DEUXIÈME PARTIE
Entre les passions il n'en est point de plus commune ni de plus répandue dans les cœurs des hommes que l'intérêt ; et je puis même ajouter que l'intérêt est une passion universelle, qui entre dans toutes les autres, et qui leur donne pour agir le mouvement et l'impression. En effet, l'intérêt, tel que je l'entends, n'est autre chose que l'amour de soi-même; et qui ne sait pas jusqu'où s'étend cet amour-propre, et quelle est son adresse à s'insinuer partout et à se trouver en tout? Que prétend le vindicatif en poursuivant avec chaleur son ennemi , et cherchant aie détruire? il veut contenter son ressentiment; et cette
!m SUR LA VRAIE ET LA FAUSSE PIÉTÉ.
satisfiictioii qu'il se procure, c'est ce que j'appelle son intérêt. Il en est de mâme du libertin, du voluptueux, etdes autres. Mais, Ghréiiens, ce que nous ne pouvons assez déplorer, c'est que la piété n'ait pas été dlerméme à couvert des atteintes de l'intérêt , et qu'il corrompe encore tous les jours ce qu'il y a de plus pur et de plus saint dans le christianisme.
Telle fut la passion prédominante des pharisiens ; et, sdon le rap* port que nous en font les évangélistes , deux fins principales étoient tout le motif de leur religion et des bonnes œuvres qu'ils pratiquoient. Ils vouloient être honorés : et, malgré l'austérité qu'ils affiectoient audebors, ils vouloient être abondamment pourvus de tojit ce qui peut contribuer aux commodités et aux douceurs de la vie. Le spécieux et l'utile, un état aisé et une dominadon absolue sur les esprits , voilà oii ils aspiroient. Et que faisoient-ils pour cela? tout ce que les Saints ont coutume de faire par le principe d'une vraie piété : ils se tenolent dans la retraite; ils passoient les journées entières et même les nuits dans le temple; ils employoient presque tout le temps ou à chanter les louanges du Seigneur, en présence de son autel; ou à s'entretenir avec lui en de longues oraisons ; ils ne respiroient, ce semble, que pénitence et que mortification ; ils ne parloient que d'abstinences et de jeûnes; ils condamnoient tout ce qu'ils voyoient, et gémissoient sans oesse sur la dépravation des mœurs et la corruption de leur siècle. De là qu'arrivoit-il? ce qui n'est encore que trop de fois arrivé dans les âges suivants : les peuples, crédules et faciles à séduire parles apparences, concevoient pour eux de la vénération ; grand nombre de fiemmes , pieuses de cœur et conduites par une bonne intentioh, mais du reste, selon le foible ordinaire de leur sexe, jugeant de la dévotion par je ne sais quelle sévérité , et se formant là-dessus des préjugés aussi difficiles à déraciner d'une ame simple que prompts à s'y établir, se déclaroient en leur faveur, ,prenoient leur parti et se rangeoient sous leur direction , leur abandonnoient , avec le soin de leur saint, l'administration de leurs biens, les enrichissoient de leurs fonds, s'épuisoient pour les entretenir, et pensoient faire un sacrifice à Dieu en lui conservant, par de larges et d'amples contributions, des hommes si élevés , si saints, si parfaits ; car voilà ce qui est exprimé dans l'Évangile. Mais ce n'est pas tout : de cette prévention générale et si £avorjd)le, suivoit encore un autre effet, non moins avantageux ni moins conforme aux vues ambitieuses de ces dévots remplis d'orgueil : c'eçt que par-là ils acquéroient «n crédit qui les rendoit maîtres de tout,^ qu'ils gouvernoient les familles , qu'ils ordonnoient dans les maisons, qu'ils déddoient dans les entretiens ; que , dans les synagogues, dans les cérémonies, dans les places publiques , on leur rendoit de.profonds respects et on leur faisoit toute sorte d'honneurs : c'est ce qui les flattoit, et de quoi ils étoient jaloux. Mais qui leurattiroit tout cela? l'idée qu'on avoît de leur piétlé. Voilà , leur disoit le Fils de
Dieu , le fruit de vos prières , de ces prières vénales que vous recommencez si souvent» et que vous faites durer si long-temps : Orationn longas orantes (Matth., 23). Voilà, dit saint Uarc,par où ils devenoient ^ puissaînts et si opulents iSub obtentu prolixœ orationù (SIàrg., 12).
Or, de toutes les fausses piétés, je prétends qu'il n'en est point de plus indigne que cette piété mercenaire et intéressée. Elle est également crimindie devant Dieu , qui pénètre dans les plus secrets replis du cœur; et odieuse devant les hommes » lorsqu'ils viennent à la connoitre , et qu'ils peuvent percer au travers du voile qui la couvre. Écoutez ceci, s'il vous plaît. Je dis fausse piété, la plus crimindle et la plus abominable devant Dieu : car quelle profanation , remarque saint Ghrysostome, et quel sacrilège que d'abuser ainsi, non plus seu» lement des choses saintes , inais de la sainteté même ! Si nous avions enlevé les vases de l'autel, comme fit autrefois ce rot de Babylone, et que nous les eussions souillés et profanés, ce seroit un attentat digne des plus rigoureux châtiments : pourquoi? parceque ces vases sont sacrés. Mais qu'est-ce après tout que la sainteté de ces vases, en comparaison de la sainteté qui est en nous, on qui y doit être? Ces vases ne sont pas proprement saints , ou ils n'ont, poi^r m'exprimer de la sorte, qu'une sainteté métaphorique, qu'une sainteté d'analogie et de rapport; mais celle qui ^réside dans nos personnes est la forme même qui sanctifie; est l'onction même de la grâce divine, est la source de toute autre sainteté. De là donc, reprend saint Ghrysostome , jugei quel est votre crime aux yeux de Dieu , quand vous corrompez cette sainteté par des intérêts tout huipains, quand vous la faites servir , ou à votre avarice, ou à votre ambition; quand, par la plus monstrueuse allianee, vous voulez joindre enseoable, dans un même sujet, la piété et la cupidité : la piété, c'est-à-dire ce qu'il y a de plus précieux et de plus pur; et la cupidité, qui d'elle-même est toute matérielle et toute terrestre.
Aussi Salvien ne oomprenoit-il point de mépris de Dieu plus formel que celui-là ; et c'est ainsi qu'iF s'en est expressément déclaré. Servir le monde pour Dieu , disoit ce grand évêque , c'est une vertu; servir le monde pour le monde , c'est un désordre : mais qu'est-ce que de servir Dieu pour le monde? n'est-ce pas l'injure la plus signalée que puisse recevoir de nous ce souverain Être? Or tel est l'outrage que lui fût une piété intéressée : ôar notre intérêt. devient alors notre fin, et no^s n'envisageons plus Dieu que comme un moyen pour y parvenir ; et parceque ce n'est pas la fin qui sert au moyen, mais le moyen qui sert àla fin, bien loin que nousservions Dieu danscettedisposition, nous voulons que Dieu nous serve, qu'il serve à notre convoitise, qu'il serve à notre délicatesse, qu'il serve à notre vanité et à notre orgueil, selon la juste plainte qu'il en faisoit par son prophète : Servire me fecwii m ^wca«M ittû (IsAi., 45).
De là encore fausse piété , non seulement criminelle devant Dieu , mais odieuse aux hommes. On la hait dès qu'on l'aperçoit, et partout où onTaperçoit; et je ne m'en étonne pas, puisqu'il n'est rien de plus dangereux ni de pi us à craindre que l'intérêt mêlé dans la dévotion , ou que la dévotion gouvernée par l'intérêt. Un dévot de ce caractère (permette:;-moi cette expression ), un dévot intéressé est capable de tout. Prenez garde, capable de tout:prei|iièrement, parcequ'il donne à tout , et quelquefois aux plus grandes iniquités , une apparence de piété qui le trompe lui-même, et dont il n'aimeroit pas qu'on entreprit de ledétromper; mais, en second lieu, capable de tout, parceque, quelque dessein que la passion lui suggère , sa piété , ou plutôt l'estime oii cette piété fastueuse l'établit, le met en état de réussir. Veut-il pousser une vengeance , rien ne lui résiste; veut-il supplanter un adversaire 9 il est tout puissant ; veut-il flétrir la réputation du prochain et le décrier, son seul témoignage feroit le procès à l'innocence même. Et n'est-ce pas (je ne ferai point ici difficulté de le dire, non pour décréditer la piété , à Dieu ne plaise ! mais pour condamner hautement les abus qui s'y peuvent glisser, et qui s'y. sont glissés de tout temps), n'est-ce pas par la voie d'une fausse piélé qu'on a vu les plus foîbles sujets s'élever aux plus hauts rangs; les hommes les moins dignes de considération et de recommandation , être néanmoins les plus recommandés et les plus considérés, et, sans d'autres titres ni d'autre mérite qu'un certain air de réforme, emporter sur quiconque la préférence, et s'emparer des premières places? Or je vous demande s'il est rien qui, selon les sentiments naturels, doive plus attirer notre aversion et notre indignation?
Oui, mes Frères, ne te dissimulons point, c'est cet intérêt qui dans tous les siècles a été le grand scandale de la dévotion , et qui Ta, si j'ose user de «e terme, avilie dans le monde. Voilà ce qui a fait parler les hérétiques , et ce qui les a rendus si éloquents contre nous. Cet abus qu'ils ont remarqué dans la plus saine partie des fidèles , de ne se consacrer à l'Église que par intérêt, que pour se procurer un établissement honorable, que pour être revêtu d'une dignité éclatante et pour y parottre dans la splendeur , que pour posséder , comme dit le prophète , le sanctuaire de Dieu par héritage; de ne s'y engager cpi'autant qu'il est du bien d'une famille , et de n^en estimer les charges et les bénéfices qu'à proportion de leurs revenus et de leurs profits : cette avidité qu'ils ont trouvée en quelques ecclésiastiques, cette ardeur à moissonner le temporel où ils avoient semé le spirituel, ne s'iagérant dans les ministères sacrés et n'y donnant leurs soins que selon la mesure des émoluments qu'ils en pouvoient retirer ; ce zèle si vif et si inquiet qu'ils ont observé en d'autres, à faire valoir leurs droits, s'érigeant en souverains, et cherchant à se repaître eux-mêmes de certains honneurs, sous prétexte de repaître les âmes ; cette émulation dont ils se sont aperçus entre sociétés et sociétés, pour accréditer cer-
Uines dévotions qui leur étûieat utiles^ et pour y Attirer les peuples ^ tout cela, ChréiienS) ce sont les sujets ordinaires sur lesquels les ennemis de l'Église ont exercé leur censure» sur lesquels ils ont triomphé. Et même encore atijourd*hui quelle idée ont de la piété les gens du monde? qu'en pensent-ils, et comment eaparlent-ils? Prévenus des préjugés que tant d'épreuves ont établis dans le monde comme des principes incontestables contre le parti de la dévotion , ils se persuadent que toutes les personifes dévotes tendent à leurs fins; que l'un veut s'in^nuer dans l'esprit d'un grand, que l'autre ménage un appui dont il a J)ésoin, que celui-là s*est mis en tête de se foire un tribunal et de diriger, que celui-ci a d'autres attaches encore plus criminelles : c*est ainsi qu'on s'en explique, et vous savez avec quel mépris; jusque là que ce qui devroit être un éloge est devenu, par la plus triste décadence, un reproche; ^t que le terme d'homme dévot , de femme dévote , qui dans sa propre signification exprime ce qu'il y a dans le christianisme de plus respectable, porte* présentement avec soi comme une tache qui en obscurcit tout l'éclat et le ternit*
Voilà pourquoi le Fils de Dieu, envoyant les apôtres prêcher son Évangile, vouloit qu'ils s'y employassent avec le plus parfait désintéressement; en sorte qu'il ne leur permetioit pas d'avoir plus d'une robe pour se couvrir, et qu'il leur défendoit de ménager aucun fonds pour leur subsistance* Voilà pourquoi il leur recommandoit si fortement de ne chercher ni honneurs , ni dignités , ni préséances, même dans son royaume, qui est son Église ; leur faisant entendre que leur véritable élévation consisieroit dans leurs plus profonds abaissements, et que le plus grand d'entre eux devoit être le plus petit : Quimajor est in vobii, fiatskut minor (Luc, 22). Voilà pourquoi les apôtres, suivant les divines instructions de cet adorable maître, prenoient tant de soin, dans l'exercice de leur ministère, d'éloigner de leurs personnes tout soupçon d'intérêt, convaincus qu'ils ne pouvoient sans^ cela profiter aux âmes , et que , du moment qu'on viendroit à découvrir dans leurs fonctions apostoliques quelque intérêt , on perdroit pour eux toute créance , et l'on refuseroit de les écouter. Voilà pour^ quoi saint Paul en particulier, instruisant les Corinthiens, leur éiisoit tant remarquer ce caractère de désintéressement, qui le di^ageoit de toute vue humaine dans les travaux de son apostolat. Eh! mes Frères, leur disoit-il , considérez notre conduite, voyez notre état, et jugei si c*est une vaine gloire, ou l'espérance d'une fortune temporelle, 'j|ui nous touche. Nous vous annonçons la foi, et selon la foi nous sommes vos pères en Jésus-Christ ; mais« selon le monde, nous sommes les derniers dès hommes. Tout chrétiens que vous êtes, vous ce laissez pas d'occuper des places et d'avoir des rangs qui vous distinguent ; mais nous, nous ne somn΀s rien. Vous êtes puissants, et nous somtnes fbibles : Nos in/irmi, vos autem fortes (1. CoT.y 4) .Votre noblesse vous fait honorer , et l'on nous confond parmi la plus vile populace : Vos
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nobUêi,not autem ignointei (l.Cor • 4).Qa'atmis-noiis reçojasqQ'àpréseat; et, par rapport à cette vie, quel profit ayons-nous retiré de tontes nos fatigues ? Vous le savez, et vous en êtes témoins. Nous souffrons la faim, la soif, la nudité, toutes sortes de misères : Vsquein kanc horam et emrmiu, etntmuSj et nudi iumus^lbid.). On nous ac-. cable d'opprobres et de coups , on nous chasse , on nous bannit , et nous sommes partout errants comme d^ vagabonds : Et eolaphts carilifnur,etinstahUeiêumus{lhid,). Enfin on nous regarde et on nous traite comme le rebut des hommes : Tanquam purgamenta hujus mundifactiiwniu (Ibid.). Au reste, conclut le saint ap6tre, si je vous dis toutes ces choses, ce n'est point pour vous les reprocher, ni pour vous en donner de la confusion ; mais afin de vous faire voir qu'en travaillant auprès de vous nous ne travaillons que pour vous, et que nous ne cherchons que vous-mêmes.
Ainsi parloit ce docteur des Gentils; et qui peut dire quelle impres* sion faisoit sur les esprits ce parfait détachement? Afons-le nousmêmes dans notre piété. Chrétiens ; c'est à quoi le monde la connottra , et ce qu'il respectera , ce qu'il canonisera : mais , sans égard aux jugements du monde , c*est devant Dieu ce qui nous sanctifiera. Nos prières alors monteront à son trône, comme un agréable parfum. Il recevra notre encens , parcequ'il n'y aura nul mélange qui le corrompe. Heureuse donc une ame qui, dans les choses de Dieu, cherche Dieu , et n'y cherche rien avec Dieu ! Remarquez , s'il vous platt , ces deux paroles : qui cherche Dieu , qui né cherche rien avec Dieu. Tel est , si je puis user de cette expression , le double sceau d*une vraie piété. Ne pas chercher Dieu , c'est un oubli qui l'outrage; et comment accepteroit-il ce qui ne lui est pas offert? Chercher quelque chose avec Dieu , c'est un partage qui Toffense. Car on vous l'a dit cent fois, et il est vrai : le Dieu que nous' servons, ou que nous devons servir, est un Dieu jalonxj et d'un cœur tel que le nôtre , c'està-dire d'un cœur qu'il a formé tout entier, il ne veut pas que rien lui échappe. Il s'en est expliqué dans Tune et dans l'autre loi : il nous a dit par ses prophètes qu'il étoit trop grand, et notre cœur trop étroit, pour y pouvoir placer quelque autre avec lui ; et par la bouche de son Fils, notre Sauveur, il nous a marqué expressément qu'on ne pouvoit être tout ensemble à deux maîtres ; surtout qu'il faUoit où le renoncer lui-même , ou renoncer à l'intérêt : Non potestis Deo servire elmammonc? (Matth., 6). Et à quel autre intérêt, Seigneur, pouvons>nous être en effet sensibles, qu'au bonheur de vous trouver et de vous posséder? Or, en vous cherchant et ne cherchant que vous , on vous trouve infoilliblement , et l'on se met en état de vous posséder éternellement. N'êtes-vous pas assez pour nous, et qu'aurionsno us à souhaiter au-delà? Nous le dirons donc comme votre prophète, Seigneur, et dans le même sentiment que lui : Quid mihi est in cœlo, et à te quid valut mper terram (Psal. 73) ? Que peuvent mç présen-
ter et le ciel et la terre qui me soit plus cher qae mon Dieu , qui me soit aussi cher que mon Dieu» et même qui me soit cher en quelque manière après mon Dieu » s'il ne Test en mon Dieu 1 Ate qvid volui t Oui , Seigneur, vous serez seul désormais tout mon trésor et toute ma gloire* Alors , Chrétiens » il ne nous restera qu'à rendre encore notre piété intérieure , au lieu que celle des pharisiens ne fut qu'une piété apparente. C'est le sujet de la troisième partie.