‹ Œuvres de Bourdaloue (volume 4)Chapitre 77 sur 119 · TROISIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

TROISIÈME PARTIE

C'est une question que les Pères de l'Église se sont proposée, savoir, pourquoi Dieu ayant déjà jugé en particulier tous les hommes à la mort , les jugera encore à la fin du mon'de. Ils en apportent différentes raisons : mais la plus. solide est , à ce qu'il me semble, celle de saint Grégoire de Nazianze. Dieii , dit-il , en usera de la sorte , afin de f^ire connoître à tout 1 univers, dans ce jugement général, l'état de la vie et de la conscience de chacun des hommes. Maintenant la plupart des hommes paroissent ce qu'ils ne sont pas , et ne paroissent pas ce qu'ils sont. Les Justes par humilité prennent souvent la figure des pécheurs, et les pécheurs par hypocrisie contrefont la piété des Justes. De là les Justes en mille rencontres sont condamnés, et les pécheurs justifiés et autorisés. Or il est du devoir de la Providence de faire cesser ce désordre, et c'est pour cela que Dieu a établi un jugement #niversel , oii tous les secrets des cœurs seront révélés , et où nous pourrons avoir une pleine connoissance du vice et de la vertu. Fx& homiriis^ disoit le Seigneur parlant à Ezéchiel, putasne vides qtdd isti faciunt(EzEcn.y 8)? Prophète , penses-tu être assez éclairé pour voir ce que fait mon peuple? penses-tu en être bien instruit? non, tu ne le connois pas ; pourquoi? parceque tu n'en vois que les apparences et que les dehors, Fode parietem : ingredere, et videbis abomnaîiones pessimas (Ibid.). Approche, entre plus avant, perce cette muraille, et tu verras toutes les abominations qu'elle couvre. Tu crois que ce peuple m'honore, parcequ'il se tient devant mes autels dans une posture humble et suppliante , et qu'il m'offre des sacrifices : et moi je te dis que je rejette tous ces sacrifices. Mais , Seigneur, c'est vous qui les avez ordonnés. Tu te trompes : j'ai ordonné des sacrifices d'esprit , des sacrifices véritables, et qui procèdent d'une sincère religion. Or, en tout ce que fait mon peuple , il n'y a qu'un certain extérieur qui frappe les yeux, Oir diroit qu'il y a du zèle pour moi , mais ce n'est qn'une idole et qu'une vaine montre de zèle : Et ecce idolum xeli (Ibid.).

Voilà , mes chers auditeurs , le dernier trait sous lequel le Fils de Dieu lui-même nous a représenté la fausse piété des pharisiens. Piété toute superficielle , toute sur les lèvres , toute sur le visage , et rien dans le cœur. Aussi à quoi le Sauveur du monde les comparoit-il ? à des sépulcres blanchis. M'en cx>nsidérez que les dehors, tout est bril-

tt» SUR LA VRAIE ET LA FAUSSE PIÉTÉ.

lant ; mais onvres-les et pénétrez jusque dans le fond, tous n'y troa« verez qu* infection et que pourriture. Vœ vobis, quia similes estis «ejnUcris dealbaiis (Matth., 23) ! Mais encore» demande saint Chysostome» pourquoi cette comparaison? Elle est très naturelle et très propre » répond ce Père; par ceque n'être saint qu'à lextérieur , c'est n*étre , pour ainsi dire , qu'un cadavre de piété , et que comme un corps sans ame qui n'est bon qu'à renfermer dans un tombeau. En effet, qu'est-ce que Dieu attend de l'homme, et que cherche-t-il dans l'homme? le cœur; et sans le cœur qu'y a-t-il dans Thomme qui soit digoe de Dieu? C'est dope dans le cœur que consiste la vie de l'homme juste, puisque c'est par le cœur qu'il plaît à Dieu, par le cœur qu'il aime Dieu, et qu'il mérite d'être aimé de Dieu. Otez-lui cette vie du cœur, tout le reste est mort dans Tordre de la grâce, comme tout le reste meurt dans l'ordre de la nature dès que le Cœur cesse de vivre.

De là vient que Dieu , par la bouche de ses prophètes , se plaignant de l'infidélité des Juifs , réduit tous les reproches qu'il leur fait, i ces termes si ordinaires ou à d'autres semblables : que leurs cœurs sont loin de lui , qu'ils ont détourné de lui leurs cœurs , que leurs cœurs se sont endurcis contre lui : Audite me duro corde (Isai., 46). De là vient que David faisant le portrait de l'homme de bien et du pécheur, nous marque particulièrement entre l'un et l'autre cette différence essentielle , savoir, que le Juste a le cœur droit , qu'il sert Dieu de cœur, qu'il porte la loi de Dieu dans son cœur , Lex Dei ejus in cor^f ip$tu8 (Pm/.36); mais que le pécheur, au contraire, a un cœur vain, un cœur corrompu; que dans son cœur il s*est révolté contre Dieu, qu'il a dit au fond de son cœur. Il n' y a point de Dieu; Dixii insipiens in corde suo^ Non est Detu {Ps. 13). De là vient que le même Prophète royal, dans ces prières si fréquentes et si ardentes qu'il adressoic à Dieu , tantôt lui disoit, Éprouvez-moi, Seigneur, éprouvez mon cœur et connoissez-le ; tantôt le supplioit de former en lui un cœur nouveau , et un cœur pur ; tantôt s'animoit à le louer et à le bénir de toute rétendue de son cœur; tantôt , «n^deux mots qui exprimoient toute la disposition de son ame et de tous ses sentiments , Tappeloit le Dieu de son cœur, Deus cordis mei {PsaL 72). Il faudroit presque rapporter ici toutes les àaintes Écritures, si je voulpis ne rien omettre de tout ce que nous y lisons à l'avantage de cette piété intérieure et du cœur^

Mais , Chrétiens , si c'étoit un des caractères de la vraie piété dans l'ancienne loi , que cette affection et cette dévotion du cœur, combien plus l'est-elle dans la loi évangélique , puisque Jésus-Ghrisf est .surtout venu sur la terre pour y former des adorateurs en esprit? Prenez garde ; il n'appelle vrais adorateurs que ceux-là. Vemt hora et nunc eit^ quando vert adoratoreê adorabunt Palrem in spiritu (Joan., 4). D'où il s'ensuit que tous lés autres ne sont que de faux adorateurs; et que tout culte, quel qu'il soit, qui n'est pas joint avec ce culte de

l'espril, qui ne part pas de ce culte de l'esprit, qui n*est pas relevé par ce culte de Tesprit, n'est qu'un foux culte. Je ne dis pas que ce culte extérieur soit par lui-même criminel; je ne dis pas que ce soit un culte absolument inutile , ni qu'on le doive ou qu'on le puisse Dé|;lrger : je sais qu'il y a dans la religion des priè^ res , des cérémonies , des pratiques instituées pour glorifier Dieu , par où en effet il veut être glorifié , et par^ où nous le glorifioûs ; mais je prétends que Dieu ne se tient honoré dé tout cela qu'autant qne l'esprit y a de part. Je prétends que, sans celte vue intérieure de Dieu , sans ce retour de l'esprit vers Dieu , il n'accepte rien' de tout cela, parcequ'il n'y a rien en tout cela qui soit proportionnée son être et à sa grandeur. Car, selon l'excellente raison que le Sauveur même des hommes en a donnée , Dieu est esprit , et pur esprit , Spî* ritus e$t Deus (Joàn.,4.). Par conséquentlevéritableculte qui lui convient est un culte spirituel : £t eos qui adorant eum, oporteî adorùre in spiritu (Ibid.); et, par une autre conséquence non moins incontestable, ne lui pas rendre ce culte spirituel, quoi qu'on puisse faire du reste, ce n'est plus l'honorer en vérité,- mais seulement en figure. Or Dieu ne peut se contenter de ce culte apparent ; et comme il est vraiment Dieu , il vent que ce soit réellement et en vérité qu'on Tadore : Et eos qui adorant euniy oportet adorare in spiritu et veritate. Gela supposé, mes chers auditeurs , que devons-nous juger de bien des œuvres que nous pratiquons dans le christianisme, ou que nous y voyons pratiquer; et quel fruit pouvons-nous nous en promettre? De quel mérite et de quel prix peuvent-elles être devant Dieu? Je ne parle plus de ces œuvres faites par ostentation ou par intérêt : il est évident que s'il y a quelque récompense à en espérer, ce ne peut être de la part de Dieu, qui les réprouve comme des œuvres criminelles. Mais je parle de ces œuvres faites sans intention , faites sans recueille-^ ment et sans réflexion, feites par coutume , par bienséance, par eU'' gagement d'état, et sans esprit de Dieu : désordre plus commun et presque universel jusque dans les plus saintes professions. Écoutez ceci , je vous prie. On récite de longs offices, et ces offices tout divins sont composé^ et remplis des plus beaux sentiments de foi , d'espérance, de charité et d'amour de Dieu, de confiance en Dieu , de sou« mission aux ordres de Dieu ; mais après y avoir employé les heures entières , peut-être n'a-t-on pas fait un acte de foi , pas un acte d'eS'^ përance , pas un acte d'amour, de confiance et de soumission ; pourquoi? parcequede tout ce que la bouche a prononcé, le cœur ne disoit rien , ni ne sentoit rien. On parolt devant l'autel du Seigneur, on y fléchit les genoux *, on y demeure prosterné et huiftilié ; et peut-être» en tout ce que l'on y a passé de teinps , n'a^t-on pas rendu à Dieu un seul hommage ; peut-être ne s'est-on pas une fois acquitté envers ce souverain maître du devoir de la religion en l'adorant : pourquoi ? parceque la religion ne consiste i ni dans les inclinations du corps , ni B.2. 54

dans la modestie des yeux , mais dans rhumiliation de l'esprit , et que lesprit n'a pas un moment accompagné louies ces démonstrations de respect et d'adoration. On entre dans les hôpitaux , on visite des prisofiS , on console des affligés , on soulage des malades , on assiste des

compassion tout humaine qui le touche , ou l'habitude qui le conduit, ou tout autre objet que Dieu qui Faliire , et dont il suit Timpression. Grande et importante leçon pour nous, ministres de Jésus-Christ : souffrez que j'en fasse ici la remarque, et que je le dise encore plus à ma confusion que pour votre instruction. Appelés au sacré ministère, et spécialement dévoués au culte et au service de Dieu, combien de religieuses pratiques et d'actions pieuses chaque jour nous occupent! Toute notre vie n'est qu'un cercle de saintes fonctions , qui se succèdent presque sans intervalle. Nous chantons les louanges divines , les uns en public et les autres en particulier ; nous offrons sur les autels le sacrifice de l-Agneau sans tache ; nous annonçons dans les chaires l'Évangile, et nous l'expliquons aux fidèles; nous rédoncilions les pécheurs dans le tribunal de la pénitence, et nous servons de pasteurs aux âmes et de guides dans le chemin du salut; nous sommes par état les interprètes de Dieu, les agents de Dieu, les lieutenants et les hommes de Dieu. Quel honneur, et surtout quelle sainteté dans une telle vocation et une telle administration ! Mais voici bien de quoi nous humilier, mes Frères , et nous faire trembler. Car il n'est que trop à craindre que cette sainteté ne soit que dans le ministère , sans être daos les ministres. A force de se familiariser, pour ainsi dj/re, .avec les choses saintes, on s'y accoutume, et souvent de telle sorte qu'on en pef^d tout le goût et tout l'esprit. Le cœur ne s'y affectionne plus ; et tandis que le simple peuple est touché de nos adorables mystères, on les traite avec autant d'indifférence et autant de froid que si c'étoient des affaires toutes profanes.

Leçon non moins nécessaire pour tant d'ames dévotes, au du moins en ayant la réputàlîon et le nom. Elles fréquentent les sacrements, et en cela elles sont'Iouables; mais si elles n'y apportent une extrême vigilance , l'usage de la oonfession , de la communion , leur devient si ordinaire qu'il se change pour elles en coutume, et que la coutunte amortit peu à peu cette première ardeur, et ralentit ces jsecrets et saints mouvements dont elles étoient animées.

Cependant qu'arrive-t-il? C'est qu'on tombe par-là dans deux espèces d'hypocrisie. Je dis dans deux espèces : car ce ne sont pas , si vous le voulez, des hypocrisies formelles et d'une pleine délibération ; mais ce sont toujours des erreurs très pernicieuses. Hypocrisie par rapport au public, et hypocrisie par rapport à nous-mêmes. C'est-à« dire que, sans même le prétendre expressément, on trompe le public.

et qu'on se trompe soi-même. L'un et l'autre est aisé à comprendre. On trompe le public, et comment? parceque toute cette dévotion extérieure dont on se pare n'est en soi, et à le bien prendre, qu'un signe de la dévotion înlérieure du cœur. Ce sont des branches; des feuîliçs, des fleurs qui poussent au-dehors, mais qui supposent une racine cacbée dans le sein de la terre. Si donc vous n'avez que ces fleurs, que ces branches et ces feuilles ; si vous n'avez que ce signe qui se montre aux yeux, et que le fond manque, c'est un signe trompeur, qui marque ce qui n'est pas, et qui ne marque pas ce qui est. Un homme passe pour un saint; on en juge selon ce qu'on voit, et Ton canonise hautement celui-là, on regarde celle-ci comme un modèle de vertu : mais qu'est-ce que cette vertu, qu'une fausse lueiir ou qu'un fantôme spécieux qui n'a rien de soUde ni rien de réel? Hé ! mon Frère, dit saint Ghrysostome, soyez ce que vous paroissez ; ou ce que vous n'êtes pas, cessez de le paroitre.

Mais ce qu'il y a de plus déplorable et de plus funeste, c'est qu'on se trompe soi-même. On croit mener une vie toute chrétienne, comme en effet elle semble l'être; on compte pour autant de mérites devant Dieu tout ce qu'on fait, ou tout ce que l'on pense faire de bonnes œuvres, et Ton ne prend pas garde que ce ne sont plus de bonnes œuvres dès qu'elles ne partent pas du principe qui les doit produire , et qui seul les peut sanctifier. On écoute volontiers certains éloges , on les reçoit avec complaisance , et l'on n'apas de peine à se persuader qu'ils sont bien fondés; on se laisse aller à des réflexions, à des retours sur sa conduite qui entretiennent l'illusion où l'on est ; on dit, aussi bien que cet évêque de l'Apocalypse : Je suis riche ou du moins je travaille à m'enrichir pour le ciel , et à grossir tous les jours mon trésor. Aveugle que vous êtes ! au lieu de cette abondance dont vous vous flattez, vous ne voyez pas votre pauvreté et votre misère. Vous vous figurez avoir les mains pleines, mais comme un homme endormi , qui , dans un songe agréable , s'imagine puiser d'immenses richesses^ et se trouve, à son réveil, dénué de tout : Et nihil invenemnt in manibus suis {PsaL 75). Si Dieu lui-même s'y trompoit, et que ses yeux ne pussent pénétrer au travers de cette surface et de cet éclat qui vous éblouit, vous seriez moins à plaindre : mais ce que vous ne voyez pas, il le voit. Ah ! Chrétiens, quand il faudra comparoitre devant le tribunal de ce souverain juge , et lui rendre compte non seulement de nos crimes et de nos habitudes vicieuses, mais de nos vertus, que fera-t-il alors? S'arrêtera-t-il, pour décider de notre sort éternel, au corps de nos actions ? Et ne nous a-t-il pas menacés, par ses prophètes et par ses apôtres, qu'il portecoit les rayons de sa lumière jusque dans l'ame, Scruïabor Jérusalem (Sophon.,1) ; qu'il mettroit au jour les pensées, les désirs, les vues, les desseins, Manifestabo concilia cordium (1. Cor,, 4); qu'il pèseroit tout cela dans la balance du sanctuaire, et que tout ce qui ne se trouvera pas de poids^ il le ré-

prouveroit , Appen^ui es in stateta , et inventus es minus haben» ( Dan., 5}? Combien de faux prophètes se présenteront pour loi demander et pour recevoir la couronne de gloire, à qui il répondra : Je ne vous

confiance des peuples, par de magnifiques discours, par de beaux ouvrages de piété, par de nouvelles instilutions et des établissements de charité; on en aura parlé dans le monde, on les aura vantés., et les provinces entières, les royaumes auront retenti de leur nom : mais ils seront méconnus de Dieu, parcequ'il n'y aura eu là qu'une splendeur aussi vaine qu'éclatante, et que le jour du Seigneur la fera tout-à-coup disparoitre , sans qu*il en reste le moindre vestige sur quoi il daigne attacher ses regards.

Prenons donc, mes Frères, des idées plus justes, et suivons l'avis de l'Apôtre : Omne quodcumque facitts in verbo aut in opère ^ omnia in nomine Domini Jesu Christi (Co/o«., 3). Ne disons rien, n'entreprenous rien, n'exécutons rien qu'au nom de Jésus-Christ et dans la vue de Dieu. L'arche du Seigneur étoit toute d'or et en dedans et en dehors : voilà ce que nous devons être. Si nous nous contentons^ comme les pharisiens, de purifier extérieurement le vase, et que nous négligions le reste , nous nous exposons à être frappés de la même malédiction. Faisons le sacrifice d'Abel, etjion point celui de Gain. Abel offrit ce qu'il y avoit de meilleur dans son troupeau, et Caîn ce qu'il y avoit dans le sien de moins précieux. Vous savez comment Dieu agréa les victimes de l'un, et eut en horreur celles de l'autre. Ainsi , pour nous dévouer solidement à Dieu , donnons-lui , avant toutes choses, ce qu'il y a dans nous de plus excellent et de plus noble , qui est l'esprit. Commençons par-là, poursuivons par-là, finissons par-là : car c'est de l'esprit que tout dépend; et tout ce que l'esprit anime devient digne de Dieu et de ses récompenses éternelles, que je vous soa< haite, etc.

SERMON POUR LE SlXlÈBfE DIMANCHE APRÈS

LA PENTECOTE.

SUR LA Tempérance chrétienne.

El aecipiens sepiem panest gratias agent fregit, et dabat disdpuHs suit ut apponerenty et afpoiuerunt turbœ.

Alors JéflUf prit'ies «ept pains qui lai aboient été présentés, et, rendant des actions de grâces, il les rompit, et les donna à ses disciples pour les distribuer, et ils les distribnèrent an peuple. Saiht Mabg , chap. viii.

Si nous étions , comme les anges , de purs esprits , toutes nos vertus devroient se ressentir de la condition et de Texcellence de cet état : mais parceque nos âmes sont attachées à des corps, et que ces corps font une partie de nous-mêmes. Dieu veut que nos vertus aient un

caractère particulier pour sanctifier nos corps , aussi bien que nos âmes ; et que nos corps, de même que nos âmes, reçoivent de nos vertus le fonds.de sainteté et de perfection qui leur est propre. En effet, il n'y a point de vertadans l'homme, soit morale, soit chrétienne, qui ne puisse contribuer à fup et à Taulre; mais entre les vertus, il y en a toutefois une qui sert spécialement à tous les deux par une différence essentielle : c'est-à-dire une vertu qui ne réside dans Tame que pour sanctifier le corps, et dont la fonction principale est de gouverner le corps , est de régler les appéiits du corps , est de pourvoir à Tentretien du corps, est d'assujettir le corps à l'esprit, pour assujettir ensuite plus aisément l'esprit à Dieu. Or celte vertu , c'est la tempérance. Les philosophes l'ont mise au nombre des vertus morales ; mais les Pères de l'Église et les théologiens nous l'ont proposée comme une vertu surnatureire dans le christianisme, et l'Évangile nous en fait un devoir absolument indispensable, et un moyen de salut. Il est donc important, mes chers auditeurs, de vous la Caire connoltre; et je n'en puis trouver, ce me semble ,. une occasion plus favorable que celle-ci. Le Sauveul* du monde, suivi d'une nombreuse multitude jusques au milieu d*un désert sep et aride, après avoir nourri leurs cœurs d'une pâture toute céleste, pense au soulagement de leurs corps pressés de la faim ; et vous savez par quel miracle il multiplia les pains et fournit à la subsistance d'un si grand peuple. C'est de ce miracle même que je veux tirer aujourd'hui d'excellentes leçons, pour vous apprendre à vous comporter chrétiennement et saintement dans Tune des actions de la vie les plus ordinaires, qui est le repas et la nourriture du corps. Ce sujet, me direz-vous, ne convient guère à la dignité delà chaire : et moi je vous réponds. Ne convenoit-il pas à saint Paul? Cet apôtre le croyoit-il au-dessous de «on ministère, et n'en a-t-il pas plus d'une fois entretenu les fidèles , lorsqu'il leur écrivoit : Soit que vous mangiez, soit que vous buviez, faites tout pour la gloire de Dieu : Sive manducatii, sive bibitisy omnia in glofiâ Det facile (1. Cor.^ 10)? C'est une matière, il est vrai, que les prédicateurs traitent rarement, et peut-être n'en avez-vous jamais entendu parler; mais c'est pour cela même que je ne la dois pas omettre, afin que vous ne manquiez pas d'instruction sur un point où tous les jours on se laisse aller à tant ' de désordres. J'aurai néanmoins , dans toute la suite de ce discours, des écueils à éviter et des précautions à prendre. Implorons le secours du ciel, et demandons les lumières du Saint-Esprit par l'intercession de Marie : Ave.

Deux choses , selon saint Thomas et selon tous les maîtres de la morale , tout nécessaires pour l'accomplissement d'une action vertueuse. Premièrement , d'en corriger les abus ; et secondement, de la revédr de toute la perfection dont elle est capable. Je puis dire , Chrétiens, et l'expérience ne nous en convainc que trop sensible*

ment , qu'il n'y a point d'action sujette à de plus grands désordres , que ces repas où la nature cherche à réparer ses forces àffoiblies , mais où la passion , au lieu de se contenir dans les bornes du besoin , s'abandonne aux plus honteuses et aux plus scandaleuses débauches. Gomme cette action , toute naturelle par elle-même , procède immédiatement de l'appétit que nous nommons concupiscible , on ne doit point être surpris qu'elle en contracte les qualités. Or cette convoitise est la source de tous les vices ; et n'ayant rien en soi que de matériel, il faut que la grâce fasse ^es efforts extraordinaires pour la purifier et la rendre digne de Dieu. Voici donc en deux mots tout mon dessein , renfermé dans l'évangile de ce jour. Je veux vous montrer comment le Fils de Dieu, dans le mystère de la multiplication des pains , et dans le soin qu'il prend de ces saintti troupes qui Tavoîent si long-temps accompagné sans soutien et sans nourriture , nous enseigne à retrancher de la réfection du corps ce qu'il y a de défectueux et de déréglé : ce sera la première partie. Et nous verrons encore de quelle sainteté il nous fait connoître que cette réfection du corps est susceptible , et comment il nous apprend à la perfectionner : ce sera la seconde partie. Ce Sauveur des hommes répand sur tout un peuple les effets de sa charité ; et dans cette charité qu'il exerce , je trouve tout ensemble et une réforme générale de tous les dérèglements de l'appéUt sensuel , et le plus parfait modèle d'un usage sobre et chrétien des dons de la Providence, qui sert d'aliments à nos corps. Ne négligeons pas , je vous prie , ces leçons : pour peu que vous y donniez d'attention , elles vous paroitront , comme à moi , bien solides et bien nécessaires. Commençons.

PAEMIÈRE PARTIE.

Saint Grégoire pape , parlant des devoirs de là tempérance chrétienne , remarque surtout trois désordres qu'elle doit retrancher , en ce qui regarde la subsistance et la nourriture du corps. Premièrement , dit-il , elle nous en doit ôter l'affection , c'est-à-dire un certain attachement servile qui rend l'homme en quelque manière esclave de son corps ; secondement , elle en doit modérer l'excès , qui souvent nous en fait user hois du besoin et de la nécessité; troisièmement, elle ^ en doit bannir la délicatesse, si contraire à l'obligation que le christianisme nous impose , de crucifier noire chair avec ses passions et ses désirs corroilkpus : Qui Chrisli sunty camem suam crucifixerunl cum vitiis et coru^iscentiis ( GalaL^ 5). Or c'est d'abord ce que je trouve marqué de point en point dans notre évangile, et de quoi Jésus- Christ, dans le grand miracle qu'il opère , nous donne un exemple éclatant. Observez-y , s'il vous plaît , trois circonstances, li nourrit une multitude innombrable de peuple qu'il traîne à sa suite , mais avant toutes choses il les dégage d'une attention trop grande au soulagement de leur corps et à son entretien , en les attirant dans un lieu

SDR LA TEMPÉRANCE CHRÉTiENNE. 555

Solitaire, incttlte, dénué de tout; et voilà le premier désordre corrigé. Déplus, il ne donne à ce peuple la nourriture corporelle que dans l'exlrémité , et lorsqu il est à craindre qu*ils ne tombent dans une entière défaillance ; et voilà le second désordre retranché. Enfin , quoiqu'il fasse un ipiracle de sa providence en faveur de ce peuple , il ne leur fournit après tout qu*un aliment commun et peu propre à flatter le goût, quelques petits poissons et du pain , et c'est ainsi qu'il remédie au troisième désordre. Écoutez-moi , Chrétiens , et développons chaque article pour nous l'appliquer à nous-mêmes et pour en profiter.

Est-il rien de plus touchant que de voir des milliers d'hommes courir après notre divin maître , et marcher dans une affreuse solitude , sans secours , sans provisions , déterminés à souffrir la faim , la soif, toutes les misères , pour contenter une sainte ardeur de l'entendre , et pour se repaitre de sa doctrine ? Ce miracle , à le bien considérer, n'est-il pas en quelque sorte plus étonnant et plus glorieux à Jésus- Christ que celui même des pains multipliés? Quelle différence entre ce peuple qui suit avec tant de résolution et tant de constance le Fils de Dieu , et ces anciens Juifs qui suivirent autrefois Moîs^ans les déserts de la Palestine! A peine ceux-ci éurent-ils ouvert ils yeux pour reconnaître la route où les avoit engagés leur législateur et leur conducteur, qu'ils éclatèrent contre lui en plaintes et en reproches. Une défiance criminelle s'empara de leurs cœurs ; les viandes de TÉgypte leur revinrent sans cesse dans l'esprit , et Hoise en vain pour les rassurer fit tant de prodiges ; en vain , lui virent-ils fendre les flots de la mer et en adoucir l'amertume ; en vain, par le seul attouchement de sa baguette , tirat-il du sein des rochers des fontaines d'eau vive ; en vain chaqueiour leur parloit-il de la part du Dieu vivant , leur annonçoit-il sa loi, leur faisoit-il entendre ses sacrés oracles , ces hommes charnels ne pouvoient être contents qu'ils ne fussent rassasiés : Si non fuerint saturatt, et murmurabunt ( Ps. 58 ) ; et , toujours occupés de leur corps. Plût au ciel, s'écrioient-ils, (}ue noiis fussions restés jusqu'à la mort dans le lieu de notre exil , où nous avions du pain en abondance ! Utinam môrtui essemus in terra *JEgypti , quandà comedeba^ mus panem in saturitate {Exod,^ i6)! Telle étoit l'avidité de cette nation toute sensuelle. Mais voici un spectacle et des sentiments bien opposés dans un peuple fidèle , qui se rend docile aux divines instructions de son Sauveur ; qui , pour l'écouter, soutient toutes les fatigues d'une longue marche , et ne se laisse rebuter ni de la difficulté des chemins , ni de la stérilité d'une terre déserte. D'où vient cela? Ah ! mes Frères , répond saint Chrysôstome , n'en soyons point surpris : c'est que Jésus-Christ , ce nouveau législateur , a bien une autre vertu que Moïse. L'un n'avoit qu'une conduite extérieure sur les Israélites , niais l'autre agit intérieurement dans les âmes; et, par l'efficace de sa grâce , il a le pouvoir d'en arracher toutes les passions terrestres et

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aDimales , et d'y en substituer d'autres toutes spirituelles et toutes pures. Comprenez donc cette première leçon qu'il nous fait , de réprimer et de dompter les insatiables appétits de notre chair , pour être en état de suivre Dieu et de goûter sa sainte parole. C'est par-là que nous devons commencel* , et voilà l'ennemi qui doit être délait avant tous les autres , pareeque les autres reçoivent dé celui-là toute leur force.

Ennemi qui , dès la naissance de TÉglise , a infecté de son poison le jïiobde même chrétien , et qui maintenant le répand aussi loin que jamais. C'est ce que déploroit saint Paul écrivant aux Philippiens. Oui , mes Frères , leur disoit ce maître des Gentils, il y en a plusieurs parmi vous dont je vous ai déjà parlé , et dont je vous parle encore avec douleur , qui vivent en vrais apostats de la ôroix de Jésus-Christ. Hommes livrés à leurs sens, plongés dans leurs sens , idolâtres de leurs sens, et qui ne doivent point attendre d'autre fin qu'une damnation éternelle : pourquoi? parcequ'ils se font une divinité de leiu*s corps , Quorum Deus venter est (Philipp., 3), et que toute leur attention est à satisfaire cette chair mortelle et corruptible. Or ce que cet apôtre remontroit en des termes si forts aux premiers chrétiens , n'ai-je pas droit de yêm le dire à vous-mêmes , et ne puisrje pas vous adresser les mêmes paroles? car ne savons-nous pas qu'il n'y en a que trop de ce caractère dans le siècle où nous sommes , qui ne semblent vivre que pour nourrir et engraisser leur corps ; qui n'ont d'autre pensée , (l'autre vue , d'autre occupation que celle-là ; qui , pour une partie de plaisir et de bonne chère , abandonnent aux plus saints jours tou^ les exercices de piété ; et » bien loin de se priver du nécessaire , comme ces troupes de notre évangile , 'pour venir entendre Jésus-Christ dans la personne de ses ministres, laissent lesf rédications les plus importantes et les plus salutaires enseignements , pour ne maft[uer pas une occasion de satisfaire leur cupidité? Je veux croire , mes chers auditeursy que vous n'êtes pas de ce nombre ; mais je dois toujours condamner ici ce scandale, -pour vous en préserver: je dois vous faire souvenir que c'est par cette porte que le péché est entré dans le monde ; que de toutes les armes qu'avoit en main l'ennemi de notre salut , il n*en trouva point de plus assurées , comme dit saint Basile, et de plus puissantes que cette tentation pour terrasser le premier homme ; qu'il osa même attaquer par-là le Saint des Saints et un Homme-Dieu. Or nous ne sommes pas plus à l'épreuve des traits de cet esprit tentateur que ne Tétoient nos premiers parents , et nous sommes bien éloignés de la sainteté de Jésus-Christ. C'est donc à noas de juger si ce démon , tout impur et tout vil qu'il est, n'est pas à craindre pour nous , et s'il n'est pas juste que nous nous tenions toujours en défense contre lui..

Je suis sjurpris , Chrétiens , quand je considère les règles de morale et de discipline qu'observoient sur cela ces saints religieux dont Cas-

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sien nous rapporte la vie pénitente. C'étoient des hommes parfaits, des hommes séparés da monde , des hommes étroitement unis à Hjeu , et dans on commerce perpétuel avec Dieu ; mais en même temps toujours adonnés aux plus rigoureux exercices de la mortification , toujours dans les abstinences et dans les jeûnes : pourquoi ? pour éteindre toujours de plus en plus cette concupiscence de la chair que nous portons dans nous-mêmes , et dont il est si difficile de se garantir : car c'est pour cela, mes Frères, disoii Gassien, que nous avons embrassé une vie si austère. Il fout nous rendre maîtres de nous-mêmes , et réduire nos corps à un tel point, que la nourriture|et les aliments ne leur soient plus un plaisir, mais une peine : Eo usque emendanda caro jejuniiSy ut et refectionem sibi non tam jucunditaii concessoMy quàm oneri sibi impositam cognoicat (Gassian.J. Sans cela, ajoutoit-il , nous ne sommes pas propres pour la milice chrétienne , et sans cela nous n'avons pas la première disposition pour être à Dieu. Or si ces grands hommes parloient de la sorte , et s'ils le pensoient ainsi qu'ils le di* soient ; si , tout éloignés qu'ils étoient des enchantements et des délices du siècle, ils ne laissoient pas de combattre sans cesse l'intempérance comme un des plus dangereux ennemis qu'ils eussent à vaincre , que devez-vous faire , vous qui n'avez ni les mêmes avantages de la retraite et de la profession religieuse , ni la même sainteté ?

Je ne suis pas dans un moindre étonnement, quand j'apprends de saint Augustin lui-même, de ce grand génie, de cet esprit si sublime et si élevé, de ce docteur de l'Église rempli des plus hautes connoissauces ; quand, dis-je, j'apprends de sa propre confession le soin qu'il apporloit à s'étudier sur ce point, à s'examiner, ou plutôt à se juger dans la dernière rigueur, et à se condamner. Savez- vous, disoit-il, ce qui fait maintenant ma peine, dans l'état même de ma pénitence, et depuis l'heureux moment où je me suis converti à mon Dieu ? Ce n'est plus la curiosité et la présomption de mon esprit, je l'ai soumis à la foi ; ce n'est plus l'ambition et le désir des honneurs, mondains, j'y ai renoncé ; ce n'est plus la fbiblesse de mon cœur ni mes engagements criminels , je suis libre enfin, et , avec le secours de la grâce, j'ai rompu mes liens : toute la difficulté qui me reste est à l'égard de l'entretien du corps, et ce qui me coûte le plus est une sobriété raisonnable. D'une part. Dieu m'ordonne de soutenir mon corps, et de l'autre il me défend de m'y attacher : il me commande d'en avoir soin, afin. qu'il serve aux opérations de moname ; et il me défend de m'y attacher, afin qu'il ne les trouble pas. De là je me vois engagé dans une guerre continuelle, et contre qui? contre la concupiscence qui règne encore dans moi malgré moi, et qui me doit être d'autant plus suspecte qu'elle me paroît moins criminelle, parcequ'elle se couvre du prétexte de la nécessité : His ergo tenlationibus liber, eerto ad' hue advenus concupiscentiam manducantU et bibendi (Aug.). Et où est rbonune. Seigneur, poursuivoit ce saint pénitent, ou est celui que

celte ooDcnpiscence n'emporte quelquefois? Etquis est (AuGO?S'il y a quelqu'un qui l'ait entièrement détruite^ il est vraiment grand, et c'est à lui qu'il appartient de louer et d'exalter votre nom : Quisquis Bit nie, magnus eêt^magnificet nomen mum (Idem). Mais moi, mon Dieu, je n'en suis pas encore là, parceque j'ai encore dans moi les restes du péché : Ego autem non sum^ qiiia homo peccator sum (Idem )• Or si saint Augustin, je dis saint Augustin revenu de ses égarements et sanctifié par une grâce particulière du ciel, se sentoit néanmoins dans une telle disposition, quelle dpit être la vôtre , Chrétiens, dans la dissipation et le libertinage d'une vie mondaine? Enfin, ce que J'admire par-dessus tout, c'est d'entendre le Fils de Dieu qui nous recommande si expressément de prendre bien garde et de veiller exactement sur nous-mêmes, de peur que nos cœurs ne viennent à s'appesantir par un amour désordonné de nos corps, et par une attache immodérée à les nourrir; c'est, dis-je , de lire dans TÉvatigile cet avertissement si formel et si. salutaire, et de voir toutefois combien peu il est pratiqué : Attendite vobis^ ne forte graventur corda vestra (Luc.,21).

De là, mes chers auditeurs, de. cet attachement suit un autre désordre que j'ai marqué; c'e$t l'excès : désordre non moins ordinaire, mais encore plus pernicieux ; désordre contre lequel je ne puis m'exjdiquer avec trop de force, et qui demande toute l'ardeur de mon zèle. La nature se contente du nécessaire, et s'en tient précisément à ce qui lui suffit; mais la convoitise de l'homme ne sait point ainsi se renfermer dans le besoin ; et vouloir l'arrêter là, c'est lui opposer une barrière qu>lle franchit bientôt, et lui imposer une loi dont elle tâche par toute sorte de moyens à s'affranchir. Quand est-ce que le FlU de Dieu pourvoit à la subsistance de ces quatre mille hommes dont il se trouvoit chargé, et que sa providence dan^ une pareille conjoncture ne pouvoit abandonner ? Apprenez-le de lui-même. J'ai compassion, dit-il, de ce peuple : pourquoi? parce qu'il y a déjà trois jours qu'il souffre pour demeurer avec moi, et qu'ils sont dépourvus de toutes choses : Quiajam iriduo sustinent me, hec habent quod manducent (Marc, 8). Si je les renvoie s,ans leur faire prendre quelque nourriture, ils tomberont dans une défaillance entière : El si dimïsero eos jejunos, déficient in via {lbid.).\oYez-\ou$y Chrétiens, la nécessité? Mais le Sauveur du monde ne pouvoit-il pas prévenir ce besoin, et, dès qu'ils entrèrent avec lui dans le désert, leur fournir des vivres en abondance? Il le pouvoit sans doute, lui qui fait d'une parole tout ce qu'il lui plait; mais s'il n'en use pas de la sorte, c'est, selon la belle réflexion de saint Basile, pour vous donner à connoître que la seule nécessité doit être notre règle, dès qu'il s'agit de la nourriture et des aliments du corps ; que ce n'est point un aveugle appétit, puisqu'on ne le peut presque jamais satisfaire dès qu'on l'écoute ; que ce n'est point la coutume» puisque souvent elle est vicieuse ; que ce n'est point

là complaisance, puisque ce seroit une complaisance vaine, et qu'elle devient même quelquefois iin sujet de raillerie pour le mondes enfio, que ce n'est pas toujours la raison, si elle n'est bien épurée, poisqu'en mille rencontres, sous une fausse apparence de nécessité, elle autorise la volupté : Sub obtentu necessitatispatrociniumagit voluntatis (Rasil.). Non pas, après tout, continue le même saint docteur, que la raison, qui est notre première loi, ne pût d'elle-même nous diriger là-dessus et nous conduire ; mais parceque le péché l'a affaiblie, elle se laisse aisément tromper par l'habitude du vice ; et aloi^s toute raison qu'elle est, elle ne peut plus être pour nous un guide fidèle et sûr, puisqu'elle ne suit plus ses propres lumières ; c'est-à-dire qu'alors, bien loin d'agir en chrétiens, nous n'agissons pas même en hommes*

Je dis en hommes; et ne pourrois-je pas employer ici la figure du Saint-Esprit, et faire la même comparaison : Homo cum in honore essetf non intellexit : comparatus est jumentis insipientibuSy et similU factus est tilts {PsaL 48). L'homme, cet homme l'image de Dieu, cet homme marqué du sceau de Dieu, cet homme au-dessus de la bête par le don d*intelligence et par le rayon de la lumière de Dieu qui lui a été communiqué, oubliantie èaraclère de sa grandeur, s'est honteusement dégradé lui-même ; il s'est réduit au rang des brutes insensées, et comment? par un honteux asservissement à sa chair; de sorte qu'il ne lui refuse rien, autant qu'il lui est possible, de tout ce qui la peut remplir. Carc'est ainsi que nousdevons entendre cette parole de TEcclésiaste, qui a semblé si difficileà quelques interprètes, et dont nos libertins ont prétendu se prévaloir. Concevez-en bien le sens. Salomon, au troisième chapitre de l'Ecclésiasté, dit qu'il a formé une pensée dans son cœur, qu'il s'est imaginé une chose dont il a été comme persuadé, savoir, que l'homme étoit semblable aux bêtes, et de même condition que les bêtes; qu'il respiroit comme les bêtes, q^u'il Vivoit et qu'il mouroit comme les bêtes ; en un mot, qu'il n'y avoit entre lui et les bêtes nulle différence : Dixi in corde meo : Nihil habet homojumento amplius [Eccles.y 5). De là les athées, déterminés à faire valoir tout ce qui favorise leur impiété, ont conclu que l'ame n'est pas plus immortelle que le corps ; et ils^'ont pas vu, ou plutôt ils n'ont pas voulu voir ce qui précède immédiatement dans le texte sacré, et qui condamne formellement leur erreur : car c'est là même que Salomon déclare qu'il a été encore convaincu de cette autre vérité, qu'un jour viendroit où Dieq jugeroit le Juste et l'impie, et que ce^rok dans ce jugement dernier que chaque chose auroit son temps: Et cUxi in corde meo : Justum et impium judicabit Deus„ et tempus omnis rei tune erit ( Ibid. ). Or il est évident que ces paroles ne peuvent s'expliquer de la vie présente, puisque, dans la vie présente, les Justes sont commjanément plus maltraités que les impies, et les impies plus favorisés que les Justes. D'où il s'ensuit qu'il y a donc une autre vie que celle-ci, où les Justes et les impies recevront de Dieu chacun ce

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qai leur sera dû et par conséquent que les âmes survivront au corps» pour lui être réunies à ia fin des siècles. C'est l'iovincible raisonnement de Guillaume de Paris. Mais cela étant , pourquoi donc Salomon a-t-il dit que les bêtes sont égales aux hommes, et que les hommes n'ont aucun avantage sur les bêtes? Et nihil habet homo jutnenio ampUus, et cequautriiuque conditio. Le voici, selon l'interprétation de saint Jérôme et de plusieur:f après lui : C'est-à-dire, répond ce saint docteur, qu'à l'égard des actions sensuelles et animales, comme est celle de manger et de se repaître d'alimeots matériels, rhomoie ressemble à la béte, et la bêie ressemble à l'homme : avec celte différence néanmoins, que l'homme pourrott relever ses actions basses d'elles-mêmes, et, tout animales qu'dles sont, les faire d*une manière en quelque sorte spirituelle, par les vues qu il s*y proposeroit, et par la règle qu'il y mettroit. Mais quand il n'y garde nul ménagement, et qu'il ne veut passe restreindre à la juste mesure d'une discrétion prudente et sage, dès4à il n'a plus rien au-dessus de la bête : Et mhil habet homo jumenlo ampkus. Je dis plus. Chrétiens, et je prétends que les bêtes alors commencent à avoir l'avantage sur l'homme. Car enfin les bêtes ne tombent point dansces excès infâmes où l'homme se laisse entraîner. Si elles n'ont pas la tempérance par raison et par vertu, du moins l'ont-elles par un instinct de la nature : au lieu que l'homme n'étant pas conduit par cet instinct, et ne se gouvernant pas d'ailleurs selon la droite raison, ni selon la foi, il ne l'a ni de l'une ni de l'autre manière. Quand une fois il s'est abandonné au libertinage de ses sens, à quoi ne seporte-t-il point? dans quelles. débauches ne se plonge-t-il point? en quel état ne se réduit-il point? jusqu'à ruiner son corps, ce qui est monstrueux, et, ce que nous ne voyons point dans les bêtes, jusqu'à ce consumer et à se détruire lid-même.

Quelopprpbre pour nous, mes chers auditeurs, et pour nous tous; mais en particulier ( car je ne puis ici passer sous silence un des plus grands scandales de notre siècle; je dis de notre siècle, où nous l'avons vu naître, et où nous le voyons croître tous les jours ), quel opprobre en particulier pour les personnes du sexe ! Que le sexe soit vain, qu'il soit jaloux d'un agrément périssable, qu'il mette sa gloire à parollre et à briller, ou par la richesse des ornements dont il se pare, ou par l'éclat de la beauté que la nature lui a donné en partage, c'est une mondanité qu'on lui a reprochée dans tous les temps : mais que, pai^me corruption toute nouvelle, il en soit venu à des intempérances qui lui étoient autrefois inconnues ; qu'il affecte sur cela une prétendue force et qu'il s'en glorifie, c'est un abus que l'iniquité de ces derniers âges a. introduit parmi nous; et plaise au ciel qu'il n'achève pas de bannir du christianisme toute vertu! Encore ose-t-on quelquefois demander srce sont là toujours devant Dieu des excès criminels ; mais je demande, moi, si l'on peut former là-dessus le moindre doute. Fautil recourir à la morale chrétienne pour résoudre une telle c|uestion»

et les païens ne s'élèveroient-ils pas contre nous au ju{)feinent de Dieu» si nous ne condamnions ces désordres; non seulement comme des crimes, mais comme des abominations?

Le remède, me^ chers auditeurs, je l'ai dit et je le répète, c'est de se resserrer dans ce nécessaire- qui suffit à la fragilité humaine; et parceque les excès se commettent plus ordinairement en certaine^ assemblées, le moyen de se maintenir dans une vie sobre ettempërante, c*est de les éviter, autant que le permettent la charité du prochain et votre état ; c'est de méditer souvent ces paroles que saint Augustin confesse avoir été le principe de sa conversion : Non in comeisatio^ nibus et ebrietatibu» , »ed indtàmini Dominum Jesum Christum {Rom.y i3) : L'esprit de Dieu n'est point dans ces fréquents repas, ni dans ces fausses joies du ponde ; mais , pour se revêtir de Jésus- Christ^ il faut se résoudre à vivre frugalement : Sobrièvivamtu in hoc seculo ( Tit.^ ^ ) ; c'est de faire divorce avec ces faux amis et ces compbgTions de débauche, qui sont les vrais ennemis de la piété, et autant de corrupteurs; c'est de fuir Ces maisons publiques où l'intempérance semble être dans un plein règne ; de considérer que si TËglise f n a défendu l'entrée à ses ministres sur les plus grièves peines , si les Pères généralement en ont donné horreur aux chrétiens, c'est parcequ'ils ont cru que si l'excès n'y étoit pas toujours, au moins l'occasion prochaine de l'excès en étoit moralement inséparable : car voilà comme ils en ont jugé, et ce que nous en devons juger nous«mémes. Après cela, que nous restera-t-il? <Ie corriger le troisième désordre , qui est la délicatesse et la sensualité.

Tels sont en eiïét. Chrétiens, les progrès de l'amour-propre. On ne s'accorde d'abord que le nécessaire ; mais du nécessaire on passe ensuite au commode, du commode au superflu, du superflu au délicat, et du délicat enfin au délicieux et au sensuel. Or vous n'ignorez pas combien tout cela est opposé à l'esprit et aux maximes de J^sus-Christ. Et sans en chercher ailleurs les preuves, je m'arrête à celle que me présente l'évangile de ce jour. Hé quoi ! Seigneur, dit l'abbé Rupert en s adressant à cet Homme-Dieu, les pains que vous faites distribuer à ce peuple épuisé de forces et feligué d'une si longue marche, sont-ce là toutes les douceurs que vous pouviez lui donner? N'aviez- vous rien autre chose dans les trésors de votre providence, et toute la libéralité d'un Dieu devpit-elle se borner là? Autrefois, dans Je désert, vous nourrissiez les Israélites des mets les plus exquis, vous faisiez tomber autour d'eux les oiseaux du ciel : Et pluit super eos volatiliapennata (Ps. 77). Vous étoient-ils plus chers que ces troupes^ zélées pour vous et pour votre divine loi ? Ceux-là n'étoient que des incrédules, et ceux-ci sont des fidèles ; ceux-là se révpltoient contre tous, et ceux-ci veulent vous reconnotire pour leur roi ; ceux-là irritoiafit votre colère, et ceux-ci excitent votre compassion et votre miséricorde. D'où vient donc, Sei^^neur, que vous les traitez si différemment des autres ? Ah !

reprend ce saint abbé en se répondant à iui-méme, nous nous trompons, et nous l'entendons mal. Nous ne comprenons pas les desseins de Dieu; mais c'est en cela même que Dieu a fait le discernement de ces deux peuples. Quand ilnourrissoitsi bien les l^aélites, ce n'étoit point par un effet de sa libéralité, mais au contraire par un châiiment (le sa justice. Il condescepdoit à leurs désirs, mais c*étoit ppur les punir; et dans l'instant même qu'ils goûtoient les viandes qu'ils avoient demandées, Tire de Dieu et ses vengeances éclatoient sur eux : Adhuc escœ eorum erant in ore ipiorum, et ira Dei ascendit super eos(Ps. 77). Comment cela? parcequ'il n y a rien de plus pernicieux à Thomme, ni de plus dangereux pour le salut de son apie, que ce qui sert aux délices de son corps. Ainsi pous l'apprend l'Esprit de Dieu, ainsi l'ont estimé tous les Saints, ainsi l'expérience et la raison nous l'enseignent aussi bien qu^le christianisme.

Car où est-ce que se trouve la sagesse , et en quel lieu du monde babite^t-elle? iSapientia ubïinvmiturf et qui$ est locus ititelligentiœ (Job, 28)? Ce n'est pas, dit le Saint-Esprit, parmi ceux qui vivent dans le plaisir et les délices ; on n'y voit que luxe et qu'impureté : Nec invenitur in terra suaviter viventtuni (Ibid.). Et comment pour^ roit-on réputer sage celui qui entretient délicatement un esclave, et lui donne des forces pour se révolter et pour secouer le joug? Or cet esclave c'est iç corps ; et si vous ne le traitez en esclave, si vous le ménagez, si vous lui accordez tout ce qu'il veut^ c'est un rebelle que vous pourrissez. 11 s'élèvera contre les ordres de Dieu, il prendra 1 ascendant sur l'esprit, il se rendra le maître, et vous perdra.Aussi les Saints se sont-ils toujours armés de b pénitence pour le réduire et le tenir dans la servitude. Jean-Baptiste étoit le précurseur de Jésus-Cbrist; il a voit été sanctifié dans le sein de sa mère; Dieu l'a voit prévenu de ses grâces les plus puissantes. De tous les hommes en fut-il un qui dût , ce semble, moins craindre les révoltes de la chair ? et cependant quelle vie menoit-il dans son désert? Fut-il jamais une abstinence plus rigoureuse; et le Fils de Dieu n'a-t-il pas dit de lui : Venit Joannes^ neque manducanSy neque btbem (Mattu., 11) ? Sans cela, prétendre que le corps soit souple à la raison, se promettre d'être exempt des tentations impures , tandis qu'on allume sans cesse le feu de l'impureté, c*est un secret que nous n'avons point encore appris dans la religion, et qui certes n'est pas plus connu dans le monde.

Et pourquoi pensez-vous qu'il y ait tant de corruption parmi les grands du monde et dans les cours des princes? N'en cherchons point, d'autre source que celle même que nous a marquée Jésus-Christ : Ecce qvi molUbu^ vestiuntur, in dpmihis regum suni (Ibid.); c'est qu'on y vit mollement, c'est qu'on s'y nourrit délicieusement, c'est que le corps y a toutes ses commodités et toutes ses aises abon-i danunent. Je sais qu'il n'y a point d'état que le vice ne puisse corrompre : mais, après tout, il fout convenir que ces conditions médiocres et

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laborieuses» ou les facultés ne permettent pas d'accorder si libéralement à la chair ce qu'elle demande, sont plus à couvert de la contagion, et qu'elle y fait moins de ravages ; au lieu que ce seroit une espèce de miracle si dans ces palais des rois et dans ces maisons des puissants et des opulents du siècle » où la sensualité est sans cesse écoutée et flattée, la vertu ne succomboit pas aux atteintes des plus vicieuses passions,- et si la parole de TÉcriture né s'y accoraplissoit pas : Incrassatm^ impinguàluSy dilatalm {Deut.^ 32); ce peuple ne s^est rien refusé, rien épargné; et, au milieu d'une affluence somp-* tueuse, iis'est mis dans un embonpoint qui lui fait plaisir^ et qu'il a bien soin de conserver. Mais que s'eûjsuit-il de là? c'est qu'il ne connoît plus le Dieu qui Fa créé, et, qu'il l'a renoncé pour se livrer tout entier à lui-même, et ne s'occuper que de lui-même : DereUquit Deum factorem suum ( Ibid.). Ah! Seigtieur, n'est-ce pas ainsi que ceux à qui vous ayez^ dispensé vos dons avec moins de réserve les tournent contre vous, et ne vous en font point d autre hommage que de s'ense* velir, non seulement dans la vie la plus oisive, mais, par une consé» quence immanquable, dans la vie la plus lascive et la plus dissolue? Cependant, Chrétiens, avançons, et , après avoir corrigé dans la^é*' ' fection du^corpsles désordres qui s'y peuvent glisser, voyons de quelle perfection elle est capable, et comment nous la devons sanctifier. C'est la seconde partie. • ^

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