‹ Œuvres de Bourdaloue (volume 4)Chapitre 80 sur 119 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

C'est l'injustice et la malignité du libertin de prétendre tirer avantage de l'hypocrisie et de la fausse dévotion ; et si vous voulez savoir en quoi consiste cet avantage y et quel est là-dessus le secret de sa politique, il me suffit, pour vous en instruire pleinement, de développer

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ici la remarque de saÎDt Gbrysostoroe dans un excellent discours qu'il nous a laissé sur cette matière, où il ramasse en peu de mots tout ce qu'on en peut dire de plus sensé et de plus solide; car voici comment il raisonne. Le libertin, dit ce grand docteur, ne manque jamais de se prévaloir de la fausse piété pour se persuader à luimême qu'il n*y en a point de vraie , ou du moins qu'il n'y en a point 4|ui ne soit suspei:te, et pour affoiblir par-là le reproche qu'elle sem* blc lui faire continuellement de son libertinage. Double prétexte, l'un et l'autre très dangereux , que lui sug{>ère l'esprit du monde , et qui sont en lui autant d'oppositions formelles à l'esprit de Dieu. Prenez garde, s'il vous plait. Il veut s'autoriser dans sa vie libertine et déréglée ; et parcequ'il voit des gens de bien qui vivent autrement que lui et dont les exemples le condamnent, que fait-il? Il en appelle de cette condamnation à son jugement propre; et s'érigeant de. plein droit en censeur du prochain, il prononce sans hésiter que' toute cette piété qui paroît dans les autres n'est qu'hypocrise et qu'un spécieux fantôme; ou s'il ne va pas jusques à porter un arrêt si décisif et si absolu, du moins il tient toute piété qui se montre à ses yeux pour douteuse, comme s'il n'y en avoit aucune sur quoi l'on pût sûrement compter. Damnables principes, auxquels il s'attache d'autant plus volontiers qu'ils sont plus favorables ù sa passion et plus capables de le confirmer dans ses dérèglements. Donnons jour encore à ces deux pensées, et tâchez à les bien comprendre. -v.

Comme l'impie est déterminé à être impie, et que la passion à laquelle il s'abandonne l'engage à vivre dans une déplorable corruption de mœurs , il voudroit qu'en cela même tout le reste des hommes lui ressemblât; et quoiqu'il se reconnoisse pécheur et qu'il fasse profession de Tétre» sa joie seroit de se pouvoir flatter qu'il est aussi homme de bien que tous les autres, ou plutôt que tous les autres ne sont pas meilleurs que lui. Ce sentiment est bizarre, et néanmoins très naturel. Quoi qu'il en soit de ce sentiment bizarre, il se forme une opinion et se convainc peu à peu que la chose est en effet de la manière qu'il se la figure, et qu'il souhaiteroit qu'elle fût ; et parceque Fexemple des hypocrites et des faux dévots appuie son erreur et lui donne quelque couleur de vraisemblance , il s'arrête à celte vraisemblance, au préjudice de toutes les raisons contraires. Parcequ'il y a des dévots hypocrites, il. conclut d'abord que tous le peuvent être; et de là passant plus loin , il s'assure que la plupart et même communément tous le sont. Il s'obstine dans ses désordres par cette vaine persuasion que ceux qu'on croit dans le monde mener une vie plus régulière et avoir plus de probité, à bien considérer tout, ne valent pas mieux que lui; que la différence qu'il y a entre lui et eux» c'est que ceux-ci sont ordinairement plus dissimulés et plus adroits à se cacher, mais qu'ils ont du reste leurs engagements comme il a les siens ; que pour certains vices grossiers que le seul respect humain

leur fait éviter» ils en ont d autres, plus spirituels à la vérité, mais qui ne sont pas m(Hns condamnables devant Dieu; que s*ils ne sont pas débauchés, ils sont orgueilleux, ils sont ambitieux, ils sont jaloux, ils sont intéressés. D'où vient que, malgré leur régularité et «on libertinage , il a méftie l'assurance, je devrois dire l'extravagance, de se croire dans un sens moins coupable qu'eux , parcequ'il est au moins de bonne foi, et qu'il n'affecte poinide paroitre ce qu'il n'est pas. Voilà les préjugés d'un libertin , qui vont à effacer, autant qu'il est possible, de son esprit toute idée de la véritable piété, et à lui faire juger que tout ce qui s'appelle ainsi n'est qu'une chimère, qu'un nom dont les hommes se font honneur, mais qui né subsiste que dans leur imagination; qui, dans sa signification propre et rigoureuse, surpasseroit la nature , quelque secours qu'elle reçût de la grâce , et qui , par conséquent , ne se trouve nulle part dans le monde. Voilà , dis-je, de quoi il se prévient , et sur quoi il ne veut rien entendre qui le puisse détromper. •

Que s'il est après tout forcé de convenir que toute piété n'est pas fausse, du moins prétend-il qu'elle est suspecte, et qu'il y a toujours lieu de s'en défier. Or cela lui suffit : car il n'y a point de piété qu'il ne rende par-là méprisable, en la rendant douteuse ; et tandis qu'on la méprisera, qu'on la soupçonnera, elle sera foible et impuissante contre lui. C'est ce qu'il croit gagner en faisant de ses entretiens et de ses discours autant de satires de l'hypocrisie et de la fausse dévotion : car comme la fausse dévotion tient en beaucoup de choses de la vraie, comme la fausse et la vraie ont je ne sais combien d'actions qui leur sont communes; comme les dehors de Tune et de l'autre sont presque tout semblables, il est non seulement aisé, mais d'une suite presque nécessaire, que la même raillerie qui attaque l'une intéresse l'autre, et que les traits dont on peint celle-ci défigurent cellelà, à moins qu'on n'y apporte toutes les précautions d'une charité prudente, exacte et bien intentionnée; ce que le libertinage n'est pas en disposition de faire. Et voilà, Chrétiens , ce qui est arrivé, lorsque des esprits profanes, et bien éloignés de vouloir entrer dans les intérêts de Dieu, ont entrepris de censurer l'hypocrisie, non point pour en réformer l'abus, ce qui n'est pas de leur ressort , mais pour faire une espèce de diversion dont le libertinage pût profiter, en concevant et faisant concevoir d'injustes soupçons de la vraie piété, par de malignes représentations de la fausse. Voilà ce qu'ils ont prétendu , exposant sur le théâtre et à la risée publique un hypocrite imaginaire , ou même, si vous voulez, un hypocrite réel, et tournant dans sa personne les choses les plus saintes en ridicule, la crainte des jugements de Dieu, l'horreur du péché, les pratiques les plus louables en ellesmêmes et les plus chrétiennes. Voilà ce qu'ils ont affecté , mettant dans la bouche de cet hypocrite des maximes de religion foiblement soutenues, au même temps qu'ils les supposoient fortement attaquées ;

lui faisant blâmer les scandales du siècle d'une manière extravagante ; le représentant consciencieux jusqu'à la délicatesse et au scrupule sur des points moins importants , où toutefois il le faut être , pendant qu'il se portoit d'ailleurs aux crimes les plus énormes ; le montrant sous un visage de pénitent, qui ne servoit qu à couvrir ses infamies; lui donnant , selon leur caprice , un caractère de piété la plus austère, ce semble, et la plus exemplaire , mais^ dans le fond, la plus mercenaire et la plus lâche.

Damnables inventions pour humilier les gens de bien, pour les rendre tous suspects, pour leur ôter la liberté de se déclarer eh faveur de la vertu , tandis que le vice et le libertinage triomphoient : car ce sont là, Chrétiens , les stratagèmes et les ruses dont le démon s'est prévalu , et tout cela fondé sur le prétexte de l'hypocrisie. Le monde est plein de ces hypocrites , disoit le libertin : ils sont au milieu de nous , et nous sommes parmi eux ; mais nous ne les connoissons pas, et il n'y a que Dieu , qui sonde les cœurs , leqtfel puisse les distinguer. Que savonsnous si toutes ces vertus qu'on élève si haut, et qu'on nous propose pour modèles, ne sont point de ces hypocrisies colorées, qui n'ont qu'une belle face et qu'un certain brillant? Ainsi , dis-je, raisonnoit l'impie, et ainsi raisonne-t-il encore tous les jours; p^r où, comme je viens de le remarquer, il prétend se défendre du témoignage que la piété rend contre lui , et pense avoir droit de la récuser, puisque , du moment qu'elle est suspecte, elle perd toute autorité, et n'est;plus recévable dans ses jugements. Or je soutiens, moi , qu'en cela et en tout le reste le libertin raisonne mal; et, pour renverser son raisonnement, j'en attaque tout à la fois et la conséquence et les principes. Redoublez , je vous prie, votre attention. Car je veux bien d'abord convenir avec le libertin des principes qu'il établit, tout injurieux qu'ils sont à la piété ; je veux bien qu'il n'y ait point de vraie piété dans le monde, ou qu'il n'y ait qu'une piété douteuse : peut-il conclure de là ce qu'il conclut, qu'U n'a donc qu'à demeurer dans sa vie mondaine et déréglée, et que la conduite des autres est une justification de la sienne? Fausse et pernicieuse conséquence. Que toute piété soit bannie du christianisme, ou que toute piété qui parûit dans le christianisme soit sujette à de légitimes soupçons, iry a toujours un Dieu qui doit être adoré en esprit et en vérité; et quand tous les hommes lui refuseroient les justes hommages qui lui sont dus , ils ne lui seroient pas moins dus par chacun des hommes, et chacun des hommes ne seroit pas moins criminel en les lui refusant. H y a toujours une loi qui doit être observée dans tous ses points; et quand tous les hommes la violeroient, chacun des hommes ne seroit pas moins obligé de l'accomplir, ni moins coupable en la transgressant. Dieu , en se faisant connoitre à nous , ne nous a pas dît , Vous m'honorerez à proportion que le reste des hommes m'honorera, et parcequ'il m'honorera; mais. Vous m'honorerez parceque je mérite de l'être, parceque je suis le Seigneur, parceque je suis votre

Dieu : Ego Dominus, et non aliu» extra me. En nous imposant sa loi , il ne nous a pas dit , Vous ferez cela et vous vous abstiendrez de ceci , selon que vous verrez les autres le faire ou s'en abstenir; mais. Vous le ferez parceque je Tordonne » vous vous en abstiendrez parceque je le défends 9 et parceque j*ai pouvoir d'ordonner l'un et de défendre l'autre, parceque j'ai raison d'ordonner l'un et de défendre l'autre, parcequ'il est juste que vous fassiez l'un et que vous vous absteniez de l'autre : Mandafum quodprœcipio itM (Deui.» 8). Or indépendamment de la conduite que tiennent et que peuvent tenir tous les hommes, Dieu est toujours Dieu, et par conséquent toujours maître, toujours adorable , toujours digne de notre culte et de notre obéissance. La loi est toujours loi, l'Evangile toujours Évangile, la raison toujours raison, la justice toujours justice , le bien toujours bien , et le péché toujours péché; d'où il s'ensuit que vous devez toujours l'observer cette loi, que vous devez toujours le suivre cet Evangile , que vous devez toujours l'écouter cette raison, que vous devez toujours la garder cette justice» que vous devez toujours pratiquer ce bien , et toujours vous préserver de ce péché.

Voici donc ce que devroit se dire à lui-même le libertin , pour raisonner juste : Qu'ai-je affaire de prendre garde à ce que font tels et tds, et que m'importe de savoir si cette piété qu'ils professent est sincère ou affectée? leur vie n'est pas ma règle : si ce sont de faux dévots, leur fausse dévotion n'est pas à mon ^ard un titre poui" être mauvais chrétien, pour me livrer impunément à mon ambition, pour m'abandonner aux mouvements de ma passion, pour négliger tous les devoirs de la religion ; chacun répondra pour soi : laissons-les vivre ooinme ils le voudront; mais nous, vivons comme nous le devons. En effet « mes chers auditeurs , si Dieu , dans son dernier jugement, produit contre nous certains exemples, ce ne sera pas le sujet fondamental de notre condamnation , mais ce n'en sera qu'une circonstance : ce qui décidera de notre éternité bienlieureuse ou malheureuse, ce seront nos œuvres ; et c'est ce que David avoit admirablement compris,. et ce qui le soutenoit contre la corruption générale de son siècle. En quel état le voyoit-U? dans un dérèglement universel. Tous se sont égarés, s'écrioit-il dans l'amertume de son cœur ; tous sont sortis des voies de Dieu : Omnes declinaverunt (Psalm. 15). Ce n'est partout que licence, qu'impiété, qu'abomination : Corrupti sunt, abimiinalriles facti sunt ( Ibid. ). Sous le voile même de la vertu le vice s'insinue ; et de tous ceux qui paroissent les plus adonnés au bien, il n'y en a pas proprement un qui le cherche ni qui le pratique : Non ett qut fadat bonum, non est usque ad unum (Ibid). Cependant quelle conclusion tiroit-ilde là? en devenoit-il moins fidèle à Pieu.' en éteit-il moins zélé pour la loi de Dieu? disoit-il. Suivons le torrent; et puisqu'il n'y a plus de piété sur la terre, renonçons-y nous-mêmes, et quittons-en tous les exercices? Ah! Seigneur, re-

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prenoit ce saint roi, que tout le monde se tourne contre vous et pr<rfiaDe vos divins commandements, je m'y attacherai toujours, et je n'oublierai jamais la plus essentielle de oies obligations , qui est de vous servir : Ego autem non dereliqui mandata tua (Psalm. 118). Ainsi en usa Tobie au milieu de tout un peuple idolâtre et supersti* tieux. On couroit de toutes parts à des veaux d'or, pour leur présenter un encens sacrilège , et , par une fausse religion , on se prostemoit devant ces idoles; mais lui, se séparant de la multitude, il alloit à Jérusalem reconnoitre levrai Dieu et lui offrir ses vœux : Hie solus fugiebat consorlia omnium ^ $ed pergebat in Jérusalem ad tem^ plum Domini, et ibi adorabat Dominum Deum Israël (Tob., 1).

Voilà donc la conséquence du libertin détruite : mais si je remonte jusqu'aux principes sur lesquels il s'appuie, je ne le trouve pas mieux établi dans son injuste prétention. Car, quoique je sois le premier à déplorer la triste décadence du christianisme , et quoique je déclame si souvent et si hautement contre les désordres qui y règnenr, et qui se sont glissés jusque dans la pratique de la piété, je n'ai garde néanmoins de confondre le bon grain avec l'ivraie; et, convenant avec vous qu'il y a des hypocrites, je n'en suis pas moins persuadé qu'il y a des âmes solidement et vraiment vertueuses. Non , mes Frères, Dieu n'a point tellement abandonné son Église qu'il ne se soit réservé de parfoits adorateurs, comme autrefois il s'en réserva parmi les Juifs, lorsque cette aveugle nation tomba dans l'infidélité. Nous voyons encore des hommes tels que la religion les demande , et dont la vie exemplaire nous peut seçyir de modèle ; nous voyons des femmes , des vierges dont la ferveur nous édifie , et dont la dévotion ardente , charitable , humble , désintéressée, a tous les caractères de là sainteté évangélique. Outre ceux ou celles que la Providence, par une vocation particulière, a renfermés dans les solitudes et dans les cloîtres , il y en a dans tous les états : il y en a jusqu'à la cour ; et si le libertin les méconnotr, ils ne ferout pas moins devant Dieu sa condamnation , parcequ'il affecte de les méconnottre;^pa^tequ'il ferme volontairement lés yeux pour ne pas apercevoir ces lumières dont l*éclat l'importune, en lui découvrant sa misère; parcequ'il ne lâche à les éteindre, du moins à les obscurcir, qu'afin de se dérober à lui-même la connoissance de son iniquité, et de s'épargner le remords que cette vue excite malgré lui dans son cœur. S'il étoit de meilleure foi, il rendroit gloire à Dieu et justice à la vertu ; il s'humilieroit , il se confondroit, et peu à peu cette confusion salutaire le convertiroit : mais comme il ne veut ni se confondre et s'humilier, ni changer et se convertir, il conteste ce qu'il y a de plus évident ; il l'interprète , non selon la vérité ni selon les apparences , mais selon son gré et son intérêt. Si le public se déclare, il tient seul contre ce jugement public, et il imagine des raisons de soupçonner, où personne ne forme le moindre doute. Mais grâces immortelles vous en soient rendues. Seigneur, vous êtes encore connu

en Israël, et votre saint nom est encore révéré sur la terre. En vain le pécheur et le mondain s'inscrit en faux contre tout ce qu'on lui rapporte et tout ce qu'il voit ; ce qui>re$te de piété dans le monde ne porte pas moins témoignage contre son péché : et de ne vouloir pas céder à la force et à l'évidence de ce témoignage » bien loin de l'excuser, c'est ce qui redouble son crime. Mais quesais-je, dit-il, ce qui se passe dans Tame , et si l'intérieur . répond à ces beaux dehors qui frappent les yeux? £t moi je lui dis: Pourquoi, mon cher auditeur, de deux partis prenez-vous toujours le moins favorable? et, sur un soupçon vague et sans nulle preuve particulière, pourquoi voulez-vous que ces dehors trompent toujours parcequ ils trompent quelquefois? Hais ces exemples, ajoute- t-il, de vertus véritables et incontestables sont bien rares. Il est vrai; mais, quoique rares, ce seront toujours des titres convaincants pour justiÎBer l'arrêt que Dieii prononcera contre vous : car il est en votre pouvoir de les imiter; et d'ailleurs le Fils de Dieu vous a fait expressément entendre qiîe le nombre de ses élus est très petit, et qu'il faut se conformer à ce petit noinbre» qu'il faut marcher avec ce petit nombre , qu'on ne peut être sauvé que dans ce petit nombre. Hei^reux si désormais vous le sijuvez , et si vous cessez d'en être Tinjuste censeur, pour en devenir le fidèle imitateur ! heureux qui le suivra comme vc^s ! Mais parlons présentement au chrétien lâche, et montrons-lui combien il est foibîe et coupable dans sa foiblesse, quand 11 se trouble de l'hypocrisie d'autrui jusqu'à s'éloigner des voies de Dieu. C'est la seconde partie.

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