‹ Œuvres de Bourdaloue (volume 4)Chapitre 19 sur 119 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

Quelque juste, quelque saint, quelque irrépréhensible que soit Dieu dans toutes ses vues et dans toute sa conduite, il ne faut pas s'étonner que l'homme , par un effet de son ignorance et de son orgueil, ait souvent entrepris de censurer les œuvres du Seigneur^ et qu'il soit assez téméraire pour s'en scandaliser. Les pensées de l'homme et celles de Dieu étant , comme dit l'Écriture , aussi opposc^es qu'elles le sont depuis le péché, ce scandale étoit d'une suite en quelque sorte nécessaire. Ce qui doit plus nous surprendre , c'est que , par un aveuglement extrême, l'homme se soit scandalisé contre Dieu des bontés mêmes de Dieu, des prodiges mêmes^de l'amour de Dieu, de l'abondance même et dei'excès des miséricordes de Dieu. Car voilà , Chrétiens , l'affreux désordre que déploroit saint Grégoire pape, dans ces excellentes paroles de Thomélie sixième sur les Évangiles : Inde homo advèrms Salvatorem scandalum sumpHt, undè et magis debitoresse debidt (Gregor.). Voilà le désordre où tomba l'hérésiarque Marcion, lorsque, sous prétexte d'un faux zèle pour le Fils de Dieu , il ne voulut pas croire ni que ce Fils de Dieu eût vraiment souffert sur la croix , ni qu'il y fût vraiment mort ; comme si la croix et la mort eussent été absolument indignes de la majesté et de la sainteté d'un Dieu. Erreur contre laquelle Dieu suscita Tertullien, qui la combattit hautement, et qui devint par-là le défenseur des souffrances et de la passion de Jésus4]!hrist; erreur qui, malgré l'établissement du christianisme, n'est peut-être encore aujourd'hui que trop commune , 6t contre laquelle U eal de mon devoir d'employer ici toute la force de la parole de Dieu . Renouvelez, s'il vous plaît, toute votre attention. Le mystère a un Dieu crucifié parolt aux mondains aussi bien qu'aux Gentils une folie : Gentibm $luUitiam : et saint Paul prétend , au contraire , qu*à

regard des prédestinés et des élus, c'est par excellence le mystère de la sagesse de Dieu : Ipsis autem vocatis ChrUtum crtîcifixum, Dei sapien" ûam. Or voyons qui des deux en a mieux jugé , ou l'Apôtre ou le mondain : TApôtre, après en avoir été instruit d'une manière toute miraculeuse par le Sauveur même ; le mondain, qui n'en sait et qui n*en connoit que ce que la chair et le sang lui en ont révélé. Voyons si dans ce mystère de la croix , si âevé, à ce qu'il semble, au-dessus de notre raûson , il y a quelque chose en effet qui blesse notre raison. Car aujourd'hui Dieu veut bien même ne pas rejeter le jugement de notre raison ; et pourvu que notre raison ne soit ni prévenue ni opiniâtre, il ne refuse pas de l'admettre dans le conseilde sa sagesse, et de lui répondre sur les difficultés qu'elle peut former.

De quoi s'agissoit-il , Chrétiens , dans le grand mystère que nous célébrons? De deux choses, dit saint Léon pape, également difficiles et Décessaires : de satisfaire Dieu offensé et déshonoré par le péché de l'homme , et de réformer l'homme perverti et corrompu. Voilà pourquoi Jésus-Christ étoit envoyé^ et à quoi se terminoit la mission qu'il avoit reçue. Or je vous demande : pour parvenir à ces deux fins, pouvoit-il, tout Dieu qu'il est, prendre un moyen plus puissant, plus efficace, plus infaillible que la croix ? et nous-mêmes , avec toute notre prétendue raison, en pouvons-nous imaginer un autre où les proportions fussent, je ne dis pas plus exactement, mais aussi exactement gardées? Allons au Calvaire, et , témoins de ce qui s'y passe , étudions notre religion , dont voici tout ensemble la hauteur et la profondeur, que saint Paul souhaitoit tant de pouvoir comprendre : SubUmitoi et profundum {Ephes,^S}. Il falloit satisfaire Dieu, et nul autre ne le pouvoit qu'un Homme-Dieu : c'est de quoi la raison même est obligée de convenir. Qu'a fiait cet Homme-Dieu? Ah ! Chrétiens , que n'a-t-il pas fait , dans la vue d'acquitter nos dettes? quel soin n'at41 pas eu de choisir ce qui pouvoit uniquement et souverainement remplir la mesure des satisfactions que Dieu attendoit et qu'il avoit droit d'attendre? En quoi consistoit l'offense de Dieu? en ce que Thomme, s'oubliant lui-même, avoit affecté d'être Semblable à Dieu , Eriiusicutdu, Et moi, dit l'Homme-Dieu, moi non seulement semblable à Dieu , mais égal et consubstantiel à Dieu , par un oubli de moinnéme bien différent, je m'abaisserai au-dessous de tous les hommes , je deviendrai l'opprobre des hommes , je serai un ver de terre, et non pas un homme : car c'est en propres termes ce que le Prophète lui fait dire sur la croix : Ego autem sum vermis^ et non homo (Psabn. 21). Concevons-nous et pouvons-nous concevoir une réparation plus authentique ? L'homme , en se révoltant contre Dieu , avoit secoué le joug de Tobéissance , et violé le commandement de son souveraûi : et moi, dit l'Homme-Dieu, tout indépendant que je suis par moi-même, je me réduirai dans la plus pénible et la plus humiliante sujétion. Je me ferai obéissant, Foetus obetUensy et obéissant jusques à

mourir 9 Usque ad mortem , et jusques.à mourir sur la croix, Mortem autem crucis. Non seulement j'obéirai à Dieu , mais aux hommes» mais aux plus criminels, mais aux plus vicieux, mais aux plus sacrilèges de tous les hommes , qui sont mes persécuteurs et mes bourreaux. Non seulement j*obéirai aux arrêts du ciel , toujours équitables et sages, mais à ceux de la terre, pleins d'injustice et de cruauté. Non seulement j'obéirai à des puissances qui n'ont nulle autorité légitime sur moi, mais à des puissances liguées contre moi , à des puissances qui m'oppriment ; et par cet assujettissement volontaire, j'abolirai le crime de l'homme rebelle à la loi de son créateur. C'est pour cela même, dit saint Éernard, qu'il ne voulut point descendre de la croix, ayant mieux aimé, remarque ce Père, laisser les Juifs dans leur incrédulité, que de les convaincre par un miracle de sa propre volonté ; et préférant d'accomplir l'ordre de son Père et d'obéir, plutôt que de les convertir et de les sauver, en n'obéissant pas. L'homme , par une intempérance criminelle, en goûtant du fruit de l'arbre , avoit accordé à ses ^ns an plaisir défendu ; et moi, dit l'Homme-Dieu, qui pourroîs ne merien re* fuser des délices de la vie, je me présenterai à mon Père comme un homme de douleur, comme une victime de pénitence , comme un agneau destiné au sacrifice le plus sanglant. Car ce fut dans sa sainte passion qu'animé d'un zèle ardent pour la gloire et les intérêts de Dieu, il conçut ce dessein et qu'il l'exécuta : Hostiam et oblationem noluistij corpus autem aptasti mihi; holocautomata pro peccato non tibi placuerunt; tuncdixï : Eccevemo(Hebr.^ 10).SVous n'avez plus voulu, ô mon Dieu, dit-il , dans le secret de son cœur , au moment qu'il fut crucifié , comme il Favoit dit, selon le témoignage de saint Paul, en entrant dans le monde (remarquez ces paroles. Chrétiens , qui expriment si bien le fond et l'intérieur de ce mystère) ; vous n'avez plus voulu d'oblation ni d'hostie; mais vous m'avez formé un corps. Les sacrifices des animaux ont cessé de vous agréer : c'est pourquoi j'ai dit : Me voici ; je viens, je m'immole. Paroles vénérables qui, selon la lettre même, doivent être entendues de ce qui se fit au Calvaire ,puisque c'est là que Jésus-Christ, en qualité de grand-prêtre, termina les sacrifices de l'ancienne loi par la consommation du sacrifice de la loi de grâce;, là que la croix lui servant d'autel , il présenta solennellement sa personne divine; là qu'il offrit, tion plus le sang des boucs et des taureaux, mais son propre sang; et, pour parler en des termes plus simples et plus précis , là qu'il se mit en état de satisfaire à Dieu , non plus par des sujets étrangers, mais par lui-même et aux dépens de lui-même. Or c'est ce que j'appelle l'ouvrage de la sagesse d'un Dieu.

Ce n'est pas encore assez; car j'ajoute que ce Sauveur des hommes nous a fait parfaitement comprendre ce qui de soi-même étoit incom-préhensible, et ce que nous aurions sans lui éternellement ignoré. Et quoi? ce que c'est que Dieu , ce que c'est que le péché, ce que c'est

SUR LA PASSION DE JËStlS-GHRIST. m

que le salut ; trois choses auxquelles se doit rapporter toute la sagesse de l'homme, et dont la connoissance, et pour vous et pour moi» étoit essentiellement attachée au mystère de Jésus-Christ mourant sur la croix. Qu'est-ce que Dieu? un être pour la gloire duquel il a folio qa'il y eût un Homme-Dieu humilié et anéanti jusques à la croix. Voilà ridée que je m'en forme aujourd'hui : tout le reste ne me fait point suffisamment connoître Dieu ; tout ce que j'en découvre dans la nature, tout ce que m'en dit la théologie, tout ce que les Écritures m'en apprenhent, tout ce que la lumière de gloire m'en révélera, ce ne sont proprement que des ombres. C'est au Calvaire où la Foi , comme dans nu plein jour, me fait parottre ce Dieu aussi grand qu'il est, parceque j'y vois un Homme-Dieu immolé pour reconnottre ce qu'il est; et Dieu lui-même (l'oserai-je dire)? n'a point d'idée plus sublime de la divinité de son être, que de mériter d'être glorifié par la croix d'un Homme-Dieu ; je dis plus , que de ne pouvoir être autrement satisfait que par la croix a rin Homme-Dieu. Qu'est-ce que le péché? un mal pour Texpiation duquel il a fallu qu'un Dieu-Homme se i!t anathème et devtnt un sujet de malédiction : Foetus pro nobis nialedictum (Galau^ 3). Voilà ce que le mystère de la croix me prêche. Je ne concevois pas comment le péché pouvoit attirer sur nous des châtiments si terribles; et m'érigeant en censeur des arrêts de Dieu» je lui demandois raison de cette affreuse éternité de peines que sa justice prépare aux âmes réprouvées dans l'enfer ; mais mon ignorance venoit de n'avoir pas bien considéré le mystère de Jésus-Christ mourant; car la mort d'un Dieu, ordonnée comme un moyen nécessaire pour l'abolition du péché, me fait comprendre plus que je ne veux quelle proportion il y a entre le péché , qui est l'offense de Dieu , et l'étemitié malheureuse, qui est la peine de la créature. Supposé l'nn, je ne trouve plus de difficulté dans l'autre ; et, convaincu par le raisonnement de Jésus - Christ même, Sijn virldi ligno hœc faciunt, m aiido quid fiel (Luc, 23) ? Si le Fils et l'innocent est ainsi traité, que sera-ce de l'esclave et du coupable ? Je ne m'étonne plus de la rigueur des jugements de Dieu, ni de l'excès de ses vengeances ; mais je m'étonne de mon propre étonnement. Qu'est-ce que le salut de l'homme? un bien qui seul a coûté la vie à un Dieu, et pour lequel un Homme-Dieu n'a point cru trop donner ni être prodigue, que de se sacrifier soi-même. Voilà la grande leçon que me fait ce divin maître expirant sur la croix. Je comptois ce salut pour rien, je le négligeois, jel'exposois, je le risquois; un vain intérêt, un faux honneur, un moment déplaisir, et du plus infâme plaisir, me le faisoit abandonner. Mais approche, me dit par la voix de son sang ce Dieu crucifié ; approche , et aux dépens de ce que je souffre, instruis-toi du mérite de ton ame : tn l'estimes toi-même, mais tu ne l'estimes pas encore assez. Contemple-toi bien dans moi; tu verras ceque tu es etce que tu vaux. C'est par iiioique tu dois te mesurer : car je suis ton prix; et ce salut à quoi

tu renonces en tant de rencontres, n'est rien moins qae oe que je sois moHûèmCf puisque je me livre moi-même pom* te Tassi^rer. C'est ainsi, dis-je, qu'il me parle. Or cela seul me sufBroit pour conclure avec saint Paul, que le mystère de la croix est donc le mystère de la sagesse divine. Car, conmie raisonne saint Ghrysostome, un mystère qui me donne de si hautes idées de Dieu, un mystère qui m'inspire une horreur infinie pour le péché, un mystère qui me foit priser mon salut préférablement à tous les autres biens passés , présents , futurs et même possibles , de quelque côté que je le regarde, doit être pour moi un mystère de sagesse ; des sentiments si raisonnables, si élevés, si sublimes ne peuvent partir d'un principe trompeur et faux. II n'y a oue la sagesse, et que la sagesse d'un Dieu, qui puisse me les donner. Et voilà pourquoi l'Apôtre des Gentils , pénétré de la foi de ce mystère, feisoit profession, mais une profession ouverte , de vouloir ignorer tout le reste, hors Jésus, et Jésus crucifié : Non enimjudicavi me scire aliquid inter voSf nisi Jemm Christum, et hune crucifixum (1. Cor.j S). Car dans ce Jésus crucifié il trouvoit excellemment et en abr^é tout ce qu'il devoit savoir, et tout ce qu'il avoit intérêt de savoir, c'est-à-dire la àcience éminente de Dieu et la science salutaire de soi-même. Or, avec ces deux sciences, il croyoit, et avec raison, pouvoir se passer de toute au* tre science : Non enim judicavi me sdre aliquid inter vos, tàsi Jesum Christum^ et hune cmcifiocum.

Mais approfondissons une vérité si édifiante, et développons le second motif de la mission de Jésus-Christ et de sa fonction de Sauveur. Après avoir satisfait à Dieu, il étoit question de réformer l'homme, qui non seulement étoit tombé dans le désordre, mais dans l'extrémité et dans l'abtme de tous les désordres. Ce désordre de l'homme, dit le bien-aimé disciple saint Jean, venoit de trois sources : de la concupiscence des yeux, de la concupiscence de la chair, et de l'orgueil de la vie ; c'est-à-dire d'une insatiable avidité des biens temporels, d'une recherche passionnée des honneurs du siècle, et d'un attachement excessif aux plaisirs des sens. U s'agissoit de nous guérir de ces trois grandes maladies ; et en voici les remèdes, que le Fils de Dieu nous a apportés du ciel , et qu'il nous présente aujourd'hui dans sa passion : le dépouillement de toutes choses et la nudité où il meurt, contre l'amour des richesses et la cupidité qui nous «brûle ; les abaissements prodigieux oii il se réduit, contreles projets de l'ambition qui nous dévore; les austérités d'une chair virginale, ensanglantée et déchirée de coups , contre la mollesse et la sensualité qui nous corrompt : remèdes infaillibles et sûrs ; remèdes qu'il ne tient qu'à nous de nous appliquer, dont il ne tient qu'à nous de profiter, et où paroît toute la providence et toute la sagesse du médecin qui nous les a préparés. Ne nous préoccupons point , et faisons-nous une fois justice , pour la faire éternellement à notre Dieu. N'est-il pas évident, mes chers auditeurs , que le mystère de la croix a une opposition essen-

tidleà ces trois pnncipes» qui caosent tons les déréglemeiits de votre Yîe? n'est-il pas évident que ce seul mystère condamne toutes vos injastioes, toutes vos violences, toutes vos haines, tons vos commerces scandaleux» lontes vos dissolutions, toutes vos débauches ; et de là ne s'eosuit-il pas que c'est un mystère où la sagesse de Dieu a présidé? Ce qui modère nos désirs, ce qâi règle nos passions, ce qui confond notre orgueil , ce qui arrache de notre cœur l'amour de non^mémes, en un mot ce qui corrige tous nos vices et ce qui nous tient dans l'ordre, peut-il n'être pas un effet dé Tordre, et par conséquent de cette suprême sagesse qui est en Dieu ? Que seroit-ce, disoitje savant Pic de laMirande, si les honsmes, d'un consentement unanime, s'accordoient entre eux à vivre selon les exemples que Jésus-Christ leur a donnés et les leçons qu'il leur a faites dans sa passion, en sorte que ce Dieu crucifié fdU dans la pratique, la r^le universelle par où le monde se gouvernât ? A quel degré de perfection le monde, aujourd'hui si corrompu, ne se trouveroit-il pas tout-à-coup élevé? Cette vue que l'onanroit toujours présente et à laquelle on se fixeroit , cette vue de la croix, dans quelle modestie ne oontiendroit-elle pas les grands , et quelle soumission n'inspireroit-elle pas aux petits? Les riches abuseroient-ils de leurs richesses, et les pauvres se plaindroient^ls de leur pauvreté? ceux qui souffrent se tourneroient-ils contre Dieu dans leurs souffrances, et les prétendus heureux du siècle oublieroient-ils Dieu en s'oubliant eux-mêmes dans leur prospérité? verroit-on dans la société humaine des vengeances et des trahisons? l'esprit d'intérêt y r^eroit-il ? la jalousie et l'ambition y causeroient-elles des divisions et des troubles? la bonne foi et la probilé en seroient-elles bannies? Autant que les hommes sont maintenant déréglés, autant leur conduite seroit-elle sage et droite, et leur vie innocente et pure.

Hais pourquoi falloit-il que Jésus-Christ , sans être sujet à nos maux, en éprouvât les remèdes dans sa personne ? Ah ! mes Frères , répond saint Augustin, ces remèdes étant aussi amers qu'ils le sont , pouvoit-il rien faire de mieux que de les éprouver dans sa personne, pour nous les adoucir, et pour nous en persuader l'usage? Sans cela les aurions-nous jamais pu goûter ; et , pour nous engager à les prendre, ne falIoit-il pas l'exemple d'un Dieu ? Supposons que cet Homme-Dieu, au lieu de la croix , eût choisi, pour nous sauver, les douceurs de la vie; quel avantage notre amour-propre, source de toute corruption^ n'auroit-il pas tiré de là, et jusques à quel point ne s'en seroit-il pas prévalu ? Aurois-je eu bonne grâce alors de vous demander, conune je fais aujourd'hui, la mortification des sens, le crucifiement de la chair, le renoncement à vous-mêmes , l'humilité de la pénitence? M'écouteriez-vous ? et cette seule idée de votre Dieu dans l'éclat des honneurs et dans le plaisir, ne seroit-elle pas un préjugé insurmontable contre toutes mes raisons? Mais quelle force aussi cet exemple d'un Dieu mourant sur la croix ne donne-t-il pas à mon mi-

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Dîstère et à ma parole? et avec quelle autorité ne vous dis*je pas qu'il faut que vous soyez humbles, mortifiés, détachés du monde ; ce que je n'aurois dit qu en tremblant, et désespérant d'en être cru ? Or n'étoit-ce pas une sagesse à Dieu, de fournir aux ministres de JTésus- Ghrist et aux prédicateurs de son Évangile, de quoi vous fermer la bouche quand ils vous prêchent les devoirs les plus difficiles de votre religion, et de vous mettre dans l'impuissance de leur répondre quand ils vous reprochent Fopposition extrême que vous marquez à les pratiquer ? Mais pourquoi corriger des excès par d'autres excès? les excès de l'homme par les excès d'un Dieu? £t moi je dis : Quelle sagesse d'avoir corrigé des excès de malice par des excès de perfection, des excès d'iniquité par des excès de sainteté, des excès d'ingratitude par des excès d'amour ? Pour retirer Thomme de l'extrémité des vices où il s'étoit porté, ne falloit-il pas le foire pencher vers Textrémité des vertus contraires ? Auroit-il pu, dans la violence de sa passion, tenir toujours le milieu; et n'étoit-il pas nécessaire, pour éteindre en lui le feu de l'avarice, de l'ambition, de l'impureté, de lui faire aimer la pauvreté, l'humiliation, l'austérité ? Car, encore une fois , pour nous sauver d'une manière parfaite , il ne suffisoit pas à Jésus-Chrisi de nous venir dire que ces trois concupiscences nous perdoient, il falloit qu'il vhit dans un état qui nous engageât à les combattre, à les contredire, à les arracher de nos cœurs. Elles ne nous perdoient qu'autant qu'elles séduisoient notre raison et qu'elles infectoient notre cœur ; et si nous en eussions conservé toujours l'amour et l'estime, nous n'étions sauvés qu'à demi. Il falloit donc que les vertus opposées à ces concupiscences malheureuses nous devinssent non seulement supportables, mais aimables, mais précieuses et vénérables. Or, pour cela , que pouvoit trouver de plus merveilleux le Verbe de Dieu, , que de les, consacrer dans sa personne, afin, conuoe dit excellemment saint Augustin, que l'humilité de l'homme eût dans l'humilité d'un Dieu sur quoi s'appuyer et de quoi se soutenir contre Içs atteintes et les insultes de l'orgueil : Ut hundlitas humana contra insuUantenisibisuperlnamdivince humiUtatis patrocmiofulciretur{AvG.). En voilà trop , Chrétiens , je ne dis pas pour convaincre, mais pour confondre un jour notre raison dans le jugement de Dieu; et plaise au ciel que ce jugement de Dieu, où notre raison doit être convaincue de ses erreurs et confondue, ne soit pas déjà commencé pour nous ! car dès aujourd'hui ce Sauveur mourant s'est mis en possession de juger le monde ; et la croix a été le premier tribunal sur lequel il a paru , prononçant contre les hommes , ou en faveur des hommes, des arrêts de vie ou de mort. Ce n'est point un sentiment particulier que la piété m'inspire , mais une vérité que la foi m'enseigne, quand je vous dis que le jugement du monde commença au moment même que commença la passion da Jésus*Christ , puisque c'est ainsi que lui-même il s'en expliqua à sas apôtres : NwÊCJwHàum

est mundi (Joajh. , 12). Ce ne sont point de vaines terreurs qu'on veut nous donner, quand on nous dit que la croix où cet Homme-Dieu fut attaché sera produite à la fin des siècles, pour être la règle du jugement que Dieu fera de nous et de tous les hommes : Tune pare^ bitsiqnum FiluHominis (Matth., 24). Pensée terrible pour un mondain ! c'est la croix de Jésus-Christ qui me jugera; cette croix si ennemie de mes passions ; cette croix que je n*ai honorée qu'en spéculation, et que j'ai toujours eue en horreur daifs la pratique ; celte croix dont je n'ai jamais fait aucun usage, et dont à mon égard j'ai anéanti tous les mérites. C'est cette croix qui me sera conirontée : Tune parebit signum Filil Hominis. Tout ce qui ne s'y trouvera pas conforme portera le caractère et le sceau de la -réprobation. Or quels traits de ressemblance puis-je découvrir entre cette croix et mon libertinage, entre cette croix et mes folles vanités, entre cette croix et nia vie sensuelle ? Âh ! Seigneur, serai-je donc condamné par le plus grand de vos bienfaits, et par le gage même de mon salut? et ce qui devoit me réconcilier avec vous ne servira-t-il qu'à me rendre devant Toas plifs criminel et plus odieux? Mais, au contraire, pensée consolante pour une ame fidèle et juste, c'est la croix de Jésus-Chrîst qui décidera de mon sort ; celte croix en qui j'ai mis toute ma confiance, cette croix qui m'a fortifié et qui me fortifie encoi e tous les jours , dans mes peines, cette croix dont je vais adorer l'image devant cet autel, mais dont je veux être moi-même une image vivante. Dieu cru* cifié, recevez mes hommages, agréez les sentiments de mon cœur, et* faites que votre croix, après avoir été le sujet de ma vénération , et plus encore l'objet de mon incitation, soit éternellement pour moi un signe de bénédiction.

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