‹ Œuvres de Bourdaloue (volume 4)Chapitre 29 sur 119 · TROISIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

TROISIÈME PARTIE

Toutes les conditions de la vie ont leurs dangers , je dis leurs dangers par rapport au salut : non seulement dangers communs , mais dangers particuliers et propres de chaque état. La solitude même n'en est pas exempte , et les anachorètes ont eu à combattre pour mettre à couvert leur innocence , et pour se défendre des attaques où ils ont été exposés. Encore n'y ont-ils pas toujours réusisi ; et combien de fois l'Église a*t-elle vu ses plus brillantes lumières s'éteindre , et pleuré la chute de ceux qu'elle se proposoit de mettre un jour au rang de ses saints ? Mais du reste , selon le sentiment universel des Pères et des maîtres de la morale , s'il y a partout des dangers , on peut dire qu'un des états les plus dangereux , c*est le mariage. En voici la preuve : parceque dans le mariage il faut concilier des choses dont l'accord est très difficile qui ne se trouvent presque jsimais ensemble ; qui , dans l'estime commune des hommes , paroissent incompatibles, et sans lesquelles néanmoins il n'est pas possible d'être sauvé. (îar il s'agit d'accorder la licence conjugale avec la continence et la chasteté f une véritable et intime amitié pour la créature , avec une fidélité

inviolable pour le fcréateur ; un soin exact et vigilant des affoires temporelles , avec un détachement d*esprit et un déf;agement intérieur des biens de la terre. Tout cela sur quoi fondé? toujours sur les mêmes qualités du mariage, qui servent de fond à tout ce discours.

Prenez garde en effet , Chrétiens : s'il y a quelque chose qui rende rincontinence des mariages plus criminelle devant Dieu , c'est la dignité du sacrement : et cependant rien de plus sujet que le mariage aux excès d'une passion sans règle et sans retenue. Qu'est-ce qui porte plus fortement une femme, et qui l'oblige même à prendre avec plus de zèle tous les intérêts d'un mari » et à chercher les moyens de lui plaire ? n'est-ce pas cette étroite société qu'il doit y avoir entre l'un et l'autre? mais n'est-ce pas aussi d'ailleurs ce même zèle pour un époux, cette même attache qui la met dans un péril évident d'abandonner en mille rencontres les intérêts de Dieu , et de déplaire à Dieu? Enfin , il faut qu'un père et une mère aient de la vigilance et du soin pour établir leur maison , et sans cela ils ne satisfont pas au devoir de leur conscience , puisqu'ils sont les||Mteurs de leurs enfants, et qu'après leur avoir donné la vie , ils leur doivent encore l'entretien et l'éducation. Or, dites-moi si cette vigilance , si ce soin d'établir une famille, de placer des enfants , de leur laisser un héritage qui leur convienne et qui puisse les maintenir dans la condition oii ik sont nés , n'est pas la plus dangereuse de toutes les tentations ; si ce n'est pas le prétexte le plus spécieux et le plus subtil pour autoriser en apparence toutes les injustices que suggère une avare cupidité, et par conséquent si ce n'est pas une occasion continuelle et toujours présente de se perdre ? Reprenons ; et vous , mes chers auditeurs , que votre état expose à tant de périls , ouvrez au moins les yeux pour les apercevoir, et pour apprendre à vous en préserver.

Le premier, c'est l'incontinence des mariages : je m'en tiens à cette parole , et ce n'est même qu'avec peine que je l'ai laissée échapper. Saint Jérôme écrivant à une vierge , et 1 instruisant des devoirs du célibat, où elle iaisoit profession de vivre, ne craignoit point de s'exprimer en certains termes dont elle pouvoit être blessée : pourquoi? c'est , lui disoit ce saint docteur, que j'aime mieux me mettre au hasard de vous parler avec un peu moins de réserve , que de vous cacher des vérités qui concernent votre salut : Malo verecundiâ periclitari, quàm veritate (Hieron.). Peut-être avoit-il raison de s'expliquer de la sorte dans une lettre ; mais ici , Chrétiens ^ dans cette chaire évangélique , je dois , sans altérer la vérité , user de la sage précaution que demande la dignité de mon ministère. Vous savez ce que la loi chrétienne vous ordonne , et ce qu'elle vous défend ; ou , si vous ne le savez pas , tout ce que je puis vous dire , c'est qu'il vous est d'une extrême importance de vous en instruire , puisqu'il y va de votre salut ; c'est que le mariage ^est un état de chasteté et de continence , aussi bien que le céUbat , quelque différence qu'il y ait d'ailleurs entre

l'an et Tautre ; c'est qu'il y a dans le mariage des lois établies de Dieu , et qu'il n'est pas permis de transgresser ; c est que tous les désordres qui s'y commettent, bien loin d'être excusés , et en quelque manière justifiés par le sacrement, tirent de là môme une malice et une difformité toute particulière ; c'est que vous avez sur cela une conscience qùll faut écouter, et qui vous jugera devant Dieu ; enfin , selon la pensée de saint Jérôme , c'est que des trois espèces de chasteté , savoir celle de la virginité , celle de la viduité et celle du mariage , la chasteté conjugale , quoique la plus imparfaite , est néanmoins la plus difficile ; pourquoi ? parcequ'il est bien plus aisé , dit ce saint docteur, de s'abstenir entièrement , que de se modérer ; et de renoncer absolument à la chair, qui est votre ennemi domestique , que de lui prescrire des bornes et de la réprimer. La virginité , ajoute le même Père, en se conservant , triomphe presque sans combat : à peine connoîtelle le danger, parcequ'elle le fuit et Qu'elle s'en tient éloignée. On peut dire par proportion le même de r état de viduité ; mais il en va tout autrement à l'égard de la chasteté conjugale. Entre elle et l'impureté, il n'y; a qu'un pas à fai^; mais ce pas conduit au crime et jusqu'à la damnation.

A ce premier danger un autre encore se trouve joint ; c'est celui de la société mutuelle : comprenez-le. Car l'effet de cette société doit être une union des cœurs si parfaite , que pour un époux l'on soit disposée à se détacher de tout , à quitter tout , à sacrifier tout , mais avec cette exception si délicate et si rare, que l'amour conjugal ne l'emporte pas sur l'amour de Dieu ; que l'époux et l'épouse soient tellement attachés l'un à l'autre, qu'en même temps ils soient l'un et l'autre encore plus étroitement attachés à Dieu ; qu'une femme, disposée à suivre toutes les inclinations raisonnables d'un mari , ait d'ailleurs la force de lui résister quand il s'agit de suivre ses passions, de participer à ses désordres , de prêter l'oreille à ses discours médisants ou impies , d'entrer dans ses ressentiments , de seconder ses vengeances. Ainsi , que cet époux ait reçu une injure , qu'il ait été offensé et outragé , il vous est permis d'en être touchée , de partager avec lui sa peine , de lui procurer toute la satisfaction convenable : vous le pouvez, et même vous le devez. Mais d'aller au-delà, de prendre ses animosités et ses haines , de l'autoriser dans ses emportements et ses violences, de condescendre à tout ce que lui inspire un cœur aigri et animé , ce n'est point agir en femme chrétienne , ce n'est point là une vraie fidélité ; et Jésus-Christ , en instituant le mariage dans son Église , n'a point prétendu qu'il servît à se faire un crime propre du crime d'autrui. De même, que ce mari , ou ambitieux ou intéressé, forme d'injustes desseins , et qu'il veuille , contre le droit et la bonne foi , vous engager dans ses entreprises , c'est là qu'avec une sainte'assurance , il faut tenir ferme et s'opposer à l'iniquité. Mais je loi dois obéir : point d'obéissance qui lui soit due au préjudice de la loi de

Dieu. Mais il s'éloignera de moi : sa disgrâce alors vaudra mieux pour vous que son estime. Hais la paix eu sera troublée : vous aurez la paix de la cotiscîence , et elle vous suffira. Mais il cherchera toutes les occasions de me chagriner : vous profiterez de vbs chagrins pour pratiquer la patience , et Dieu du reste vous consolera. Mais le moyen enfin de se soutenir toujours dans cette fermeté inébranlable , et de ne se démentir jamais ? cda n'est pas aisé , j'en conviens ; mais c'est pour cela même que je vous Fai proposé comme un des plus grands dangers de votre état.

Et voilà ce que vonloit dire saint Paul , écrivant aux Corinthiens , lorsqu'il foi^it consister le bonheur des vierges à n'être point partagées entre Dieu et le monde, à n'être point chargées de l'obligation et du soin de plaire aux hommes» mais seulement à Jésus-Christ , Tépoux de leurs âmes : Et mulier innupta et virgo cogitât quœ Domtni mnt (i. Cor.^ 7). Au lieu, ajoutoit-il , qu une femme est toujours en peine conmient elle se maintiendra tout à la fois et dans la grâce de son mari et dans celle de son Dieu ; se trouvant obligée, autant qu'il lui est possible, à contenter l'un eti*auj^e, et ne sachant néanmoins en mille rencontres comment y réussir, ni par où les accorder. Tellement qu'il feut , par une triste nécessité^ qu'elle renonce l'un pour l'autre, qu'elle abandonne l'un pour s'attacher inviolablement à Tau* tre; et c'est ce qui la trouble, ce qui divise son cœur, ce qui lui remplit l'esprit de pensées, de vues, d'afiFections toutes contraires , ce qui> la tient en de continuelles perplexités, et quelquefois dans les plus cruelles incertitudes. Quœ autem nupta est , cogitât quœ mnt mumUj quomodè placeat viro. (Ibid.)« D'autant plus dangereusement exposée, que la présence d'un mari avec qui elle vit, et l'intérêt de le ménager, font plus d'impression sur elle. Si peut-être, i certains moments où la résolution est plus forte et la grâce plus abondante, elle écoute la conscience et se maintient dans le devoir, qu'il est à craindre que cette conscience, toujours combattue par r occasion, ne vienne enfin à se relâcher avec le temps et à céder ! N'est-ce pas ainsi qu'une molle complaisance a perdu tant de femmes, et tous les jours en perd tant d'autres? Elles étoient , de leur fonds et par leur penchant, douces, patientes, équitables, droites, régulières : mais un homme insatiable et avare, co^re et vindicatif, sensuel et voluptueux, les a rendues complices de ses fraudes et de ses aversions, de ses excès et de ses plus honteuses cupidités.

Que dirai-je, ou que ne me reste-t-il point à dire d'un dernier danger, que porte avec soi le soin d'une famille et l'éducation des enfonta?!! est certain, etjëvousi*aidéja fait assez entendre, que l'édacation de vos en&nts vous engage par devoir et par état à vaquer aux affoires temporelles. Mais U n'est pas moins vrai que cet engageaient est un écueil, où il est rare de ne pas échouer : et qui ne voit pas l' extrême difficuké qu'il y a de concilier ensemble le soin des

biens de la terre et le dëtachemeat der ces mêmes biens? Sdon l'Évangile, si vous négligez de pourvoir vos enfants d'une mamèré conforme à leur condition» vous vous rendez coupables devant Dieu; et si d'ailleurs» afin de pourvoir vos enfants» vous vous laissez emporter au désir et à l'amour des richesses » il n'y a point de saint pour vous. Dans le mariage» il ne vous est pas permis» comme aux autres, d'abandonner toutes choses pour suivre Jésus-Christ: ce n'est point là votre perfection. Il faut que vous possédiez» que vous conserviez» et même que vous travailliez raisonnablement à acquérir. Mais en possédant» en conservant» en acquérant, il faut préserver votre cœar de toute affection terrestre. Ainsi vous le dit saint Paul; écoutez-le. Hpcitaque dico, Fratre8,reliquum est ut et qui habentuxo" res^ fanquam non habentes sint; et qui emunt; tanquam nonpossidenr tes; et qtàutuntur hocmundo , tanquamnonutantut {\. Cor,^ 7). Voilà» mes Frères » disoit ce grand apôtre » ce que j'ai à vous intimer de la part de Dieu; savoir» que parmi vous ceux qui sont engagés dans le mariage aient l'esprit et le cœur aussi libres que s'ils étoient pleinement maîtres d'eux-mêmes; que ceux qui vendent et qui achètent» le fassent comme s'ils ne possédoient rien ; et que ceux qui ont la disposition des biens de ce monde» en usent comme s'ils ne leur apparte- Boient pas : pourquoi cela? parce que la fignre de ce monde passe» poursuivoit le docteur des Gentils : Prœtent entm figura hujus mundi (Ibîd.). Et moi j'ose ajouter» en vous appUquant cette morale» parceque le soin que vous pouvez et que vous devez avoir <les biens de ce monde» ne vous dispense en aucune sorte de l'obligation d'y renoncer de cœur et de volonté. Jésus-Christ en a £sdt une loi générale pour tous les ho.mmes; et cette loi» dit saint Chrysostome» ne pouvant s'entendre d'un renoncement réel etefféctif» il faut par nécessité l'interpréter du renoncement de l'esprit : Qui non renunùat omnibus (Lucl^» 14). C'est-à^iire » Chrétiens , que quand le Sauveur des hom* mes prononçoit cet oracle, il parloit pour veus ans» bien que pour moi : avec cette différence néanmoins» qu'en vous faisant ce commandement, il vous obligeoit à quelque chose de plus difficile que moi. Car il vouloit que ce détachement intérieur ne vous ôtâtrien de toute la vigilance nécessaire pour la conservation de vos biens et pour Tentretien de vos familles. Or de joindre l'un et l'autre ensemble » c'est ce que j'appelle la vertu héroïque de votre état. Et comment en effet» me direz-vous» atteindre à ce point de pauvreté évangélique? A cela je vous réponds ce que répondoit Jésus-Christ lui-même sur un sujet à peu près semblable : La chose est impossible aux hommes» mais elle ne l'est pas à Dieu. Elle est impossible à ceux qui s'ingèrent d'euxmêmes et sans la grâce de la vocation dans le mariage» ou qui l'ayant cette grâce » n'en font pas l'usage qu'ils doivent; Mais à ceux qui y sont fidèles, tout devient possible. Abraham vécut dans le même état que vous » il eut une maison à soutenir conune vous » il posséda de

plas grands biens que vous ; et jamais ces biens périssables n'excitèrent le moindre désir dans son cœur, et n*y alliunèrent le jfea de la convoitise.

Quoi qu'il en soit, vous connoissez, mes cbers auditeurs, les obligations du mariage : vous en savez les peines , vous n'en ignorez pas les dangers » et par conséquent vous voyez combien il vous importe d'y être éclairés , conduits, secourus de Dieu ; c'est-à-dire, combien il vous importe de n'y entrer que par le choix de Dieu , et d'y attirer sur TOUS la grâce de Dieu. Mais^i ce n'est pas par cette vocation divine que je l'ai embrassé, n'y a-tril plus de ressources pour moi, et qUe ferai-je? Vous ferez ce que fait le pécheur pénitent. En se convertissant à Dieu, il répare par la grâce de la pénitence ce qu'il a perdu en se dépouillant de la grâce d'innocence. De même vous réparerez après le mariage le msd que vous avez commis en vous engageant dans le mariage : et puisque vous n'avez pas eu les premières grâces de cet état, vous aurez recours à Dieu pour obtenir les secondes. Car Dieu a de secondes grâces pour suppléer au défaut des premières , et c'est dans ces secondes grâces que vous devez mettre votre confiance. Cependant , parcequ'elles sont plus rares et moins abondantes quand elles n'ont pas été précédée» des autres, ce qui vous reste c'est de veiller avec plus d'attention sur vous-mêmes, de vous jqppliquer avec plus de zèle à tous les devoirs d'un état où Dieu veut mmnteaant que vous persévériezt de concevoir un repentir plus vif et plus-amer de Tégarement où vous êtes tombée par votre faute ; de redoubler sur cela vos vœux, et de crier plus fortement vers le Seigneur. Ah ! mon Dieu, lui direz-vous , comme dit le frère de Jacob à Isaac après avoir perdu son droit d'atnesse, n'avez- vous pas plus d'une bénédiction, et le trésor de vos grâces n'est-il pas infini ? iVitm tmam tamum bme(tietionem habes, Pater? (Geitfs.,27). Il est vrai, SeigMur, je me suis écarté de ma route, en m'écartant de celle que vous m'aviez marquée ; car c'étoit là proprement . ma route, c'étoit mon chemin. Mais m'avez- vous pour cela rejeté; et votre providence manque-t-elle de moyens pour réparer la perte que j'ai faite? Jetez, mon Dieu , jetez encore un regard fevorable sur moi , et ne m'abandonnez pas à moi-même, lorsque je veqx désormais m'abandonner pleinement à votre conduite, Mihi quoqu^ obsecrout benedica$ (Ibid.). il voos écoutera, mon cher auditeur; et par un retour de sa miséricorde, H prendjra pour vo^s de nouvelles vuçs de, prédestination, et vous fera arriver au salut éternel , que je vous souhaite, etc.

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