‹ Œuvres de Bourdaloue (volume 3)Chapitre 36 sur 72 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

Ce n'est pas sans raison» Chrétiens» mais par une providence de Dieu toute particulière, que les jnéoies signes qui doivent précéder le jugement universel parurent visiblement et distinctement à la mort de Jésus-Christ, puisqu'il est de la foi que la moi*t de Jésus-Christ fut comme la première scène de ce jugement général du monde» ou, pour parler plus simplement» puisqu'elle fut déjà le jugement mêI^e du monde : Nunc judicium est mundi ( Joan., 12). Il y aura, dispit le Sauveur instruisant ses apôtres, et les préparant à ce dernier jour qui doit décider du sort de tous les hommes » il y aura des prodigëi» dans la nature: le soleil s'obscurcira, la terre treinbIera»^otts les éléments seront dans la confusion, les morts sortiront de leurs tombeaux ; et alors on verra le Fils de l'Homme venir sur une nuée» avec une grande puissance et une grande ma|esté. Pour vous» ajoutoit ce divin maître » parlant dans la personne de ses disciples à tous les fidètes, quand ces choses arriveront» ne craignez point, mais levez la tête» parcaque votre rédemption approchera. Or» sans attendre la fin du monde» nous voyons déjà toutes ces choses arrivées, et nul de ces. signes n'a manqué à la passion de J.ésu)&-Cbrist. Car au moment qu'il

expira , le soleil , par le miracle le plus étonnant , et contre toutes les lois de la nature , parut éclipsé; la terre» par un prodigieux tremblement f fut ébranlée; les pierres se fendirent, les sépulcres s'ouvrirent, les corps de plusieurs Saints, ensevelis dans le sommeil de la mort, ressuscitèrent. M'étoit-il donc pas évident alors que le jugement du monde commençoit? Il ne restoit plus que de voir le Fils de l'Homme assis sur la nuée qui lui doit servir de trône : mais au lieu de le voir sur cette nuée , on le voyoit sur la croix ; et la croix étoit le premier tribunal où , comme juge de Funivers , il devoit prononcer des arrêts de vie et de mort : de vie en £iveur des élus , de mort contre les réprouvés : O ineffabilis gloria pasiionis^ in quâ et tribunal Domtnt, et jwticium mundi^ et potestas est crucifixi (Léo) ! s'écrie le savant pape saint Léon : O passion adorable et mystérieuse, qui nous a fiait voir par avance, et même qui nous a feit sentir la rigueur infinie du jugement que nous attendons, la sainteté du maître devant qui nous devons comparoltre, et le pouvoir suprême de ce Dieu crucifié, qui, tout mourant qu'il étoit, ne laissoit pas , selon saint Paul, d'être le Dieu vivant entre les mains duquel il est terrible, mais infaillible, de tomber* C'est pour cela, dit saint Augustin (et cette remarque est essentielle à mon sujet) , c'est pour cela que Jésus^Christ, malgré l'opposition des Juifs, et par une destinée bien surprenante, fut proclamé roi sur la croix : Et impomerunt super caput ejus oausam ipsius scrip" tam : Hic est Jésus Nazarenus rex (Matth. , 37). Qualité qui lui avoic été disputée jusqu'alors , mais qui lui fut juridiquement accordée : pourquoi? parceque c'étoil là qu'il commençoit à exercer la fonction de juge ; car qui dit roi dit juge absolu , juge né , juge sans appel et en dernier ressort : d'où vient que dans la description du jugement, je dis de celui qui se fiera à la fin des siècles , l'évangéliste ne donne point au Fils de Dieu d'autre titre que celui de roi : Tune dxcet rex his qm à sinistris qus erunt (Matt., 25). Prenez garde, mes Frères, continue saint Augustin : roi au Calvaire , et roi sur le Thabor dans son dernier avènement, parceque c'est au Calvaire qu'il a usé premièrement du pouvoir de juger que lui avoit donné le Père céleste, et sur le Thabor qu'il en doit finir l'exercice. Approfondissons cette importante vérité; car ce qui rendra le jugement de Dieu si terrible , ce ne seront point ces signes extérieurs dont l'évangéliste nous fait une si vive peinture, mais la venue d'un Dieu Sauveur, transforme dans un Dieu vengeur, dans un Dieu animé de xolère, et armé de foudres pour les lancer sur les pécheurs. Or de même en est-il du redoutable mystère de la passion que nous célébrons. Que le soleil s'obscurcisse, et que les étoiles tombent du ciel, disoit élocpiemment saint Ghrysostome, ce n'est point ce qui me trouble quand je pense au jugement dernier ; mais le sujet de ma crainte et de ma frayeur, c'est de penser que le même Dieu qui m'a sauvé descendra en personne pour me juger. Ainsi parloit ce saint docteur; et moi, par la

SUR LA PASSION DE JÉSUS-CBRISt. 297

même raison» je dis aujourd'hui ;'Qne la terre tremble et que les pimres se fendent , ce n*est point là de quoi je sois touché; mais ce qui me pénètre et ce qui me saisit, à la vue de Jésus-Christ expirant, c'est la réflexion que je jFais, non seulement que le même Dieu qui me sauve et qui meurt pour moi est celui qui me jugera et qui me condamnera, mais qu'il me condamne actuellement, et qu'actuellement il me juge en me sauvant et en mourant pour moi. Voilà , si j'ai le don d'intelUgence, et si je sais discerner les œuvres de Dieu , ce qui doit me iaire frémir.

Car il est vrai, mes chers auditeurs , que ce Dieu , devant qui nous craignons tant vous et moi de répondre, quelque sévère et quelque inflexible que nous le concevions, ne prononcera contre les hommes d'autres arrêts de réprobation que ceux qu*il aura prononcés et signés de son sang , en accomplissant l'ouvrage de notre rédemption. Il est vrai que si son jugement doit être exact et rigoureux , c'est par le rapport qu'il aura à son crucifiement et à sa mort. Enfin , il est vrai que la dernière malédiction qu'il donnera aux pécheurs de la terre, quand il leur dira ,- Retirez-vous de moi, maudits, ne sera qu'une ratification générale de toutes les malédictions particulières qu'il aura données en mourant aux ennemis de sa croix. En effet, que fera-t41 lorsqu'il jugera les vivants et les morts? Ce qu'il faisoit en publiant au monde son Évangile, et en fulminant contre les mondains ces fameux anatbèmes, quand il disoit : Yœ vobis (Luc, 6)! Malheur a vous! Or c'est sur la croix, reprend saint Jérôme, qu'il les a ftdminés solennellement et authentiquement; c'est sur la croix qu'il a eu droit de dire, et qu'il a dit : Vas mnndo (Matth., 48)! Malheur à vous , âmes sensuelles et voluptueuses , qui, quoique chargées de crimes , secouez le joug de. la pénitence , et ne respirez que la joie et le plaisir! Malheur à vous, riches avares, qui, retenant vos biens sans jamais les répandre , ou les faisant servir à vos passions , êtes insensibles aux misères- des pauvres! Malheur à vous, esclaves de l'ambition et de la gloire, qui , vous croyant tout permis pour vous élever, sacrifiez à votre fortune votre conscience et votre religion I Malheur à vous, cœurs durs et insensibles , qui , traitant de foiblessé l'oubli des injures , vous faites de la vengeance un faux honneur et un faux triomphe! Malheur à vous, homicides des âmes, qui par vos artifices et vos scandales faites périr celles que je suis venu racheter! C'est sur la croix, dis-je , que cet Homme-Dieu , avec autant de raison que d'autorité, parlant, ou plutôt agissant non pas' en simple législateur, mais en juge et en juge irréprochable , frappe de tous ces anathèmes autant de mauvais chrétiens qu'il y en a qui se les attirent. S'il n'étoit monté sur la croix , ces anathèmes , quoique sortis de sa bouche, auroient moins de force; disons mieux, s'il n'était monté sur la croix , ces anathèmes ne seroient jamais sortis de sa bouche, puisque nous savons qu'il n'a reçu le pouvoir de juger que

j»rceqa'il éui\ Fil$ de l'Homme, et capable, commeFils de rHomme^t de souffrir et de mourir : Et potestatem dédit à. judicium facere , quia Filius Hominis €st ( Joak., 5). En sorXe que la même croix qui fut le Irôue de son humilité, de sa patience et de sa charité, par une con-t $équence nécessaire, devient à ce moment-là même le siège de sa justice pour condamner les auteurs de notre orgueil , les délicatesses de notre amour-propre, la dureté de notre cœur, et le^ sensualités de notre chair. |1 a fallu qu'il fût l'homme de douleurs, et traité comme le dernier des hommes , pour être en possession de dire aux ambitieux et aux impudiques : Yce vobis ! J'ai donc eu raison de vous le présenter» tout crucifié et tout mourant qu il est , comme jugeant et réprouvant le monde, et de conclure avec lui-inéme : Nunc judicium eit mundi.

Ce ne sont point là de vaines spéculations, ni de simples idées que la piété inspire. Trois circonstances essentielles, spécifiées dans l'Écriture pour nous marquer le jugement de Dieu, vont vous convaincre sensiblement de c^ que je dis. Car il est de la foi (première circon-' ' stance} que quand toutes les nations de la terre seront assemblées pour subir ce jugement divia , le sjgne du Fils de THomme paroitra

£0 dans le ciel, Tuncparebit ^ignum Filii H<mnnis in cceU) (Ma^tth., 24) ;

^ et, selon tous le» Pères de l'Église, ce signe du Fils de l'Homme dont parle Tévangéliste, c'est la croix du Sauveur. Pourquoi paroitra-t-elle dans le ciel ? demande saint Ghrysostome , et après lui saint Hilaire« Pour séparer ceux que le Sauveur, alors reconnu et déclaré juge, renoncera et rejettera de son rpyaume, d'avec ceux qu'il couronaera et qu'il recevra au nombre de ses prédestinés, pour noie être confrontée, si je puis ainsi parler, et pour faire ou notre justiâcation, oa uotrecondaipnation, selon laxonformité ou l'opposition qui se trouvera entre elle et noijis ; par conséquent , pqur signifier et pour exécuter au même temps,, par u^e action sébrète et intérieure, la sentence définitive qui réprouvera les impies.' Point doiic de titre de damnaticHi. plus efficfsuç^ et plus fort, contre une ame pervertie par l'esprit da jsionde, que (a proix de Jésus-Christ; et cette croix, après avoir élé le s^pplic(^ d^ Dieu Sauveur, sera éternellement celui^ de l'homme réprouvé etpeifd\i. Oui , Ghpétieiis et c'est de quoi TÉvangile ne nous permet pas ^e douter; c'est ceqiietous les Saints, éclairés des lumij^res^ 4^ .la girace, ont couâidiéré dans le jugement de Dieu ayec

Ï lus d'horreur,. ,^and ils ontmédi^ ces paroles: Tuncfforebit^gnum Mil Homm^. .

Or, dites-iwoi, oe signe vénérable du Fils jd^ i'Hoinnie ne paroit-A pas jdès aujiQurd'hui, et dès at^yourd'Nî ne sé|>areHt-il paries superbes d'avec les humbles , les vindicatifs d'avec les miséricordieux , les 9^^asu^l^ d'avec les pénitents? L'Egfise ^ en nous le prpposant sur les autelç cpiuja^e l'oJj^et de notre c;ulte, ne nous oblige-t-elle pas à regarder ce signe coQiine l'éteuidar^ qifi p^r^ig^ déjà le cbf istianjstfte

SUR LA PASSION D£ JÉSUfrGHRIST. SM

deux troupes , aussi contraires que celles qui nous sont désignée^ sous ces symboles mystérieux des brebis et des boucs? Parlons sanf figure : cette croix que nous révérons n*a-t-elle pas dès maintenant tout ce qui consternera, tout ce qui désolera, tout ce qui accablera le4 âmes mondaines au dernier avènement de Jésus*Christ? et quand elle paroitra à la fin des siècles, aura-t-elle quelque chose de plus affreux^ je dis de plus affreux poijur un damné, que ce qu'elle a pour unpér cbeur dans le mystère de ce jour? Si présentement il n'eu est pa^ ému, ce pécheur dont je parle, comme il le sera alors, n'est^ee paa Tef-r fet de son endurcissement? Mais approche, lui dirois^je, s'il y en avoit ici quelqu'un de ce caractère, et plût à Dieu qu'il n'y en eût qu'ua seul! approche, et quelque endurci que tu sois, rends par ton expé^ rience propre un témoignage sincère à la vérité que je te précbAi Pourras-tu aujourd'hui te présenter devant la croix de ton Dieu? Pos» sédé d'une passion crin^ifielle, et livré à un amour impur, pourras*ta^ selpn l'usage de l'Église, l'adorer, et ne te pas confondre en l'adorant? Cette croix, tandis que tu lui rendras ce devoir apparent de ta relii gion» ne te reprochera-t-eUe pas tes abominations et tes scandaleux attachements? ne tç^ convaincra.-t«elIe pas des extravagances de Umor^ gueil, des dérèglements de ta c^pidité , des injustices de tes projets et de tes entreprises ; et ne renversera-t-elle pas tous les prétextes dont tu voudroi^s inutilement justifier deyant Dieu et ton impénitenoe et ton péché? Pourras- tu , en te prosternant devant elle , sontenâr 1^ pressantes acoisations qu'elle formeraçontre toi? Or voilà ceqoe j%ip^ pelle le jugement du pécheur : Njme.judiciuiffi e$t 9m/iwllii ( JaiN^ IS)^ Hommes de Galiléç, dirent les at^eii ai^x apôtres, en les voyant sur la montagne appliqués à contempler I9. gloire de Xésus-Ghrist dans sa hienheurensa aisci^P^iofi.; hiomir^ de (^Ulée, pourquoi vous arrétes-r voua à regarder v^er^ le, oiel ? Qe tripmphe de votre mattre n'est pas m qui doit occuper vos écrits; mAis penser à ce que nous vous annonr Qons, et n.e4-qttbUez jamais i;s$ivotF, que^ Jésus viend/ra tel que voua Vavez vu monter \J31g Jeiuê quiawtmptus €st à vobU^sicvmiet quaii»' admodumviidjk^tis\wn{4cuÂ)^ Permettez-moi, iwes chers auditeurs de vous adresser jies mêmes par/oles», Non ,. Chrétiens, i|e vou^ arréteis point aiyourd'hiu4admili*er l^|gr^4^(ir et la profondeur desmy^tères qui s'accomplissent dans la pas^op d'un Dieu mourant : ne yw^iconh teniez pas 4e reg^rd^ Jacroix Me Jési^s-Clirist comme lasoiifCQ de âon élévation et.de )a y^tre; et si voqaâvw, quelque sentiment de piété, ne vous en ^9$z|Wnfl^ une^vaipe et s](érilecDmponc(îoi» que te. solminitë de ce jour ex/QifAj^nwvn^iP^Ktilansl^ cœurs. Ce qiie j'ai à vous annoncer ^^tbie9Jplus. di^ne 4e :Yop cégexioii^t.et plus digne wémeàe vos jarmes : çt quoi^?. >c ^st qii]^,.ce'.4^u^q«^: Yons' voyez élevé aur la croix* Hic Je$iu qm a^^umptus^ es$^ am j^fjvilenient viimdra^ mais> viendra de la même sofrti) que vous I(b wy^z» i?'est-à-*direiarmécontjre ïm^ piété de U ,ciroi^ Qiépe $ur kiqueÛe il vm^ii •Sie tfa«|0«9iieimitea-

éum vidîitis eum. Quelque llaoguissante et quelque assoupie que soit votre foi, cette prédiction que je vous iais ne doit-eUe pas la réveiller? Mais voici nu motif plus pressant que j'y ajoute : c'est que ce Jésus, élevé de terre comme il le parott maintenant à vos yeux, Hic Jésus qui assumptus est, ne viendra pas seulement, mais est déjà venu» puisque sur la croix il a déjà fait tout ce que ponvoit faire un Dieu de plus juridique et de plus fort pour la destruction de l'impiété et pour la réprobation du monde. En sorte, dit saint Augustin , que le monde se trouvera déjà tout réprouvé, et l'impiété toute détruite, quand ce Jésus, brillant de gloire, viendra pour la seconde fois :Ific Jésus qui asiumptus esty sic veniet quemadmodum vidistis eum. Je le répète. Chrétiens^ voilà ce qui doit jeter dans nos âmes l'épouvante et la terreur, si jK>us savons peser les choses au poids du sanctuaire.

Et en effet (seconde'circonstance qui se rapporte à la première), il est de la foi que le désespoir des damnés, selon la parole de saint Jean , sera de voir le Dieu qu*ils auront outragé, persécuté, crucifié ; et u^e des raisons pourquoi le Sauveur du monde, après sa résurrection, conserva les dcairices et les vestiges de ses plaies, fut de les produire aux impies quand il les jugera , comme autant de bouches ouvertes pour leur condamnation : Videbunt in quem transfixerunt (Joàn., -19) : Ils verront celui qu'ils ont percé de leurs traits ; et cette seule vue , par les violents remords qu'elle leur causera, par la douleur profonde où ^le les plongera, par les fureurs secrètes qu'elle leur inspirera contre eu)f-mémes, leur tiendra lieu de conviction et de punition : Videbunt inquemtransfixerunt. La vue des démons, exécuteurs de l'arrêt de Dieu , ne fera tout au plus sur eux qu'une légère impression : mais celle d'un Dieu inunolé pour eux , celle d'un Dieu portant encore les marques et de sa bonté et de leur ingratitude, celle d'un Dieu qui, leur découvrant ses plaies , semblera leur dire : Voilà ce que j'ai souffert pour toi; c'est pour toi que ce côté a été ouvert , pour toi que ces pieds et ces mains ont été percés ; ces plaies étoient des sources intarissables, où il ne tenoit qu'à toi de puiser les eaux de ma grâce ; je voulois par-là te donner entrée dans mon cœur, mais ton endurcfsseinent a rendu inutiles tous les desseins de ma miséricorde : réponds-moi 4onc, ame insensée I qu'ai-je pu faire pour ton sahlt que je n'aie pas -fidt ; et que n'as-tn pas fait ou voulu faire de tout ce qui pouvoit contribuer à ta perte? cette vue , dis^je, accompagnée dé ces reproches , sera plus insoutenable que la vue même- de l'enfer. Or , dès ce jour , :les réprouvés du siècle et les mondains ont à soutenir ' cette vue ; et -quand l'Église, selon sa religieuse couturiie , leur découvrira le visage • ie ce Christ qu'elle tient depuis si tong-temps voilél, ce qu'a dit saint Jean ne s'aoGomplira*t-il pas? Videbunt in quem transfixerunt. Ils le ^verront ce Dieu percé d'une lance et de dotis, du moins ils en Ver- *ront la> figure , et elle suffira pour leur reprocher leur insensibilité, fftbos qu'ils font des grapes divines ^t et TdabU ée leur sahit où ils ont

SUR hk PASSION DE JÉSUS-CHRIST. 301

yécQ et où ils vealent irivre. Us le verrontt Videbunt; et pour peu qu'il leur reste de religion, la vue de ce Sauveur, dont les plaies sanglantes demandent justioe et crient plus haut que le sangd'Abel, remuera tous les ressorts de leur conscience» et les remplira de trouble et d'effroi : Vtdebunt in quem tramfixerwU. Ah I Sagneur , s'ëcrioit Job , qui m'accordera par grâce que je sois caché dans les ombres de la mort , jusqu'à ce que votre colère soit passée? Qm mihi hoc tribuaiutin titfemo protegas me, et abscondas me, donec perirameat furor tuas ( Job» 14) ? comme si le tombeau, tout affreux qu'il est , étoit un asile à re« chercher, quand il est question de se mettre à couvert des yeux et de la présence d'Un juge aussi courroucé que le sera Jésus-Christ. Ainsi parloit ce saint patriarche. Et moi, si j'étois assez malheureux pour être de ces chrétiens du siècle dont je déplore ici le sort, concevant Jésus-Christ crucifié plus redoutable pour moi que Jésus-Christ glorieux, je lui dirois ai^ourd'hui, dans le même esprit : Oui, Seigneur, caches^ moi, s'il est nécessaire , dans le fond des abimes , et que je sois enveloppé des plus sombres ténèbres, plutôt que de vous voir, pécheur et impénitent que je suis, sur cette croix où mes péchés vous ont attaché, et qui me retrace toute l'iniquité de mes désordres , et toute la justioe de vos divins jugements : Vtdebunt in qtum transfixeruni (Joan., 19). Pourquoi ne le dirois-je pas, puisque c'est le conseil qu'il donna luimême aux filles de Jérusalem, lorsque, marchant vers le Calvaire , il les avertit de pleurer et de ne pas pleurer ; de ne pas pleurer sur lui , qui par sa mort alloit être glorifié ; mais de pleurer sur elles-mêmes et sur leurs enfonts , parceque le temps approchoit où les hommes auroient si^et de dire : Montagnes , tombez sur nous ; couvrez-nous , collines, et défendez-nous du triste spectacle qui va se présenter à nos yeux, c'est-à-dire de la vue d'un Dieu mourant pour le monde, et par sa mort même jugeant le monde.

Achevons , Chrétiens , et suivons cette pensée. Les prophètes nous apprennent (troisième et dernière circonstance) que le jour du jugement doit être singulièrement et par excellence le jour des vengeances du Seigneur, Dies ulûom$ (Jerem., 46) ; jour que Dieu a destiné pour punir toutes les iniquités des hommes , jour qu'il a consacré à sa justice la plus rigoureuse, jour qu'il a choisi entre tous les autres jours pour se satisfaire, et pour tirer raison des injures qu'il a reçues. Or il est d'ailleurs évident que jamais Dieu , à proprement parler, et dans la rigueur , n'a bien commencé à se venger que dans la passion de Jésus-Christ : pourquoi? parcequ'il n'y avoit que les souffrances.de Jésus-Christ qui pussent être une réparation suffisante du péché. Le déluge avoit inondé la terre , le feu du ciel avoit consumé Sodome : mais le feu du ciel et le déluge , tant d'autres fléaux que Dieu jusqu'alors avoit employés , et dont il s'étoit servi contre les pécheurs , n'avoient été pour lui que des essais de vengeance : je dis plus , Téternité des peines que soufiiiront les réprouvés , quelque infinie qu'elle soit

SM SITR LÀ PASSION DE JÉSUSOlAtlST.

dans sa durée t ne sera jamais , par rapport & lui , une vengeance complète , puisque c'est pour cria même qu'elle ne finira jamais. JX jUloit dans la plénitude des temps un sacrifice phis pariait , et qui, par son mérite et sa drgnitë, rétablH pleinement les intérêts de Dieu aux dépens de Thomme. Il feUoît qu'un Dieu^Homme mourût» afin qu'il fut vrai une fois de dire que Dieu étoit satisiait. Or c'est ce qui s'accomplit aujourd'hui. Voici donc ce jour si clairement prévu et si distinctement marqué par Isale , lorsque , envisageant le Sauveur ensanglanté et défiguré sur la croix , îl lui raettoit dans la bouche ces paroles : JHes emm ulH&nis in corde meo , dies redemptionis meœ venit (IsaIm 63). Le jour de la vengeance est venu ; et quel est-il , Seigneur? Celui de la rédemption. Prenez garde» Chrétiens, il ne sépare point ces deux jours » et , bien loin de les séparer , il les confond en quelque sorte» et exprime l'un par l'autre : pourquoi? parcequ'en effet , dit saint Augustin , Dieu n'a été vengé que dans le moment où l'homme a été racheté. D'oit il s'ensuit que le jour de la rédemption a été celui de la vengeance , et, par une conséquence nécessah*e, que le jour de h passion de Jésus-Christ a été celui du jugement du monde. Jugement du monde, vengeance de Dieu qui s'exécuta dès-lors dans le cœur adorable du Sauveur, et dont nous n'attendons plus que la manifestation : Dies utHonis m corde meOj dies redemptionis meœ venxu Vengeance de Dieu , qui commença par le Juste et par Tinnocent, mais qui se terminera par les coupables. Car si le bois vert est ainsi traité, ajouta le Fils de Dieu aux femmes de Jérusalem, que sera-ce du bois sec? c'est-à-dire , si l'unique du Père et le Saint des saints, parcequ'il a eu l'ombre du péché, et qu'il s'est revêtu d'une chair semblable à celle du péché, a essuyé tant de rigueurs , que sera-ce du péché même ? que sera-ce de ceux qui en ont toute la malice , de ceux en qui le péché règne , et qui font régner le péché par leurs scandales; de ceux dont la chair corrompue et dissolue est une source de péchés; de ceux qui semblent n'avoir de raison et de liberté que pour se rendre rebelles à Dieu et esclaves de leurs sens ; de ceux qui, non contents d'être pécheurs, se plaisent à l'être et se glorifient de l'être? que peuvent-ilset que doivent-^ils attendre , après que le Dieu des vengeances a si peu épargné celui même qui , malgré l'apparence du péché , ne laissoit pas d'être toujours l'objet de ses complaisances?

En vouleZ'Vous voir. Chrétiens , quelques effets particuliers? je dis quelques effets particuliers de ces vengeances divines dont vous êtes menacés : ne quittons point notre mystère , mais considérons ce qui se passe à la mort du Sauveur, et tremblons. 11 meurt en réprouvant les Juifs , et leur annonçant leur ruine future, ruine temporelle, ruine spirituelle. Or si sa mort, reprend saint Augustin, a servi, contre son intention même, à la réprobation des Juifis, combien plus servira-t-elle à la réprobation des mauvais chrétiens? Il meurt en réprouvant Judas et l'abandonnant » d'abord à son avarice, et ensuite à

son désespoir. 11 meurt en réprouvant un crimind crucifié avec loi » et le laissant mourir dans son endurcissement et dans son impénitence. Mais que fais-je, mes chers auditeurs ; et, dans ce jour de salut , dois- " je vous renvoyer tous sans consolation? Le jugement de Dieu ne sera pas terrible pour tous les hommes : il y aura des élus et des saints^ pour qui môme il sera glorieux ; et tandis que les réprouvés sécheront de peur, les Justes triompheront de joie. Or il en est de même, par propordon, de ce ihystère. Jésus-Christ ne parott pas tant » après tout , sur la croix, pour ccmdamner les hommes , que pour les convertir, que pour les toucher, que 4>our les sanctifier, que pour répandre sur eux les dons de sa grâce , et pour leur assurer le del ; et c'est encore à ces hommes que j'ai droit de dire , Nunc jiubdum estmuwU (Je AU., 12) : Voici le jugement du monde, non plus un jugement de rigueur, mais un jugement de faveur : appliquez*vous , je fiais ; car Jésus-Christ meurt en promettant sa gloire à ce criminel péniient qui se tourne vers lui , et qui lui demande d'être reçu dans son royaume. Or un arrêt aussi favorable et aussi déci^f que celui-ci, ffodiè mecum eris in paradiso (Luc, 23) , n'éloit-ce pas quelque chose encore de plus exprès que l'invitation qu'il fera à ses élus, quand il leur dira : Fentfe, benedieti (Hàtth., 2K)? Il meurt en convertissant des Gentils , c'est«à-dire des infidèles , et leur ouvrant les yeux, leur commimiquant le don de la foi, les appelant à son ÉgUse ; témoin le centenier et ceux de sa troupe, qui s'en retournent gflorifiant Dieu, et reoonnoissant le Sauveur, tout mort qu'il est, pour vrai Fils de Dieu. Il meurt en sauvant ceux qui le crucifient, en pardonnant à ses . ennemis, mais d'un pardon sincère et efficace , qui va jusqu'à les ga* gner, jusqu'à en faire des Saints, jusqu'à effacer par son sang le péché même qu'ils ont commis en le répandant : Ute sanguis iic fu$u9 e$t, dit saint Augustin , ut ipsum 'peccattmt posset delere quo futuM eu (AÙGUST.). C'est donc ici le jour du salut, et de votre salut, pé* cheurs , si vous en voulez profiter. Le Dieu qui meurt sur cette croix y a établi le trône de sa miséricorde. Approchez, on vous y appelle. Allez recueillir ce sang divin , c'est pour vous qu'il coule; allez vous jeter entre les bras de ce Dieu mourant , ils sont ouverts pour vous recevoir. Ah ! Seigneur, vous ne m'en désavouerez point, et voua ratifierez la parole que je leur donne en votre nom. Vous vous souviendrez que vous êtes sur la croix encore plus sauveur que juge. Au moment que le pécheur viendra à vos pieds confesser son injustice et la pleurer, vous vou^» attendrirez tout de nouveau sur lui, vous le comblerez de l'abondance de vos mérites; et par la vertu de ces mérites infinis il sera purifié , il sera justifié, il sera remis en graoe , il rentrera dans tous ses droits à l'héritage éternel que vous lui avez acheté , et oiï nous conduise, etc.

Peeeata no$tra ipu pertviU in eorpore suo iuper lignums ui peecatis martui, jutUtiœ vivamus,

C*e8t lui qui a porté nos pécliés en son corps sur la croix ; afin qn*étant morts ponr le pédié, noos Tirions pour la Jostioe. Première Épttre de SinirPiBBBB, chap. ii.

SlBEy

Voilà le précis de tout le mystère qui fait aujourd'hui le sujet de la dévotion publique» et qui cause dans TÉglise un deuil si universel. Nous célébrons la passion d'un Dieu mort pour nous , d'un Dieu qui nous a aimés jusqu'à se faire la victime de notre salut , jusqu'à se rendre.anathème devant le ciel pour en attirer sur nous les plus abondantes bénédictions , jusqu'à vouloir être traité comme pécheur, tout Dieu qu'il étoit, et à se charger de toute l'ignominie et déboute la peine de nos péchés. Car quand Jésus-Christ eût été pécheur, quand il eût été le péché même, parottroit-il dans un autre état que celui où nous Talions considérer ? et pourquoi s'est-il soumis à un si rigoureux châtiment, sinon, ajoute le texte sacre, afin que nous soyons guéris par ses plaies, afin que nous soyons lavés dans son sang , afin que nous soyons justifiés par l'arrêt de sa condamnation , et que nous trouvions dans sa mort le principe de notre vie? Tel fut, dis-je , l'excès de la charité d'un Dieu , et d'un Dieu sauveur : mais tand» que l'amour d'im Dieu le rend si sensible à nos intérêts , que seroit-ce si nous devenions insensibles à ses souffrances? C'est, Chrétiens, ce que je regarderois dans vous comme un caractère de réprobation; et la menace ique Dieu fôisoit aux Israélites ne s'accompliroit-elle pas à votre égard? Anima quœ afflïcta non fuertt die kâc^ peribit de popuiis suis {Levit., 23). Dieu vouloit qu'au jour solennel destiné pour les expiations de' son peuple , chacun prit des sentiments de douleur ; et s'il y avoit une ame assez endurcie pour n'entrer pas dans l'affliction commune, ilordonnoit qu'elle fût exterminée, et qu'on ne la comptât plus parmi son peuple. Or voici , mes chers auditeurs , le grand jour des expiations , puisque c'est le jour oii Jésus-Christ a expié par son sang tous les péchés des hommes ; et par conséquent c'est en ce jour que. Dieu a droit de nous dire : Anima quas afflicta non fuertt die hàcy peribit de popuiis suis. Cependant , mes Frères, il ne s'agit point précisément ici de s'affliger et de pleurer : il s'agit de méditer et de goûter les vérités importantes qui nous sont proposées; il s'agit, pour ainsi parler, d'ouvrir le livre de la croix , qui est le grand livre de notre foi, et de comprendre, autant que nous le pouvons, combien Dieu a en horreur le péché , puisque , pour détruire le péché , il n'a pas épargné son propre Fils; de reconnoitre combien Dieu a aimé le monde , puisque , pour sauver le monde , il a sacrifié ce Fils même , l'objet de ses complaisances étemelles ; de mesurer le degré de perfection et de sainteté où Dieu nous appelle, puisque, dsuos la per-

SUR LA PASSION DE JËSUS^HRIST. 30B

sonne de ce Sauveur .mourant, il nous a donné de si illustres exemples de toutes les vertus. Ne cherchons point , pour profiter de ces leçons si solides et si nécessaires , d'autre secours que celui de la croix ; car la croix doit être aujourd'hui notre asile , et Tunique médiatrice à qui nous devons recourir. Rendons-lui nos hommages, en lui adressant les paroles de FÉglise, et lui disant : Ocruxl ave.

De toutes les idées dont le Saint-Esprit s'est servi dans rÉcritore pour exprimer le mystère adorable de la passion et de la mort du Fils de Dieu, je n'en trouve point de plus noble que celle de saint Ptol dans rÉpitre aux Golossiens, lorsqu'il dit que le*3^uveur des hommes étant attaché à la croix, y attacha avec lui la oéduie de notre condamnation pour l'effacer de son sang, et qu'en même temps il désarma les puissances et les principautés, les menant comme en triomphe à la vue du ciel et de la terre, apr^ les avoir vaincues dans sa personne : Délais quod adversks nos erat, chirographum decreti, expolians prtncipatus et potestates , traduxit confidenter, palàm triomphons illos m semetipso (Coloss.^ 2). Prenez garde, s'il vous plaît, Chrétiens : l'Apôtre nous représente le Calvaire comme un champ de bataille où le Fib de Dieu parut pour combattre tous les ennemis de la gloire de soa Père, mais surtout le péché, qui s'eloil montré le plus indocile et le plus rebelle. U faisoit depuis long-temps la guerre à Dieu ; mais i'Homme-Dieu e§t venu pour le détruire, et c'est sur la croix qu'il lui a donné le coup de la mort. Voilà le grand mystère dont j'ai à vous parler. Cependant qu'est-il arrivé? Ce qui arrive quelquefois dans les combats particuliers d'homme à homme, lorsque deux adversaires se trouvent égaux, et que l'un et l'autre se portent des coups mortels» en sorte que l'un et l'autre demeurent tout à la fois vaincus et vain^ queurs. Ainsi le péché a fait mourir Jésus-Christ dans sa passion et Jésus-Christ, dans cette même passion, a fait mourir le péché. Deux propositions auxquelles je m'arrête, et qui vont faire les deux parties de ce discours. Dans la première, je vous représenterai le péché agis» sant contre le Fils de Dieu, et lui faisant perdre la vie; et dans la seconde, je vous ferai voir le Fils de Dieu détruisant le péché par ses souffrances, et lui donnant la mort. Voilà ce qui nous est marqué dans ces paroles du prophète : Vutneratus est propter iniquitates nostras atirîtus est propter scelera nostra (Isai., 53). Qui Ta couvert, ce Dieu- Homme, de tant de blessuresdans sa passion? Ce sont nos iniquités : Vutneratus esj, propter iniquitates nostras. Et pourquoi dans sa passion a-t-il reçu tant de blessures? Pour abolir et. pour réparer nos iniquités : Attritus est propter scelera nostra. Le péché donc, cause essentielle de la passion du Fils* de Dieu, c'est le premier point; et, par un miracle de la Providence, le péché trouvant aussi sa destnjctiondans la passion du Fils de Dieu , c'est le second. Danstouiela. suite de ce discours, je m'attacherai fidèlement à l'histoire des sou^ B. 3. . 20

506 SWR LA PASSION DE JÊSUS-CHRlST.

frances du Sauveur, selon qu'ette est rapportée dans rÉvangîle, tant pour satîsfeîre votre piété, qui attend cela de moi, que pour me concilier davantage votre attention.

PREHIÈRE PARTIE.

Que le péché ait causé la mort au Sauveur du monde» c'est une vérité. Chrétiens, dont i\ ne nous est pas permis de douter, tant eHe est évidente par elle-même, suivant les principes de notre foi. Car s'il n'y av(Ht point eu de péché, il n*y auroit point eu de Sauveur ; eu du moins celui que neus appelons Sauveur n'eût jamais été sujet aux MMffrances et à'ia mort, puisqu'il n'a souffert et n'est mort que parceque Tbomme avoit péché. Je n'ai garde de m'étendre sur cette proposition générale , dont vous êtes déjà convaincus ; mais, selon mon dessân, et pour en venir à mon sujpt, je l'applique à certains péchés -particuliers, (}uç nous pouvons dire avoir été tes causes prochaines et immédiates de la mort du Fils de Dieu. Car, si je puis mVxprimer de la sorte, j'en trouve un qui a conspiré la mort de Jésus-Christ, un autre qui l'a trahi et vendu, un autre qui l'a accusé , un autre qui l'a abandonné, un autre qui l'a condamné, enfin un dernier quia exécuté l'arrêt porté contre lui. Or je remasse ces différentes espèces de péchés , et voici le pTan de celte pîremière partie. Le péché qui a conspiré la mort du Fils de Dieu, c'est l'envie des scribes et des pharisiens : le péché qui a trahi et vendu le Fils de Dieu, c'est l'avarice de Judas : ie péché qui a accusé le Fils de Dieu, c'est la calomnie des témoins qui déposèrent contre lui : le péché qui a abandonné le Fils àe Dieu, c'est l'iticonstanee et la légèreté du peuple juif : le péché qui a condamné le Fils de Dieu, c'est la politique de Piiate ; enfin, le péché qui a exécuté l'arrêt de mort porté contre le Fils de Dieu, c'est la cruautéde Ëûs bourreaux. Méditons tout ceci, Chrétiens, selon que le temps nous le permettra, et par de saintes réflexions tâchons à nous instruire, et à concevoir une éternelle horreur du péché. Je reprends, et je vous prie de me suivre.

Cest par l'envie du démon, dit l'Écriture, que la mort est entrée dans le monde, et c'est par l'envie des hommes que commença Tenireprise détestable de la mort du Fils de Dieu. Une envie. Chrétiens, ftont les divers caractères èont autant de leçons pour nous; une envie formée en cabale, animée d'un faux zèle et d'une maligne émalaiion, colorée dSi prétexte de la piété, et dans le fond violente et emportée jusqu'à la fureur. Voilà ce quia fait périr le Saint des saints, et ce qui fui a suscité la persécution où son innocence a enfin succombé. PiIa^e le comprît d'abord, et, sans autre preuve que la conduite même des ennemis de Jésus-Christ, il fut persuadé que c'étoit l'envie qui les fatisoit agir : Sciebat enim quod per invuUam tradidissenl eum (Matth., 27). En effet, ce divin Sauveur n'avoit pas phitât paru

^ SUh LA PASSION DE JÉSUS-CtiRISt, SOf

liants te Judée, qu'ils s'étoient élevés contre lui. Cétéit on pftiti eoiftposé de trois sortes de personnes : des pontifes et des pféCrei destinnés aux DO^nistères du temple, des docteurs de la Synagogue employés à interpréter ia loi, et des pharisiens; c'est-à-dire des dévots do jtdaîsme, qoi, par profession, se séparoient des antres, et afféctoiéttt nne austérité de vie et une réforme toute particolière. Car ce sont là ( ô abtme des conseils de Dieu ! ) , ce sont là ceux qoi forent les auteurs de l'attentat sacrilège commis contre le Fils de Dieu. Ces trois (actions donc, quoique divisées d'ailleurs d'intérêt, s'unissent ensemble contre Jésus-Christ, et, par les ressorts d'une intrigue po^ santé et artificieuse, entreprennent de l'opprimer. Vous me demandez ce qui les piqooit : je vous l'ai dit. Chrétiens, une maligne éftfufation. Ils voyoient avec peine les succès et le crédit du Sauveur du monde dans Jérusalem : Quid facimns (Joan.^ U) ? dfisoientils ; ecce mundûi totus post eum ab'tit (Joan., 12) r A quoi pensons-nous? on ne parle pins que de cet homme, chacun court à hii, le peuple l'écoute comme un prophète, et, si nous le laissons faire, il nous détruira. Or il vaut mieux le prévenir; et puisque sa raine est le seul moyen de nous défendre , il faut le ruiner lui-même et le perdre. Allons , conchient-its dans le livre de la Sagesse, expliqué même littéralement selon saint Jérôme, dressons-lui des embûches dont il ne puisse se sauver, condamnons-le à une mort infâme : et pourquoi ? Farcequ'il est contraire â nos (fesseins : Cireiimveniamus Jtisfum, quoniam contrarius est ope^^ ripus nostris(Sap.j 2). Cest ainsi qu'ils raisonnoient; et le Saint-Esprit ajoute : Hœc cogitaveritnt et erxaverunt^ et nescterunt sacramenta Dei; excœcavit enim eos maiilia eorum (Ibid.) : Yoilà les projets que fbrmoient ces esprits de tc'uèbres; et cependant ils ne connoissoîent pas les mystères de Dieu, et ne voyoient pas le sacrement adorable de la rédemption des hommes qui s'accomplissoit au milieu d'eux , parceqoe l'envie les aveugloit. Le Fils de Dieu étoit un rival trop impor-* tun : les pharisiens ne pouvoient souffrir que, malgré leur hypocrisie, il fût estimé plus saint qu'eux ; les savants de la Synagogue, que sa doctrine f ilft plus approuvée que la leur ; et les prêtres, qu'on eût pour lui seul plus de vénération que pour eux tons. Et parcequ'il leur étoit difficile d'obscurcir l'éclat d'une réputation aussi établie que celle-là^ ils s'attaquent à sa personne, et se déterminent à le faire mourir. Sfais il falloit un prétexte : ah ! Chrétiens , l'envie en a-t-elTe jamais manqué ; et quand elle n'en auroit point d'autre , le masque de la piété n'a-til pas été de tout temps le voile spécieux dont elle a trouvé moyen de se couvrir? Ils font passer cette conjuration pour un dessein important à la gloire de Dieu et au salut du peuple, pour un devoir indispensable de maintenir la loi et les traditions de Moïse ; c'est-àdire qu'ils font passer le plus grand de tous les sacrilèges pour un acte héroïque de religion. Ainsi, toutes les mesures prises, ils commencent à se déclarer, mais avec une violence, disons mieux, avec une

furie qui n*eut jamais d'égale , paroeque la passion s'ëtoit rendue Ift maîtresse de leur raison.

Voilà t mes chers auditeurs , le désordre de Tenvie ; et c'est à tous qiie cette instruction s'adresse, à vous qui vivez au milieu de la cour où la Providence vous a appelés, mais où Ton sait assez que le péché dominant est Fenvie. C'est à vous à profiter dé cet exemple. Si je vous disois que l'envie est une passion lâche et honteuse, peut-être seriez- vous moins touchés de ce motif: mais quand je vous dis qu'elle est l'ennemie mortelle de votre Dieu, qu'elle fait mourir dans vos cœurs la charité par où Jésus-Chpîst y doit vivre; pour peu que vous ayez de foi , en faut- il davantage pour vous la faire détester? Cependant il ne suffit pas de détester celte passion ; le point essentiel est de vous garantir de ses surprises , et d'employer toutes les lumières de la grâce à en découvrir dans vous les mouvements secrets, parceque c'est la plus subtile de toutes les tentations. Une passion dla^ nelle se fait aisément connoftre; et, quelque dangereuse qu'elle smt pour nous corrompre, elle est incapable de nous tromper. Maisl'en viea mille déguisements, mille fausses couleurs, sous lesquelles elle se présente à notre esprit, et à hi faveur desquelles elle se glisse imperceptiblement dans notre cœur. Or dès qu'elle y est une fois entrée, il ne faut pas moins qu'un miracle pour la chasser, et vous n'ignorez pas combien ce miracle est rare. La grande maxime est donc de vous défier sur cela des prétextes les plus apparents, et en particulier du prétexte de l'émulation ; car s'il y a des émulations de vertu, il y en a de contention et de jalousie; et l'expérience nous apprend que, pour une émulation légitime , il y en a cent de criminelles. Surtout, mes Frères, disoit saint Augustin , n'exerçons jamais nos envies sous le prétexte de la piété, ou plutôt ne faisons jamais servir la piété à h plus basse de nos passions, qui est l'envie. Cette hypocrisie a été le premier mobile de la conspiration des Juifs contre le Sauveur. L'envie toute seule n'eût pas osé l'attaquer, la religion seule n'auroit en que du respect pour lui; mais l'envie autorisée delà religion, la reli-' gion corrompue par l'envie, c'est ce qui Ta fait mourir. Et, tout chrétiens que nous sommes, nous n'av€Ci« qfie trop à craindre le même désordre. Il ne faut qu'une passion <f envie poqr anéantir dans nous tous les effets de la grâce. Avec cela nous avons beau faire les zélés, nous avons beau travailler pour Dieu , nous avons beau vouloir observer la loi , ce ver de l'envie infectera tout : pourquoi ? parceque du bien même cpje nous ferons par ce principe, naîtront les dissensions, les animosités, les querelles, les schismes, les hérésies; car ce sont là, mes chers auditeurs, les suites naturelles que l'envie tratne après soi; et mille épreuves n'ont-elles pas dû nous l'apprendre ? Passons plus avant.

La mort de Jésus-Christ résolue par l'envie de ses ennemis , ils ne cherchent plus qu'à s'assurer de sa personne. Judas les prévient » et ,

poussé d'ane avarice ta plus infâme dans son entreprise, la plus aveugle dans son commerce, la plus endui^îe dans sa résolution, et la plus désespérée dans son issue , il s'engage , s'ils veulent traiter avec lui , à leur livrer entre les mains cet Homme-Dieu. Pouvons-nous mieux comprendre que par-là jusqu'où le désir d'avoir est capable de porter une ame intéressée? Je dis poussé d'une avarice la plus infâme dans son entreprise ; car c'est un disciple , et un disciple comblé de faveurs, qui trahit son maître. Dans un esclave même , cette infidélité feroit horreur : qu'est-ce dans un ami, dans un confident, dans un apôtre? Chose étonnante ! dit saint Ghrysostome : Judas venoit d'être consacré prêtre , il venoit de recevoir une puissance spirituelle et toute divine sur le corps et le sang de Jésus Christ ; mais au lieu de cette puissance surnaturelle , il en exerçoit une autre toute sacrilège et pleine d'impiété. Par le sacerdoce où il venoit d'être initié, il avoit pouvcMT de sacrifier sur les autels l'agneau de Dieu ; et par la trahison qu'il commettoit, il usoit sur cette ado^le victime d'un pouvoir diabolique , en l'immolant à la fureur des Juifs. Que pouvez-vous concevoir de plus monstrueux et de plus énorme ? Mais si l'avarice de cet apdtre fut si infâme dans son entreprise , elle ne fut pas moins aveugle dans son commerce. Car quel aveuglement ! il vend pour trente deniers celui qui devoit èit§ la rédemption du monde entier. Si Judas eût eu un rayon de prudence, et seulement même de cette prudence réprouvée des enfants du siècle , il eût estimé le Sauveur , sipon ce qu'il valoit, au moins ce qu'il pouvoit le faire valoir. Voyant les Juif^ déterminés à ne rien épargner pour le perdre , il eût profité de leur haine , et , leur faisant acheter bien cher la satisfaction de leur vengeance , il eût trouvé lui-même de quoi contenter son insatiable cupidité : mais la passion le troubloit , et avoit éteint toutes les lumières de son esprit. Écoutez-le parler aux Juifs : Que voulezvous me donner , leur dit-il, et dès aujourd'hui je vous le livre : Quid vuUU mihi dore (Hatth., S6)? Il s'en remet, remarque saint }ér6me , à leur discrétion , et il les prend eux-mêmes pour luges du mérite de Jésus-Christ : Christum quasi vile mancipium m ementàum ponem asttmoAone (Hieron.). Le prix ordinaire des esclaves , c*étoit trente deniers , et il s'en tient là. Ah I perfide , s'écrie saint Augustin , que fiiis*tu? Jésu&<]lhrist veuj te sauver aux dépens de sa propre personne , et tu le vends , tout Dieu qu'il est ; pour une vile somme d'argent; il va donner sa vie p^ur toi, et tu le donnes luir même pour rien. Mais Judas ferme les yeux à toutf'et l'aveuglement de son avarice le conduit à l'endurcissement et à l'obsu'nation. En vain

le Sauveur du monde met-il en œuvre les artifices de sa grâce pour le détourner de son dessein, en vain lui déclare-t-il confidenunent qne c'est loi qui le trahira, en vain lui prédit-il le malheur de sa réprobation , rien ne lé touche; il sort de la cène, il va trouver les princes des prêtres , il traite avec eux , il marche à la tête des soldats,

310 SDR LA PASSION DE JÉSUS^HRIST.

il paroU dïïos le jardin , il approche de Jésui, le salue , Ten^bf asse, et par ua baiser le fait connottre et le trahit. Amice^ Mon ami , adquid venisti (Màtth.» 36)? que venea>-vous faire? OsciUo Filium HonùnU tradu (Luc. 9 23) ! Quoi I vous me saluez pour me trahir, vous'm em* brassez pour me perdre ! C'est Taimable reproche que lui fait le Sau< y»ttr du monde; mais tous les reproches du Sauveur du monde , et tpute la douceur dont il les accompagne, ne font sur ce cœur avare 9t vénal nulle impression : pourquoi? parcequ'il n'est rien de plus propre à nous endurcir que Ta^arice. Quand elle domine une fois, plus d'amitié t plus de idélité, plus d'humanité; on oublie tous les devoirs» 09 s'accoutume aun plus honteuses lâchetés , on se fait une ame de bronae» pour résister aax plus vifs remords de la conscience et de rhonneur.

Ceci vott9 effraie dans l'exemple de Judas; mais ne concevons point tant d'indignation contra ee disciple, que nous n'en réservions pour opus^^mémes.. Car voilà lej^ effets que produit tous les jours dans nous une insatiable convoitise : eUe nous rend durs et insensibles , noa seulement à la misère, mais à la ruine du prochain ; elle nous jette dans un aveuglement d^autaut plus criminel qu'il est volontaire , et d'autant plus mortel que nous l'aimons ; elle nous fait commettre des indignités qui nous oouvriroient pjtf r jamais de confusion , si en nous les inspirant ellenenous apprenoiiàn'en point rougir : Quid vttltis mUA daire (Matth., 96)? Que me donnerez*- vous , dit-on dans le aïonde, îe dis dans le monde même où Ton paroît plus sensible à rhooneur, je dis dans les maisons des grands ; et jusqu à la cour; que me donnerez^vons? et je vous délivrerai de celui-ci, et je vous sacrifierai eelni-là. En effet , avec cette espérance et dans cette vue de Tinlérét, point d'affaire qui ne passe, point d'innocence qui ne soit opprimée « point de violenct et d'injuttice qui ne soit soutenue. Dès qu'un homme a de quoi donner , il est en possession de tous les crimes , parcequ'il ne manque jamais de ministres déterminés à le servir , et qui lui gisent sans ocsse ; Qmd vuUis mihi darel Combien d'amitiés violées par les plus sordides conventions? combien de maîtres vendus par l'avidité d'un domestique qui s'est laissé corrompre? combien de trahisons exécutées par l'entremise d'une femme à qui il falloitde l'argent, et qu^ sans s'expliquer, ne disoit néanmoins que trop haut ; Qiiidvultis mihi daret Car, de quelque droiture que le monde se pique, vous savez si j'exagère ; et parcfque ce oonuneroe d'iniquité est encore plus'^bominable lorsqu'il se pratique dans les choses sain tes , et par des personnes consacrées, comme Judas, au ministère des autefs , voilà, disoit saint Bernard , ce qui fait aujourd'hui l'abomination de la description dans le temple de t>iea ; ce désordre de la simonie dont Judas a été l'auteur , puisque ce fut le premier dans le christisfiisme qui sut vendre , et nous apprit à vendre le spirituel eC même le divin. De là tant d'abus dans les dignités et les bénéfices de

sua L4 PASSION DE JÉStlS-GHRIST. 3M

l'Ëgliseï tant de permutations, de provisions, de résignations mercenaires, tant de pensions plutôt achetées qu'accordées. Commerce, poursuit saint Bernard, qui déshonora la religion , qui attire la malédiction sur les royaumes et sur les états , qui damne et les traitauta et les négociants, avec ceux qui les autorisent. Car qu'est-ce. Chrétiens, dans le langage des Pères, que ces bénéfices? Le sang de Jésus- Christ; et ce sang de Jésus-Christ n'est-Âl pas tous les jours exposé, et , si j'osois user de cette expression , mis à l'enchàre par tant de profanateurs qui en font trafic? On ne s*en cache pas même : ce que la bienséance au moins obligeroit à déguiser et à couvrir, passe maintenant pour une proposition honnête : Quid vultis miki dore? Qu'avez-vous à me donner en échange? de quoi pouvez- vous m'acconunoder? que m'assurez- vous? Commerce peut-être encore plus outrageux au ^Sauveur du monde que celui de Judas, puisqu'enfin Judas se repentit d'avoir ainsi vendu le sang de son maître, au lieu que ceux à qui je parle le font sans scrupule et avec la plus grande impunité. Or à quoi aboutit ce péché ? Souvent à un désespoir absolu du salui; au désespoir de réparer les désordres dont ces -détestable^ négoces embarrassent, ou pour mieux dire, accablent une conscience; au désespoir de faire les restitutions légitimes et nécessaires; au désespoir de se soumettjre en celaaux, lois rigoureuses de l'Église; et parlà même au désespoir d'en obtenir jamais le pardon , et de trouver grâce auprès de Dieu. Car voilà Tissue qu'eut Favarice de Judas : Infelix , dit saint Augustin , projecit preAum quo vendiderat JDamtnum^ non agnovit prmum quo redemptus erai à Domino (àugust.)^ Remarquez bien ces paroles , et jugez , en passant , si ce grand docteur a jamais douté que Jésus - Christ ne fût ïbotI pour les réprouvés. Judas, par un sentiment de pénitence, jeta le prix pour lequel il avoit vendu son maître ; mais par un excès de désespoir , il ne connut pas le prix salutaire dont son maîure Tavoit racheté : Non agnovit prelkim qvu) redemptus erat à Domino. Telle est la destinée de tous les avares de la terre, qui , selon la réflexion de saint Grégoire pape , ayant fait leur dieu de leur argent , ne peuvent plus mettre leur confiance dans un autre, tombent dans un oubli profond de la providence et de la miséricorde du vrai Dieu , désespèrent de se réconcilier jamais avec lui : et pour consommer leur réprobation , abandonnant malgré eux à la mort ce qui leur a fait renoncer pendant la vie leur Rédempteur , ne veulent pas même alors reconnoitre le prix qu'il a offert pour eux , et qu'il ne tient qu'à eux de s'appliquer : Non agnovit preiium quo redemptus erat à Domino,

Mais il faut que la calomnie seconde la trahison de Judas , et il est temps de la voir agir , ou plutôt de l'entendre parler contre Jésus- Christ. Car c'est elle qui l'a accusé , c'est elle qui a rendu tant de faux témoignages contre cet Homme-Dieu ; les Juifs lui ont servi d'organe, mais c*est elle-même qui s'est expliquée par leur bouche.

Entrons dans la salle de Pilate , et voyons avec quelle hardiesse elle avance les plus grossières impostures » avec quelle foiblesse elle les soutient, et de quels artifices elle use pour séduire et pour corrompre les esprits. Pilate, pressé par les ennemis du Sauveur, leur demande quel est donc le crime qu'ils ont à lui imputer; et ils se contentent de loi répondre que, si cet homme n'étoit pas coupable, ils ne Fauroient pas déféré à son tribunal. Remarquez , dit saint Augustin : Jésus- Christ passoit dans toute la Judée pour un prophète envoyé de Dieu; on ne parloit que de la sainteté de sa vie et de la grandeur de ses miracles ; et ceux-ci prétendent que c'est un homme déjà condamné par la voix publique, dont les crimes sont si connus» que d'en douter même c'est leur faire injure. Langage ordinaire de la calomnie, qui ne s'énonce jamais plus hardiment que quand elle impose plus faussement , et qui , pour autoriser le mensonge , ne manque point de le proposer comme une évidence ; au lieu que la vérité, toujours modeste , lorsqu'elle est même forcée à dire le mal , ne le dit qu'avec réserve, ne le dit qu'avec crainte, ne le dit qu'en gardant toutes les mesures d'une sage circonspection : pourquoi? parcequ'elle n'accuse et qu^elle ne condamne que dans l'ordre de la charité. Mais encore, reprend Pilate, quel mal a-t-il fait? Quid enimmali fecit- (Luc, 23)? Ce qu'il a fait, c'est qu'il a voulu pervertir notre nation; c'est que nous l'avons trouvé semant parmi le peuple des maximes damnables, qui vont au renversement des mœurs. On eût dit, à en croire les Juifs, que Jésus>Ghrist étoit en effet un corrupteur et un séducteur;' et toutefois on savoit assez dans Jérusalem qu'il n'avoit prêché que Fobéissance , que l'humilité , que te renoncement à soi-même. Calom- BÎe non moins foible à soutenir ses impostures , qu'elle paroît hardie à les avancer. Car quand il en faut venir à la vérification des faits , c'est alors que l'iniquité se dément elle-même ; on n'entend que les bruits confus d'une multitude passionnée, mais rien de positif ni de vraisemblable; ils se déclarent tous pour témoins, mais leurs témoignages se détruisent les uns les autres. Pilate est surpris de voir tant d'emportement d'une part, et de l'autre si peu de preuves; mais c'est pour cela même , dit saint Ghrysostome , c'est parcequ'il n'y a point de preuves, qu'il y a de l'emportement. Que font-ils donc? ils ont recours à l'artifice, et, préoccupant Tesprit de ce juge par des raisons d'état , ils déposent que Jésus-Christ, par une témérité punissable , a pris la qualité de roi, qu'il a des prétentions sur la monarchie des Juifs ;que souvent il les a détournés de payer le tribut à César : accusations dont ils voyoient bien que le seul soupçon seroit contre le Fils de Dieu un des plus forts préjugés.Et c'est aussi par-là que leur calomnie , quoique sans fondement, a tout le succès d'une légitime déposition.

Je n'ai garde, Chrétiens , de m'étendre ici en de longues réflexions

sur l'horreur d'un péché que vous détestez vous-mêmes , et que je sais

' être le dernier de tous les désordres où la passion pourroit vous por-

ter. Mais si j'avois un repi^ochè à vous faire , ce seroit que, détestant pour Yons-mémes la calonnie, vous ne laissiez pas de la fomenter tous les jours dans les autres , de Técouter favorablement , de lui donner créance , d*en aimer les discours malins , et d'en répandre les bruits \scandaleux. Vous ne voudriez pas être auteurs de la calomnie; mais combien de fois avez-vous autorisé les calomniateurs « en leur mar- [uant de criminelles complaisances, en les faisant parler, en les exd- \ty en leur applaudissant, et vous rendant par-là non seulement fauteurs et complices , mais responsables de toutes leurs suppositions ? foilà , dis-je , ce que f aurois à vous reproclier ; mais Dieu m'inspire (ujourd'hui pour votre édification une morale plus chrétienne, fondée sur ce silence tout dim que gai^de le Sauveur du monde au milieu de tant d'imposteurs. Car, tandis qu'ils le chargeoient de calomnies , que leur répondoit-il? Pas une parole, ni contre ses accusateurs, ni pour soi-même ; ni contre ses accusateurs , silence de soumission auip ordres de son Père, et de charité envers ses ennemis ; ni pour soi-même, silence de patience et d'humilité : Jésus auteni <acebai (Hatth., 96). Quels mystères, mes chers auditeurs! tâchons k les comprendre. 11 est accablé de faux témoignages, ce Dieu-Homme, et il ne se plaint point de ceux qui les rendent contre lui, et il n'en appeUe point au ciel pour être vengé de leur injustice ; et, quoiqu'il le {>ût aisément, il ne se met point en devoir de les confondre. Silence si héroïque, que le Saint-Esprit en a fait un éloge particulier dans l'Écrilure : Qui cùm malediceretur ^ non niale(Ucebat{l, Petr., 2). Mais pourquoi se tait-il de la sorte? Ah ! Chrétiens , pour établir cette maxime de son Évangile si surprenante, et si opposée à l'esprit du monde : Tenez -vous heureux quand les hommes se déclareront contre TOUS, qu'ils s'attacheront à vous décrier , qu'ils en diront tout le mal qu'un esprit aigri et envenimé leur inspirera : Beati estis cùm ma/e- Àa^ennt vobU , et dixerint omne-malum adversum vos (Matth., S). Toute la nature devoit se soulever contre cette vérité , et c'est pour cela qu'il falloit que le Sauveur la justifiât dans sa personne ; car ce qu'il y a de moins supportable à Tamour-propre, c'est d'être accusé bassement, 'ë( de >voir la calomnie l'emporter sur notre innocence. Voilà ce qui nous révolte, eë qui nous jette quelquefois dans les plus violents transports ; mais ce sont ces transports que le Fils de Dieu a Toola réprimer; et comment? par un moyen que sa sagesse seule pouvoit inventer, et qui est le miracle de sa grâce , sayoir , en nous faisant une béatitude de la calomnie même , ne se contentant pas de noosdire, Modérez-voift, surmontez- vous, fortifiez-vous, eonsolezvoas; mais ajoutant : Béjouissez-vous d'être calomniés et outragés : Gaudett et exultaté (MATT.,5).'Notre raison aveugle et présomptueuse devoit traiter cette maxime évangélique, sinon de folie, au moins d'illusion et de simplicité; mais ce Dieu-Homme , dont le silence nous parle, veut aujourd'hui nous taire connottre que cette sintpUcUé est la

vraie sagesse, et que notre raison est sur cela condamnée par toutes les raisons éternelles. Il ne fait nulle plau)tedesesealomiiiateiirs; pourquoi ? parcequ'il les envisage, dit saint Bernard, comme les exécuteurs des ordres de son Père, et comme les instruments que Dieu a choisis pour accomplir dans sa personne le grand ouvrage de la rë> demption. Or, en cette qualité, il ne peut pas se plaindre d'eux; et bien loin de s'élever contre euxr^il se sent (AAigé même à les honorer» Il déteste la calomnie, mais il en aime l'effet; et parceque Texécutioii des arrêts de Dieu se trouve attachée à la calomnie qu'ils lui font, par respect pour ces arrêts divins il ne répond rien. Cette calomnie est la plus énorme de toutes les injustices ; mais il sait que Dieu doit tirer de cette injustice sa plus grande gloire et la plus sainte de toutes les justices; et c'est pourquoi il garde un silence profond, adorant la justice de Dieu dans Tinjustice des hommes. En un mot, il distingue, dans le péché des Juii^ qui Vaccusent, ce que Dieu veut, et ce que fait l'homme ; il a en horreur ce que fait T homme, et il regarde avec vénération œ que.Dieu veut; mais parcequ'il arrive que ce que Dieu veut est une suite de ce que fait l'homme, il n'invective point contre l'homme, pour ne point murmurer contre Dieu; il souffre l'un parcequ'ilse soumet à l'autre, et il nous apprend ainsi la règle admirable du silence de sou« mission et de charité.

Voilà, mes chers auditeurs , ce qui engage aujourd'hui le Fils de Dieu à demeurer muet devant ceux qui l'oppriment; et voilà ce qui nous oblige nous-mêmes à ne rien dire en mille rencontres où l'on nous calomnie, et à prier même pour ceux qui nous calomnient : McUedidmur et benedicimus , blasphemamur et obsecramus (1. Cor.f 4) : On nous maudit, et nous bénissons, disoit saint Paul; on vomit contre nous des blasphèmes, et nous y répondons par des prières. Telle étoit, du temps de cet apôtre, la marque du christianisme ; c'est par«là que Ton discernoit les fidèles ; et quiconque ne vivoit pas dans cette ferme pratique, de réprimer les saillies de sa langue, et de s'imposer au moins silence à l'égard de ses ennemis, de quelque perfectioa d'ail« leurs qu'il se piquât, étoit censé n'être chrétien qu'à demi : pourquoi? parcequ'il n'agissoit pas dans ces vues de foi et dansc^ sentiments que la solide religion nous inspire, lorsqu'elle nous enseigne que ceux qui nous attaquent par la calomnie^ou par la médisance sont ceux qnî* dans l'ordre de la Providence ou du salut, doivent faire devant Dieu notre mérite et notre couronne. D oii saint Jacques codcluoit, parlant de quiconque n'étoit pas persuadé de ce principe, que» quelque apparence de religion qu'il eût, ce n'étoit qu'une religion imaginaire, plus propre à le tromper et à le séduire qu'à le sanctifier : Si guis putat se religîosum esse^ non refrénons linguam suam, sed seUueens cor suum , hujus vana est religio (Jacob., 1).

Mais , me direzvous , pourquoi Jésus-Christ , quelque déterminé qtt*il fût à épargner ses faux accusateurs , ne parloit-il pas au mains

SVR hk FASaOU DE JÉIHIS^GiSUST. M»

pour sa JëgUûne défense? Ah I GbrétieDs, voilà le prodige que lamo» raie païenne, avec toute sa prétendue sagesse» n a jamais connu. A ce silence de soumission et de charité» le Fils de Dieu en ajoute un autre» que j'appelle un silence de patience et d'humilité. Pîlate le presse de répondre aux accusations des Juifs : JN'entendez-vous pas, lui dit-il, tout ce qu*on dépose contre vous? Non atulis quanta isû adversùtn te dicunt lesiimonia (HàTTaM 27)? Pariez donc; et si vous êtes innooent, faites 'le paroilre. Mais à cela Jésus ne réplique riep : Et no» res^^ pondit ei ad iliud verbum (Ibid.)* U étoit, ce semble, de la gloire de Dieu que la calomnie fût confondue. U est vrai , reprend saint Ber» nard; mais il étoitencore plus de la même gloire qu*un Juste calomnié demeurât dans le silence , et c'^st pourquoi il se tait : Jenu amem tacebat (Matt., S6).11 y aUoit de Thooneur de son ministère, que lui» qui avoit prêché les vériiésdu salut, ne passât pas pour un corrupleiir du peuple, je l'avoue; mais rhonaeurde son ministère TengageoiC encore plus à pratiquer lui-même ce qu il avoit enseigné, savoir : d'à* bandonner sa propre cause : et c'est pour cela qu'il ne dit pas un seul mot : Jésus autem tacebat. L'intérêt de la religion vouloit que lui, qui en étoit le chef et l'auteur, ne fàt pas regardé oomme un criminel , j'en conviens ; mais il n'étoit pas moins de l'iniérêt de la religion que lui, qui en devoitêtre l'exemple et le modèle, apprit aux hommes à Caire le (dus grand de tous les sacrifices , qui est celui de la réputation, et c'est ce qui lui ferme la bouche : Jeêus autem taeebat* U devoit épargner à ses disciples la honte et l'opprobre d'avoir eu un msïive séditieux, j'en demeuire d'accord^ mais îl aimoit eucore uîeuxJeiir laisser cette belle leçon, d'avoir eu un maître patient jusqu'à rinsensibiiité et jusqu'à un entier oubli de lui-même ; et de là vient qu'il demeure jnuet : Jésus autern taoebat. M se devoit à lui-même la justification de sa vieiçt de sa ooaduite, surtout en présence de Pilate, lequel^ étant étranger, ne pouveît pas le connoitre, et qui, en qualité de juge, devoit eu faire son rapport à Rome ; à Rome, dis-je« où il étoit si important à Jésus-Christ de n'être pas décrié, puisque c'étoit là que sob Évangile devcât être bientôt prédié, et qu'il vouloit établir le siég€tde son Église ; je le confesse : mais son Évangile dev<Ht être un évangile d'huaiilité; et son Église ne devant point avoir d'autre fondement que celui-là, il trouve sa vie mieux justifiée par son silence que par ses paroles ; et cela fsût qu'il ne parie point : Jésus anUem tacebat.

Que ce silence, Ghi étions, nous dit de oboses, si nous le savons bien pénétrer I Les Pères de l'Église demandent pourquoi le Sauveur du monde fut siconstant à ne vouloir point se défendre, et ils en apportent diverses raisons. Sain^ Ambroise prétend .qu'il en usa de la sorte, paroequ'il sa voit bien que ses ennemis étoienj^d^'a résolus àleperdite, et que, quoiqu'il all^guà^ pour lui, il n'en set oit pas oi^u. Mais s'il n'en eût éû cru par ses ewieo^is, du jhoûis Pilate, prévenu eu sa fa* ^Auir» et ipî M cher Qh<4t qu'à lejsaiifer» ^moh pu s'en prévaloir. La

Si6 SUR lA PAJSSION DE JÉSU&dlIRIST.

pensée de saint Jérôme est que le Fils de Dieu ne se justifia point , de peur que Pilate, qu'il Yoyoit bien disposé, ne le renvoyât absous , et qu'ainsi la rédemption des hommes ne fût troublée et interrompue , parceque, selon Tordre des décrets éternels de Dieu, cette rédemption dépendoit de sa condamnation. Mais il me semble que c'estattacher les décrets de Dieu, et tonte l'économie du salut des hommes, à une circonstance trop légère. Le sentiment de Théophilacle me pa^oît plus naturel , que Jésc^hrist ne voulut rien dire, parcequ'en parlant il n'auroitfait qu'irriter davantage ses accusateurs, qui, pour soutenir leurs premières calomnies , en auroient inventé de nouvelles , ce qui n^'eftt servi qu'à les rendre encore plus coupables. D^autres croient , avec saint Ghrysostoyie , et cette opinion est la plus vraisemblable , que Jésus-Christ n'entreprit point de faire son apologie parcequ'il n'en avoit pas besoin , parceque son innocence étoit manifeste , et que Pilate, son juge, en étoit lui-même convaincu. Mais de toutes les raisons, voici celle à quoi je m'attache : concevez-la bien , parcequ'elle doit nous instruire , et qu'elle se rapporte à nous. Car le Sauveur du monde ne se justifie point devant Pilate , pour nous apprendre à ne nous pas justifier nous-mêmes, mais à nous taire en mille occasions où nous ne pouvons nous expliquer sans troubler la paix et l'union ; pour condamner mille mouvements inquiets et passionnés que nous nous , donnons tous les jours sur des sujets où nous croyons être innocents, lorsque nous ne le sooypes pas; pour les arrêter même quand nous le sommes en effet; pour nous faire abandonner notre cause à Dieu, luidisantavec son-prophète : Tibi ttvelavi causam meam (JEREif.,âO) ; pour modérer notre ardeur à poursuivre nos droits en plusieurs rencontres, où il est plus raisonnable de les céder ; enfin, pour corriger en nous cette passion , qui nous est si ordinaire , de vouloir maintenir , quoi qu'il arrive , et faire valoir notre innocence ; passion qui est le principe de tant de désordres : on Croit toujours avoir raison ; et, par une erreur plus pernicieuse, on se persuade que dès qu'on a raison, il faut éclater et résister. Or de là les plus grands dérèglements da monde, de là mille fautes contraires à l'humilité chrétienne, mille emportements au préjudice de la vraie obéissance ; de là les révoltes contre les supérieurs, de là les ruptures entre les égaux, de là je ne sais combien d'autres scandales ; parcequ'on n'a pas bien compris, dit saint Bernard, cette vérité, qu'il y a des temps et des conjonctures où l'on doit sacrifier à Dieu son innocence même. Belle leçon que nous feit le Sauveur du monde ! car, quelque bon droit et quelque raison que je puisse avoir, si c'est la foi qui me gouverne, comment auroîs-je tant de chaleur à me justifier, en voyant qu'un* Dieu ne se justifie pas? Est-il possible que je ne me rende pas à la foroe de cet exemple? Je ne suis pas plus saint ni plus juste que Jésus-Christ; les choses dont on m'accuse ne sont pas plus atroces que celles qu'on a imposées à Jésus- Christ ; on n^ m'a point encorde trai((é àe sçâér^t ni d*infaine comme

SUR LA PASSION DE JËSUS^^HRIST.

JësDS-Christ ; ma répatation n*^t pas d'une oonsëqaenoe pins grande que celle de Jësus^hrist , et il n'est pas plus de Tintérét de Dieu que mon innocence soit reconnue, que celle deJësus-Ghrist. Soit donc que j*aie tort» ou que je ne Taie pas, pourquoi ne serois«je pas prêt de renoncer à tous mes droits quand Dieu le voudra, quand il sera ques- ^* tion de souffrir pour lui, 'quand la nécessité ou sayolonté m*y obUgeront? Et pourquoi n'aurois-je pas le courage de dire comme saint Paul : ilf tAt autem pro nwàmo est ut à vobii judicer^ aut ab humano die {l. Cor., 4)? Accusez-moi, noircissez-moi, calonmiez-moi, penses Aie moi ce qu'il vous plaira: que m'importe de quelle manière vons en /jugerez, pourvu que je sois jugé favorablement de Dieu? car je n'ai / que fisire de me justifier, sinon auprès de celui qui me doit juger. Or ce ne sont pas les hommes qui doivent être mes juges, c'est Dieu : QiA autem judicat me, Daminus ett (Ibid.).

\ Hais revenons : si, pour l'accomplissement de ses adorables desseins. Dieu n'avoit permis que l'infidélité des honmies allât dans^ la passion de Jésus-Christ jusqu'à l'excès, ce divin Sauveur, ainsi accusé et calomnié, eût pu se promettre tout de l'attachement du peuple, qui lui avoit toujours été dévoué, et qui, selon l'Évangile, s'étoit souvent déclaré pour lui, jusqu'à foire trembler ses ennemis mêmes. Surtout Pilate, par son premier jugement, ayant remis aux Juifis le choix du criminel qui devoit être délivré à la fête de Pâques , on ne pouvoit douter que, malgré la rage des pharisiens, 1q peuple ne sauvât le Fils de Dieu. Cependant, Chrétiens, c'est ce peuple qui l'abandonne, par une inconstance aussi subite dans son changement qu'elle est violente dans les extrémités à quoi elle se porte. Inconstance la plus stibite dans son changement ; car c'est six jours après la réception solennelle qu'ont fiiite à Jésus-Christ les habitants de Jérusalem, six jours après l'avoir proclamé roi d'Israël, six jours après l'avoir comblé d'éloges» en l'appelant Fils de David, en lui donnant mille bénédictions : Ho^ sonna Filio David ! Benedictus qui venit in nomine Domtnt (Matth. ,21 ) ; c'est, dis-je, alors qu'ils se déclarent le plus hautement contre lui , et qu'ils poursuivent sa mort avec plus d'ardeur. Inconstance la plus violente dans les extrémités à quoi elle se porte, puisque tout-à-coup ils vont jusqu'à lui préférer Barabbas, c'est-à-dire jusqu'à lui préférer un insigne voleur, et jusqu'à demander que celui qu'ils venoientdereconnottre pour leur Messie fût crucifié : Crucifigatur (Matt., 27). Voilà le monde. Chrétiens ; voilà les légèretés et les perfidies du monde ; et néanmoins ce monde, si changeant et si perfide, c'est ce que nous aimons, et sur quoi nous nous appuyons; ceux mêmes qui passent parmi vous pour les plus versés dans la connoissance du monde, sont les premiers à s'y laisser tromper ; ils en ont mille fois éprouvé Tinfidélité, et, après tant d'épreuves, ils en sont toujours idolâtres : ils font là^essus des leçons aux autres, ils sont éloquents à en parler; mais il y a toujours un certain charme qui les attache à ce monde

Sl^

su» LA PASSKMf DE lÉSCfS-CftRïSr,

qa'ils méprisent ; et il semble que plus il est inconstant pour enx, plas il&s*oprniâtrent à être constants pour lai. Bfais laissons là les partisans du monde, et considérons-nous nous-mêmes. Yoilà , mes chers auditeurs, ce qui nous arrive, lorsque, par des inconstances criminelles dans le service de notre Dieu, nous sommes tantôt à lui, et tantôt contre lui; aujourd'hui pleins de zèle, et demain la lâcheté même; aujourd'hui chrétiens et religieux, et demain libertins et impies , renonçant à Dieu dans des circonstances toutes semblables à celles où le peuple juif renonça Jésus-Christ, c'est-à-dire immédiatement après ravoir reçu dans nous comme notre Dieu , par la communion ; lui préférant un aussi indigne sujet que Barabbas, un vil intérêt ou un plaisir honteux, et, pour ce plaisir et cet intérêt, consentant qu'il meure,, et , selon l'expression de l'Apôtre , qu'il soit tout de nouveau crucifié. Si saint Paul ne nous le disoit pas , jamais pourrions-nous croire que le désordre de notre inconstance pût aller jusque là? • Cependant, Chrétiens, dans un déchaînement si général et si injuste contre le Sauveur, à qui étoit-ce de prendre sa cause en main et de le défendre? A Pilate : mais c'est au contraire la politique de ce juge qui lui fait sacrifier Pinnocent, et porter l'arrêt de sa condamnation. Qui l'eût cru? après avoir si hautf»nent protesté qull ne voyoît rien en quoi Jésus-Christ fût coupable, et par où il eût mérité la mort; après avoir fait tant d'efforts pour le retirer des mains ûe ses ennemis, Pilate enfin le livre aux Juifs : pourquoi? parcequ'il craint César dont il est menacé, et qu'au lieu d'écouter les reproches de sa conscieuce, il n'est attentif qu'aux intérêts de sa fortune. S'il eût suivi les règles et les sentiments d'une justice inflexible et droite, il se fût élevé contre les Juifs, il se fût déclaré contre les accusateurs du Fils de Dieu, il en eût appelé lui-ûiême à l'empereur; et, au hasard de perdre la faveur du prince , il eût protégé le bon droit et l'innocence du Juste. Mais où trouve-t-on de ces hommes désintéressés , et combien de courtisans vendroient encore ce qu'il y a de plus saint et de plus sacré, pour s'avancer ou pour se maintenir auprès du maître? Qu'ils lui rendent tous les hommages dus à sa grandeur , qu'ils s'attachent à sa personne, qu'ils respectent ses ordres, qu'ils s'empressent â lui plaire ; je le veux, et ils le doivent, autant que la conscience et la loi de Dieu le permettent. Mais s'il faut trahir l'une et l'autre, s'il faut, pour ne pas b!esser l'homme, offenser Dieu ; pour ne pas s'attirer la disgiace de l'homme, s'exposer à la haine de Dieu; ah ! c'est alors que tout chrétien doit s'armer d'une sainte assurance, et fouler aux pieds tous les respects humains : c'est alors qu'il doit être déterminé à perdre tout et à se rendre l'objet de l'iùdignation publique ,, plutôt que de manquer ù son Dieu, et à ce que demandent indispensablement de lui l'intérêt de son ame et féquité. Ce n'est pas là néanmoins l'esprit de la politique du monde , de cette malheureuse politique qui nous fait avoir pour tes grandis une complaisance si aveu*

Sim LA PASSHOn DE JÉSUS-CHRIST. 3f9

gle; qui nous fa^ faire safis discernement toat ce qu'ils veulent, souvent même plus qu'ils ne veulent ; et cela, aux dépens de nos devoirs ^ les plus essentiels. Écueil funeste» où échoue toute la fermeté et toute la droiture de Pilate. Jusque là il s'étoit comporté en juge intègre et sage : mais, au seul nom de César, il se trouble, il craint , il fait des réflexions, il est ébranlé, déconcerté, vaincu ; et la conclusion est qu'il abandonne honteusement Jésus-Christ aux soldats, et qu'il laisse aux Juife une pleine liberté d'exercer sur lui toute leur fureur : Tradidii Jesum voluntati eorwm (Lcc, 23).

Ht ne diffèrent pas un moment; et c'est ici. Chrétiens, que voua aQez voir rhumilité d'un Dieu,, sa modestie, sa pudeur, sa sainteté outragée et profanée par l'insolence des hommes ; car c*est l'insolence du libertinage qui met le comble aux souffrances de Jésus- Christ. Tune rmUfes prœsidis Biiscipîentes Jesum in prœlorium , congre^ gaver unt ad eum universam cohortem (Matth., ^7) : Alors, dit Tévangéliste , les soldats de la garde de Pilate se saisirent de Jésus» Je conduisirent dans le prétoire, c'est-à-dire dans la salle de Faudience ' et là, ayant assemblé autour de lui toute leur compagnie, ils le traitent d'une manière également brutale et impie : brutale, sans aucun sentiment d'humanité ; impie, sans aucun respect de Religion. Je dis barbare et brutale : car quand Jésus-Christ eût été criminel » je voyant condamné à mort, ils dévoient en avoir compassion ; c'est un sentiment que la nature nous inspire, même pour les plus grands scélérats. Mais leurs cœurs deviennent plus durs que la pierre et que le bronze : ils doivent être les exécuteurs de son supplice, et par avance ils veulent se payer de leurs peines aux dépens de sa personne; c'est nue victime qu'on leur a donnée à sacrifier, mais ils veulent la préparer au sacrifice de la croix par des cérémonies que leur seule brutalité étoit capable d'imaginer. Que font-ils? Tout condamné qu'il est. ils se mettent à Tinsulter par des railleries sanglantes, ils le chargent d'injures et de blasphèmes; et lui ayant bande les yeux, ils lui donnent des soufflets, en lui demandant quel est celui qui Ta frappé. Fut-il jamais un traitement plus cruel? mais en fut-il jamais un plus impie que de profaner, comme ils font , deux des plus augustes et des plus saintes qualités de ce divin Sauveur, celle de Christ et celle de roi ? Ils le traitent de Christ par dérision , en l'obligeant à prophétiser : Propketixa nobis, Chrtsie (Matth., 26). Ils en font un roi de théâtre, en lui donnant pour scepire un roseau, en le revêtant de pourpre, en fléchissant devant lui le genou , et lui disant : Nous vous saluons, roi des Juifs ; Ave, rexJudœorum (Matt., 27). 0 mon Sauveur! folloit-il que votre rpyauié adorée dans le ciel fût ainsi violée sur la terre? falloit-il que cette onction sacrée de roi, de grand-prêtre et de prophète, que^ous exprimiez par votre nom de Christ, et qui est la source de toutes les grâces et de toutes les bénédictions, servit d'objet à l'impiété et à l'irréligion?

330 SUR LA PASSION DE JËSUS^HRIST.

Ce ii*e8t rien néanmoins encore » j'ose le dire : et void Tappareil d'un nouveau supplice dont on n'entendit jamais parler, et dont les lois les plus sévères ne nous ont jamais donné d'exemple. On en veut faire la première épreuve sur le Fils de Dieu. On lui prépare une couronne d'épines qu'on lui enfonce avec violence dans la tête. Le sang coule de toutes parts , et autant de pointes qui le percent font autant de blessures. Voilà comment la Synagogue a traité son roi ; voilà comment eUe a traité votre roi et le miep ; voilà comment elle a traité le mattre et le roi de toute la nature. Indignité que nous détestons; mais tandis que nous la détestons dans les autres, que ne la détestons-nous dans nous-mêmes? Car n'est-ce pas nous-mêmes, Chrétiens, qui cent fois en avons usé de la sorte à l'égard de Jésus-Christ? Mettons-nous en parallèle avec les soldats qui insultèrent ce roi de gloire : nous reconnottrons ce que nous faisons tous les jours, et ce que nous sommes ; car telle est Tidée des pécheurs et des*impies du siècle. Saint Paul, écrivant aux Philippiens , leur disoit qu'ils étoient sa couronne : Gatidium meum et corona mea (Pfdlip.^ 4). Suivant la même règle , ne pouvons-nous pas dire que nous sommes la couronne de Jésus-Christ, mais une couronne de souffrances? 11 attendoit que de nos bonnes œuvres nous lui fissions une couronne d'honneur, et par nos iniquités nous lui en faisons une d'ignominie. 11 se promettoit de nous des fruits de grâce, de vérité et de vertu; et il n'en recueille que des ronces et des épines. C'est ainsi, dit saint Bernard, qu'il est couronné de nos péchés; mais du moins , ajoute le même Père, présentons-lui dans cet état Thommage d'une sincère douleur et d'une vive componction : Ë^redimim , elvidete^ filiœSion, regem in diademate jfi.ant., 3) : Venez , filles de Sion , âmes rachetées du sang d'un Dieu; venez , et voyez votre roi avec ce diadème sanglant que vous lui avez fait porter ; venez reconnoître vos infidélités ; et les pleurer ; venez réparer par vos larmes et par les saintes rigueurs de la pénitence ce que vous lui avez fait souffrir par vos crimes : et après avoir appris comment le péché a fait mourir Jésus-Christ , apprenez comment Jésus-Christ a fait mourir le péché, et comment vous le devez faire mourir vous-mêmes : c'est la seconde partie.

Page 1