PREMIÈRE PARTIE
Qu'un Dieu, comme Dieu, agisse en. maître et en souverain ; ou'il ait créé d'une parole^ le ciel et la terre, qu'il fasse des prodiges dans l'univers, et que rien ne résiste à sa puissance, c'est une chose» Ghrétieus, si naturelle pour loi, que ce n'est presque pas uq sujet d'admi« ration pour nous* Mais qu'un Dieu souffre, qu un Dieu expire dans les tourments, qu'un Dieu, comme parle l'Écriture, goûte la mort^ luiquipo88èdeseuirimmorialité;c'estce que ni les anges ni les hommes ne oomprendront jamais. Je puis donc bien m'écrier avec le Prophète: ÔâstupeseUe, ccdi ( Jereu. , 2) 1 0 deux, soyez-en saisis d'étonnement ! ou* void ce qui passe toutes nos vues, et ce qui demande toute la soumission et toute l'obéissance de notre foi ; mais aussi est-ce dans oe grand mystère que notre foi a triomphé du monde : Et hcec est victo^ fia qum v'mcit rniautum^ fides nostra (1 . Joan. , 5). Il^est vrai. Chrétiens ; Jésus-Christ a souffert, et il est mort. Mais, en vous parlantde sa mort et de ses souffrances, je ne craius pas d'avancer une proposition que vous traiteriez de paradoxe, si les paroles de mon texte ne voua avoient disposés à l'écouter avec respect ; et je prétends que Jésus-Christ a souffert et qu'il est mort en Dieu ; c est-à-dire d'une manière qni ne pouvoit convenir qu'à uç Dieu ; d'une manière tellement pro|Nre de Dieu, que saint Paul, sans autre raison, a cru pouvoir dire aux Juifs et aux Gentils : Oui, mes Frères, ce crucifié que BOUS vous prêchons, cet homme dont la mort vous scandalise, ce Christ qui vous a paru au Calvaire frappé de la main de Dieu et rédnit dans la dernière foiblesse, est la vertu de Dieu même. Ce que vous méprisez en lui, c'est ce qui nous donne de la vénération pour Ini. U est notre Dieu, et nous n'en voulons point d'autre marque ni d'autre preuve que 9A croix. Voilà le précis de la théologie de saint Paul) que vous n'avez peut-être jamais bien comprise, et que j'entreprends de vous développer. EatronSi. Chrétiens, dans le sens de» ces
firott qu'elles doivent ph>duir« dâBS nos âmes prar iwine édificptief. Je <dKs qtie lésus-Christ est mort d'me nqiaiiière qiû ne pûfiyoit ejour Venir qii^à ttit Homme-Dieu; La seule exposiiîoB des oiioqes va inMip en convâncre. E& effet, ùa homme qui meurt après avoir prédit iiilttéme clairement et expreteëment totftes les fiîroDMUuices de aajttori; iiB homme qui menrt en Aisant aotuéilement des miracles, et les plus grands miracles, pour montrer qu-il n^y a rien qne de aarhnmttin et dé divin dans sa mort ; on homme dont^la mort bien oonsiuliér^ est cAe-méme le plus eraàd éè tous les miracles, puisque, bien loin Jb mout'tr par défaillance comme te reste des hommes, il meai% au conv traire par un effort de sa loutè-puissanee; maïs ce qui surpasse toot le resté, linf homme qui, par finfamiç de sa mort, parvieat à la plus haute gloire, et qui, expirant sur la croix, trioàiphe par sa enuf même du prince du mondp|4PWP!^?f^^^''^'^ Torgueil du monde, ^rige sa croix sur les ruines de ridolàtrié et de rinfidëlité du monde;
Ë'ést-cé pas un )i6mme qui meurt en Bieu, ou^ d vous voulez^ en [o|pme-Di^U? Et vojlàsiir quoi s*est fondé FApôtre,ett «fisant^iie cet liomine mort sur la croix étoit, non pas le miuisti^ de la vertu dé !bleu, maïs fa vel:tu même de Dieu incarnée : Chrhfîum crtunfixum Dei virjutem, N^ séparons pojnt ces quatre preuves; et vous avouevez qu-il n'y a point d'esprit raisonnable, ni même d'esprit opinâtre^ qui n'eu doive être touché. Venons au détail.
. Non, Chrétiens, il n^appàrtient qu^ pn Died de pénétrer dans Ta* ypiii^ iusques à T^voir aosolument en sa puissance, et jusqiles à pouvoir dire infailliblement et en maître : Cela sera, qiMiiqae la ehose Répande d'une infioiié de causes libres qui y dc^ent concourir.' 1 n'apparljentqu'^ùil bieudecpnnoftredistincteioientietpar soi-même le fond des cœurs, et d'en révéler les plus intiîheë secrets, tes inteikiidiis tes plus caehées, jusqu'à savoir mieux ce qui est ou ce qui serada^s la p^ns^e n dans la volonté derhomihe,que l'homme même. Or c'est ce qp'a fait Jésus-Cbrist à Tégard de sa passion et de sa mort. Je m'ex* p)iqfie, A Ventendire parler de sa jpassion, lon^-témps avant sa passion même, et sans que l'es Juifs eussent encore formé nul dessein eoatr^ lui, opdiroit qu'il en parle comme d'un événement déjà arrivé et dôbt il raconte l'histoire, tant il est exact à en marquer Iusques aux. moindres circonstances; et à le voir le jour de sa mort subir les diCMrents suppliqss qu'il epd^ire, on oroiroit aue les bourreaux qui le tourmentant sont* moins les exécuteurs des jugements rendus contre sa^per^^ sonne, que de ses prédictions. Enfin, disoit-il à ^s apôtres pourias priéparer à ce doubureux mystère, pous altons à lérusatem, et tout ce qui a été dit du Fils de rHoipme va s'accomplir. Car ce Fils dé rifpmme (c'étoit la qualité qu'il se donnoit), ce FHs de l'Iloqimu que vpu^ yovez, et quj vous parle, sera livré aux Gentils $ il sera outragé^ insulté, fouetté, crucifié^; on lui crachera ati visa'ge, il moÉrrù iani
suti LÀ Hsékm m JËstr^-ériRisT. itr
Koppi^obre, et il ressuscitera le troisfëmé jotîr. Prénet ^[ardê^ Cllt*éiiéDS, à la rëflexiod que fait ici saint (Ihrysostbme,. Il y avoit dé^ dés srèctes entiers que les prophètes, qai furent dans TailcienHe M les hrëcarseurs da Messie, avoient publié toutes ces pârticularifÀ. Comme Tobstacle principal qui devoit un jour dëtouréer les esprits mondains de croire en Jésus-Christ iétoît le prétendu scandale que leur causeroit l'i^ominie^e sa mort ; Dieu, par une shigulière providence, avott réVété aine prophètes que la mort , (juoique igneminieuse, de ce Messie, seroît dans la plénitude des tenips le touverain remède au péché , la réparation soleiineile du péiriié , (descellent moyen dVi salut et de la rédemption du mondé; afin que la prophétie, lémoi^age invincible de h Divipité, rendit le^ ignominies méines 4e cette mort, non seulement yénérables, mais aâo^afoles ; et qiie tes )iommes, dans cette vue, bien loin de s'en scandiiiser, fbssent persigidés qu'il n'y avoit rien dans la passion du Sauveur qui ne fèt au-dessus de Thonime. Car voilà, dit s^ipt Chrysdstome, quel élDit le desiein de I^à, lorsque dans l'ahciea Testament il fiii^oit parler Isaîe éH souffrances de Jésus-Christ avec autant de certitude, et dans des tenpes aussi précis ^ue les é\an^éiistes en ont ensujté parié dans le nouveau. Mais c^ desseip de Dieu éîoit encore bien plus sensible, et la preuve beaucoup p!us convaincante et plus touchante, dans là prédiction immédiate qu'en faisait Jésus-Christ lui-même. Car c'est moi^ disoit'il à ses disciples en le^ entretenant de sa mort prochaine, c'est ^ moi qui suis cet homme de douleurs annoncé par Isaïe. C'est moi qui vais remplir jusqaes à un point tout ce qui en est écrit. PTous voiei arrivés au terme de la consommatiou des choses, et vous en ailes être les specuteurs et ies^témoins. Mais il m'importe que» dès liiaint^ant, vous en soyez avertis, afin que dans la suite vous n'en soyea pas troublés.
Aussi tout ce que cet adorable Sauveur leur aVoit marqué des livres de ^oîse et deç prophètes comme se rapportant à lui , s'eiécuta-t-il bientôt après, et à la lettré, dans la sangîaiite catastrophe de sa |^ sfon et de sa mort. Ce fut en conséquence et en veMh de ess divines prophéties, dont il étoît personnellement le sujet, que les Juii^, au lieu de le jug^er selon leur loi , puisqu'il étoit Juif, le livrèrent à Pilaie qui étoit Gentil ; que les soldats, contre toutes les formes de la justioe, ajoutant à ce que porjioit Tarrét de sa condamnation l'insulte et l'inbumanilé, lui crachèrent au visage « et le meurtrirent de soufflets; que jusques aux moindres circonstances, du prix auquel il devoit ôt|ie vendu , de remploi qu'on devoit faire de cet argent , du^ partage de ses habits et de sa robe jetée au sort, du fiel qu'on lui présenta, les Écritures, qu'il s'étoit lui-même appliquées, furent, à ce JifU'il semble, la règle de tout co que ses ennemis attentèrent contre lui ; comme ail n'eût souffert que pour justifier ces oracles prononcés tant de siôcies avant qu'il eût parti au monde : Vt adimplerentur SmpiiMi>»; m h
188 SUR lA PASSION DE JÉ8U8K2HRI8T.
retur sermo qtiem dixerat (ttATTB., 26). Argument si solide et s! fort» ; qu'il n'ea fallut pas davantage pour la conversion de ce fameux eunuque, trésorier de la reine d'Ethiopie, dont il est parlé au livre des Actes, et à qui saint Philippe, diacre, expliqua la merveilleque je vous prêche. Toutes ces prophéties, et bien. d'autres, littéralement et ponctuellement vérifiées dans la passion dé Jésus-Christ, Tobligèrent à reoonnottre ce Messie pronus de Dieu , et envoyé dans la plénitude des temps. Nous , mes chers auditeurs , nous, revêtus du caractère de chrétiens , en serions-nous moins touchés? et ce qui a suffi pour convaincre un homme que la lumière de l'Évangile n'avoit point encore éclairé, seroit-il trop foible pour nous confirmer dans la foi que nous professons? Je dis le miême du secret des cœurs, dont Jésus-Christ dans sa passion fit bien voir qu'il étoit le maître. Il prédit à ses apôtres qu'un d'entre eux l^trahiroit ; et Jiidas y pensoit actuellement, et le trahit* Il prédit à saint Pierre qu'il le renonceroit ; et saint Pierre le rencmça en effet. U lui prédit que , malgré sa chute, sa foi ne manqueroit point : et la foi de saint Pierre n'a point manqué. Il lui prédit qu'après sa conversion il affermiroit ses frères; et sa conversion dans la suite les affermit tous. Il prédit à Madeleine que l'action qu'elle venoit de faire, en répandant sUr sa tête un parfum précieux, seroit louée
pillée, renversée par les Romains, sans qu'il en restât pierre sur pierre. Celte science des choses futures et des secrets les plus impénétrables n'étoit-elle pas évidemment la science d'un* Dieu : Scrutam corda et rene$ Deiu (Matth., 7)? et un homme qui mouroit de la sorte, révélant et manifestant ce qui n'étoit ni ne pouvoit être connu que de Dieu , n'avoit-il pas toute la pwssance et toute la vertu de Dieu même^ ChmtuM crucifixum Dei virtutem ? h
Mais ce que j'ajoute doit faire encore plus d'impression sur vous, ni m6urt, cet^ Homme-Dieu, faisant des miracles ; et quels miracles? Ah ! Chrétiens, y en^eut-iljamaiset jamais yen aura-t-if de plus éclatants? Tout mourant qu'il est, il fait trembler la terre, il ouvre les sépulcres, ii ressuscite les morts, il déchire le voile du temple, il obscurcit le soleil; pifodiges aussi surprenants qu'inouïs, prodiges dont les soldats fiirent tellement émus, qu'ils s'en retournèrent convertis; mais du reste, remarque saint Augustin, convertis par l'efficace du même sang qu'ils avoient répandu : Ipso redempti sanguine quem fuderunt ( Aug). Que dîs-je, que saint Matthieu n'ait pas rapporté en |teraies exprès? Viso terne motu, et his iquœ fiebant, timuerunt valdè, dicentes : Verè Fïlws Dei erat xsie (Matth., 27). Je^saisqu'il s'est trouvé Jusque dans le christianisme des impies plus ennemis de Jésus-Christ que les Juifs et les païens mêmes, qui n'ont point eu honte de contester la vérité . ^ ces mirades, prétendant qu'ils pouvoient être supposés ; que, par
uo dessein formé , le» évangélistes avoient pa s'accorder entre eux pour les publier à la gloire de leur maître. Mais c'est îd que Timpiétë, pour me servir du terme de rÉcritmre, se confond elle-même, et qu'en s'ëlevant contre Dieu, elle fait parottre autant d'Ignorance que de msdigoitë ; car, sans examiner combien ce doute est tânératre, poisqu'â n'a point d'autre fondement que la prévention et l'esprit de libertinage, il iaudroit montrer, dit saint Augustin, quel intérêt anroient eu les ^évangélistes à publia ces miracles de Jésns-Chrîst, s'ils eussent été persuadés que c'étoient de'foux miracles. N'est-il pas évi-» deot que tout le fruit qu'ils en dévoient attendre et qui leur en revint liit la haine pnbli()ue, les persécutions, les fers, les tourments les plus cruds? Bien loin donc de croire qu'ils eussent pris plaisir à inventer et à débiter ces miracles , dont ils auroient connu la fausseté , il foudroit plutôt s'étonner que, les ayant même connus pour vrais, ils eussent eu assez de force pour en rendre, aux dépens de leur propre vie, le témoignage qu'ils en ont rendu. De plus, poursuit saint Augustin , le style seul dont les évangélistes ont écrit l'histoire de JésusnChrist et de sa passion, leur simplicité, leur naïveté, ne marquant ni indignation contre les Juifs , ni compassion pour leur mattre; parlant de lui comme en auroient parlé les hommes du monde les plus indifférents et les moins intéressés dans sa cause ; racontant ses foiblesses dans le jar£n, ses dégoûts , ses ennuis, ses frayeurs, le sanglant afiront qu'il eut à essuyer dans le palais d'Hérode, et le mépris que ce prince lui témoigna; les traitements indignes qu'on lui fit chez Anne, chez Cajphe, chez Pilate; et les racontant avec plus d'exactitude et plus au- long que ses miracles mêmes ; cette sincérité , dis-je , foit bien voir qu'ils n'écrivoient pas en hommes passionnés et prévenus , mais en témoins fidèles et irréprochables de la vérité, dont ils furent les martyrs jusques à l'effusion de leur sang. Ce n'est pas tout; car si ces miracles étoient supposés, les Juifs, à qui il importoit tant de découvrir f imposture, et qui ne manquoient pas alors d'écrivains célèbres, n'eussent-ils pas pris soin d'en détromper le monde? ne se fhssent-ils pas inscrits contre? Et c'est néanmoins ce qu'ils n'ont jamais foit , et ce qu'ils ne font pas même encore, puisque leurs propres auteurs, et Josèphe entre les autres , les démentiroient. Cette éclipse universelle, arrivée contre le cours de la nature, eut quelque chose de si prodigieux et de si remarquable, queTertullien, deux siècles après, en parloit encore aux païens, magistrats de Rome, comme d'un foit dont ils oonservoient la tradition dans leurs archives : Cùm mundi caswn relatum habeiis in arclàvis vestrU (Tertull.). Ce fait même, qu'on regardoit comme un fait constant et avéré, surprit tellement Denys rArëopagite, ce sage de la gentilité , mais devenu un des plus fermes appuis et des plus grands ornements de notre religion, que, tout éloipié qu'il étoit de la Judée, et plus encore de la connoissancc de nos injstéres, il en fut frappé jusqu'à reconnottre lui-même que ces té-
nèbres avoieot été pour lui comme une source de lumière » ou Tavoient au moins disposé à recevoir avec soumission les vérités de la foi et les divines instructions de saint Paul. Que dirai-je de ce fameux criminel crucifié avec Jésus-Christ» et tout-à-coup converti par ce même Sauveur? Ce changement si subit, qui .d'un scélérat fit un vaisseau d'élection et de miséricorde, pouvoit-il être l'effet d'une persuasion humaine, et ne partoit-il pas visiblement d'un principe surnaturel et divin? Si Jésus-Christ n'eût agi en Dieu, eût-il pu, mourant sur la croix , faire connoltre à ce malheureux et confesser sa divinité? et ce miracle de la grâce ne sert-il pas encore à confirmer tous les prodiges de la nature, dont le ciel et la terre, comme de concert, honorèrent ce Dieu agonisant et expirant?
Hais , me direz^vous, les pharisiens , malgré ces miracles, ne laissèrent pas de persister dans leur incrédulité. J'en conviens , mes chers auditeurs; mais, sans entrer sur ce point dans la profondeur et dans l'abime des jugements de Dieu, toujours justes et saints, quoique terribles et redoutables, vous savez quelle fut l'envie des pharisiens contre Jésus-Christ , et vous n'ignorez pas ce que peut une telle passion, pour aveugler les esprits et pour endurcir les cœurs. Quelque inconcevable qu'ait été l'obstination des pharisiens, peut-être encore aujourd'hui trouveroit-on dans le monde, et dans le monde chrétien, des hommes aussi incrédules, s'ils voyoient leurs ennemis faire des mirades'; et qui plutôt attribueroient ces miracles à l'enfer, comme les pharisiens attribuoient ceux du Sauveur du monde au prince des ténèbres , que de renoncer à leurs préjugés et à leur haine. Quoi qu'il en soit, reprend saint Chrysostome, c'est par-là même que commença la réprobation des pharisiens ; et ce mystère de la prédestination et de la réprobation divme parut en ce que les mêmes miracles qui convertirent les soldats et une grande foule de peuple ne servirent qu'à rendre les pharisiens plus indociles et plus opiniâtres. Mais c'est encore à cette différence que nous devons reconnottre dans Jésus-Christ mourant la toute-puissante vertu dont nous parlons ; car, comme raisonne saint Chrysostome, mourir en sauvant les uns et en réprouvant les autres , en éclairant les aveugles qui vivoient dans les ténèbres de l'infidélité, et en aveuglant les plus éclairés qui abusoient de leurs lumières; convertissant ceux-là par miséricorde, et laissant périr ceux-ci par justice : n'étoit-ce pas faire éclater jusque dans sa mort les plus glorieux et même les plus essentiels attributs de Dieu?
Il n'y eut qu'un mirade que Jésus-Christ ne voulut pas faire dans sa passion : c'étoit de se sauver lui-même, comme lui propoaoient ses ennemis, l'assurant qu'ils croiroient en lui s'il descendoit de la croix : Si rex Israël e$t, descendat nunc de cruce^ et cretUmus ei (Matth. 27). Mais pourquoi ne le fit-il pas ce mirade? On en voit aisément la raison , dit saint Augustin; et c'est que ce seul miracle eût détruit tous les autres^ et arrêté le grand ouvrage qu'il avoit entrepris et à quoi
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tous les autres miracles se rapportoient comme à leur fin, savoir, roavrage de la rédemption des hommes, qui devoit être consommé sur la croix. D'ailleurs ses ennemis, préoccupés de leur passion, auroient aussi peu déféré à ce miracle qu'à celui de la résurrection de Lazare : car si l'évidence du fait qui les obligea de convenir que Lazare, mort et enseveli depuis quatre jours, étoit incontestablement ressuscité, an lieu de les déterminer à croire en Jésus^Ghrlst, leur fit prendre la résolution de le perdre, parceque ce n'étoît plus la raison, mais la passion qui présidoit à leurs conseils : peut-on juger que le voyant descendre de la croix ils eussent été de meilleure foi, et plus disposés à lui rendre la gloire qui lui étoit due? Mais, sans m'arréter aux pharisiens, répondez-moi, mes chers auditeurs, et dites-moi : Jéâus-Christ, dans la conjoncture où je le considère, pouvant, comme il est indubitable, se sauver lui-même, et ne le voulant pas, n'a-t-il pas fait quelque chose de plus grand et plus au-dessus de l'homme, que s'il l'eût en efifot voulu? Miracle pour miracle (appliquez-vous à ceci, que vous n'avez peut-être jamais bien pénétré, et qui me parott plus édifiant), miracle pour miracle, la douceur avec laquelle il permet aux soldats de se saisir de sa personne, après les avoir renvei4és par terre en se présentant seulement à eux, et leur disant cette parole : C'est moi, ego sum ; la réprimande qu'il fait à saint Pierre sur l'indiscrétion de son zèle, le blâmant d'avoir tiré Tépée contre un domestique du grand-prétire, lui faisant entendre qu'il n'avoit qu'à prier son Père, et que son Père lui enverroit des légions d'anges qui combattroient pour sa déifense; et afin de le convaincre qu'il ne parloit pas en vain , guérissant actuellement par un miracle le serviteur que Pierre avoit blessé; ce silence si admirable et si constamment soutenu devant ses juges, surtout devant Pilate, qui, convaincu de son innocence, ne rinterrogeoit que pour avoir lieu de l'absoudre; ce refus de contenter la curiosité d'Hérode, dont il lui étoit si facile de s'attirer la protection; cet abandonnement de sa propre cause, et par conséquent de sa vie; cette tranquillité et cette paix au milieu des insultes les plus outrageantes; cette détermination à supporter tout sans en demander justice, sans prendre personne à partie, sans former la moindre plainte; cette charité héroïque qui lui fait excuser en mourant ses persécuteurs : tout cela, je dis tous ces miracles de patience dans un homme d'ailleurs d'une conduite irréprochable et pleine de sagesse, n'étoient-ils pas plus miraculeux que s'il eût pensé à se tirer des mains de ses bourreaux, et qu'il se fût détaché de la croix? Christum cnidfixum Dei mut€m(i.Car.9i).
Il n'est donc mort que parcequ'il l'a voulu, et même encore de la manière qu'il l'a voulu; ce qui n'appartient, dit saint Augustin, qu'à un Homme-Dieu, et ce qui marque dans la mort même la souveraineté et (indépendance de Dieu. Or voilà, Chrétiens, sur quoi j'ai fon<lé cette autre proposition, que la mort de Jésus-Christ, bien con-
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sidérée en eUe-méme, avoit été non seulement un miracle, mais le plus singulier de tous les mirades. Pourquoi ? parcequ^u Ûeu que les autres hommes meurent par foiblesse» meurent par violence, meurent par nécessité, il est mort, je ne dis pas précisément par choix et par une disposition libre de sa volonté, mais par un effet de son absolue puissance : en sorte que jamais il n'a fait, comme Fils de Dieu et comme Dieu, un plus grand effort de cette puissance absolue que dans le moment oà il consentit que son ame bienheureuse fût sépar^Se de son corps; et les théologiens en apportent deux raisons. Compil^enezles. Premièrement, disent-ils^parcequeJésus-Christ ayant été exempt de toat péché, et absolument impeccable, il devoit être et il étoit naturellement immortel; d'où il s'ensuit que son corps et son ame unis hypostatiqnement à la divinité, ne pouvoient être séparés sans un miracle. Il fallut donc que Jésus-Christ, pour faire cette séparation, forçât pour ainsi dire toutes les lois de la providence ordinaire, et qu'il usât de tout le pouvoir que Dieu lui avoit donné pour détruire cette belle vie, qui, quoique humaine, étoit toutefois la vie d'un Dieu. Secondement, parçeque Jésus-Christ, en vertu de son sacerdoce, étant par excellence le souverain pontife de la loi nouvelle, il n'y avoit que lui qui pût ni qui dût offrir à Dieu le sacrifice de la rédemption du monde, et immoler la victime qui y étoit destinée. Or cette victime, c'étoit son corps. Nul autre que lui ne devoit donc immoler ce corps, nul autre quelui n'avoit le pouvoir pour cela nécessaire. Les bourreaux qui le crucifioient étoient bien les ministres de la justice de Dieu; mais ils n'étoient pas les prêtres qui dévoient sacrifier cette hostie à Dieu. Il falloit un pontife qui fH^t saint, qui fût innocent, qui fût sans tache, qui fût séparé des pécheurs et revêtu d'un caractère particulier. Or ce caractère ne pouvoit convenir qu'à^ Jésus-Christ; d'où saint Augustin concluoit que Jésus-Christ, par l'effet le plus merveilleu:x, avoit été tout ensemble et le prêtre et Thostie de son sacrifice : Idem sacerdos et hostia(A.VG.). '
Ce fut donc lui-même qui se sacrifia, lui-même qiii exerça sur sa propre personne cette fonction de prêtre et de pontife; lui-même qui détruisit, au moins pour quelques jours, cet adorable composé d'un corps souffrant et d'une ame glorieuse : en un mot, lui-même qui se fit mourir; car ce ne furent point les bourreaux qui lui ôtèrent la vie, mais il la quitta de lui-même : Nemo tolUt anmam meam à me, sed ego pono eam à meipso (Joan., 10). Il est mort sur la croix, dit saint Au-
la croix, ou plutôt que ce qui faisoit mourir les criminels condamq.és à la croix, n'étoit pas simplement d'y être attachés, mais d'y être rompus vifs. Or, selon la prophétie, Jésus-Christ avoit déjà rendu le dernier soupir lorsqu'on voulut lui briser ies os ; d'où vient qqe Pilate
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.s'étonna qu'il fût si tôt mort : Piloituautem mrabaiur,sijamobm9et (Marc, 15). Et ce qui montre qu'il n'étoit point mort par défaillance de la nature, c*est qu'en expirant il poussa un grand cri vers le del : Jésus aulem, emissâ voce magnâ, expiravit (Ibid.); chose si extraordinaire, qu'au rapport de l'évangéliste, le centenier qui l'observoit de près, et qui le vit expirer de la sorte, protesta hautement qu'il étoit Dieu et vrai Fils de Dieu : Videns autem centurio^ qui ex adverso stabat, quia sic clamons expiras8et,ait: Verè Filins Dei erat i«f6( Ibid. )• Si ce Centenier eût été un disciple du Sauveur, et qu'il eût ainsi raisonné, peut-être son raisonnement et son témoignage pourroient-ils être suspects; mais c'est un infidèle, c'est un païen, qui, de la manière dont il voit mourir Jésus-Christ, conclut sans hésiter qu'il meurt par miracle, et qui de ce min|cle tire immédiatement la conséquence qu'il est donc vraiment le Fils de Dieu : Videns quia sic expirassét, ait : Verè Filius Dei erat iste. En £aiut-il davantage pour justifier la parole de TApôlre : Christum crucifixum Dei virtutem ?
n est vrai qtie ce Sauveur mourant a eu ses langueurs et ses foiblesses; et je pourrois répondre d'abord avec Isaie, que les langueurs et les foiblesses qu'il fit paroître dans sa mort n'étoient pas les siennes, mais les nôtres, et que le prodige est qu'il ait porté seul les foiblesses et les langueurs de tous les hommes ; Verè languores nostros ipse tulii, et dotores nostros ipse portavit (IsAi., 53). Maisparceque cette pensée, quoique solide, seroit peut-être encore trop spirituelle pour des esprits mondains et incrédules, je réponds autrement avec &aint Ghrysostome, et je dis : Oui, ce Sauveur mourant a eu ses foiblesses; mais le prodige est que ses foiblesses mêmes, que ses langueurs mêmes, que ses défaillances mêmes aient été dans le cours de sa passion comme autant de miracles : car s'il sue en priant dans le jardin, c'est une sueur de sang, et si abondante, que la terre en est baignée; si, quelques moments après sa mort, on lui perce le côté, par un autre effet mira< culeux il en sort du sang et de l'eau; et celui qui le rapporte assure qu'il l'a vu, et qu'il en doit être cru : Et qui vidit^ testimoniumperhibuit (JoAN., 19). On diroit qu'il souffre et qu'il ne meurt que pour foire éclater dans sa personne la vertu de Dieu : Christum crucifixum Dei vhrtutem.
Concluons par une dernière preuve, mais essentielle; c*est de voir unhonmieque l'ignominie de sa mort, que la confusion, l'opprobre, l'humiliation infinie de sa mort, élève à toute la gloire que peut prétendre un Dieu : tellement qu'à son seul nom, et en vue de sa croix, les plus hautes puissances du monde fléchissent les genoux, et se prosternent pour lui faire hommage de leur grandeur : Humitiavtt semetipsum foetus obediens usquè ad mortem, mortem autem cructs. Pr opter quod et Deus exaUavit illum : ut in nomine Jesu omne genu fleclatur^ ecslestium^ terrestrium et inftrnorum (Philipp., 2). Voilà ce que Dieu révéloit à saint Paul dans un temps, remarque bien importante, dans
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un temps où tout sembloit s'opposer à raccomplissement de cette prédictiou; dans un temps où, selon toutes les vues de la prudence humaine, cette prédiction devoit passer pour chimérique; dans un temps où le nom de Jésus-Christ étoit en horreur. Toutefois, ce qu'a voit dit TApôtre est arrivé; ce qui fut pour les chrétiens de ce temps-là un point de foi a cessé en quelque façon de Tétre pour nous, puisque nous sommes témoins de la chose, et qu'il ne faut plus captiver nos esprits pour la croire. Les puissances de la terre fléchissent maintenant les genoux devant ce crucifié. Les princes, et les plas grands de nos princes, sont les premiers à nous en donner l'exemple; et il n'a tenu qu'à nous, les voyant en ce saint jour au pied de l'autel adorer Jésus-Christ sur la croix, de nous consoler, et de nous dire à nousmêmes : Voilà ce que m'avoit prédit saint Paul; et- ce que du temps de saint Paul j'aurois rejeté comme un songe, c'est ce que je vois, et de quoi je ne puis douter. Or un homme, mes chers auditeurs, dont la croix, selon la belle expression de saint Augustin, a passé du lieu infâme des supplices sur le front des monarques et des empereurs, à loch suppticiorum ad frontes tmperatorum (AuG.); un homme qui, sans autre secours, sans autres armes, par la vertu seule de la croix a vaincu l'idolâtrie, a triomphé de la superstition, a détruit le culte des faux dieux, a conquis tout l'univers; au lieu que les plus grands rois de l'univers ont besoin pour les moindres conquêtes de tant de secours; un homme qui, comme le chante l'Église, a trouvé le moyen de r^ner par où les autres cessent de vivre, c'est-à-dire par le bois qui fut l'iostrument de sa mort, Quia Dùmïnus regnavità ligno; et, ce qui est encore plus merveilleux, un homme qui pendant sa vie avoit expressément marqué que tout cela s'accompliroit, et que du moment qu'il seroit élevé de la terre il attireroit tout à lui, voulant, comme l'observe Tévangéliste, signifier par-là de quel genre de 'mort il devoit mourir : Et ego si exaltattts fuero à terrât omnia traham ad melpsum; hoc aulem dicebat^ significans quâmorte essetmoriturus{Jow»j IS); un tel homme n'est-il pas plus qu'homme? n'est-il pas homme et Dieu tout ensemble? Quelle vertu la croix où nous le contemplons n'a-t-elle pas eue pour le faire adorer des peuples? combien d*apdtres de son Evangile» combien d'imitateurs de ses vertus, combien de confesseurs, combien de nlartyrs, combien d'ames saintes dévouées à son culte, combien de disciples zélés pour sa gloire, disons mieux, combien de nations, combien de royaumes, combien d'empires n'a-t-il pas attirés à lui par le charme secret mais tout puissant de cette croix! Christum crudfixum Dei virtutem.
' Ah ! mes Frères , les pharisiens voyoient les miracles de ce Dieu crucifié, et ils ne se convertissoient pas. C'est ce que nous avons peine à comprendre. Mais ce qui se passe dans nous est-il moins incompréhensible? car nous voyons actuellement un miracle de la mort de Jésus-Christ encore plus grand , un miracle subsistant , un miracle
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avéré et incontestable, je veux dire le triomphe de sa croix ; le monde converti» le monde devenu chrétien , le monde sanctifié par sa croix : Et ego d exaltatus fuero à terra , omnia trahatn cul meipsum. Nous le voyons , et notre foi , malgré ce miracle » est toujours languissante et chancelante ; voilà ce que nous devons pleurer , et ce qui nous doit faire trembler. Mais , pour profiter de ce mystère, au lieu de trembler et de pleurer par le sentiment d'une dévotion passagère et superficielle , tremblons et pleurons, dans l'esprit d'une salutaire componction. Jésus-Christ mourant a feit des miracles ; il fiiut qu'il en fasse encore un qui doit être le couronnement de tous les antres , et c'est le miracle tie notre conversion. Il a feit fendre les pierres , il a ouvert les tombeaux , il a déchiré le voile du temple. Il faut que la vue de sa croix fasse fendre nos cœurs , peut-être plus durs qae les pierres ; il faut qu'elle ouvre nos consciences , peut-être josques à p^ent fermées comme des tombeaux ; il faut qu'elle déchire notre chair , cette chair de péché , par les saintes rigueurs de la pénitence. Car pourquoi ce Dieu mourant ne nous convertira-t-il pas , puisqu'il a bien converti les auteurs de sa mort? et quand nous convertira-t-il , si ce n'est en ce grand jour, où son sang coule avec abondance pour notre salut et notre sanctification ?
Pécheurs qui m'écoutez, voilà ce qui doit vous remplir de confiance. Tandis que vous êtes pécheurs , vous êtes en qualité de pécheurs les ennemis de Jésus-Christ; vous êtes ses persécuteurs; le dirai-je? mais, puisque c'est après saint Paul, pourquoi ne le dirois-je pas? vous êtes même ses bourreaux. Car , autant de ibis qu'il vous arrive de succomber à la tentation et de commettre le péché , vous crucifiez tout de nouveau ce Sauveur dans vous-mêmes. IfaJs souvenez- vous que le sang de cet Homme-Dieu a eu le pouvoir d'effacer le péché même des Juifs qui l'ont répandu : Christi sangtds sic fusus f «r, ut tpmmpeccatum potuerit delere quo fasus est (August.). C'est en cela, dit saint Augustin , qu'a paru la vertu toute divine de la rédemption de Jésus-Christ. C'est en cela qu'il a paru Sauveur. De ses ennemis il a fait des prédestinés, de ses persécuteurs il a fait des Saints : tout pécheurs que vous êtes, quel droit n'avez-vous donc pas de prétendre à ses miséricordes ? Approchez du trône de sa grâce , qui est sa croix ; mais approdiez^n avec des cœurs contrits et humiliés, avec des cœut^ soumis et purifiés de la corruption du monde, avec des cœurs dociles, et susceptibles de toutes les impressions de l'esprit céleste; car tel est le miracle que ce Dieu Sauveur veut, par la vertu de sa croix, opérer aujourd'hui dans vous. Votre retour à Dieu, et un retour parlait après de si longs égarements ; votre pénitence, et une pénitence exemplaire après tant de désordres et de scandales ; la profession que vous fsrcz, et une profession haute et publique de vivre en chrétiens après avoir Yjficn en libertins : voilà le miracle qui prouvera que Jésus^hrist crucifié est lui-même personnellement la force et la vertu de Dieu. Ah!
Seigneur, serois-je assez heureux pour obtenir qqe ce miracle s'ac« oompUt visiblement dans mes auditeurs, comme il s'accomplit en effet dans les soldats qui furent présents à votre mort , et dont plusieurs s'attachèrent à vous comme à Tauteur de leur salât? Donnerez-vous pour cela , Seigneur , à ma parole assez de bénédiction ; et puis-je espérer qu'entre ceux qui m'écoutent , il y en aura d'aussi touchés que le centenier, c'est-à-dire qui sortiront dé cette prédication non seulement attendris , mais convertis ; non seulement baignés de larmes, mais commençant à glorifier Dieu par leurs œuvres; non seulement persuadés, mais sanctifiés et pénétrés des sentiments chrétiens que cette première vérité a dû leur imprimer. Que le Juif infidèle se scandalise de la croix ; Jésus-Christ mourant est la puissance et la force de Dieu incarné , Chrislum cnœifixum Dei virtU' tem ; vous l'avez vu. Que le Gentil s'en moque, et qu'il traite la croix de folie ; Jésus-Christ mourant est la sagesse de Dieu même : Ckr'utum crudfixum Dei sajnentiam. Vous l'allez voir dans la seconde partie.