‹ Œuvres de Bourdaloue (volume 4)Chapitre 90 sur 119 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

C'est le péché originel de L'homme de vouloir être plus qu'il n'est , et l'Écriture nous apprend que le premier homme n'est déchu de ce bienheureux état de grâce où Dieu lavoit créé que parcequ'il ne se contenta pas d'être ce qu'il étoit, et 4|u'il affecta d'être ce qu'il n'étoit pas. Si j'avois à parler ici en philosophe, je tirerois de la morale des païens de grandes lumières pour vous instruire sur ce point et pour vous persuader ;: car je vous dirois tout ce qu'ont dit ces sages du monde en faveur de la modestie , et je vous ferois voir tout ce qu'ils ont pratiqué selon l'esprit et les régies de cette vertu. Je citerois leurs maximes et je prodnirois leurs exemples, également opposés à cette malheureuse ambition de vouloir toujours croître et s'élever; et.

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après vous avoir mis tout cela devant les yeux^ je oondarois par ces belles paroles de saint Augustin dans le livre de la Cité de Dieu, où il nous dit : Voilà» mes Frères, les semences et les principes d'humilité qui se sont conservés jusque dans la corruption du paganisme; et je vous Jes propose afin que vous rougissiez» si dans le christianisme vous êtes moins modestes que ces infidèles ; et d'ailleurs que vous ne vous flattiez pas d'une haute perfection, si vous l'êtes comme eux et autant qu'eux : Et hœc dko , ut «t vittutes qtiag Uti utcumque coluc' runtf non lenuerimus, pudore jmngamur; si tenuerimus^ superbiâ non extoUamur (Aug.)* C'est ainsi » dis-je, que je raisonnerois. Mais quand je traite avec des chrétiens, je ne dois point avoir recours à la sagesse païenne pour la conviction d'une vérité si bien établie dans l'Évangile» et qui même n'a rien de solide que dans notre religion. Arrêtons-nous donc à ce que la foi nous en dit , et ne fondons point aur d'autres principes les leçons importantes que j'ai à vous faire dans ce discours*

Oui » Chrétiens , c'est la foi que nous devons écouter. Or elle nous apprend» par tous les or.dcles de l'Écriture et par tous les témoignages des Pères » qu'il n'est rien de plus dangereux ni de plus funeste pour le salut éternel que cette ardeur empressée de vouloir être plus qiie l'on n'est. Et quelles raisons en apporte-t-elle? dea raisons, mes chers auditeurs» si évidentes par elles-mêmes» que la seule proposition vous en fera sentir d'abord toute la force. Car» nous dit-dle » rien de plus fatal pour le salut que le désir de sa propre élévation : pourquoi ? parcequ'il n'est rien de plus difficile que de s'élever dans le monde» et de ne pas oublier Dieu ni s'oublier soi-même; parcequ'en s'élevanton s'attire par une suite nécessaire des obligations infinies de conscience auxquelles on ne satisfait presque jamais, ou l'on ne satisfait qu'impar-* faitement; parceque» pour être dans un rang élevé» il faut avoir des qualités et des vertus acquises qu'on a fort rarement» et dont alors le défaut est criminel; pareeque bien même qu'on les eût » dès-là qu'on affecte un rang supérieur et qu'on l'ambitionne» on en devient positivement indigne devant Dieu ; parcequ'il y a une indécence particulière à un chrétien de vouloir s'agrandir ; et parceque ce désir enfin est une source de désordres qui rainent presque inévitablement la charité et la jusûce parmi les hommes. Voilà les raisons que la foi nous fournit sur cet excellent point de morale» et dont chacune nous doit tenir lieu de démonstration. Suivez-moi.

S*élever sans perdre la vue de Dieu et la connoissance de soi-mê* me , vous savez» mes Frères» combien la chose est difficile ; et vous savez de plus en quelle impuissance de se sauver est un homme qui ne se souvient plus de lui-même et qui ne connoit plus Dieu. C'est ce qui a fait trembler les Saints» quand ils se sont vus engagés dans les honneurs du monde , quoique par une disposition de la Providence. C'est ce qui donnoit à saint Bernard des sentiments si élcMgnés de la

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politique da siède, lorsqu'au lieu de féliciter un de ses disciples qui yenoit d'être placé sur le premier trône de l'Église , il lui en témoi« gnoit sa douleur. Car voici en quels ternies il lui écrivoitu U est vrai» saint Père, j'ai participé extérieurement à la joie publique de votre exaltation ; mais j'en ai gémi , et je m'en suis affligé pour vous dans le secret de mon cœur. Csu* je ne puis considérer le rang que vous tenez, que je n'en appréhende la cbute.'Plus votre dignité est éminente, plus le prédpice me paroit affreux. Je regarde ce que vous êtes , et je mesure par-là ce que vous avez à craindre, parcequ'il est écrit que I honune étant dans l'honneur , il s'est mécotinu : Homo cùm in ho' nore esset, nonintelleait {Psal. 48). Bien loin donc de vous enfler de votre état , humiliez-vous , de peur que vous ne soyez un jour obligé, mais trop tard, de dire avec David ; Ali I Seigneur, c'est par un effet de votre colère que vous m'avez élevé, et qu'en m'élevant vous m'ave% brisé comme un vase fragile : Ne forte contingat Ubi rmerabUem tifam emttere vocem, à fade irœ in^nationis tuœ elevcau oLUsUti m^ (B£RN.) : car* vous êtes maintenant dans la place la plus honorable, mais non pas la plus sûre. > Ainsi parloit saint Bernard, ainsi faisoit-il sa cour aux grands de la terre. Or s'il y a tant de péril à être grand, jugez ce que c'est de le vouloir être et d*ambitionner de l'être. Car être grand n'est pas une chose en soi blâmable ni criminelle, comme de vouloir être grand. Être grand, c'est Touvrage de Dieu; mais vouloir être grand, c'est l'effet de notre orgueil. Si donc d'êire grand, même par l'ordre de Dieu, est une occasion si dangereuse d'oublier Dieu ; que sera-ce de la grandeur qui n*a pour fondement que 1 ambition et le dérèglement de l'homme? Or telle est, Chrétiens, celle que les enfants du siècle recherchent, quand ils travaillent avec tant d'empres? sèment à se pousser dans le monde, et à s'y établir.

Ajoutez à cela le poids des obligations dont un chrétien se charge devant Dieu , quand il se procure un degi*é plus haut , et qu'il se fait plus grand qu'il n'étoit. Car voici la rè^e dont la Providence n'a ja^ mais dispensé , et dont elle ne dispensera jamais : il n'y a point de grandeur dans le monde qui n'ait ses engagements , j'entends des en* gagements de conscience. Dans cette vie, disoit Cassiodore, le devoir et le pouvoir sont deux choses inséparables., et la mesure de ce que nous devons est toujours ce que nous somnkes et ce que nous pouvons. Être donc plus que je n'étois, c'est devoir plus que je ne devois; à qui ? à Dieu premièrement, et aux hommes ensuite. Aux hommes, dis-je, sur qui je domine, et qui ont droit d attendre de moi ce qu'auparavant ils n'auroient pu exiger : à Dieu, .qui est le protecteur de ce droit, et qui me jugera selon que j'y aurai satisfait ou non. Par conséquent, être plus que je n'étois, c'est avoir un compte à rendre que je n'avois pas, c'est être responsable de mille choses qui ne me regardoient pas, c'est porter un fardeau que je ne portois pas. Et quiconque le pense autrement pèche dans le principe, et trouve dans sa propre grandeur

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la ruine de son salut. Or par-là. Chrétiens, formez-tous Tidëe juste de ces conditions qui font les rangs d'honneur dans le monde, et dont les hommes du monde sont si passionnés. Pesez dans la balance, non pas de l'intérêt et de Tamour^propre, mais dans celle du sanctuaire, ce que c'est qu'un prélat dans TËglise, un gouverneur dans une province, un commandant dans une armée, un magistrat dans une ville. De quoi n'est-il pas chargé? à quoi n'est-il pas obUgé? quelle vigilance et quelle attention ne doit-il pas à son ministère ? quel zèle à la religion , quelle protection à Tinnocence et à la justice, quel exemple à ceux qui dépendent de lui? combien de scandales ne doit-il pas retrancher, combien d'abus ne dôit-il pas corriger? et s'il y manque, quel trésor de colère , selon l'expression de saint Paul , n'amasse-t-fl pas ponr le jngemeut de Dieu? Si vous, mes chers auditeurs, qui vous trouvez ainsi élçvés, étiez bien persuadés de tout cela, comme il vous est aisé de I!étre , compteriez-vous parmi les avantages de votre état votre grandeur ; et si vous avieî eu tout cela devant les yeux lorsqu'il a été question de vous avancer, y auriez-vous travaiUé avec tant d'empressement et tant d'ardeur? Après cela feut^l s'étonuer si les vrais serviteurs de Dieu , remplis de son esprit, par une humble défiance d'eux-mêmes, ont foi ces dignités éclatantes dont la vue nous éblouit ? Faut-il s'étonner si quelques uns ont porté là-dessus leur réâstance jusqu'à une sainte opiniâtreté ^ s'ils ont employé pour s'en défondre tant d'artifices innocents, s'ils ont contrefait une sage folie, s'ils se sont cachés dans les grottes et dans les sépulcres, comme nous l'apprenons de leur histoire, et s'ils ont mieux aimé s'exposer à manquer de tout , que d'accepter ces titres d'honneur avec des obligations si rigoureuses? Non, non. Chrétiens, cela ne me surprend pas ; mais ce qui m'étonne , c'est de voir des hommes bien moins capables qu'eux de satisfoire à ces obligations et de les soutenir, s'y ingérer avec autant d'ardeur que ceux-là s'efforçoient de les éviter: des hommes, ponr me servir des termes de saint Bernard , qui n'ont point de plus grand soin que de s'attirer des ^oins, comme s'ils dévoient trouver le repos quand ils seront parvenus à ce qui est incompatible avec le repos, et à ce qui rend le repos même criminel : Tanquam sine curis victuri sint, cîim ad curas pervenerint (Bern.). Ce qui m'étonne, c'est devoir souvent ces hommes aveiiglés et infetués des erreurs du monde courir après un emploi, sans savoir même s'il y a des obligations de conscience qui y soient attachées, ou s'il n'y en a pas ; sans y avoir seulement pensé, sans se mettre en peine de s'jen instruire : ou, s'ils le savent, n'hésitant pas sur cela ; s'offrant à tout, pourvu qu'ils arrivent à leur fin, et se promettant tout d'eux^^mémes sans être en état de rien tenir. Ce qui m'étonne encore plus , c'est de les voir accumuler sans crainte cesobligatioDs, les entasser avecjoie les unes sur les autres, eten prendre jusqu'à s'accabler ; ou plutôt ne prendre aucune de ces obligations, en prenant les titres qui les imposent, et dont il n'est pas per-

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mis de les séparer. En un mot, ce qui m'étonne, c*estde yoir la plupart des hommes qui sont quelque chose p«r leur condition , être ja« loux à l'excès d'en retirer les émoluments, et d'en maintenir les droits sans en rien rabattre; mais quant aux obligations, n'en vouloir pas entendre parler, n'écouter qu'avec chagrin et avec dégoût ceux qui les leur font connottre, en retrancher tout ce qu'ils peuvent, et néglige)* ce qu'ils ne peuvent pas en retrancher : et tout cela , par une conduite que la prudence de la chair approuve, mais odieuse et abominable devant Dieu. Voilà ce qui m'étonne, Chrétiens, et ce qui me donne de la compassion pour les ambitieux de la terre. Mais ce n'est pas tout.

Pour s'élever dans le monde, il fout avoir des qualités et des vertus proportionnées au degré oii l'on aspire : cela est de l'ordre naturel ; et il faut tellement avoir ces qualités , qu'on les ait toutes sans exception d'une seule, puisqu'il est certain que le défaut d'une seule rend aussi bien un homme incapable d'être ce qu'il prétend, et par conséquent peut aussi bien le perdre devant Dieu s'il vient à bout de ses desseins , que s'il étoit dépourvu de toutes. En effet, presque tous ceux qui se damnent dans le monde pour s'y pousser trop ont d*excellentes qualités , même selon Dieu; mais parcequ'il leur. en manque une quidevroit faire la perfection de toutes les autres, qnoltiue peut-être la moins importante, toutes les autres sans celle-là leur deviennent inutiles ; et Ton peut bien leur appliquer la parole de saint Jacques, Offendat atuem in uno , foetus est omnium reus (Jacob., 2). Il faut des vertus déjà acquises, et non pas la simple capacité ou volonté de les acquérir. Car il n'est pas juste que nous fassions des expériences aux dà^ns d*autrui et aux dépens de nos emplois mêmes ; et qu'à l'exRnpIe des viei^fes folles, nous commencions à chercher de l'huile pour remplir les lampes , quand elles doivent être prêtes et allumées. Il fiiut des hommes déjà formés , et non pas à former ; des hommes déjà éprouvés, et non pas à éprouver : Viros probatos et non probandos^ dit saint Bernard. Mais les emplois , dit-on , font les hommes : erreur. Chrétiens; les emplois doivent perfectionner les hommes, et non pas les préparer. Il feut qu'ils soient déjà disposés, et c'est le mérite acquis personnellement qui doit avoir fait cette préparation. Sans cela toutes les démarches d'un homme dans le monde sont autant <ft crimes aux yeux de Dieu. Or, en vérité, de ces partisans de la fortune * et de l'ambition dont je parle ici , quel est celui qui, sur le point de iaire le premier pas pour une entreprise où il s'agit de son avancement , rentre en lui-même afin de supputer en repos et à loisir s'il a tous les talents nécessaires pour la fin qu'il se propose : et quel est celui qui, ne les ayant pas, veuille bien le reconnoitre, et se rendre à soi-même cette justice : Mon , je n'ai pas ce qu'il faut pour occuper telle place? Et quand il auroit assez de lumière et assez d'équité pour prononcer ainsi contre lui-^même , quel est celui qui , possédé de cette

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malheureuse passion décroître et de monter toujours, ait la force d*en réprimer les saillies , et de se tenir dans les bornes que lui prescrit h vue de son indignité? Ne voyons-nous pas qpe les plus imparfaits et les plus vicieux sont les plus ardents à se pourvoir, ceux qui ont sur cela plus d'activité, ceux qui veulent être tout, qui se destinent à tout, et qui ne croient rien au-dessus d'eux ni trop grand pour eux, tandis que les autres mieux fondés en qualités et en mérite gardent une modération honnête dans leurs désirs? S*il ne s'agissoit , Chrétiens , que d'essuyer la censure du monde , et que l'on en fût quitte pour cela, ce seroit peu. On sait fort bien que la hardiesse, accompagnée de quelque bonheur, peut prendre impunément l'ascendant partout. Mais 11 est question de jdstifier cela devant Dieu, qui ne peut souffrir ces téméraires attentats de l'ambition humaine, et qui en cela, comme dans la chose la plus sainte de notre religion, vent que nous accomplissions le précepte de l'Apôtre , Probet autem se ipsum hamo (1. Cor. , il); c'est-à-dire qu'avant que de nous élever, nous nous éprouvions nous-mêmes , prêts de nous condamner pour jamais à n'être rien , si par les lumières de la grâce nous découvrons que nous n'avons pas le fonds de suffisance requis pour être quelque chose, comme nous y condamnerons un autre si nous en savions autant de lui. Car il veut que la droiture de notre ame aille jusque là ; et si nous nous flattons, c'est pour cela, dit saint Augustin, qu'il a établi un jugement , afin de nous y humilier autant que nous nous serons injustement exaltés, et de nous faire descendre aussi bas que nous aurons voulu monter trop haut. Or je prétends que si nous agissions dans les vues ^Dieu et de notre raison , ce seroit là le grand contre-poids de notre vanité.

Hais je veux. Chrétiens, que vous ayez tout autre méri(e nécessaire p&ur êtfe élevés : dès-là que vous recherchez cette élévation, je soutiens que vous ne la méritez plus , et qu'il y a de la contradiction à ambitionner cet honneur, et à se trouver pourvu de toutes les qualités qu'il faut pour le posséder ; pourquoi ? parceque l'une de ces qualités est que vous soyez humbles , et par conséquent que vous ne vous l'attiriez pas. En effet, dit saint Grégoire pape, quand il arriveroit

iiu'un emploi spécieux et honorable tombât en bonne main, et qu'il ut bien administré, il y a une indécence positive à le désirer : Loem porrd superior, et si rectè administratur, tamen tndecenter appetttur (Grgg. ). Et cela est si vrai. Chrétiens, que ceux mêmes qui travaillent le plus pour se faire grands dans le monde, et qui, à force de le vouloir être, le deviennent enfin, affectent encore de faire croire qu'ils n'y ont en rien contribué , et de persuader, s'ils pouvoient, qu'on leur a fait violence : confessant, ajoute saint Grégoire, ce qui devroit être, parcequ'ils veulent paroître. Et quoique le monde ne se trompe pas à ces apparences de modestie ( car on entend bien le langage des hommes), ces apparences subsistent toujours, et nous

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les consérrons; comme si Dieu, par cette hypocrisie même mutile qu'il permet en nous, vouloit empêcher l'ambition de prescrire contre r humilité.

Mais quoi, me direz-yous ^ ne sera-t-il donc jamais permis à un homme du monde de désirer d*étre plus grand qu'il n'est? Non, mon cher auditeur, il ne vous sera jamais permis de le désirer. Il vous sera permis de Tétre quand Dieu le voudra , quand votre roi et votre prince vous y destinera, quand la voix publique vous y appellera; car la voix publique est celle de votre prince » c'est pour vous la voix de Dieu. Mais de prévenir cette voix de Dieu par vos désirs , par vos sollicitations, par vos intrigues , je dis que c'est une présomption in<* soutenabie, et qui va jusqu'à renverser l'ordre de votre prédestination. Et pourquoi est-ce. Chrétiens, que nous nous attribuerons ce que Jésus-Christ lui-même ne s'est pas attribué ? Jésus-Christ , tout saint qu'il étoit , n'a pas voulu entreprendre de se faire grand ; il a attendu que son Père le fît, et c'est une des louanges que saint Paul lui a données. Quôiqu en qualité de Fils de Dieu il eût un droit essentiel à toute la gloire qu'il a reçue, et qu'il eût pu la prendre sans usurpation , il a voulu qu'elle lui vint d'ailleurs que de lui-même, pour autoriser par son exemple cette grande loi: iVec quisquam iumit.sibi honùrem (Grec). Et nous qui sommes pécheurs, et qui en cette qualité ne méritons que la confusion et le mépris, nous allons au-devant des honneurs du monde : et , sans attendre que notre Dieu nous y appelle, par une témérité pleine d'orgueil, nous nous y ingérons les premiers. Cela est-il tolérable? Cependant cela se fait , et ce qui est intolérable en soi cesse de l'être en se rendant commun parmi les hommes. On cherche l'honneur ouvertement, on s'en déclare et on s'en explique; on emploie pour cela son crédit, et souvent quelque chose de plus; on se fait une gloire d'en venir à bout; celui qui en prend mieux le chemin passe poiir le plus habile et pour le plus entendu; et parceque tout cela est ordinaire, on se figure qu'il est honnête, et que Dieu ne le défend pas. L'aveuglement du péché peut-it nous conduire plus loin?

Car enfin, quand tout cela n'anroit pas été condamné dans le paganisme, quand cette passion de s'élever seroit d'elle-même innocente (ce que la seule raison nous enseigne ne pouvoir pas être), comment pourroit]-on la justifier dans un chrétien? Quel monstre qu'un chrétien ambitieux , qui fait profession d'adorer un Dieu humilié et anéanti, ou plutôt qui adore dans la personne de son Dieu les humiliations et Tanéantissement , et qui dans sa propre personne est idolâtre des honneurs du monde; qui sait que son Dieu l'a sauvé en se faisant petit, et qui prétend se sauver en se faisant grand; qui remercie son Dieu de s'être abaissé pour lui, et qui n'a point d'autre pensée que de s'élever soi-même ! Et comment , mon cher au(fiteur, pouvez-vous vous approcher de votre Dieu dans cette

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disposition ? comment ponvez-TOos le prier » comment ponvez-vous vous confier en lui, comment pouyez-yoos même raimer, le yoyant si contraire à yons , ou yoas yoyant si contraire à lui ? Toute yotre dévotion en cet état nest-elle pas une illusion? et quand yous feriez des miracles, ne deyrois-je pas m'en défier et les avoir pour suspects?

Mais il n'est pas besoin d'aller jusque là pour reconnoltre combien cette passion que je combats est ennemie de Dieu. Les seuls désordres qu'elle cause dans la société des hommes en sont des (ureuves trop sensibles. Vous les savez , Chrétiens , et ce seroit en vain que je yous en ferois le dénoBd>rement. Quand cette passion s'est une fois emparée d'un espril , vous savez l'empire qu'elle y exerce, et jusqu'où on se porte pour la satisfaire. Il n'y a point de ressort que l'on ne remue , point d'artifice qu'on ne mette en œuvre , point de personnage que l'on ne ftsse : on y fait même servir Dieu et la religion. N'ayant rien d'ailleurs par oii se distinguer , on tâche au moins de se distinguer par-là ; par-là on s'iotroduît et on s'insinue, par-là on se transfigure aux yeux des hommes : de rien qu'on étoit on devient quelque chose ; et la piété, qui , pour chercher Dieu , doit renoncer à tout , par un renversement déplorable se trouve ntile à tout, hors à chercher Dieu et à le trouver. C'est cette passion qui viole tous les jours les plus saints devoirs de la justice et de la charité.^ Cette concurrence d'ambition dans la poursuite des mêmes honneurs , voilà ce qui divise les esprits et qui entrelient les par lis et les cabales, ce qui suscite les quereues, ce qui produit les vengeances , ce qui est le levain des pins violentes inimitiés. Voilà pourquoi on se décrie et on se déchire les uns les autres. Voilà d'où naissent tant de fourberies et tant de calomnies qu'invente le désir de l'emporter sur autrui et de le supplanter. Qui pourroit dire combien cette passion a fait de plaies mortelles à la charité, et qui pourroit dire combien elle fera de réprouvés au jugement de Dieu?

Toutefois c'est la grande maladie de notre siècle. On yeut êlre tout ce que l'on peut être, et plus que Ton ne peut être. C'est ce que saint Bernard déploroit avec des expressions que le seul esprit de Dieu pouvoit lui suggérer. Comme il avoit encore plus de zèle pour l'Église que pour le monde, c'étoit particulièrement au sujet dé l'Église qu'il s'en applique! t. On a honte, disoit-il, de n'avoir point dans l'Église d'autre caractère que celui d'être consacré aux autels : Nuncesse clericum erubescitur in Ecclesiâ (Berm.). On ne s'engage à servir l'Église que dans l'espérance d'y dominer; et si l'on n'espéroit pas y dominer un jour , on ne^ réduiroit jamais à la servir. Mais ce qu'il disoit de l'Église n'est pas moips vrai des autres états. Il n'y en a pas un oii l'ambition ne règne; elle y passe même pour une vertu , pour une noblesse de sentiments , pour une grandeur d'ame. C'est ce que l'on inspire aux enfants dès le berceau, et c'est de quoi on leur fait des leçons dès leur jeunesse. O

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humilité de mon Dieu , que vous êles peu imitée , quoique vous soyez notre modèle ! C'est cette humilité qui fait toute notre perfection • et le inonde, tout perverti qu'il est, ne peut se défendre de lui rendre ce témoignage. Car il n'est rien de si aimé dans le monde que Thumilité, rien de si estimé dans le monde que l'humilité : mais en même temps que nous ne pouvons nous empêcher de l'aimer dans les autres nous n'en voulons point pour nous-mêmes. Nous voulons être plus que nous ne sommes; et, par un second désordre, nous ne voulons pas êire ce que nous sommes. Vous l'allez voir dans la seconde partie.

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