‹ Œuvres de Bourdaloue (volume 3)Chapitre 54 sur 72 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

Il est donc vrai» Chrétiens» que la chair de l'homme a été élevée dans Jésus-Christ jusqu'à la souveraineté de létre de Dieu ; ei c'est ee que le Saint «Esprit a prétendu d'abord nous marquer par oes paroles: Verbum caro factum est : Le Verbe s'est fait chair. Demander comment et pourquoi s'est accompli ce prodige , ce seroit le détruire , dit saint Augustin, en voulant le connottre; puisqu'il est certain que ce mystère de l'iacarnation du Verbe ne seroit plus par exoellence l'œuvre de Dieu , si l'on en pouvoit rendre raison , et qu'U n'auroit plue l'avantage de se distinguer par sa singularité, si , dans Tordre de le nature ou de la grâce, on en pouvoit trouver un seul exemple : Hic, si ratio quœriiur, twn erit mirabUe : si exempium, non erit singufaPê (AuGusT.). J'avoue que Marie, au moment que l'ange lui en fit la dé* daration, ne laissa pas dédire : Quonwdà fiei titud.^ Comment cela se fera-t-il? Mais saint Chrysostome remarque très bien que cette demande fut alors l'effet d'une profonde et respectueuse admiration, et non pas d'une présomptueuse et vaine curiosité; et que si Marie voulut savoir de quelle manière se vérifieroit ce qui lui étoit annoncé de la part du ciel , ce ne fut point par incrédulité, mais par un pur zèle, et par an sincère amour de la virginité qu'elle avoit vouée.

Quoi qu'il en soit, Chrétiens, voilà le miracle qui vous est proposé dans cette fête, et que je dois vous expliquer : car je serois prévaricateur, et je ne m'acquitterois pas de mon ministère, si , préférablement à tout le reste , je m'attachois aujourd'hui à vous développer cet article essentiel de votre foi. Voilà , dis-je, le miracle que la foi nous révèle, un Dieu incarné, un Dieu-Homme, jusqu'à pouvoir dire, dans le sens propre et naturel , qu'il s'est fait chair : Verbum earo factum est. D'où il s'ensuit, par- une conséquence nécessaire, que la chair diB l'homme , considérée dans la personne du Rédempteur , est

donc véritablement la chair d'an Dieu ; que dans l'instant bien heu* reux où fut conçue cette chair virginale , elle se trouva donc» toute chair qu'elle ëtoit, pénétrée, comme dit saint Paul» de l'onction de Dieu, inséparablement unie au Verbe de Dieu , n'ayant , selon lé^ langage des théologiens, point d'autre subsistance que celle du Verbe de Dieu ; qu'ai recevant l'être , elle entra donc d'abord en possession de toute la gloire qui appartient à Dieu, et que le Fils de Dieu la reconnoitra dans toute l'éternité pour une chair qu'il s'est appropriée, qu'il a consacrée , qu'A a déifiée ; car c'est ainsi qu'en ont j^lé tous les Pères , dans des termes que la tradition même de l'ÉgUse auroit eu peine à autoriser, s'ils n^étoient encore au-dessous de l'énergie et de la force de ceux-ci : Le Verbe s'est fiait chair , Tune in utero, vvrgo eoncepity et Verbum caro factum est, ut caro fieret Dem (Ambr.) : Ce fut alors, dit saint Ambroise , qu'une vierge conçut miraculeusement, et que le Verbe fut fait chair , afin que la chair devint Dieu. Ce Père pouvoit-il s'en expliquer d'une manière plus expresse? Et parcequ'une vérité aussi importante que celle-là ne peut être appuyée sur trop de témoignages, ajoutons celui de saint Augustin : Taliê fuit itta sueeepûo^ quœDeumkômnemfacerèt,ethominem Deum{AjOG.). Oui, mes Frères , disoit ce saint docteur , l'e^t de cette incarnation a été tel , que l'homme s'est vu dans Jésus-Christ élevé jusqu'à Dieu, et que Dieu, dans ce même Jéuss-Christ, s*est vu réduit à la forme d'un homme. Expressions, je le répète, qui demandent toute la soumission de la foi , et qui rous parottroient avoir je ne sais quoi de dur , si elles n'étoient évidemment fondées sur ce principe incontestable : Verbum caro faetum est.

. De .là vient, mes cbers auditeurs (appliquez-vousàceci» et ne pensez pas que la grandeur de mon sujet m'emporte trop loin, puisque autant qu'il est relevé, autant me suis-je étudié à le traiter exactement); de là vient que dans Jésus-Christ, entre la chair et le Verbe, il n'y a rien eu de divisé; et que ce qui étoit vrai de l'un, par une communication d'attributs , l'est encore de l'autre. Ainsi , paroeqne la chair de Jésus-Christ a été passible et mortelle, nous disons, sans craindre d'être accusés de blasphème , que le Verbe de Dieu a souffert et est mort pour nous : et d'ailleurs , parceque le Verbe de Dieu est égal à Dieu , nous ne craignons point la censure, en disant que la chair de Jésus-Christ est assise à la droite de Dieu. Et quoiqu'il n'y ait point d'extrémités plus opposées que la croix et le trône de Dieu ^ nous ne faisons pas plus de difficulté d'attribuer à cette chair du Fils de l'Homme, qui a été crucifiée , la prééminence du trône de Dieu, que d'attribuer au Verbe de Dieu, qui est la splendeur de la gloire du Père, l'humiliation et l'ignominie de la croix. Pourquoi? parceque tout cela n'est qu'une suite de ce que nous professons par ces paroles, Verbum caro factum est.

Il est vrai, et je suis toujours obligé de le reconnoître, ce mystère est

difficile à croire, et c'est là que noas devons captiver nos esprits. Mais puisqu'un Dieu veut bien anéantir pour nous dans ce mystère sa souveraine majesté , ne refusons pas au moins de lui soumettre notre raison. Soumission nécessaire : car, conmie disoit saint Athanase, je ne puis savoir comment le Verbe s'est incamé ; mais il ne m'est pas permis d'ignorer qu'il se soit incarné , et qu'il ait pris une chair semblable à la mienne. Au lieu donc de m'engager dans une recherche inutile, et qui passe toutes mes vues ; au lieu de vouloir pénétrer dans ces inefïables secrets de l'incarnation divine, lorsque je ne me connois pas moi-même ; ce que j'ai surtout à faire , c'est de bénir mille fois la miséricorde infinie de mon Dieu, non seulement paroequ'il est descendu de sa gloire pour moi , et qu'il s'est fiait homme comme moi , mais parcequ'il m'a révélé , et qu'il m'a fait annoncer ce mystère de mon salut. Car si je puis être sauvé sans la science de l'incar^ nation , je ne puis l'être sans la foi de l'incarnation ; c'est-à-dire si je puis être sauvé sans savoir par quelle vertu et de quelle manière le Verbe de Dieu a élevé la chair de l'homme à une si noble alliance, je ne puis l'être sans savoir que cette merveilleuse alliance s'est faite dans la personne de Jésus-Christ ; en sorte que , dans la personne de Jésus-Christ, U y a eu tout à la fois un vrai Dieu et un vrai homme : Verbum caro factum at.

C'est de quoi tant d'hérétiques n'ont pas voulu convenir ; et c'est pour mieux affermir la créance de ce mystère , que Dieu a permis qu'elle fût attaquée par tant d'endroits. Les uns ont combattu la divinité de Jésus-Christ, ne oonsidéraùt pas qu'il est aujourd'hui formé dans le sein de Marie par la seule opération de l'Esprit divin, Sphitui sanetuê supervenieî in te (Luc, 1); que l'ange l'appelle absolument saint et la sainteté même , Sanctum voctUntur ( Ibidem); qu'il est conçu par une mère vierge, et demeurant toujours vierge, quoique mère; enfin, qu'il vient dans le monde pour être le Sauveur du monde : ^Kncipes d'où il. s'ensuit incontestablement qu'il est Dieu; car, comme raisonnent saint Ambroise, saint Augustin, saint Cyrille et saint Bernard, il n'appartient qu'à un Dieu d'être saint par lui-même et la source de toute sainteté ; qu'à un Dieu d'être fils d'une vierge, sans que cette vierge y perde rien de sa virginité ; qu'à un Dieu de sauver le monde, après qu'il l'a créé.

D'autres ont refusé , par une erreur toute contraire, de reoonnottre l'humanité de Jésus-Christ ; tantêt ne lui attribuant qu'un corps imaginaire et fantastique; tantôt lui accordant un vrai corps, mais sans ame et sans intelligence ; tantôt lui donnant un corps parfait , mais formé d'une matière toute céleste, et non de la substance de Marie : dogmes insoutenables , à quoi les docteurs de l'Église , et entre autres TertuUien, saint Athanase et samt Léon pape, ont opposé toutes les Écritures et les plus solides raisons» Car , disoient-ils , si

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la pureté des anges » vous avez eu h force d'attirer du ciel le Verbe divin, et de l'incorporer à notre chair. Ideo eris bmedicta in œtemum (JuD.y 15) : Cest pour cela que nous nous humilions devant vous, pour cela que nous vous donnons le tribut de louanges qui vous est dii, pour cela que nous vous bénissons, et que tous les siècles après nous vous béniront. Mais, d'autre part, reprenons, Ghrëtieus, et ajoutons ce que le sage et zélé Mardochée dit à la reine Estber, lorsque pour l'exciter à prendre la défense des Jpifs, menacés d'une ruine prochaine, il lui remontra que si Dieu Fa voit élevée sur le trtae, c'étoit plus pour (sa nation que pour elle-même : Et quis novit, utrum idcircà ad regnum veneris, tuintali tempare pararerU ( £itfc.,4 )? Non, ô glorieuse mère de Dieu, nous ne craindrons point de le dire, car nous le savons, que si le Seigneur vous a distinguée entre toutes les femmes, que s'il vous a honorée de la plus éclatante dignité, c'est pour nous ; et vdlà ce qui, dans tous les états de la vie, dans toutes les conjonctures et tous les tempe, nous fera recourir à vous avec confiance. Nous vous exposerons nos besoins» nous in^plorerons votre intercession ; et vous écouterez nos vœux , et vous les présenterez à votre Fils , et vous y join* drez les vôtres» et vous ferez descendre sur bous toutes les grâces divines.

N'en doutons point, mes chers auditeurs; et puisque nous avons ime telle ressource auprès de Dieu , apprenons à en profiter. On vous prêche sans cesse dans la chaire la sévérité des jugements de Dieu ; on vous dit tout ce qui peut vous intimider et vous effrayer : ce senciment est boQi et je dois travailler moi-même à vous imprimer profon« dément dans l'ame une crainte -chrétienne et salutaire. Mais de s'en tenir là ; de ne vous faire entendre que les menaces du Seigneur ; de j^e vous faire voir que les difficultés et les obstacles qui se rencontrent dans la voie du salut ; de ne vous la représenter, cette voie, que comme nu chemin semé d'épines et presque impraticable , c'est un excès qui ne corrige rien, et qui ne va qu'à décourager et à désespérer. Je dois donc, en vous faisant craindre, vous faire espérer ; en réprimant votre présomption , soutenir votre confiance : je dois vous faire oonnottre les moyens que la miséricorde divine vous a fournis, et les secours qu'elle vous a ménagés ; je dois vous consoler, vous animer, vous fortifier. Or s'il y a un mystère capable de produire ces heureux effets, n'est-ce pas celui-ci? pourquoi? non seulement parceque c'est le mystère d*un Dieu fait homme, mais d'une vierge devenue mère de Dieu; et en qualité de mère de Dieu , spécialement engagée à veiller sur les hommes, à s'intéresser pour les lipmmes, à les aider de tout son pouvoir, et à leur servir d*avocate et d asile. Vouç me direz que cette confiance dans la protection de Marie peut autoriser nos désordres, et diminuer en nous le zèle de la pénitence : mais je réponds, moi, que si c'est une vraie confiance, bien loin de refroidir ce zèle , elle rallumera. F{kite9-en vo«8-mémes répreuve» et vous le verrez, Vous verres»

SUR I/ANNONaATION D£ l^A VlElf^, 4»

'4iH?> ^î* dévoués ^ la plus sainte des vierges» vqjus jQ'^i()>prieQ4rez p^ à bajr la péché ; si vous ne vous sentirez pas portés à le fuir par uqjB .exacte vigilaace, et à Texpier par une sévère pénitence; ki 4e vives lumières ne vous éclaireront pas, pour vous en faijre'iQonGevoir Ténor.xnité; si de solides réflexions ne vous toucheront pas» poi^r vous ,ea faire craindre les suites affreuses» et pour vous les faire .éviter; si mille attraits particuliers» mille f^races intérieures ne vous appelleront pas à la sainteté. Car voilà les fruits ordinaires d'une solide et religieuse confiance dans la protection de la ^os^e de Dieu. Ck^bien de Justes -ont été par4à maintenus « et ont persévéré ? combien de pécheurs ont éié convertis» et se soatt sauvés? le le répète : oombien de Justes o^ été maintenus» et ont persévéré? c'étoieni des Justes» mais de^ Justes 4dianeelants dans leiur état d'innoœnce et de justice» des Justes assailli^ de la tenjtation» combattus par leurs |)as&t(ms » presqiiie vaincus par le .flooiide, et siur te point de céder enfin et de tomber» si Marie» dims deg jGonjonQtni^s si périUeuses, n'eut été leur soutien : et comment? nw par elle-même » iHais par une grâce victorieuse que jon interoessioQ leur a obtenue » et qui les a préservés. Combien de pécheurs oat été /oonvertiç» et se sont sauvés? c'étoient des pécheurs^ et des pécheurs de longues années» des pécheurs d'habitude : il n'y avoit plus» cesemUa» ide salut pour eux ; et chargés de dettes» ils commençoieot à d^espé^ rer deia miséricorde divine. Mais ils se sont souvenus que Marie étoîi |a mère des pécheurs : oè qu'ils ne cmyoient pas pouvtoir demander fttr eux-mêmes» ils l'ont demandé par elle» et ils ont été exaucés; dana .un heureux moment la grâce les a changés » et » de pécheurs qu'ila ëtoient» en a fait des Saints. Miracles dont Hs ont rendu mille téoioiguar ges ; et c'est à ces exemples qu'il faudroit s'atiuicher » et non point i d'autres plus rares, dont on voudrmt quelquefois tirer de si injustes conséquences. Car telle est en effet notre ÎDJustice ; pajrcequ'il s'e^^ trouve peut-étre quelques uns qui» consacrés en apparence au service de la mère de Dieu» n'en mènent pas dans la pratique une vie plus ré* glée, de œs exemples particuliers» on pense avoir droi^ de tirer àm conséqueooes générales contre le cuke de la Vierge ; et Ton ne oonsî«dère pas que c'a été» et que c'est tousles jours pour desmiUions d'autres im principe de con version et de sanctification. Ah ! mes chers auditeurs» dans .un siècle où les dan^rs sont si fréquents et les besoins ai pressants» ne nous privons pas du secouts qui nous est offert. De cet autel » si je l'ose dire» et de ce tabernacle où Jésus-Christ repose » îl lait encore aujourd'iiui par proportion» et pour nous»ce qu'il fit sur Ja croix pour son bien aimé disciple. Voilà votre mère » lui dit-il» en lui montrant Marié » Eoce mater tua (Joan., 10); et dès cette heure» oe disciple que Jésus*Chri$t aimoit commença à regarder Mai ie et à l'honorer comme sa mère : Et ex illâ horâ accepit eam (U$cipulus in $uà (Ibid.). C'est ainsi que nous la pouvons regarder nous-mêmes, Heurt^ux qu'elle daigne bien uous recevoir au nombrie de ses enfanta {[

Nous reoonnottrons bienlAt que ce n'est pas en vain qn*^ porte le titre de mère des hommes, si de notre part ce n'est pas en vain que nous portons la qualité d'enfants de Harie. Mais achevons , et voyons comment ce mystère nous élève à la dignité même d'enfiants de Diea : c'est le troisième avantage qui nous revient de Talliance du Verbe avec la chair, et le sujet de la dernière partie.

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