SERMON POUR LE DIMANCHE DE LA SEXAGÉSIME
Semen est verbum Dei. > i
Le bon grain, c'est la parole de Dieu. Saint Luc, chap. vni.
Puisque Jésus-Christ, la sagesse et la vérité étemelle, a lui-méoie pris soin de nous expliquer la parabole de notre évangile , il ne nous est point permis, mes Frères» d'y donner un autre sens «et nous n'en pouvons faire une plus juste ni une plus solide application. Il est seulement question de savoir si vous êtes de cette terre » où le bon grain de la parole de Dieu ayant jeté de fortes racines , germe en son temps, crott et s'élève, et par une heureuse fécpndité rend une abondante récolte. C'est-à-dire , pour nous en tenir toujours à la pensée et à l'interprétation de notre adorable maître, qu'il s'agit de savoir si vous êtes de ces cœurs vraiment chrétiens , de ces cœurs droits, de ces cœurs parfaits , qui , saintement disposés à écouter la divine parole, la retiennent, la méditent, s'en font uoe nourriture ordinaire; et par une persévérance invariable dans les v(^e8.de la piété, par ua exercice constant de toutes les œuvres d'une vie agissante et fervente, lui laissent déployer toute sa vertu, et rapporter tous les fruits de sainteté qu'elle peut produire. Car voilà en termes formels comment le Sauveur du monde nous les a marqués : Quod autemin bonam terraniy hi sunt qui in corde bono et optimo audientes verbrnn retinent^ et fructum afferunt in patientiâ (Luc, 8). Depuis tant d'années, mes
cbers auditeurs » que dans cette chaire on vous parle au nom du Seigneur, quels miracles sa parole n*auroit-elle pas opérés pour l'édification de vos âmes , si elle y eût trouvé de semblables dispositions ? Mais de quoi nous ne pouvons assez gémir» c'est de la triste décadence où est tombé le ministère évangéiique, et oii il tombe encore tous les jours. Car, quoiqu'il y ait plus de prédicateurs que jamais pour l'exercer^ quels succès voyons-nous de leurs prédications? Quels abus ont-ils corrigés? Quels scandales ont-ils retranchés? Quelles victoires vous ont-ils lait remporter sur l'enfer, sur le monde, sur vousmêmes , et à quel degré de perfection vous ont-ils élevés? Est-ce que votre grâce, ô mon Dieu, n'accompagne plus votre parole? Est-ce que vous nous laissez, selon l'expression dévot» apôtre, planter et arroser; mais qu'il ne vous platt plus de donner , comme autrefois, l'accroissement? Deusincrementum dédit (l.Cor., 3») Ne nous en prenons point à Dieu, Chrétiens , ni à sa providence. Ne remontons point si haut pour aller jusqu'à la source d'un mal qui ne vientque de vous, et qui ne doit être imputé qu'à vous. Puissiez-vous , après en avoir connu le principe que je vais vous découvrir, y appliquer le remède! C'est pourquoi je demande le secours du ciel par l'intercession de Marie. Ave.
C'est une belle pensée de saint Bernard, et qui renrerme pour nous un grand fonds de moralité , que trois principes ont concouru à nous donner, quoique diversement, la divine parole : savoir, la Vierge, l'Église etla grâce. La Vierge nous Fa donnée revêtue d'une chair semblable à la nôtre, poumons la faire voir. L'Église nous lu denne sous des sons qui frappent nos oreilles, et par le ministère de la voix, pour nous la &ire entendre. Enfin la grâce, par l'infusion du Saint-Esprit, nous l'insinue dans le cœur, pour nous en faire profiter. Verbum Maria vestitumcame, Ecclestavestttum sermone^ gratia tradit amplexandum Spiritus Sancti infusione (Bern.). Si Marie ne l'avoit pas reçue dans son sein, ellen'auroit pu nous la donner visible et palpable. Si l'Eglise ne la iaisoit pas retentir aux oreilles du corps, nous ne pourrions l'entendre sensiblement , ni la recevoir de la bouche des prédicateurs; et si par l'onction de la grâce elle ne pénétroit jusque dans nos âmes, elle n'y feroit nulle impression , et n'y produiroit aucun fruit. Mais, ajoute le même saint Bernard, cette parole indivisible et une en elle-même se communique à chacun selon la diversité des sujets et leurs différentes dispositions. De sorte qu'elle nous devient ou utile ou inutile, à proportion qu'elle trouve nos cœurs ou bien ou mal préparés. De là vous voyez , Chrétiens , de quelle importance il est pour vous d'apprendre à la bien recevoir, et de connoltre ce qui en arrête tous les jours les salutaires effets. Mais parceque vous pourriez être peu touchés de cette stérilité de la divine parole , si vous en ignoriez les terribles conséquences, il feut en même temps vous foire voir i\ quoi
vous vous exposez eu ne profitant pas d'un don si précieux; et voici deux propositions que j'avance. La parole de Dieu vous est inutile, parceque vous ne la recevez pas comme parole de Dieu : c'est la première partie. Et dès que par votre faute cette sainta parole vous est inutile , elle devient le sujet de votre condamnation devant Dieu : c'est la seconde partie. En deux mots , j*ai à vous montrer pourquoi vous profitez si peu de la parole que nous vous prêchons; et comment dès* lors cette parole de salut, par le plus funeste renversement» doit servir de matière à votre réprobation : voilà tout mon dessein.
PRBHIÈRE PARTIS.
Pour entrer dans la preuve de la première proposidon que j'ai avancée, il faut, s'il vous plait, que nous établissions d'abord ce principe fondamental , savoir : que Dieu vous parle par la bouche des prédicateurs, que c'est la parole de Dieu qu'ils vous annoncent , et que dès-là qu'ils ont une mission légitime de l'Église, vous ne devez plus les écouter comme des hommes , mais qu'ils sont à votre égard les organes et les interprètes de Dieu même et de son Saint-Esprit. Ainsi le Sauveur du monde le faisoit-iLentendre à ses apôtres, lorsqu'il leur disoit : Quand vous prêchez mon Évangile , ce n'est point vous proprement qui parlez , mais c'est l'Esprit de votre Père céleste qui s'explique par vous: iVon estis vos qui loquimirùy sed Spiritm Pairis vestri qui loquitur in votns (Matth., 10). Les apôtres étoient envoyés pour cela, et c'est pour cela même que nous avons été choisis. C'est , dis^je, par Uordre même de Dieu et de son Église que nous montons» mes chers auditeurs, dans la chaire de vérité , pour vous instruire. Sans cette mission de Dieu et de Jésus-Christ son Fils unique et l'Homme-Dieu , vous ne seriez plus obligés de recevoir nos instructions, ni d'écouter nos prédications comme la parole de Dieu, parcequ'elles ne seroient plus alors, pour m'exprimer de la sorte» marquées du sceau de Dieu.
Et voilà (souffrez , mes Frères, que j'en fasse ici la remarque : c'est le lieu de la faire, et il est important que vous la fassiez avec moi» vous que Terreur a tenus si long-temps séparés de nous, mais que la grâce d'en haut, par le plus heureux retour, ramène tous les jours dans le sein de la vraie Église, notre commune et seule mère), voilà l'une des plus essentielles différences qui se rencontrent entre nous et les ministres de cette Église protestante où vous eûtes le malheor de naître. Ils avoient tout le reste , si vous voulez ; mais cette mission leur manquoit. C'étoient des hommes savants et éloquents , tant qu'il vous plaira ; mais ils n'avoient pas ce caractère d'hommes envoyés de Dieu , et l'on pouvoit toujours dire d'eux : Quomodà ptœdkealnmt , ià^ mtiantwr (Rom.j 10) : Comment prêchent-ils , puisqu'ils n'ont point élé députés pour cela? Car qui les envoyoit? étoit-ce r£gli3e romaine, ou étoit-ce une autre Église? étoit-ce Dieu immédiatement»
OU de leur autorité particulière et d'eux-mêmes s*étoient-ils constitués pour enseigner? Vous savez , mes Frères » rembarras où cette difficulté les jetoit ; et ceux d'«ntre vous qui furent de meilleure foi et plus inteltigents dans leur religion , n'ont pu disconvenir que c'étoit là un des articles qui leur causoit le plus de trouble , un des points où ils sentoient plus le foible de leur créance , un des chefs sur quoi ils avoient plus de peine à se satisfaire.
Votre confession de foi portoit que ces réformateurs avoient été suscités, et par conséquent envoyés d'une façon extraordinaire : mais vous aviez trop de lumières et trop de sens, pour ne pas voir que cela se disoit sans preuve. Car vous n'ignoriez pas que Luther et Calvin n'étoient venus , ni comme Moïse dans l'ancienne loi, ni comme Jésus*Christ dans la nouvelle , ou comme les apôtres guérissant les malades , rendant la vue aax aveugles-nés , ressuscitant les morts de quatre jours , confirmant leur apostolat par des signes visibles , éclatants , incontestables ; et qu^ainsi cette mission extraordinaire dont ils se flattoiait ne pouvoit leur convenir. Après avoir reconnu , parceque vous étiez forcé de le reconnottre , que> selon la parole de Dieu, nul ne se doit ingérer dans le gouvernement de TÉglise , mais qu'il y faut être appelé par une voie canonique, vous y mettiez cette exception , autant qu'il est possible; clause que vous ajoutiez, comme porte expressément l'article. Or en disantes que nous ajotaons; pouviez- vous avoir oublié que par un autre article il vous étoit défendu de rien ajouter à la parole de Dieu, et que vous tombiez, selon vos principes mêmes, dans une contradiction insoutenable?
Vous apportiez pour motif et en même temps pour preuve de cette mission extraordinaire , qu'il avoit fallu relever l'Église désolée et tombée en ruine : mais instruits comme vous l'édez , et comme vous l'êtes par la parole même de Dieu , des promesses que Jésus-Christ a fidtes à son Église , vous saviez assez qu'elle ne pouvoit jamais manquer, parcequ'elle est la colonne de la vérité, et que les portes de l'enfer ne peuvent prévaloir contre elle. Ainsi le fondement sur lequel vous voiiliez en quelque sorte établir la mission extraordinaire de vos prétendus prophètes, étoit encore plus ruineux que leur mission même.
Pressés de cet argument si solide et si convaincant , vous aviez quelquefois recours à la mission ordinaire, et vous prétendiez que les auteurs de la réforme l'avoient reçue de l'Église, comme nous, dans leur ordination. Car, dans la diversité des sentiments qui vous part'igeoient sur ce sujet , on en venoit là. Mais par-là , mes Frères, vous confessiez donc malgré vous-mêmes, et sans y penser, que cette Église romaine étoit alors la vraie Église ; puisqu'il n'y a que la vraie Église qui puisse envoyer des hommes en qualité de pasteurs et de Diinistres de l'Évangile. Par-là vous reconnoissiez donc que les auteurs de la réforme s'étoient séparés de b vraie Église. Et par-là eufin vous conveniez donc de l'obligation où ils étoient d'y rentrer.
Or qtt'a fait Dieu, mes Frères, en vous y réunissant? Adorez le conseil de sa providence, et voyez l'avantage qui vous en revient. Il vous a tirés de la confusion et du trouble , où il étoit impossible que vos consciences, pour peu qu'elles fussent droites et timorées, ne se trouvassent sur çelaf II vous a inspiré et fait prendre la résolution de renoncer au schisme. Au lieu de pasteurs sans autorité , il vous en a donné dont la mission est certaine, est sensible, est iniaillible. C'est en cette qualité , mes Frères , que je parois aujourd'hui devant vous. Je ne suis ni Élie, ni prophète; je suis un pécheur comme vous : mais quoique pécbenr, je ne laisse pas d'être le ministre légitime de la parole de Dieu. C'est un honneur pour moi de vous l'annoncer, et un honneur dont je sais faire toute l'estime qu'il mérite : mais aussi est-ce un honneur que je ne me suis point attribué , où je ne me suis point ingéré , que je n'ai ni ambitionné ni recherché ; un honneur où j'ai la consolation d'avoir été légitimement appelé : Née quisquam sumtt »tbi honorem^ sed qutvqçatur à Deo (Bebr,^ 5). Je ne suis point en peine de justifier mu mission. En voici la source immédiate : celui que Dieu vous a donné pour évéque et pour pasteur de vos âmes. C'est de lui que je tiens mon pouvoir; c'est lui qui m'autorise et qui m'envoie , comme il est envoyé lui-même de plus haut. Ma subordination à son égard , et l'obéissance que je lui rends , est le titre de mon ministère. Je ne prétends point être extraordinairement suscité pour instruire ceux dont je dois être instruit , ni pour donner la loi à ceux de qui je la dois recevoir. Je prétends , en préchant aux autres , être moi-même dans la soumission due à l'Église et à ses pasteurs. S'il m'arrivoil de mêler mes erreurs particulières avec les vérités que je vous annonce, je prétends être redressé par eux, et je vous donne cette marque de ma mission , parceque sans cela vous ne devriez pas m'écouter, et que je neserois plus un ministre de Jésus-Christ , mais un séducteur dont vous devriez vous préserver. Ma mission même est si claire et si authentique , que l'Église prolestante ne me la dispute pas. Car elle la reconnoît si bien, que quoique dans ses principes le baptême , pour être valide , doive être conféré par un ministre légitime, si dans une rencontre j'étois employé à conférer ce sacrement, elle le ratifieroit, et n'en contesteroit pas h validité.
Or voilà, mes Frères, l'avantage dont je viens vous féliciter. Vous avez, et dans ma personne tout indigne que je suis, et dans ceux qui sont revêtus du même caractère que je porte, autant devrais ministres pour vous dispenser les mystères de Dieu : Sic nos existimet homo ut ministros Chrtsti^et dispemaiores mysteriorumDH (1. Cor.f 4). Adressez-vous à eux, et vous éprouverez leur charité; confiez-leur vos âmes, et Dieu par leur zèle vous sanctifiera. Ils ne soupirent qu'après votre réunion : ne les privez pas de la joie qu'ils auront en la voyant entière et complète. Je suis ici comme le précurseur Jean-Baptiste, la
voix de celui qui crie : Paraie viam Domim (Luc.» 3) : Préparez le chemin au Seigneur. Ouvrez-lui vos cœurs pour recevoir sa parole. Car puisque c'est de sa part et en son nom que je vous parle, c'est sa parole que je vous apporte.
Oui, chrétiens auditeurs, c'est la parole de Dieu; et de là saint Ghrysostome tire trois grandes conséquences, toutes pratiques et pleines d'instruction pour vous. Premièrement, dit ce saint docteur, il sensuit de ce principe que nous devons donc écouter les prédicateurs de l'Évangile comme Dieu même, parceque Dieu parlant en Dieu, veut être écouté en Dieu; et puisqu'il parle par l'organe et le ministère des honunes, il veut être écouté comme tel en leurs personnes. Audi, Israelf disoit-il à son peuple; et observa ut facias quœ prœcejnt itfri DoimxAVA {Deut.f 6) : Écoute, Israël , voici un commandement que je te fais, moi qui suis ton Seigneur et ton Dieu. Cependant, remarquent les interprètes, cen'étoit pas Dieu lui-même qui parloit; c'étoit un ange qui formoit ces paroles dans un corps emprunté : mais il les prononçoit de la part de Dieu , et voilà pourquoi il vouloit être entendu avec le même respect que Dieu. Secondement, poursuit saint Ghrysostome, il faut encore inférer de là que si je reçois hi parole de Dieu conrnie parole des hommes, je ne satisfais pas au précepte positif que ma religion m'impose, d'écouter la. parole de Dieu, parcequ'en vertu de ce commandement il n'y a point d'homme, quelque autorité qu'il ait d'ailleurs, dont je sois obligé d'entendre la parole. C'est uniquement à celle de Dieu que je dois cette déférence. Si donc, au lieu d'é* cottter Dieu qui me parle dans la prédication de l'Évangile, je m'arrête seulement à l'homme qui n'est que son ministre, je n'accomplis pas ce devoir essentiel, qui m'engage comme chrétien, par tue nécessité indispensable, à entendre la parole de Dieu, puisque je iais abstraction de Dieu, et aue je n'ai plus d'égard à sa parole.
Mais la troisième et dernière conséquence à laquelle nous devons particulièrement nous arrêter, est que Dieu nous parlant par ses prédicateurs, et que les prédicateurs étant, pour user des termes de TÉcriture, la bouche de Dieu, Quoii os meum erts; les entendre comme hommes simplement, c'est se rendre inutile la parole qu'ils prêchent, et renoncer à tous les fruits de grâce que cette parole est capable de produire : pourquoi cela. Chrétiens? la preuve en est évidente, et je la fonde sur deux principes indubitables. Le premier est, que cette force toute puissante de la parole de Dieu, si hautement louée par le Saint- Esprit, ne lui convient pas en tant qu'elle procède de l'homme, mais en tant qu'elle est de Dieu : de même, observe saint Hilaire, que le Verbe incréé n'a point de vertu divine, qu'en tant qu*il la reçoit de I>ieu son Père, et qu'il procède de lui : Ornnia mxhï tradita sunt à Patre meo (Matth., 11). Rien de plus foible que la parole des prédicateurs, prise selon le rapport qu'elle a seulement à leturs personnes. £Ile n*a point de corps, dit saint Bernard, point de substance ni de so- B. 2. 22
liditë; die frappe Tair, et rien davantage : Aerem verbetat, undi et verbum (Ucitur (Bern •)• Ah! mes Frères, continue-t-il^ ne jugez point par-là de la parole df Dieu, et ne la m^risez pas jusqu'à la confondre avec la parolederhomme : Nemo vestrûm^ Fratres^ sic acdjnat^ imo sic despiciat verbum Dei (Idemj. Car cette même parole qui n'est rien en tant qu'elle part de ma bouche, si vous la considérez en tant qu'elle vient de Dieu, a les qualités les plus agissantes. C'est un feu qui dévore et qui consume tout : Numqmd verba mea quasi ignis? C'est un marteau à qui les pierres les plus dures ne peuvent résister : Et quasi malleus conterens petram (JEREif.,23). C'est un glaive à deux tranchants, qui sépare l'ame d'elle-même, tout indivisible qu'elle est : Penetrabilior omni gladio andjÂtt^ pertingens usque ad divisionem animœ (Hebr.f 4). Mais elle n'a toutes ces propriétés que comme parole de Dieu, et autant qu'elle tire de lui son origine.
L'autre principe non moins certain, c'est que la parole de Dieu, ainsi que je l'ai déjà observé, n'opère en nous que selon la manière dont elle y est reçue : semblable en ceci aux causes naturelles, qui ne produisent leurs effets qu'à proportion qu'elles sont appliquées à leur sujet. Vous recevez la parole de Dieu comme venant de Dieu, elle opérera dans vous comme parole de Dieu : mais vous l'entendez comme une production de l'esprit de l'homme, elle n'agira en vous que comme parole de l'homme. Et parcequ'il n'est rien de plus inutile au salut que la parole de l'homme, voilà pourquoi, en l'écoutant de la sorte, nous lui faisons perdre à notre égard toute sa vertu, et nous la rendons si stérile. C'est ce qui arriva aux Juifs. Jésus-Christ kur annoQçoit des vérités toutes divines, il leur expUquoit les plus hauls mystères, et leur enseignoit les voies du salut. Il avoit été envoyé pour cela; c'étoit le Messie, c'étoit le Fils unique de Dieu. Mais comment le regardoient-ils? Cet homme,'disoient-ils, n'est-il pas le fils d'un artisan? Nonne hic est filius fabri (Matth!, 13)? ITest-ce pas le fils de Joseph, et ne connoissonsnaons pas son pèa*e et sa mère? Ifomne lue est filius Joseph, cujus novimus patrem et matrem (Joàn., 6) f Or parcequ'ils ne s'élevoient point au-dessus de ce qui paroissoit en lui d'humain, parcequ'ils ne le considéroient qu'en qualité d'homme, de là vient que la parole de Dieu, sortant même de la bouche d'un Dieu, ne faisoit nulle impression sur eux, et que leurs cœurs demeuroient toujours endurcis, liais quand au contraire, après la descente du Saint- Esprit sur lesapêtres, ils commencèrent à prendre des idées plus sa* blimes, et que les envisageant comme députés de Dieu, ils se rendirent attentifs à leurs prédications , saint Luc nous apprend quels fruits merveilleux et abondants produisit tout-à-coup là parole de Dieu, préchée même par des hommes, et les plus simples d'entre les hommes. Saint Pierre, au milieu de Jérusalem, convertit dans un seul discours jusqu'à trois mille de ses auditeurs. Le même prince des apôtres, dans un autre discours, en gagna à Jésus-Christ jusqu'à cinq mille.
^lises de tontes parts se formèrent, rÊvangfle se rëpanclit, la foi passa jusqu'aux extrémité de la terre : tout cela par ou? par la psh rôle de Dieu entendue conune parole de Dieu.
Vous recoimoissez donc, mes Frères, pourquoi la plupart des chrétiens profitent si peu de la sainte parole que nous leur annonçons. N'est-'il pas évident que le principe d'un mal si déplorable et si pernicieux dans le christianisme est qu on ne il reçoit plus, cette parole, que comme parole des hommes, sans penser qu'elle part de plus haut, et de Dieu môme? Youlez-vous que je vous en convainque par les différentes intentipus des auditeurs qui Fécoutent? Venons au détail. Car on nous écoute, il est vrai; on assiste à nos prédication^, et sur cela^ mes Frères, je vous rends aisément toute la justice qui vous est due. Mais du reste on vient nous entendre, comment? pouvons-nous F^aorer, et pouvons-nous voir sans une amère douleur de pareilles profanations dans la maison de Dieu et en la présence de Jésus-Christ? On vient, djs*je, nous entendrei, mais par coutume et par une espèce de passe-temps, mais souvent par un esprit de malignité et de censure, mais par une curiosité vaine et tout humaine ; ni vue de Dieu, ni préparation de l'ame, ni désir dé s'édifier, et de recueillir les fruits de salut qu une si sainte parole doit produire. Ëxpliquons«nous, et suivea-moi.
C'est par coutume et par une espèce de passe-temps qu'oi^ vient nous entendre. Demandez à la plupart de ceux qui se rendent les plus assidus à nos assemblées et à nos instructions publiques, ce qui les y amène : s'ils sont de bonne foi, ils vous répondront qu'ils n'ont communément en cela nulle autre vue que de suivre une certaine habitude qui ks conduit. Il y a pour les gens du siècle des passe-temps, et, si je rose dire, des amusements de toutes les sortes : parlons plus juste, et disons que les gens du siècle se font des passe-temps et des amusements de toutes les manières, et que, par l'abus le plus contraire à l'esprit chrétien, ils en cherchent jusque dans les plus saints exercices de la religion. Je ne parle pas des impies et des libertins, je ne parle pas de ces mondains tout occupés des plaisirs et des «og^gemepts du nioiide; la parole de Dieu n'est pour eux ni passe-temps ni amusement, puisqu'ils font profession de n'y assister jamais. Je parle du commun des chrétiens qui conservent toujours dans le cœur un fonds de piété, Hiais d'une piété lâche et indifférente. A ces fâtes solennelles que nous célébrons, et à ces jours que TÉgUse a spécialement consacrés au culte de Dieu, ils veulent bien s'interdire tout soin et toute affaire profiane. Hais du reste que feront-ils alors, et que pourront-ils substituer à ces occupations qu'ils sont obligés et en effet résolus d'interrompre? De quoi rempliront-ils ce temps qu'ils refusent aux fonctions d'ape charge, à la conduite d'un négoce, aux travaux ordinaires et aux usages de la vie? De le perdre au jeu, et de ne l'employer qu'en de vaines conversations et en des divertissements mondains, c'est ce
que plusieurs se reprocheroient devant Dieu, et ce que leur conscience auroit peine à soutenir. Que leur iaut-il donc, et à quoi ont-ils recours? à nos cérémonies religieuses, à nos pieuses assemblées; et en particulierà nos prédications. Les heures s'y écoulent, et cela leur suffit.
De là nulle disposition intérieure pour recueillir. cette manne divine que les ministres du Seigneur leur distribuent, et qui doit être la nourriture de leurs âmes et leur entretien. Le Saint-Esprit ne veut pas que nous nous présentions à l'autel du Dieu vivant pour le prier, sans nous y être préparés ; et Ton se présente à la chaire de Jésus- Christ pour récouter, sans être rentré en soi-même , ni s'être éprouvé soi-même. Gomme si la chaire où Dieu nous fait annoncer ses ordres ne nous devoitpas être, selon la belle remarque de saint Athanase, aussi vénérable que l'autel où il nous dispense ses grâces ; et comme si la parole que nous lui adressons dans l'oraison étoit plus respectable pour nous que celle qu'il nous adresse lui-même en nous instruisant , ou qu'on nous adresse en son nom ! De là même nulle réflexion de 'esprit , nulle attention à des vérités qu'on ne peut trop méditer, ni trop pénétrer. Le prédicateur, après s'être consumé de veilles et d'étude pour se lesTendre plus présentes et se les bien imprimer, épuise encore ses forces à les développer telles qu'il les a conçues , et à les proposer dans tout leur jour ; mais l'auditeur, ou plongé dans une lente paresse qui l'assoupit , ou dissipé par de volages idé^ qui tour à tour se succèdent et qui l'égarent , n'entend rien , pour ainsi parler, de tout ce qu'il entend , n'en prend rien , ou n'en conserve rien.
Or, si l'on regardoit la parole de Dieu comme parole de Dieu , on y apporteroit tout un autre esprit, et tout un autre cœur. Je veux dire qu'on y apporteroit un saint recueillement de l'âme, un humble sentiment de sa propre bassesse, et de la grandeur souveraine du maître dont on va recevoir les salutaires leçons , une intention actuelle d'en profiter et de les pratiquer; qu'on y apporteroit la docilité des enfants, pour apprendre ses devoirs et pour les connottre; une soumission., une fidélité prête à tout entreprendre ; un plein abandon de soi-même à tous les mouvements qu'il plairoit à Dieu d'inspirer, et à toutes les grâces dont il voudroit nous éclairer et nous toucher. Cette seule pensée : Dieu m'appelle, et, par la bouche de son ministre , c'est lui-même qui me va donner ses divins enseignements, lui-même qui me va révéler ses mystères, qui me va découvrir ses voies, qui me va déclarer ses volontés , qui va m*expliquer son Évangile et ses sacrés oracles : ce seul souvenir, mes Frères , exciteroit tout votre zèle et révalleroit toute votre ardeur. On vous verroit au pied de cette chaire aussi respectueux et aussi appliqués que si Dieu , avec tout l'éclat de sa majesté , paroissoit à vos yeux , et qu'il se montrât à vous dans son temple comme à Moïse sur la montagne. Bien loin d'être obligés de précipiter, pour ainsi dire, nos discours et de les resserrer, nous pourrions, sans lasser votre patience, leur donner la plus longue étendue ;
et si vous aviez à vous plaindre, ce ne seroit que de notre brièveté. Avides da précieux aliment que votre Dieu vous a destiné , et de cette pâture spirituelle dont nous sommes les économes , nous aurions peine à vous rassasier. Pas une parole ne vous échapperoit » et pas une qui demeurât sans fruit. Vous trouveriez en nous des guides , des maîtres, des pères; des guides pour vous conduire à Dieu, des maîtres pour vous élever dans la connoissance de Dieu , des pères pour voiis former selon Dieu : au lieu que nous ne sommes plus pour vous , comme s'exprimoit le grand Apôtre » que des cymbales retentissantes. Pourquoi cela? ah ! mes chers auditeurs, je ne puis trop vous le redire» parceque vous ne reconnôissez point Dieu dans nos personnes , quoique nous tenions la place de Dieu ; parceque vous ne nous comptez que pour des hommes semblables à vous, quoique nous ayons , quelque foibles et quelque imparfaits que nous soyons d'ailleurs, cet avantage au-dessus de vous , d'être les ambassadeurs de Dieu; parceque jugeant ainsi de nous par des vues tout humaines, sans en juger par les vues de la foi , vous ne mettez presque nulle différence entre nos plus solides entretiens et ces vides conversations où la coutume dans le monde vous engage , et qui ne vous sont de nul profit ni de nul mérite devant Dieu.
Hais le désordre va encore plus loin ; et si les uns sont coupables parcequ'ils viennent entendre indifféremment la parole de Dieu et sans nulle intention directe et expresse, les autres le sont encore plus parcequ'ils la viennent entendre malignement, et pour en faire le sujet de leur censure. Car combien y a-t-il de ces auditeurs qui, par une vaine présomption, s'érigeant en juges de l'éloquence chrétienne, ne se rendent attentifs à tout ce que nous leur disons , que pour critiquer la manière dont nous le concevons, dont nous l'arrangeons* dont nous le proposons, dont nous l'exprimons, dont nous le débitons? Et de là, comment sortent-ils des prédications où ils ont assisté,.et comment en parlent-ils? comme des philosophes et des païens. S'ils ont des éloges à donner au prédicateur évangélique , c'est sur la sublimité de ses pensées, c'est sur la nouveauté de ses tours , c'est sur la politesse et la fleur de son langage, c'est sur la grâce ou le feu de son action. Mais parcequ'on est toujours beaucoup plus enclin à reprendre et qu'on n'approuve qu'avec peine , c'est sur tous ces points et sur bien d'autres de même nature qu'on ne pardonne rien, et qu'on porte les jugements les plus sévères. Combien de ces auditeurs frivoles et mondains, toujours prêts à se divertir et à railler ! Qu'ils entendent de notre bouche une de ces paroles que le libertinage a profanées et corrompues par de fausses interprétations, voilà à quoi la légèreté de leur esprit s'attachera, voilà ce qui les détournera des plus sérieuses matières, voilà ce qu'ils remporteront avec eux, et ce qui leur servira de fonds pour les plus subtiles ou les plus grossières plaisanteries. Étrange renversement , Chrétiens ! et où en sommes-nous réduits par
la perversité du siècle? Ne dous sera-Ml donc plus permis d'user des plus innocentes et même des plus saintes expressions? Sera-ce un crime pour nous de nous énoncer comme les Pères de l'Église, comme les apdtres, et en particulier comme saint Paul? Le monde est-il donc devenu , par ses vains et ridicules raffinements , plus délicat , plus honnête,, plus pur que ne Ta été jusqu'à présent la sage simplicité des fidèles? Disons mieux , faudra-t-il que nous fassions céder la liberté de la chaire au gdût dépravé du monde et à son sens réprouvé? Non, mes Frères, non : nous parlerons comme l'esprit de Dieu nous l'inspirera ; et si le monde en tire un scandale dont nous ne sommes point les auteurs , sans abandonner des termes consacrés, nous nous contenterons , pour notre consolation, d'opposer au mépris du monde ce que notre divin maître nous a dit : Celui qui vous méprise, me méprise : Qui vos spemit, me spemit (Luc. 10). Car c'est en effet s'attaquer à Dieu même et l'outrager, que de s'attaquer à sa parole et d'en faire un si criminel abus.
Tous néanmoins ne le font paâ, à Dieu ne plaise ! mais un dernier désordre plus commun, c'est d'entendre la parole de Dieu par une pure curiosité. Qu'un ministre de l'Évangile ait quelque avantage qui le distingue et qui lui ait acquis un certain nom, on le veut connottre par soi-même; et, peu en peine d'en profiter, on veut en pouvoir parler. Malgré la droiture de ses intentions , dont Dieu est témoin, il sert de spectacle à toute une multitude, composée de qui? est-ce de dirétiens qui viennent s'édifier? Je ne prétends pas qu'il n'y en ait point de ce caractère, et je ne ferai pas, contre les règles de là charité et de la justice , à un si nombreux auditoire cette injure : mais du reste , je ne craindrai point de le dire , et sans me borner à la curiosité trop naturelle des uns , je marquerai en même temps les motifs encore plus criminels que bien d'autres y joignent. Car je ne le puis ignorer, mes Frères, et l'ignorez-vous vous-mêmes? quoi? que pour quelques âmes pieuses qui cherchent à s'instruire dans une prédication, cent autres s'y trouvent parcequ'ils y doivent rencontrer tels ou telles, et que c'est là, à certains jours et à certains temps, commt le rendez- ' vous public ; qu'ils s'y trouvent parcequ'ils peuvent y paroître et y briller, y voir et s'y feire voir, comme si c'éloit une de ces assemblées où la vanité du monde étale avec plus d'éclat et avec plus d'art toutes ses pompes et tout son luxe; qu'ils s'y trouvent comme à une action de théâtre : je ne m'explique pas davantage, et je craindrois, en vous révélant tous ces mystères d'iniquité , d'entrer dans un détail plus propre à vous scandaliser qu'à vous corriger. Or n'est-il pas évident que le principe de tant de scandales, c'est que, dans la parole de Dieu et dans l'attention qu'on y donne, on ne se propose rien moins que cette divine parole?
Mais , me direz-vous , il ne nous est pas défendu de nous attacher un prédicateur plutôt qu'à l'autre, et de distinguer entre les minis*
SUR LA PAROLE DE DIfiU. 343
très de là parole de Dieu ceux qai ont le don de la mieux annoncer. Non, mes Frères , cela ne vous est point absolilment défendu, pourvu que vous preniez dans le sens qu'il doit être pris ce que vous appelez mieux annoncer la parole de Dieu. Car qu'est-ce que ce mieux, et que doit-il être par rapport à vous? Si ce mieux ne va qu'à vous flatter agréablement Toreille, sans vous toucher le cœur; s'il ne va qu'à vous récréer vainement l'esprit de peintures vives , de tours nouveaux et ingénieux, d'expressions polies et arrangées avec étude; s'il tie va qu*à voiis repaître inutilement et* peut-être trop humainement les y^ux , par je ne sais quelle grâce et quelle représentation qui leur plaise ; si , dis-je , c'est là qu'il se réduit ; quoi qu'il en puisse être de ce mieux considéré en lui-même , je prétends qu'à votre égard ce n'est nullement ce qui vous convient , parceque ce n'est point ce qui vous conduit à Tunique fin que vous devez avoir en vue, qui est votre conversion et votre sanctification. Mais quand ce mieux consistera à vous convaincre solidement des vérités éternelles et à vous les présenter dans toute leur force , à vous faire cônnottre vos devoirs et à vous y affectionner, à vous faire sentir l'importance , la nécessité du salut , et à vous metti*e dans une disposition efficace et prochaine d'y travailler; quand ce mieux consistera à vous inspirer la crainte de Dieu, l'horreur du péché, l'amour de la vertu; à vous en tracer de grandes images , et à vous en imprimer fortement dans l'ame les sentiments ; quand ce mieux consistera à vous retirer de vos désordres , et à vous détacher du monde et de vos habitudes vicieuses, à vous exciter aux larmes et à la pénitence : de sorte que ce soient , selon le beau mot de saint Jérôme , vos gémissements et non vos applaudissements qui fiassent l'éloge du prédicateur ; et que vous vous en retourniez vous frappant la poitrine, et formant de saintes résolutions pour l'avenir: Percutientes peetora sua revertebantur (Luc, 33) : alors je reconnoîtrai que c'est là le mieux que vous devez préférer à tout le reste; et bien loin de condamner votre choix, je l'approuverai, je le louerai , je vous y confirmerai , parceque tout cela ne peut venir que de la parole de Dieu, dispensée et reçue comme parole de Dieu. Mais cette pure parole de Dieu vous paroit trop austère, et vous en craignez les conséquences : il vous faut donc quelque chose d'humain qui l'adoucisse et qui l'accommode à votre goût. Or voilà pourquoi elle vous devient inutile : car c'est à cet humain que vous vous en tenez ; et comme rien d*humain ne peut opérer les œuvres de la grâce, qui sont d'un ordre infiniment supérieur, c'est pour cela que tout ce que vous entendez de la bouche des prédicateurs vous profite si peu , ou ne vous profite pomt du tout. Cependant vous vous flattez vousmêmes; et parceque vous ne manquez pas peut-être une prédication, vous vous faites de cette assiduité un prétendu mérite. Mais vous vous trompez, mon cher auditeur; et votre erreur est d'autant plus pernicieuse, que la parole de Dieu ne servant pas, par votre faute.
à votre salât, elle doit servir» par ud jaste jug^ement, à votre condamnation. Vous Tallez voir dans la seconde partie.