‹ Œuvres de Bourdaloue (volume 4)Chapitre 62 sur 119 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

Renoncer à ce que l'on juge , à ce que l'on croit, à ce.que l'on prétend savoir, c'est-à-dire renoncer à sa propre raison pour la soumettre à une autorité étrangèi*e, on aux lumières et aux vues d'autrui, c'est, Chrétiens, ce que je regarde comme un des plus sévères et des plus pai*fai(s renoncements, puisque la raison est la plus noble puissance de l'homme, et celle aussi dont il se montre le plus jaloux. Il faut donc en venir là pour vérifier la parole de notre divin mutile: Si quis vult venire post me, abneget semetipsiim (Luc, 9) : Quiconque veut me suivre, qu'il se renonce à lui-même. Car le moyen de se le* noncer soi-même, et d'être encoi^e attaché à ce qu'il y a de plus intime et de p'us essentiel en nous-mêmes, qui est le jugiment propre et la raison? Et cet tes, dit saint Rernard, tandis que ce jugement propre abonde dans nous, les cho$('S même les plus rebutantes et les plus austères perdent pour nous leur austérité, parcequ' elles deviennent conformes à notre goût. En effet, que ne fait-on pas, et à quoi ne s'affeciionne-t-on pas, quand il est question de contenter un caprice; et de marcher dans la route qu'on s'est tracée par un jugemeut particulier? Au contraire, quelles révoltes- intérieures ne sent-on pas quand on se voit contredit dans ses pensées et comme forcé dans ses opinions? Quelles ré >ugnances n'a t-on pas à se surmonter dans les choses d'ailleurs les plus faciles, dès qu'elles choquent nos principes, et qu*eiles oonsbattent nos préjugés? Quels efforts ne nous en coûte-^t-il pas , et

quelles viol encea n'a vofis-nous pas à nous faire, quand, malgré nous, tout opposées qu'elles sont à nos vues, nous nous réduisons à les embrasser de bonne foi ? C'est donc en cela, mes Frères, conclut saint Bernard, que nous devons reconnoiire la vraie sévérité que nous cherchons; c*est donc en cela que consiste cette voie étroite que Jésus-Christ est venu nous enseigner, et qui est la voie du salut.

Sévérité d'autant plus chrétienne, et par conséquent d'autant plus agréable à Dieu qu'elle humilie plus l'homme, et qu'elle rabaisse plus les enflures d.e son orgueil : car le siège de l'orgueil, dans Thomme, c'est Tesprit ; et le bannir de l'esprit, c'est le bannir al)solument de l'homme. Or y a-t il tien qui humilie plus l'esprit que ce qui le soumet, que ce qui le captive, que ce qui l'oblige à se démentir lui-même, à ne s'en point rapporter à lui-même, à se laisser conduire avec cette docilité des enfants, que saint Pierre demapdoit aux fidèles comme la première disposition au christianisme : Sicut niodd genili infantes (1 Pktr., 2)? Sévérité qui partout ci en tout relient toujours l'homme dans les bornes de la droite religion,«ne lui permettant jamais de s'émanciper des rq;les qui lui sont prescrites ; le faisant dépendre , sur tout ce qui concerne la foi, d'un juge supérieur et des décisions de l'Église; lui ôiant toute liberté de les examiner, de les expliquer, de les éluder; et, sans égard à ses prétendues connoissances, exigeant de lui un consentement et une créance aveugle. Sévérité qui arrête les contestations, les disputes, et qui, par-là même, entretient dans tous lès ésats l'union, la charité, la paix. Car ce n'est pas seulement dans l'Église ni sur lés points de la religion que l'aitachement à son propre sens cause les divisions, les partis, les schismes ; mais si nous pouvions remonter à la source de tant de différends et de querelles qui troublent, dans le monde et dans toutes les conditions du monde, les familles et les sociétés » nous trouverions que la plupart viennent de cette malheureuse obstination des esprits, qui ne veulent jamais céder, jamais avouer qu'ils se sont trompés, jatriais revenir de leurs préventions et de leurs idées. Or voilà néanmoins où il est important d'être sévère: je dis de l'être pour soi-même, car on ne Test que trop là-dessus pour les autres ; on ne veut que trop qu'ils se rendent à nos raisons , qu'ils en passent par nos décisions, qu'ils s'en tiennent à ce que nous avons prononcé, et qu'ils déposent leurs sentiments pour prendre les noires : mais que nous-mêmes nous entrions dans leurs vues et que nous nous y conformions, c'est souvent à quoi nulle considération n'est capable de nous résoudre. Voilà toutefois, je le répète, non seulement où il est bon , où il est imponapt, fnais où il est nécessaire, que nous j^ratiquions la sévérité de 1 Evangile; voilà où elle est moins suspecte, parceque l'amour-propi^e y a moius de part ; voilà où elle est plus austère, parceque c'est là qu'elle fait un plus grand sacrifice; voilà où elle est plus méritoire, puisque le mérite croit à proportion de la difficulté. •

Ce n'est point ainsi que Tentendoient les pharisiens : et qu'étoit*ce que

leur sëvérîté, qu'une sévérité présoniplueuse? Ilséiolent sévères pour jeûner : Jejuno bis in sabbato (Luc. , 18) ; sévères pour distribuer ou faire distribuer aux pauvres certaines aumônes : Dimidium bonorum m'eorum do pauperibus (Luc, 19) ; sévères pour observer à la lettre et dans la dernière rigueur leurs traditions : Xi^^are disàpuli tui tramgrediuntur traditionem seniorum (Matth. , 1 5); mais^ du reste, gens entêtés et remplis d'eiix-mémes, se regardant comme les oracles du peuple et les seuls maîtres de la'^vraie doctrine; se croyant suscités de Dieu pour la dis« penser, et ne voulant la recevoir de personne, parcequ'ils ne se persuadoient pas qu'elle pût être quelque part ailleurs que parmi eux ; appelant tout à leur tribunal , et n'en reconnoissant nul autre. Que le Fils de Dieu fit en leur présence les miracles les plus éclatants, au lieu de se laisser convaincre par des preuves si sensibles, ils savoient les interpréter, et en éluder les conséquences : qu'il fulminât contre eux ses anatbèmes, ils les méprisoiént : qu'il leur expliquât les plus belles et les plus saintes maximes de son Évangile , ils l'accusoient de relâchement: que de tous côtés on eût recours à lui, ou pour en obtenir des grâces, ou pour écouter ses divines leçons , ils le traitoient de politique artificieux et de séducteur : qu'un aveugle-né, guéri par cet Homme-Dieu et leur rendant coioipte d'une si merveilleuse guérison, entreprît de raisonner avec eux et de leur faire remarquer le pou\oir souverain et la sainteté de son bienfaiteur, ils s*en formalîsoient , ils s'élevoient contre lui et le renvoyoient avec honte : C'est bien à un pécheur comme vous, lui disoîent-ils, de vouloir nous instruire : In pec cads nattis es totus, et tu doces nos (JoaiT., 9)! Allez, et iFaites>vous le disciple de ce prétendu prophète. Pour nous, nous savons ù quoi nous en tenir, et nous sommes les disciples de Moïse. Tu disciptdus ^^ Itus sis, nos autem Moysi discipuU siimus (Ibid.).

Ainsi rien ne les touchoit , pourquoi ? parccqu'ils étôient de ces es-; prits dont nous parle l'Évangile , qui , préoccupés de leur mérite et se considérant comme les dépositaires de toute la science de Dieu , ne daignent pas faire attention à tout ce qu'on peut leur remontrer et leur dire, dès qu'il ne se trouve pas conforme aux voies qu'ils se sont marquées, et à qui rien ne semble raisonnable ni saint que ce qu'ils ont imaginé. Ah ! mes Frères , sans tant d'abstinences et de jeunes ^ qu'ils eussent été bien plus solidement sévères s'ils avoient su plier et se soumettre; s'ils avoient appris à fléchir ce jugement propre , qui se roïdissoit contre les plus claii'es vérités ; s'ils avoient de bonne foi reconnu la supériorité du Fils de Dieu sur eux , et qu ik eussent cousenti , par un aveu sincère de leur foiblesse, à quitter leurs sentiments pour prendre les siens ! Et combien de chrétiens, grands observateurs d'une morale étroite en apparence , meitroient bien mieux et plus saintement en œuvre celte sévérité dont ils se piquent , s'ils Vemployoient à se rendre plus souples aux enseignements qu'on leur

donne, ù déférer aux sages avis d'un corjfesseur , à respecter les déci- 5 ons de TÉjjlise^ ù se taire dès qu'elle a parlé ; et non seulement à se taire, mais à croire ce qu'elle croit, et parcequ elle le croit. Combien de fernmos , avec moins de ces austérités dont elles paroissent si avides, et dont quelquefois elles soi^t presque insatiables , seroient bien plus austères si, par de salutaires viuKnces, elles prenoient à tâche de devenir moins aheurtées sur certains sujets , et même sur leurs dévotions et leurs plus pieux exercices! C'est là ce qui les géneroit, ce qui les déranijeroit ; et celle espèce de dérangement et de gène leur tiendroii 1 eu d'une péniience plus dure pour elles que toutes les autres qu'elles peuvent s'imposer.

Cependant, de cette piésomption qu'on joint à une fausse sévérité, que s'ensuii-il? deux grands désordres, mes cbers auditeurs , sur lesquels je dois ici «'expliquer. L'un est que, souvent abandonné à ses proi>res idées, on porte la sévérité jusques à Terreur; et Tautre, qu'on se sert même de la sévérité pour accréditer et pour appuyer Terreur. Ceci est important et bien remarquable: parcequ'ou n'en veut croire que soi-même, on porte la sévérité jusqu'à Terreur; c'est le premier écueil. Car enfin , quelque étendue de perfection que Jésus-Chi'ist ait donnée à cette sévérité de mœurs, qui fait un des caractères les plus propres de sa loi , il faut néanmoins convenir qu'elle a ses bornes; ei comme autrefois sa nt Paul instruisant les fidèles leur recommandoit entre autres choses d'éviter un certain excès , et , pour ainsi dire , une ceruiine intempérance de sagesse qui passoit les justes limites de la raison et de TÉvangile, et qu'il vouloit qu'ils eussent sages, nuiis, selon qu'il s'exprime lui-même, avec discrétion et avec sobriété : Non plus saper e quàm oportet sapere, sed sapere adsobrietatem{Rom,f 12) : aussi esi-ii vrai que dans la pratique uéme du christianisme il y a une sévérité excessive opposée aux rrgles de la foi , et dont les suites ne sont pas moins à craindre que celles qui pourroiènt procéder du relâchement. En effet , n'est-ce pas de là que sont venus tant de schismes dont Tuniié de i'Église a été tioubtoe? Cette sévérité mal conçue, et soutenue par le zèle d'un esprit ififlexîl)leet opiniâtre, n'est-ce pas ce qui a formé dans lu succession des siè les les hérésies.^ Tant de .^ecies d'abstinents, de flagellants, de continents, qui ont paru dans le mçnde, et qui s'y sont multipliées, d'où ont-elUs pris leur nom et d'où ont-elles tiré leur origine, sinon de 1 extrême austérité qu'elles affecloient, fondée sur le caprice et Tobslination d'un sens par ticuiier ? Qu'est-ce qui fit faire à Teriullien un si triste naufrage? ne fut-ce pas cette idée bizarre d^une/égiilarité plus étroite qu'il se figura dans le parti de Mônian, et dont il se préoccupa ? PouriG|uoi se sépara-t-il des catholiques?, ne fut-ce pus parcequ'il les considéra comme des hommes charnels , .tachant toujours de les rendre odieux par ce reproche , et ne les ayant jamais autrement appelés depuis sa séparation? Et pourquoi les ca-

tholiqnes le traitèrf nt-ils d'excommunié? ne fut-ce pas parceqn'il appesaniissoit indiscrètement Iejou{ydeIa loi divine, publiant des jeunes extraordinaires , faisant un crime des secondes noces , excluant certains pécheurs de la pénitence , ne permettant pas de fuir les persécutions? Tout cela n*étoit-il pas d'un esprit sévère? Oui, Chrétiens, mais tout cela en même temps étoit d'un esprit outré , qui n'écoutoit que lui-même et qui ne s'en rapportoit qu à lui-même.

Qu'est-ce que prêchoient les péla^prns parmi les points dé leur morale? Y avoît-il rien de plus généreux que ce dépouillement général , que cet abandon réel et effectif des biens de la terre , que cette pauvreté volontaire qu'ils proposoient à leurs sectateurs? Ce lui toute* fois un des sujets de leur hérésie ; pourquoi? parcequ*iU préteniôient que sans cette pauvreté il n'y avoit point de salut. lésus-Christ lonseilte seulement de vendre ses hiens et de les donner aux pauvres ; mais ils se mirent en tête d en faire une loi absolue, et i!s aimèrent mieux »e détacher de TËglise que de revenir là-dessus de leur égiremeni. Par où les vaudois commencèrent-ils à lever Tétendard vt à se déclarer? Ne se signalèrent-ils pas d'abord par un zèle trop ardent de réformer les ecclésiastiques, et ne fut-ce pas dans cette vue qu'ils les jugèrent incapables de rien posséder, qu'ils condamnèrent leurs bénéfices et leurs revenus, qu'ils les obligèrent à y renoncer? Cela seul ne leur gagna-t-il pas Taffection des peuples? et vous savez quel incendie excita cette étincelle allumée par le souffle de Tesprit de discorde, et combien de sang coûta au monde chtéiien l'avtuge obstination de ces réformateurs. On a vu le même presque dans tous ceux qui, en matière de réforme et de discipline, se sont laissé emporter à la vanité de leurs pensées , au lieu de s'attacher à TÉglise , qui est la base et la colonne delà vérité. C'est donc mal raisonner que dédire, Celte doctrine est sévère et ennemie dfs sens, et de conclure qu'elle est bonne. Erreur, Chrétiens; elle peut être sévère, et tout ensemble fausse et pernicieuse, tfais c'est encore aussi mal et plus mal se conduire, que de la vouloir défendre à quelque prix que ce soit, dès qu'on s'en est fait ime fois le partisan.

El voilà , mes chers auditeurs, Tun des plus subtils stratagèmes de l'ennemi de notre salut. Il ne sait pas moins pet vertir les âmes par l'apparence de l'austérité que par les charmes de la vo'u|)té;et s<>n adresse a toujours été de faire que les mêmes moyens doni les Saints se sont servis pour assijellir la chair ù l'esprit, qui sont la mortification et la pénitence, fussent employé^ par les hérétiques pour s'élever contre Dieu, et p>ur se soustraire à l'obéissance de son Église; comme si ce prince du monde, non content d'avoir les sacr.fices et les adorations qu'il reçoit du s idolâtres dans le paganisme , vouloit encore avoir parmi les chrétiens ses confesseurs et ses martyrs , qui fissent gloire de se mortifier et de se crucifier eux-mêmes pour lui. Or qui sont^ls, si ce ne sont pa$ ces esprits entiers et rebelles dont [e

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parle ; cl les coQnoissez-vous par un caractère plus marqué que celui-là? Esprits d'autant plus pernicieux (celte réflexion est singulière, ne la perdez pas) , esprits d'auiant plus pernicieux , qu'en fait d'bérésie 1 apparence de l'auslérité çst souvent plus dangereuse que la corruption et le relâchement : pourquoi ? en voici la raison évidente : parcequ'une hérésie qui penche vers le relâchement , n'ayant rien^qui lui donne de Téclat , étant combattue par les principes de tous les gens de bien , et choquant d'une manière ouverte les maximes fondamentales de l'Évaugile ^ elle tombe et se détruit d'elle-même; au lieu que celle qui semble porter à la sévérité s'acquiert par-là même un certain crédit qu'on ne renverse pas aisément , parcequ'elle prévient d'abord en sa faveur tout ce qu'il y a d'esprits simples et bien intentionnés , et qu elle trouve d'ailleurs dans leur ignorance et leur opiniâtreté de quoi se fortifier et se maintenir. Réflexion confirmée par l'expérience ; car nous voyons que les hérésies les plus sévères dans leur morale ont été communément les plus contagieuses et les plus malignes dans leur progrès» et que ce sont celles dont la foi de l'Église a plus eu de peine à triompher. Mais enfin , me direz-vous , si on a à se départir de la vérité , ne vaut-il pas mieux que ce soit en se resserrant dans la voie étroite du salut, qu'en se licenciant et s'émancipant dans le chemin large de la perdition ? Et moi je réponds , Chrétiens, que ni Tua ni l'autre n'est bon et soutenable devant Dieu, parcequ(>dès-là qu*on s'écarte de la vérité^ on se perd aussi bien par le trop que par le trop peu; ou plutôt, parceqve., selon la belle observation du grand saint Léon pape , la voie étroite du salut ne consiste pas seulement dans la pratique et dans Faction , mais encore plus . dans la foi et dans la créance , qui suppose nécessairement la soumission de l'esprit : Non in solâ mandatorum observantiâ], sed in recto tramite fidei arda via est quœ ducit ad ccelum (Léo). Car il s'ensuit';[de là qu'au moment que je m'éloigne de la vraie créance , quoique sous ombre de sévérité et sous le spécieux prétexte àfi voie étroite , ce que j'appelle voie étroite ne l'est plus pour moi, puisque, pensant éviter un relâchement , je m'engi^ge dans un autre encore plus à craindre et plus criminel , qui est celui de la foi.

Mais revenons ; et que faut-il donc faire? Ah! Chrétiens^ plut à Dieu que je pusse aujourd'hui vous apprendre à marcher dans cette voie étroite et sûre ! C'est de ne point trop compter sur ses propres lumières , et de ne s'en laisser point éblouir ; de ne s'ériger point en juge absolu de la doctrine chrétienne^ et de tout ce qui concerne la conduite et le règlement des mœurs; de ne se point regarder comme des hommes infaillibles, et de se bien persuader qu'étant homme comme les autres , on est sujet comme eux à se tromper : c'estde ne pas mettre faussement l'honneur à s'éloigner des voies communes et à s*en faire de particulières , qu'on estime d'autant plus qiji'on les a soi-même choisies; de ne s'y pas tenir obstinément, par la raison que

de les quitter ce seroit donner gain de cause à ceux qui les condamnoient; de ne point rougir d'un retour salutaire, et d'un aveu modeste et.sage de l'illusion où. Ton étoit : c'est d'écouter humbiement l'oracle que Jésus-Christ à laissé après lui , qui est son Église ; de lui comoHiniquer tous nos doutes, pour en recevoir rëclaircissement; d'avoir recours à elle dans toutes nos disputes, pour les terminer ; de nous rendre de bonne foi à ses arrêts , et , après les avoir demandés , de ne les pas rejeter par une lâche prévarication , parcequ'ils ne conviennent pas à notre sens. Il faudroit prendre pour cela un grand empire sur soi , il faudroit essuyer une utile confusion , il faudroit s'humilier ; et voilà l'épreuve la plus délicate et la plus sensible : mais , je 9e puis trop le redire, c^est en cela même qu'on seroit véritablement , qu'on seroit évangéliquement, qu'on seroit héroïquement sévère> et tel supporteroii avec une constance inébraniable toutes les austérités du désert, à qui les forces manqueroient pour aller jusques à ce point de sévérité.

Que dis-je? plutôt que de se réduite à une pareille soumission, après avoir porté la sévérité jusques à Terreur, on se sert knéme de cette sévérité outrée et affectée pour accréditer et pour appuyer l'erreur. C'est le secret dont les hérétiques ont usé de tout temps, et qui leur a si bien réussi , comme la tradition nous le fait connoitre : car n'est-ce pas l'idée qu'en avoit copçue saint Augustin , il y a déjà plus de douze siècles, quand il disoit en ps^rlant des hérétiques, dont il avoit parfaitement étudié le génie, que c'étoient des hommes superbes et artificieux, qui , pour ne paroitre pas dépourvus de la lumière de la vérité, se couvroient de lombre d'une uompeuse austérité : Homi*' nés superbiâ tumidi, ^mne veritaXis Itùcecarere oslendantûr, umbraafn rigicUe sevtritaiis obtendunt (AuG.)? N'est-ce pas celle qu'Origène avoit eue , lorsqu'il appliquoit si ingénieusement aux hérétiques le re-' proche que Dieu faisoit à son peuple dans le prophète Ézéchiel , d'avoir pris les ornements de son Sanctuaire pour en revêtir les idoles? Car voyez , disoit ce savant homme , avec quelle régularité un Marcion et un Yalentinien jeûnent, se mortifient et domptent leur chair : or qu est-ce que tout cela, sinon les ornements du sanctuaire et du temple de Dieu , dont ils couvrent leurs erreurs, qui sont proprement leurs idoles? Et, sans faire ici une longue inductioq, n'est-ce pas ce que nous avons vu presque de nos jours dans Thérésiedu siècle passé, qui, pour s'introduire plus honorablement et plus sûrement, prit d'abord le nom de réforme, et en affecta même certaines pratiques avec le succès que vous savez et que vous déplorez encore. Voilà ce que je puis appeler le grand égarement du christianisme , qui seul a fait plus de réprouvés et a plus conduit d'araes à la perdition que jamais noos n'en ramènerons. Car à ce nom de réforme tout le monde applaudissoit , des millions de chrétiens se pervertissoient , les simples se laissoient surprendre, les libertins secouoient le jougde

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rÉ{;lise» les politiques demeuroient neutres et indiFférents ; mais tous sorloient de la voie de Dieu , et, selon le KTme de l'Écriture, devenolent inulilKS pour le ciel : Omnes declinaveriint, simul inutiles facti sunt (Pâ. 13).

Si ceux qui Ise laij(soient entraîner de la sorte eussent été éclaires de Tesprit de vérité, ils auroient, avant que de s'engager, examiné la loi de ces prétendus réformateurs et leur caractère; et par la qualité de leur foi, par leur caractère d'opiniâtreté , ils auroient bientôt découvert l'artifice de leur hiusse sévérité : car, comme dit admirablement TeriuUien , nous ne juj^eons pas dé la foi par les personnes , mais des personnes par la foi : Non ex personis probamuê fideni, sed çx pde personas ( Tertdl.) ; et j'aj «uie : Nous ne jugeons pas des personnes par Tauhiérite de la vie, mais par la docilité de l'esprit; car laustériié de la vie est équivoque, parcequ'elle peut être bien ou mal employée, selon qu*e!le est bien ou mal réglée : au lieu que la docilité de l'esprit, je dis cette docilité chrétienne qui nous assujettit aux ordres et à la conduite de l'Église, nous tient en assurance contre tous les pièges, puisque alors nous suivons un guide qui ne peut ni se tromper, ni nous tromper. Ne me dites donc point : Cet homme vît durement, et est étroit dans sa morale; par conséquent je ne risque rien eti Téconiant et me confiant en lui. Fausse conséqu^'nce : car avec cela il peut n'avoir qu'une foi imparfaite, parc'qu'il n'a pas une foi soumise; il peut n'agir que par un espfit humain , qui se remplit de lui même et Ée prévient en sa propre faveur, aux dépens de la sainte et entière déférence qu'il doit à l'esprit de Dieu , lequel s'explique par un autre interprète que lui. Voilà néanmoins notre foible ordinaire, de ne distinguer jamais tes choses, de nous arrêter à la surface et de n'en sonder jamais le fond ; de nous attacher à certains dehors de sévérité, sans voulpir rien examiner davantage, et sans prendre garde si c'est une sévérité selon la science.

Sfais que fais-je? et suis je ici venu prêcher le relâchement, et condamner la sévérité évangélique? Ah ! mes Frèf es , les Saints autrefois et les Pères de l'Église, en parlant sur le même sujet que moi, et plus fortement que moi, préiendùieni-ils pour cela blâmer la sévérité de l'ÉvaAgile? A Dieu ne plaise! Ils blâmoient l'abus qu'en faisoient les bel étiques endurcis, et tâchoient ainsi de sauver un nombre infini d'ames que cf s esprits rebelles perdoient malheureusement : mais en condamnant l'abus, ils ne condamnoient pas la chose en elle-même, puisque au contraire ifs y ^xhortoient les fidèles avec toute l'ardeur de leur zélé. Faîtes, mes Frères, hur disoient-ils, de dignes fi ulis de pénitence; mais faites-les dans l'esprit de la vraie religion , qui est un esprit de dépendance et de subordination. Fuyez le monde, renoncez à ses divertissements^ tenez- vnus dans une exacte modestie; mais pratiquez tout cela selon des règles supérieures, et non selon les v6trei^: car pourquoi faut-il qu'en vous réformant d'une part, vous

veniez de l'autre à vous pervertir? pourquoi faut-il qu*en voulant être plusau.stères, vous soyez moins qbéissmts et moins soumis? Ne poavez-vous pas allier enseml/le Vuu et l'aiilre, c'tstùdire la ^évéri é de la moi aie et la soumission à rÉ{;lise de Jesus-Chrisi? S*il se glisse quei()ue relàchemeni parmi vos frères, ne pouvez-vous vous en garantir que par voire indocilité; et ne voyez-vous pas plutôt que c'est celte indocilité même qui vous enlève tout le fruit de votre austérité? Voilà comment s'expliquoient ces saints docteurs, et ce que j -ai cru moi-même, Chréiiens, vous devoir représenter : pourquoi? afin de vous faire pnndre le droit chemin de la vraie sévériié, afin de vous préserver du premier écueil où mène une sévérité mal entendue, afin que vous ne vous laissiez pas surprendre à un vain éclat de sévérité , et que vous connoissiez en quoi d*abord et avant toutes choses elle doit s'exercer; afin que, dans la pratique d'une vie sévère, vous ne vous attiriez pas de la part de Dieu le reproche qu'il faisoit à son peuple, lorsqu'il leurdisoit : Vous jeûnez, mais dans vos j(ûnes vous me soumettez votre chair, et vous ne me soumettez pas votre esprit : Ecce in diejejunii vesiri invenitur voluntas vestra (Isaî., 58) ; afin que vous n'ayez pas un jour le crue! repentir d*avoir travaillé inutilement, et de vous être donné'beaucoup de peine pour vous égarer et vous damner. Mais avançons : autre caractère de la sévérité pharisienne, ce fut d'être passionnée dans ses ressentiments; au lieu que la se vériié chrétienne, outre la soumission de l'esprit, démande encore la mortification du cœur et de ses passions , comme je vais vous le montrer dans la seconde partie.

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