‹ Œuvres de Bourdaloue (volume 4)Chapitre 81 sur 119 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

11 ne faut pas s'étonner si l'hypocrisie, dont les libertins profitent pour se confirmer dans leur libertinage, est aux chrétiens foibles et tièdes un sujet de trouble, et une tentation dangereuse pour les détourner de la vraie piété. Le démon , qui est le père du mensonge, étant par la même raison le père de l'hypocrisie; et Dieu, comme nous rapprenons de l'Évangile, lui permettant de se servir del'hypocrisie pour perdre même, s'il étoit possible, les élus, on peut dire qu'il n'y a rien en cela qui ne.soit très naturel. Il s'agit seulement de bien établir en quoi consiste cette tentation, afin de la pouvoir détruire, et de bien connoilre le mal qu'elle cause, pour y apporter le remède : et c'est ce qu^ vous attendez maintenant de moi. Or je trouve que cette tentation a trois pernicieux effets dans les chrétiens foibleà. Car, pre» mièrement, elle leur imprime une crainte servile de passer dans le monde pour hypocrites et pour faux dévots ; et cette crainte leur est un obstacle à l'accomplissement des plus saints devoirs de la religion» Secondement, elle produit en eux un dégoût de la piété, fondé, disentils, sur ce que la piété, qiioique solide en elle-même et estimable devant Dieu , a le malheur d'être sujette à la censure des honunes et à la malignité de leurs jugements. Enfin, ils tombent par-là dans un

abattement de cœur qai va sonvent jusqu'à leur faire abandonner le parti de Dieu, plutôt que de s'engager à soutenir la persécution, c'està-dire à essuyer la raillerie qu'ils se persuadent que ce reproche odieux, ou même que le simple soupçon d'hypocrisie leur attireroit. De savoir, mes chers^uditenrs, si en tout cela ils sont excusables, c'est ce que nous allons examiner : mais auparavant comprenez quel est leur état, ou, pour mieux dire, leur désordre : le voici.

Ils voudroient s'attacher à Dieu et faire profession de le servir; mais ils craignent de passer pour hypocrites , et cette crainte les arrête : car yoUà ce que nous voyons tous les jours, nous ministres de . Jésus-Christ , secrets confidents des âmes et dépositaires de leurs sentiments ; voilà ce qui fait perdre à nos exhortations les plus pathétiques toute leur vertu, et ce qui rend notre ministère inutile auprès de tant de chrétiens lâches. Ils ont du penchant pour la piété ; ils connoissent là-dessus leurs oblijg[ations , et ils seroient trè^ disposés à y satisfaire. Nous tâchons à les y porter, nous leur en représentons l'importance et la nécessité. Us nous écoutent , ils goûtent tout ce que nous leur disons, ils en paroissent édifiés, et il semble qu'ils soient déterminés à le mettre en pratique ; mais dès qu'il f^t foire le premier pas, une malheureuse réflexion survient, et c'est assez pour les retenir. Que pensera-t-on de mot, et sT quels raisonnements vais-je m'exposer ? croira-t-on que c'est la piété qui me fait agir? on se figurera que j'ai mes vues , et que je tends à mes fins; on empoisonnera mes plus saintes actions; on donnera à mes plus droites intentions un mauvais tour, et l'on en rira. N'est-ce pas ainsi qu'on demeure dans un état de vie d'où l'on souhait^eroit de sortir, et que, pour éviter une hypocrisie, du moins pour en éviter la réputation et le nom, on tombe pour ainsi dire dans une autre? Car si c'est une hypocrisie d'avoir les dehors de la piété sans en avoir le fond, n'en est-ce pas une d'avoir dans le cœur l'estime de la piété, le désir de la piété , les sentiments de la piété, et d'affecter des dehors tout opposa ; de condamner en apparence ce qu'intérieurement on approuve, et d'approuver ce qu'intérieurement oncondamne; de se déchirer pour le monde et d'en suivre les voies corrompues, lorsqu'on en connoîtia corruption, qu'on en a même une secrète horreur, et qu'on gémit de s'y voir engagé ; de s'éloigner de Dieu et de quitter ses voies, lorsqu'on juge que ce sont les plus droites et les plus sûres, et qu'une heureuse inclination, soutenue de la grâce, nous y attire ; en un mot, de se montrer tout autre qu'on n'est en effet? Quoi qu'il en soit, voilà où en sont réduits une multitude infinie de chrétiens; voilà l'esclavage où leur lâcheté les tient asservis. Au lieu de prendre l'esprit de saint Paul, cet esprit généreux et saintement libre, cet esprit supérieur au monde et à tous ses discours, cet esprit élevé et indépendant; au lieu de dire conune cet apôtre, Uihi autem jrro minimo est ut à vobisjudictr aut ab humano die(l. Cor./4'), Pour moi je suis peu en peine de quelle manière

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vous parlerez ^ ou quelque homme que ce soit» quand il s'agit de ce que je dois à mon Dieu: accusez-moi tant qu'il vous plaira de déguisement et d'hypocrisie , pourvu que j*en sois innocent devant celui qui est mon juge, je me consolerai , et de votre jugement j'en appellerai au sien. Qui auteni jvdicat me, Dpmintis est (1 . Cor,, 4) ; au lieu d'entrer dans cette disposition vraiment chrétienne, ils se laissent, prévenir des fausses idées d'une prudence toute chamelle, et vivent dans une ser- " vitude plus honteuse mille fois que tous les mépris dont ils se font de si vains ^ntômes*

Cen'est pas tout. De cefte crainte, dont les serviteurs mêmes de Dieu ne sont pas exempts, suit le dégoût de la piété, et la raison en est évidente. Car , comme a remarqué saint Ghrysostome, n'y ayant rien dans le monde de plus méprisable ni de plus méprisé que l'hypocrisie ; et un certain amour-propre qui subsiste en nous jusque dans les plus saints états se trouvant blessé du seul soupçon de ce vice , nous devons aisément et naturellement nous dégoûter de ce qui nous expose à ce soupçon. Or, à moins d'une grâce forte qui nous élève au-dessus de nous-mépies et qui guérisse sur ce point notre foiblesse, nous nous imaginons , et nous croyons même en avoir l'expérience , que c'est là le sort de la piété , et qu'il est presque impossible de Fenibrasser et de la pratiquer sans avoir tous les jours cette peine à soutenir , c'est-à-dire sans être tous les jours , sinon condamné, au moins soupçonné d'hypocrisie. £t parcequ'un tel soupçon est en luimême très humiliant, et que la délicatesse de notre orgueil ne le peut souffrir^ delà vient qu'ébranlés, ou, si vous voulez, que fatigués de cette tentation, nous percions peu à peu la joie intérieure , qui est un des plus beaux fruits de la piété ; que nous nous, rebutons de ses pratiques ; que nous devenons tièdes, languissants, pusillanimes sur tout ce qui regarde le culte de Dieu ; que nous n'accomplissons plus les obligations du christianisme qu'avec cet esprit de chagrin qui, selon saint Paul» en corrompt toute la perfection et tout le mérite.

Mais si la persécution du monde se joint à cela, je yeux dire si ce dégoût de la piété vient encore à être excité par les paroles piquantes et par les insultes , on succombe enfin , on se relâche , on se dément. Cette persécution de la piété, sous le nom d'hypocrisie, se présentant à l'esprit, on s'en fait un monstre et un ennemi terrible. En se consultant soi-même, on n'y croit pas pouvoir résister, on désespère de ses forces, on se défie même de celles de la grâce, on quitte entièrement le parti de Dieu; et, plutôt que d'être traité d'hypocrite, on devient impie et libertin. Voilà , dis-je , mes chers auditeurs , les trois déplorables effets de cette tentation dont je voudrois aujourd'hui vous préserver. Or je prétends que ce scandale est très déraisonnable, et qu'à l'égard d'un homme chrétien , il ne peut être justifié dans aucun de ces trois chefs. Suivez ceci , s'il vous plaie.

Jesoutiens qu'un chrétienn'a jamais de sujet légitime pour craindre

qa'on le mette au rang des hypocrites et des faux dévots : pourquoi? parcequ'il lui est aisé,pour peu qu'il fessede réflexion sur sa conduite,de se garantir de cettetache ; parcequ'il saitfort bien comment il peutservir Dieu de telle sorte que le monde même soit convaincu de sa droiture ; parcequ'il ne tient qu'à lui d'allier» quand il voudra , l'exercice d'une piété solide devant Dieu » et la réputation d'une parfaite sincérité devant les hommes. Car» quoiqu'en matière de religion il y ait eu en tout temps de l'artifice , quoiqu'il soit vrai que les apparences sont trompeuses , quoique le discernement en soit quelquefois difficile , et que les hommes s'y laissent assez souvent tromper, il faut après tout convenir qne la vraie vertu a certains traits éclatants par où elle se fisiit bientôt connoltre. C'est une lumière , dit saint Augustin , qui en découvrant toutes choses se découvre encore mieux elle-même ; c'est un or pur qui se sépare sans peine de tous les autres métaux y c'est un modèle qui ne peut être si bien contrefait qu'il ne se distingue toujours de ses copies. J'avoue que la sainteté a des caractères équivoques, capables de s^uire; mais aussi en a-t-elle d'infaillibles, qui, lui étant uniquement propres , ne peuvent être suspects. Une humilité sans affectation , une charité sans exception et sans réserve, un esprit de douceur pour autrui et de sévérité pour soi-même, un désintéressement réel et parfait, une égalité uniforme dans la pratique du bien, une soumission paisible dans la souffrance, tout cela est au-dessus'des jugements mauvais, et Ton ne s'avise point de donner à tout cela le nom d'hypocrisie. Nous avons donc tort de prétexter pour excuse de nos relâchements dans la voie de Dieu cette malignité du siècle, qui, en fait de dévotion , confond le vrai avec le faux. La malignité du siècle ne va point jusque là. Soyons humbles, renonçons à nous«mêmes, marchons simplement et de bonne foi ; et le monde, tout'injuste qu'il est, nous fera justice. Tenons-nous dans le rang où Dieu nous a mis, par un saint attachement à ses ordres, et on ne nous confondra point avec ceux qui falsifient ou qui altèrent son culte. Faisons luire , selon la lègle de TËvangile, cette lumière de notre foi par l'édification de nos œuvres ; et les hommes , glorifiant Dieu dans nous, seront les premiers à nous en rendre le témoignage. Que jamais donc une crainte vaine d'être pris pour ce que nous ne sommes pas, j'entends pour hypocr ites , ne nous empêche d'être constamment ce que nous devons être, je veux dire chnétiens.

Il en est de même des deux autres effets du scandale que je combats. Vous dites que le malheur de la piété , d'être exposée an soupçon de rhypocrisie , est ce qui vous en fait naitre le dégoût : et moi je vou6 réponds avec saint Jérôme que c'est ce qui vous en doit inspirer le zèle ; et que s'il y a une raison qui vous oblige indispensablement de prendre à cœur ses intérêts , c'est cette même iniquité des hommes dans la liberté qu'ils se donnent de soupçonner et de juger ceux qui la professent. Pourquoi cela? parceque c'est à vous de vous opposer à

cette iniquité, de détruire ces soupçons, de réfuter ces jugements, çt de montrer par votre vie que, quoi qu^eo pense le monde , Dieu ne manque'point encore de vrais serviteurs. C'est à vous, dis-je, d'en être une preuve , et d'en convaincre le libertinage : car qui le fera , si ce n'est vous qui connoissez Dieu , et qui , par l'expérience des dons de sa grâce , savez combien il est honorable et avantageux d'être à lui? Mais comment le ferez-vous , si vous vous dégoûtez de son service, et si par votre délicatesse, ou plutôt par votre tacheté, vous vous éloignez de la piété par la raison même qui vous engage à être encore plus zélé poar elle, et à vous y attacher avec plus d'ardeur? Âipsi ce que vousalléguez pour justifier ce dégoût est justement ce qui le rend criminel. En effet, Chiétiens, il est hors de doute que, dans les temps où l'hypocrisie règne le plus, c'est alors que le& véritables fidèles ont une obligation plus étroite de s'intéresser pour Dieu et pour la pureté de son culte : et comme nous pouvons dire, à notre honte, que le siècle où nous vivons est un de ces siècles malheureux, puisqu'il est certain que jamais l'abus de la dévotion apparente et déguisée n'a été plus grand qu'il lest aujourd'hui, de lu je conclus que jamais Dieu n'a exigé de nous plus de ferveur, et que ce qu'il y a parmi nous de vrais chrétiens, bien loin de s'affliger et de se refroidir dans cette vue, doivent s'enflammer d'un feu tout nouveau pour la loi de Dieu , s'en déclarai! t tout haut comme ce brave Machabée, et y attirer les autres par leur exemple: Omnis qui habet zelttmlegis, exeat post me (Ma-

CHAB. , 2).

Mais pour cela, direz-vous, il faut se résoudre à être persécuté du monde. Eh bien ! mon cher auditeur, quelle conséquence tirez- vous de là? Quand il s'agiroit d*étre persécuté, devriez-voos renoncer au parti de Dieu?Faudroit-il abandonner la piété, parceque le monde lui est contraire? Ces persécutions que le libertinage vous susciteroit auroient-elles quelque chose de honteux pour vous? en pourriez- vous souhaiter déplus glorieuses? La seule consolation de les endurer pour ime si digne cause ne devroit-elle pas, non seulement vous remplir de force, maisde joie? AhlChrétiens, quels sentiments doivent produire en nous ces paroles du Sauveur : Qui me erubuerit et meos sermone» , hune Filim Hominia eruhescet quum venerit in majettate sua (Luc, 9) : Si quelqu'un rougit de moi devant les hommes, je rougirai de lui devant mon Père. Une toile déclaration , qui a inspiré tant de hardiesse et tant de courage aux confesseurs de la foi , ne suffit-elle pas pour détruire au moins dans voire esprit le scandale de votre propre foiblesse? et si vous y succombiez, que pourriez- vous répondre à Jésus- Christ , je ne dis pas dans le jugement exact et rigoureux que vous aurez un jour à subir, mais dès à présent et dans le secret de votre conscience? Seriez- vous bien reçus ou bien redevables ù dire que vous n'avez pu consentir qu'on vous traitât d'hypocrites, et que cela seul a ralenti votre zèle , et vous a empêchés de rien entreprendre ni de B. 2. 36

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rien exécuter pour Dieu? Et qu*auriez-vous donc fait, fnofi cher auditeur, si vous aviez éié aussi rudement allaqué que les martyrs? Comment auriez- vous soutenu les affreuses épreuves par ou ils ont passé? comment auriez-vous résisté jusqu'à l'effusion de votre sang» si vous ne tenez pas contre une légère contradiction? Voilà ce que je pourrois vous répondre. Mais je n'ai pas même besoin de tout cela pour vous faire voir combien ce prétendu scandale que vous cause Thypocrisie est mal fondé. La seule erreur où vous êtes que le monde , sous le nom d'hypocrisie, persécute la vraie piété, est ce qui vous a fait prendre jusques ici de si fausses mesures. Vous vous trompez, Chrétiens; le monde , tout impie qu'il est, ne persécute point absolument la vraie piété. Autant qu'il a de peine à en convenir et à la reconnoitre pour vraie, autant, dès qu'il la connott telle, est-il déterminé à Tbonorer. C'est un hommage qu'il lui rend , et dont il ne se peut défendre. Et quoique , en la respectant , il se condamne lui-même, aux dépens de lui-même il la respecte jusqu'à sa propre condamnation. Pratiquez la piété avec toutes les conditions que je vous ai marquées, le monde que vous craignez vous donnera les justes éloges qui vous seront dus. Ainsi vous n'aurez nul prétexte devons scandaliser, par foiblesse,x[e l'hypocrisie d'autrui ; et il ne vous restera plus qu'à ne vous y laisser pas surprendre par simplicité. C'est le sujet de la troisième partie.

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