DEUXIÈME PARTIE
C'est une vérité , Chrétiens , fondée sur les lois étemelles de la Providence , que tous les états de la vie sont capables d'une certaine perfection , et que , selon la différence des conditions qui partagent le monde , Il y a des perfections différentes à acquérir. Quand Dieu eut créé toutes choses, l'Écriture dit qu'il en fit comme une revue générale , et qu'après les avoir bien considérées , il n'y en eut pas une à laquelle il ne donnât son approbation. Elles lui parurent toutes, non seulement bonnes , mais très bonnes , c'est-à-dire parfaites , parcequ'elles lui parurent toutes être ce qu'elles dévoient être, et' conformes à l'idée qu'il en avoit conçue : Vtditque Deus cuncta quœ fecerat et erant bona (.Ge«e«.,! i). Or il n'est pas croyable qiie les états et les conditions des hommes , qui sont encore bien plus noblement les ouvrages de Dieu , aient eu en cela moins d'avantage , ou , pour mieux ' dire , moins de part à sa sagesse et à sa bonté. Dieu leur donna donc aussi bien qu'à tout le reste des créatures, le caractère de perfection qui leur étoit propre; et si ces états nous paroissent maintenant défectueux , déréglés et corrompus comme ils le sont, ce n'est point par ce que Dieu y a mis , mais par ce que nous y avons ajouté. Car si nous les considérons en eux-mêmes, il n'y en a aucun qui n'ait sa perfection dans l'idée de Dieu , et qui ne doive l'avoir dans nous. Or je dis Chrétiens, et voici l'excellente maxime que Dieu m'a inspiré de vous proposer pour la conduite de votre vie ; je dis que toute la prudence de l'homme , même en matière de salut , se réduit à deux chefe : à s'avancer dans la perfection de son état , et à éviter toute autre perfection , ou contraire à celle-là', ou qui en empêche l'exercice. Étant aussi. éclairés que vous Têtes dans les choses du monde , vous devez être déjà plus convaincus* que moi de l'importance de ces deux règles.
Il faut s'avancer dans la perfection de son état : pourquoi? parceque c'est ce que Dieu veut de nous, parce que C'est uniquement pour cela qu'il nous a préparé des grâces , parceque c'est en cela seul que consiste notre sainteté, et à quoi par conséquent notre prédestination est attachée. Pouvons-nous avoir de plus puissants motifs pour persuader notre esprit, et pour toucher notre cœur? Dieu veut cela de B. 2. 39
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noas , et ne veut point toute autre chose : si nous étions soumis à ses ordres, n'enfeudroit-ilpasdemeurerlà?QuandsaîntPaulinslrui8oit les premiers fidèles des devoirs du christianisme , une des grandes leçons qu il ieuriaisoit étoit ceile-ci, 4'examiner soigneusement et de tâcher de bien reconnoître , non pas simplement ce que Dieu vouloit , mais ce qu'il vouloit le plus ; c'est-à-dire ce qui étoit le meilleur et le plus agréable à ses yei)x : Ut probetis quœ àt voluntas Dei bona, et benè placens et perfecta (Rom., 12). Mais pour moi« Chrétiens , et pour la plupart de vous qui m'écoutez, il me semble que nous n'avons point à faire là-dessus de longues recherches. Car qudque parfaite que puisse être la volonté de Dieu sur moi , je suis sûr que je la con« nois déjà , et que , sans passer pour téméraire , je puis me glorifier d'être déjà instruit de ses desseins» puisqu'il m'est évident que Dieu ne demande de moi qu'une seule chose, qui est que je sois ce que je fais profession d'être, et ce que moi-même j'ai voulu être : vérité si constante (écoutez ceci , qui peut être de quelque soulagement pour les consciences) , vérité si constante que quand par malheur j'aorois embrassé une condition sans y être appelé de Dieu, dès-là que j'y suis engagé par nécessité d'état , et qu'il ne m'est plus libre d'en sortir, la volonté de Dieu est que je m'y perfectionne, et que je répare le désordre de ce choix aveuglé et peu chrétien que j'ai fait. Hors de là , quoi que je fasse, ce n'est plus la volonté de Dieu. C'est, si vous voulez, ce qui éclate le plus aux yeux des hommes, c*est ce que les hommes estiment, c'est ce qui fait du bruit dans le monde, c'est peut-être même ce qui parott le plus louable en soi; mais après tout c'est ce que je veux, et non pas ce que Dieu veut : pourquoi? parceque c'est quelque chose hors de .mon état. Quel est donc dans Dieu cette volopté que saint Paul appelle bon plaisir et volonté de perfection : Voluntas DA pêne placens et perfecta? Je vous l'ai dit, Chrétiens; cette volonté est que chacun soit dans le monde parfaitement ce qu'il est ; qu'un roi y soit parfaitement roi , qu'un père y fasse parfaitement l'office de père, un juge la fonction de juge; quun évêque y exerôe parfaitement le ministère d'un prélat; que tous marchent dans la voie qui leur est marquée, qu'ils ne se confondent point , et que les uns ne s'ingèrent point en ce qui est du ressort des autres : car si cela étoit , et que chacun voulût se réduire à être ce qu'il doit être , on peut dire que le monde seroit parfait.
Mais parcequ'on vit tout autrement, et qu'à l'exemple de ce philosophe dont parle Minutius Félix, on veut régler la vertu et le devoir même par le caprice de l'inclination et de l'humeur; c'est-à-dire parceque l'on ne se met pas en peine d'être dignement ce que l'on est, et.qu'on travaille éternellement à être ce que l'on n'est pas , de là vient cette confusion et ce mélange qui trouble non seulement la conduite entière du monde, mais les vues mêmes de Dieu sur nous; ce que hous devons souverainement craindre. Et c'est de qu oi s siniB
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nard représentoit si bien la conséquence en certaines personnes qui » dans une profession sainte et dévouée à Dieu , s'adonnoient à dès choses purement profanes , et menoieut une vie toute séculiière. Car que faites-vous? leur disoit-il, et à quoi vous exposez*- vous , en passant ainsi les bornes que Dieu vous a prescrites? L'Apdtre vous dit que chacun ressuscitera dans son rang.: mais comment se pourra-t-il feire que vous ressuscitiez dans le vôtre , puisque vous ne gardez aucun rang? et que peut-on espérer de vous, sinon qu'ayant vécu dans le désordre, vous ressuscitiez un jour dans le désordre? Belle idée, mes chers auditeurs , de je ne sais combien de chrétiens qui vivent aujourd'hui , et qui ne sont ni du monde ni de TÉglise , parcequ'ils ne l'attachent parfaitement ni à l'un ni à l'autre; qui pensent faire (Aque chose, et qui ne font proprement rien, parcequ'ils ne font pas ce qui leur est ordonné de Dieu.
Cependant , Chrétiens ; c'est pour cela seul que Dieu nous a préparé des grâces ; et si nous avons des secours à nous promettre de sa miséricorde, c'est uniquement pour la perfection de notre état; car la plus grossière de toutes les erreurs seroit de croire que toutes sortes de grâces soient données à tous. Comme Dieu est aussi sage qu'il est bon , et que dans la distribution de ses trésors il sait observer le poids, le nombre et la mesure avec lesquels l'Écriture nous apprend qu'il a tout fait, il ne nous destine point d'autres grâces que celles qui sont conformes et proportionnées à notre condition. C'est la théologie expresse de saint Paul en mille endroits de ses Épîtres. Il y a diversité de grâces, dit ce grand apôtre ; et selon la diversité dés grâces, il y a diversité d'opérations surnaturelles, quoique toujours par l'influence du même esprit, qui opère tout en tous; et comme l'œil n'a pas la vertu d'entendre , ni ror;eille la faculté de voir, et que la nature ne fournit des forces à ces deux organes que pour l'action qui leur est propre, aussi Dieu, qui a fait de son Église un corps mystique , ne dispense se^ grâces aux hommes, qui en soqt les membres , que par rapport à la fonction où chacun est destiné. Il donne la grâce de içommander à celui qui doit Commander, «t la grâce d'obéir à cidui qui doit obéir; la grâce de direction est ppur les prêtres et pour les pasteurs des âmes , et la grâce de soumission pour les peuples qui ont recours à leur conduite; ainsi du reste. Or il est de la foi que nous ne ferons jamais d'autre bien que celui pour lequel Dieu nous accorde sa grâce , et que tout ce que nous entreprendrons hors de l'étendue et des limites de cette grâce, quelque apparence qu'il ait de bien, nous sera inutile. Si donc celui qui a la grâce d'être conduit veut.se mêler de conduire et de diriger, comme il n'arrive que trop, dès-là, outre qu'il ne fait rien de ce qu'il pense , parcequ'il n'a point de grâce pour cela, il tombe, sans y prendre garde , dans le péché de pr^mption, et il tente Dieu, ou en lui demandant une grâce qu'il n'a point droit de lui demander , ou en présumant de >faii*e sans grâce ce qui est es-
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sentiellement l'ouvrage de la grâce. U corrompt cet ouvrage de la fnrace, et cet ouvrage de la grâce ainsi corrompu, bien loin de le perfectionner, a un effet tout contraire. Car nous voyous que les bonnes œuvres faites hors de Tétat ne servent qu'a inspirer l'orgueil, rattachement au sens propre, et mille autres imperfections; pourquoi ? parcequ'elles ne procèdent pas du principe de la grâce, mais de nousmêmes : au heu qu'étant pratiquées dans l'état d*un chacun , elles portent avec elles une bénédiction particulière, et de sainteté pour celai qui. les fait, et d'exemple pour les autres.
Car n'espérons pas , Chrétiens , trouver jamais la sainteté ailleurs que dans la perfection de notre état. C'est en cela qu'elle consiste, et les plus grands Saints n'ont point eu d'autre secret que celui-là nmr y parvenir. Ils ne se sont point sanctifiés , parcequ'ils ont faites choses extraordinaires que l'on n'attendoit pas d'eux : ils sont deyenas saints parcequ'ils ont bien fait ce qu'ils avoient à fisiire , et ce que Dieu leur prescrivoit dans leur condition. Jésus-Christ lui-même, qui est le Saint des saints, n'a point voulu suivre d'autre règle. Quoiqu'il lût au-dessus de tous les états , il a borné, sinon sa sainteté, du moins l'exercice de sa sainteté , aux devoirs de son état ; et la qualité de Dieu qu'il portoit ne l^a point empêché de s'accommoder en tout à l'état de l'homme. Il étoit fils, il a voulu obéir en fils ; il étoit Juif, il n'a manqué en rien à la loi des Juifs : et parceque la loi des Jiiifs défendoit d'enseigner avant Tàge de trente ans , tout envoyé qu'il étoit de Dieu pour prêcher le royaume de Dieu , il s'est tenu jusqu à Tâge de trente ans dans l'obscurité d'une vie cachée, arrêtant toutes les ardeurs de son zèle , plutôt que de le produire d'une inanière qui ne fût pas réglée selon son état; car c'est la seule raison que nous donnent les Pères de la longue retraite de cet Homme-Dieu. Yoilù pourquoi saint Paul, dont je ne fais ici qu'extraire les pensées, exhortant les chrétiens à la sainteté » en revenoit toujours à cette maxime : Unusquisque in quâvocatwne vocatus est (1. Cor.^ 7) : Que chacun de nous, mes Frères , se sanctifie dans l'état où il a été appelé de Dieu. Voilà pourquoi ce grand maître 4e la perfection chrétienne , et qui avoit été instruit par Jésus-Christ même , recommandoit si fortement aux Romains de n'affecter point cet excès de sagesse qui s'égare de la vraie sagesse, et de n'être sages qu'avec sobriété : Non pltis sapere qiiàm oportet sapere j sed sapere adsoknetaiem (Kom., 12). Non pas qu'il voulût mettre de^ bornes à la . perfection et. à la sainteté de ces premiers fidèles, il en étoit bien éloigné ; mais parcequ'il craîgnoit que ces premiers fidèles n'allassent chercher la sainteté et la perfection où elle n'étoit pas, je veux dire hors de leur état; car c'est proprement ce que signifie cette intempérance de sagesse dont parle saint Paul; intempérance, dis^'e, non point en ce qui est de notre état, puisqu'il est certain que nous- ne pouvons jamais être^ trop parfaits dans notre état; mais intempérance en ce qui est au-delà de Tétat où
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Diea noas a mis , parceque vouloir être parfaits de la sorte, c'est le vouloir trop , et cesser tout-à-fait de l'être.
Or le moyen de corriger dans nous cette intempérance? le voici renfermé en trois paroles par où. je finis , et qui contiennent un fonds inépuisable de moralités. C'est de nous défaire de certains faux zèles de perfection qui nous préoccupent , et qui nous empêchent d'avoir le solide.et le véritable. Je m*explique. C'est de retrancher le zèle d'une perfection chimérique et imaginaire que Dieu n'attend pas de nous , et qui nous détourne de celle que Dieu exige de nous ; de modérer ce zèle inquiet de la perfection d'autrui qui nous fait négliger la nôtre, et que nous entretenons assez souvent au préjudice de la nôtre; mais par-dessus tout, de réformer ce zèle tout païen que nous avons d'être parfaits et irréprochables dans notre état selon le monde, sans travailler à l'être selon le christianisme et selon Dieu. Prenez garde : je dis de retrancher le zèle d'une perfection chimérique; car j'appelle perfection chimérique celle que nous nous figurons en certains états où nous ne serons jamais, et dont la pensée ne sert qu'à nourrir le dégoût de celui où nous sommes. Si j'étois ceci ou cela , je servirois Dieu avec joie, je ne penserois qu'à lui , je vaquerois sérieusement à mon salut. Abus, Chrétiens : si nous étions ceci ou cela, nous ferions encore pis que nous ne Élisons; car nous n'aurions pas les grâces que nous avons. Or ce sont les grâces qui peuvent tout, et qui doivent tout faire en nous et avec nous. Dieu donne des grâces à la cour qu'il ne donneroit pas hors de la cour, et des grâces dans la magistrature qu'il vous refuseroil partout ailleurs. J'appelle perfection chimérique celle qui nous porte à faire le bien que nous ne sommes pas obligés de faire, et à omettre celui que nous devons faire. Car vous verrez des chrétiens pratiquer des dévotions singulières pour eux, et se dispenser des obligations communes; faire des aumônes par une certaine compassion naturelle , plus que par charité ; et ne pas payer leurs dettes , à quoi la justice et la conscience les engagent. Voilà le zèle qu'il faut retrancher, et voici celui qu'il faut modérer. C'est un zèle inquiet de la perfection d'autrui , tandis qu'on néglige la sienne propre. On voudroit réformer toute l'Église , et Ton ne se réforme pas sol-même. On parle comme si tout étoit perdu dans le inonde , et qu'il n'y eût que nous de parfaits. Eh ! mes chers aiiditeurs, appliquons-nous d'abord à nous-mêmes: un défaut corrigé dans nous vaudra mieux pour nous que de grands excès corrigés dans le prochain.
Mais ce que nous avons surtout à régler et à redresser est ce faux zèle qui nous rend si attentifs à notre propre perfection selon le monde , tandis que nous abandonnons tout le soin de notre perfection seloh Dieu; comme si l'honnêie homme et le chrétien dévoient être distingués dans nous ; comme si toutes les qualités que nous avons ne dévoient pas être sanctifiées par le christianisme; comme s'il ne nous
ëtoit pas mille fois plus important de nous avancer auprès de Diea et de lui plaire, que de plaire aux bommeç. Ah ! Chrétiens , pratiquons la grande leçon de saint Paul , qui est de nous rendre parfaits en Jësus-Gbrist ; car nous ne le serons jamais qu'eu lui et que par lui. Toutes les sectes de philosophes ont fait des hommes vains, des hommes orgueilleux, des hommes remplis d'eux-mêmes, des hommes hypocrites; mais un homme parfait , c'est le chef-d'œuvre de la religion, comme il n'y a qu'elle aussi qui puisse nous conduire à une félicite parfaite et à l'éternité bienheureuse , que je vous souhaite, etc.