PREMIÈRE PARTIE
Il est de la Providence , Chrétiens , que nous paroissions un jour ce que nous sommes» et que nous cessions enfin de paroitre ce que nous ne sommes pas : et j'ose dire que Dieu manqueroit au premier de tous les devoirs dont il se tient comme responsable à soi-même, s'il souffroit que la vérité demeurât éternellement obscurcie, cachée, déguisée. Il faut qu'il lui rende une fois justice, et qu'après s'être lassé , pour ainsi dire , de la voir dans les ténèbres de l'aveuglement et du mensonge où les hommes la retiennent , il l'en fasse sortir avec éclat, suivant cette admirable parôlie de Tertullien : Exurge , veritas ^ et quad de patientiâ erumpe (Tertull.). Or c'est pour cela que le jugement de Dieu est établi. Nous l'outrageons , celte vérité , et s'il m'est permis de m'exprimer de la sorte » nous lui faisons violence en deux inaoières. Car, au lieu d'user avec fidélité des lumières qu'elle nous présente , nous la corrompons au-dedans de nous par des erreurs criminelles , et nous la falsifions au-dehors par des hypocrisies affectées : c'est-à-dire que nous ne voulons ni nous connoitre, ni être connus; qu'un de nos soins est de nous tromper, et l'autre de tromper le public. Yoilà l'état de noire désordre ; et Dieu, par une conduite tout opposée et par le zèle de la vérité, entréprendra de nous dltromper de nos erreurs, et de lever pour jamais le masque à nos hypocrisies ; d'efi&cer les fausses idées que nous aurons données aux aujtres de nous, et de détruire dans nous celtes que nops aurons conçues de nousmêmes; de dissiper malgré nous ces nuages par où la passion nous aura ôté la vue salutaire de ce que nous étions , et de répandre dans tous les esprits une évidence plus que sensible de ce que nous aurons été.Yoilà.ce que Dieu se proposera, et ce qui nous rendra son jugement souverainement redoutable. Ne perdez rien, s'il vous plaît, d'une jna tière si importante.
Nous nous aimons. Chrétiens, jusqu'à être idolâtres de nos vices : mais ce qui est bien étrange, et ce qui paroilrolt d'abord incroyable, si l'expérience ne le vérifioit; par le même principe que nous nous aimons, nous craignons mortellement et nous évitons de .nous connoitre ; pourquoi ? en voici la belle raison qu'en donne saint Augustin : parceque nous savons que nous connoissant nous serions obligés de nous haïr ; et^que si nous venions à pénétrer le fond de notre misère, nous ne pourrions plus soutenir l'amour-propre qui nous possède, et qui règne dans notre cœur. De là vient que, par un instinct secret de cet amour, nous nous éloignons de cette connoissance de nous-mêmes, et que dans la vie il n'est rien pour l'homme de plus fâcheux ni de plus importun que de rentrer dans soi-même ; de faire réflexion sur
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soi-même 9 de s'étudier et de se juger soi-même , parceque tout cela ne peut aboutir qu'à l'homilier, et par conséquent qu'à troubler la possession ou il est de se flatter et de se complaire en lui-même. Tout cela néanmoins est de l'ordre; et c'est une chose monstrueuse , dit saint Ghrysostome, qu'une créature intelligente ne se oonnoisse jamais , et an dérèglement énorme que ne se connoissant jamais , elle 8*aime toujours injustement.
Qu'arrivera-t-il donc? appliquez-vous, mes chers auditeurs, à comprendre le mystère de la vérité de Dieu. Le premier effet de son jugement sera de nous rappeler à cette connoissance odieuse et mortifiante de nous-mêmes, et de nous forcer enfin à convenir avec nous de ce que nous sonmies , pour s'autoriser ensuite à agir contre nous dans toute l'étendue de ce qu'il est. Dans le cours d'une prospérité humaine, dira-t-il à ce mondain, dans le tumulte et. le bruit du monde où mille objets t'éblouissoient, te charmoient et occupoient toute ton attention, tu ne te voyois pas ; et parceque tu ne te voyois pas , tu n'avois pour toi-même que de vaines complaisances. Mais parceque , pour ne te pas voir, tu te plaisois à toi-même et tu nourrissois dans ton cœur une secrète estime de toi-même , je déchirerai le bandeau qui t'aveugloit , et il est de ma justice que je te confonde par toimême en te représentant à toi-même. Tu verras ton crime, non plus pour y remédier, mais pour te le reprocher ; non plus pour l'expier par la p^itence, mais pour le ressentir par le désespoir ; non plus pour en faire le sujet de ta contrition , mais de ta confusion : Yidebis factum tuum, non ut corrigas , sed ut erubescas (AuG.).
Or cette vue. Chrétiens, est ce qu'il y aura de plus insupportable à l'homme pécheur , c'est ce qui l'accablera et ce qui le consternera. Et voilà pourquoi les réprouvés s'adressant, ainsi que le marque expressément saint Matthieu, aux collines et aux montagnes pour implorer leur secours, ne leur diront point, selon l'observation de saint Ghrysostome , aussi solide qu'ingénieuse : Montagnes , cacheznous le visage de ce Dieu de gloire qui nous doit juger ; collines , empéchez-nous d'apercevoir ces esprits qui doivent nous tourmenter : mais seulement, Montagnes, tombez sur nous, couvrez-nons , serveznous d'un rempart éternel contre nous-mêmes. Car c'est de nousmêmes que nous avons aujourd'hui à nous défendre , et qu'il est de notre intérêt d'éviter l'aspect : Tune inciptent dicere montibus^ Cadite super nos; et collibus, Operite nos (Luc, 25). Et en effet, si dans ce jugement nous pouvions être à couvert de nous-mêmes, ni la présence de Jésus-Christ quoique majestueuse, ni celle des* démonè quoique effrayante, ne seroient plus capables de nous troubler.
Mais venons au détail; et, pour tirer de cette première partie tout le fruit que j'en espère , entrons dans la discussion des choses. Nous avons , Chrétiens , deux sortes d'erreurs en ce qui regarde Die|i et le salut : des erreurs de fait et des erreurs de droit. Des erreurs tie fait.
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qui nous ôtent la connoissance de notre propre action ; et des erreurs de droit, qui nous font môme ignorer notre obligation. C'est à quoi se réduisent tous les désordres d'une conscience erronée. Or, à ces deux genres d'erreurs » Dieu , qui est la vérité étemelle , et qui » par un privilège de son être, n'est pas moins infaillible pour le fait que pour le droit, opposera cette double infaillibilité de $on jugement. Infaillibilité dans les fiaits, pour nous confondre sur mille péchés auxquels peut-être nous n'avons jamais bien pensé. Infeillibllité dans le droit , pour nous condamner sur mille points de précepte et d'obligation dont nous nous sommes obstinés à ne vouloir jamais convenir. Ah ! Chrétiens, que n'ai je le zèle et l'éloquence des prophètes, pour vous proposer ici Tun et l'autre dans toute sa force !
Nous entassons tous les jours péchés sur péchés ; mais avec cela nous vivons tranquilles , nous accusant à peine devant Dieu , et ne nous avouant presque jamais coupables devant les hommes. Pourquoi? parceque nous ne cherchons qu'à nous aveugler sur tout le mal que nous commettons, parceque nous ne nous le reprochons que très rarement , parceque nous ne l'envisageons que très superficiellement, parceque nous ne l'approfondissons jamais , et que nous en perdons très volontiers et très aisément le souvenir. Que fera Dieu? Parlez, mon Dieu, par vous-même , et f||tes-nous connoître, par les oracles que vous avez prononcés, quel doit être le procédé de votre justice, aiSn que nous le prévenions, ou que nous soyons inexcusables. Car ce ne sont pas mes raisonnements, mais vos révélations toutes divines, qui en doivent instruire cet auditoire chrétien. Dieu, mes chers auditeurs, suppléera là-dessus à votre défaut ; il recherchera ce que vous aurez négligé ; il approfondira ce que vous n'aurez fait qu'effleurer ; ce qui manquera au compte que vous vous en serez rendu, il l'ajoutera; ce qui étoit demeuré comme enveloppé dans l'embarras de vos consciences, il le débrouillera. Ainsi nous l'a-t-il formellement déclaré dans ses saintes Écritures, et en des termes dont l'infidélité la plus endurcie ne*peut désavouer qu'elle ne soit émue.
Oui, mes Frères, ce jugement de Dieu succédera au nôtre, et réformera le nôtre : sur quoi? je le répète , sur tant de péchés que notre légèreté 9 que notre- vivacité, que notre dissipation continuelle, que notre précipitation dans Texamen de nous-mêmes , que notre ignorance volontaire fait disparoitre à notre vue. Car rien de plus commun que ces péchés inconqus ; je dis inconnus même au pécheur qui les a commis , et qui s'en trouve chargé devant Dieu. Je n'en voudrois point de preuve plus sensible que ce qui se passe au tribunal de la pénitence, s'il m'étoit permis de le révéler. Nous y voyons venir des mondains et des mondaines, après avoir été des années entières sans en approcher; ilss'accttsentau ministre de iésus-Cbrist, et toute cette accusation se termine à quelques faits dont le récit est presque aussitôt achevé que commencé. Est-ce que ces pécheurs sont moins cri-
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minels que des âmes timorées (je ne dis pas scrupuleuses), jam aue des âmes sagemeot et solidemept chrétiennes » qui , dans des confessions de quelques semaines et même de quelques jours ^ s'expliquent avec toute une autre étendue , et demandent de notre part beaucoup plus de temps pour les entendre? II y au roi t lieu d'être surpris de cette différence» si l'on n'en découvroit pas d'abord le principe. C'est que ces hommes, que ces femmes du siècle, peu en peine de se con« noitre , ne font presque nul retour sur eux-mêmes, et laissent échapper sans réflexion les points quelquefois les plus essentiels. Combien de pensées, de soupçons, de jugements, de sentiments, de paroles, d^aciions , qui ne leur reviennent point dans l'esprit, piircequ'ils ne se donnent ni le loisir ni le soin de les rappeler? Combien de consentements au mal qu'ils prennent pour de simples tentations? combien de désirs formés , quils ne distinguent point des simples idées? com-* bien de haines invétérées et depuis long-temps entretenues, qu'ils traitent d'antipathies naiurelles et involontaires? combien de discours libertins, qu'ils ne regardent que comme des traits d'esprit et de belle humeur? combien de tours et de détoufs , de chicanes et d'artifices, de dissimulations et de supercheries , de violences et de concussions , pour profiter, pour gagner, pour s'avancer, pour s'assurer un héritage, pour s'ingérer dans «a emploi? Combien, dis-je, de toutes ces injustices, et combien d'auffes dont ils se savent bon gré,' dont ils s'applaudissent, bien loin de les réputer pour des crimes, et qui ne Sont dans leur opinion qu'adresse, qu'habileté, que science du monde? Voilà ce qu'ils ne font jamais entrer dans la recherche de leur vie ; et quand, selon le devoirMe notre ministère, nous voulons être éclaircis là-dessus, et qu'ils nous en rendent compte , fcomment nous répondent-ils, et pour qui passons-nous auprès d'eux?
Vais si , malgré nos soins , nous ne pouvons parvenir à développer ce chaos , et si nous sommes enfin obligés , après avoir pris les mesures convenables , de nous en rapporter à leur propre témoignage, ils ont un juge supérieur, qui*de leur témoignage en appellera au sien, ou plutôt qui, par son témoignage, les rendra témoins eux-mêmes de toutes leurs iniquités. C'est lorsque, répandant sur eux un rayon de sa vérité, il les éclairera de toutes parts, et qu'il ne laissera rien de si obscur et de si secret, qu'il ne produise à la lumière. Tois, pécheur, vois (c'est ainsi qu il leur parlera à chacun en particulier) : suis par ordpe tout le cours de tes années ; en voilà devant toi toutes les heures et tous les moments. Voilà , sans y rien ajouter et sans y rien omettre , tout ce que tu as pensé , tout ce que tu as dit , tout ce que tu as fait ; voilà cette passion qui t'a dominé, et tous les excès où elle t'a porté; voilà cet intérêt qui t'a corrompu, et toutes les usures , toutes les fourberies qu'il t'a inspirées et que tu as exécutées; voilà cette envie, ce ressemiment qui te dévoroit , et que tu as mille fois satisfait aux dépens de la bonne foi , de
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réquilét de la cnarké, de toute la compassion natarelle. Eq un mot, te voilà toi-même, et il ne tient qu'à toi de te considérer et de te con^ templer toi-même. Mais non , il ne tient plus proprement à toi ; car, malgré toi» je te forcerai éternellement à te considérer de la sorte, et à te contempler loi-même ; pourquoi? afin que tu te haïsses et que tu te détestes éternellement toi-même. Ainsi , dis-je, parlera le Sei« goeur; et dites-moi, mes Frères, si vous le pouvez, quelle sera la surprise de ce pécheur, et son effroi, quand d'une première vue il viendra tout-à-coup à découvrir cette affreuse multitude de péchés oubliés , de péchés ignorés , de péchés éloignés par la distance des temps, de péchés comptés pour rien et à peine remarqués , de pédiés jusque là ensevelis dans une confusion de faits presque impénétrable , mais alors tellement étalés devant lui , et tellement rapprochés de lui , que pas un ne sera soustrait à sa vue, et que tous se montre^ ront à ses yeux dans tout leur nombre et dans toute leur difformité.
Ce n'est pas que dès cette vie plusieurs ne les connoissent ; mais appliquez-vous à cet autre article , qui s'étend encore plus loin. Nous connoissons nos désordres, mais, par un défaut d'attention qui ne nous est que trop ordinaire, nous n'en considérons ni les circonstances , ni les dépendances , ni les conséquences , ni les effets; et de là nous ne nousaccusons qu'à demi. Or c'est surtout en cela que le jugement de Dieu doit être le supplément du nôtre , et c'est ce que le Psabniste comprenoit admirablement, lorsqu'il disoit à Dieu : Ap^ pone iiUqtùtatem super iniquitatem eorum [Ps. 68). Ajoutez, Seigneur, ce que vous savez qui a manqué à la confession qu'ils ont faite de leurs iniquités , et tirez du fonds infini de votre sagesse, laquelle voit tout , ce qui doit rendre selon vous leur jugement complet : Appone iniquitatem super iniquitatem. Car voilà , remarque le chancelier Gerson, l'un des aveuglements les plus pernicieux dans la pratique et dans l'usage de la vie chrétienne. On se juge et on se coQdamne, mais, par un malheureux secret d'abréger les choses , de dix péchés qui ont été , pour ainsi dire , compliqués et d'un enc|iainement nécessaire entre eux , on n'en avoue qu'un ; et cela parcequ'on n'envisage que la substance du péché, dénuée de tout ce qui raccompagne et de tout ce qui la suit.
On dit : J'ai trop d'amour et trop de complaisance pour ma personne ; mais on ne dit pas que cet amour de sa propre personne a été suivi d'un désir désordonné de plaire ; mais on ne dit pas que pour plaire on a méprisé toutes les lois de la modestie , n'omettant rien de ce que le luxe et la vanité ont pu y contribuer ; mais on ne dit pas que ce luxe et ce désir de plaire ont fait naitre dans autrui des passions criminelles ; passions dont on s est bien aperçu , que Ton a excitées et qu'on a pris plaisir a Caire croître, bien loin d'en rompre le cours ; mais on ne dit pas que par-là on a été la ruine des âmes que Von a fait périr, et à qui l'on a servi de tentateur ; Appone iniquita-