, j'entends un de ces pécheurs obstinés qui vieillissent dans leurs désordres , et que toute l'ardeur de notre zèle , que toutes nos remontrances et toutes nos sollicitations ne peuvent ramener de leurs voies corrompues; quand, dis-je , à la vue du crucifix , un pécheur de ce caractère vient à se retracer toutes ces idées , de quel tremblement et de quelle épouvante doit-il être saisi ? car il me semble que je puis bien lui appliquer ce que sgint Léon pape a dit des Jui£s , et que la comparaison n'est que trop juste. Il nous invite à contempler Jésus- Christ sur la croix : mais du reste , mes Frères , poursuit ce saint docteur, à Dieu ne plaise que nous le considérions comme les impies, figurés par ces anciens Juifs à qui Moïse disoit dans le désert , et au sujet du serpent d'airain : Vous aurez sans cesse votre vie suspendue devant vos yeiix ; vous la verrez , et bien loin que cet objet , si consolant pour les autres , anime votre confiance et dissipe vos craintes,
vous serez toujours, en la voyant , dans le même trouble , parceque vous ne croirez pas y devoir trouver votre salut : Et erit vita tua quasi pendens ante te : timebU die et noctey et non créiez vitœ tuœ (Z>ett^, 28). Voilà , continue le même saint Léon , comment dans la suite des siècles les Juifs incrédules et déicides ont dû encore envisager le Messie qu'ils avoient crucifié. Ils n*apercevoient en lui , et dans sa croix , que leur crime ; et demeurant toujours dans leur infidélité , cette vue d*un Dieu livré à la mort devoit les remplir, non point de la crainte salutaire qui part d'une vraie foi, et qui sert à nous justifier par la foi, mais delà crainte servile et désespérante dont est agitée et cruellement tourmentée une mauvaise conscience : hti emm mhil in crucifixo Domino prœier facinus suum cogitare potuerunt , habentes timorem^ non quo fidei vera jusûficatwr^ séd quo conscientia iniqua iorquetur (Léo*).
Triste image du pécheur ! Qu'est-ce à ses yeux que la croix de son Sauveur et de son Dieu? Un monument visible^ mais terrible, de la justice du ciel ; c'est-à-dire d'une justice dont il dépend mille foîs plus encore que ce Dieu-Homme , à qui néanmoins elle a fait sentir son pouvoir d'une manière si éclatante et par un arrêt si absolu ; d'une justice dont il aura en personne à subir lui-même le jugement, et à recevoir sa condamnation ; d'une justice qui n'oubliera rien , qui ne passera rien , qui ne lui pardonnera rien ; d'une justice qu'il se rend tous les jours plus ennemie , en accumulant péchés sur péchés , et négligeant tous les moyens de les effacer ; d'une justice devant laquelle tout ce que Jésus-Christ a fait et tout ce qu'il a souffert pour , lui ne lui sera de nul profit, de^nul avantage , de nul usage, et ne doit même servir qu'à sa réprobation , puisqu'il ne s'en sert pas pour sa sanctification ; par conséqueil , d'une justice dont il n'a rien de moins à craindre que la plus affreuse sentence et qu'un tourment éternel : TerribiUs quœdam expectatio judicu (Eebr»^ 10). Si toute la religion n'est pas encore éteinte dans son cœur, peut-il n'être pas effrayé de ces réflexions ; et pour n'en être point ému , ne faut-il pas qu'il soit tombé dans le plus mortel endurcissement ?
Tout cela , dites-vous , ne l'inquiète guère , parcequ'il n'y pense point. Il est occupé de ses affaires , entêté de sa fortune, possédé de son plaisir. Il bannit tout le reste de son esprit , et il sait bien éloigner des pensées si sérieuses , et s'en délivrer. Oui, mes Frères , il le sait bien , et il ne le sait même que trop ; mais voilà justement ce que je déplore, et ce que je regarde comme le plus grand de tous les malheurs : car voilà ce qui Tentretient dans son impénitence , ce qui lui fait amasser contre lui un trésor de colère , ce qui le lui fait grossir chaque jour, jusqu'à ce qu'il en ait comblé la mesure, et que cette justice, dont il ne tenoit nul compte, et qui Tattendoit au jour marqué , agisse enfin , ouvre elle-même le trésor de ses vengeances, et le fesse fondre sur lui pour l'accabler.
Je dis plu$y Chrétiens; et s'il n'y pense point maintenant, il y pensera à ia mort. Étrange renversement ! A cette dernière heure où tout Tabandonnera, où tous les secours humains lui manqueront, du moins lui deviendront inutiles; où ces prétendues divinités qu'il adoroit seront incapables de le soutenir, et où ces faux biens dont il jouîssoit sur la terre lui seront enlevés et lui échapperont, c'étoit la croix de Jésus-Christ, ou plutôt c'étoit Jésus-Christ lui-même attaché à la croix et y mourant, qui devoit être sa ressource, son refuge, sa force, et ce sera le sujet de ses plus vives frayeurs et le com]|le de sa désolation. Le prêtre, pour le toucher, pour l'encourager, pour le consoler, et pour satisfaire au devoir de son ministère, lui présentera le crucifix; il le fera souvenir que c'est son Dieu, l'auteur de son salut , qui loi tend les bras; il l'exhortera à se tourner vers lui, et à se confier en hi : mais tandis que la parole du ministre lui frappera au-dehors Foreille sans pénétrer jusqu'au cœur, que lui dira intérieurement sa conscience? Que lui réprochera-t-elie ? Sons quel aspect lui montrera-telle ce Rédempteur immolé à la même justice, qui le cite actuellement à son tribunal , et dont il ne peut se promettre d'être plus épargné que ne l'a été un Dieu? Quelle peinture lui tracera-t-elle de ses désordres passés? et malgré toute la vertu et toute l'efficace d'un sangdivin, quelle espérance lui donnera-t-elle pour l'avenir? Que fais-je après tout, mes cbers auditeurs? est-ce que je prétends diminuer votre confiance dans la croix du Sauveur et dans sa grâce? à Dieu ne plaise! mais je voudrois que ce fût une confiance solide, une confiance soutenue de vos œuvres et de voire correspondance; car il n'y en a point d'autre que celle-là qui- vous puisse sauver, ni sur laquelle S j ait quelque fond à faire. Aussi est-ce pour vous Tinspirer qae je vais présentement vous proposer Jésu»Christ crucifié, comme victime, non plus de la justice, mais d^e la miséricorde de Dieu. Ce sera la seconde partie.