‹ Œuvres de Bourdaloue (volume 4)Chapitre 94 sur 119 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

Ce n est pas sans raison que le Saint-Esprit , parlant du péché d'injustice, lui a donné pour compare inséparable ramertume et la douleur, et qu'il a voulu que le remords, le trouble, le ver de conscience fussent les productions malheureuses de ce qu'il appelle iniqu té : Ecce parturiit injustitiani, concepit dolorem et peperit iniquUalem (PtaL 7). En effet, dit saint Augustin, tout péché est à l'égard de Dieu un funeste engagement de la conscience du pécheur ; mais l'injusiice ajoute à celui ci d*étre encore un engagement à l'égard de l'homme; et quoique rengagement à l'égard de l'homme paroisse léger en comparaison de celui qui regarde Dieu , il est néanmoins vrai qu'd a quelque chose pour la conscience de plus inquiétant, de plus douloureux, etd*une suite plus fâTcheuse. Pourquoi cela? parcequ'a remonter au principe, le droit de Dieu peut être violé sans celui de l'homme, mais que le droit de l'homme ne le peut jamais être sans celui de Dieu. Quand je pèche contre Dieu, si je puis parler de la sorte, je n'ai affaire qu'à Dieu même; mais quand je fais tort à l'homme , je suis responsable et à Dieu et à l'homme ; et ces deux intérêts sont si étroitement unis , que jamais Dieu ne relâchera du sien , si celui déThomme n'est entièrement I éparé. Or il e^Nt bien plus aisé de satisfaire à Dieu seul , que de satisfaire tout à la fois à l'homme et à Dieu. Car, pour Dieu seul, la contrition du cœur suffit; mais pour l'homme et pour Dieu tout ensemble, ou plutôt pour Dieu prenant la cau^ede l'homme, outre ce sacrifice du cœur, ce qu'il faut au-delà est ce que le pécheur a coutume de craindre davant^^e, etce q|lii forme en lui Fobstacle le plusdifficiteà vaincre pour sa conversion. Appliquez-voui?, Chrétiens, à cette vérité, et comprenez le plus essentiel de vos devoirs.

Toute injustice envers le prochain est d'une conséquence dangereuse pour le salut; mais de toiles les espèces d'injustices, il n'y en a aucune dont l'engagement «oit plus teriible devant Dieu que celui de la médisance. Premièrement, parcequ'il a pour terme la plus délicate et la plus importante réparation , qui est celle de l'honneur. Secondement , parceque c'est celui dont l'obligation souffre moins d'excuses, et est moins exposée aux vains prétextes de Tamour-propre. Enfin , parcequ'il s'^étend communément à des suiies infinies , dont il n'y a point de conscience, quelque libertine qu'elle puisse être, qui ne doive irembter. Trois caractères qui méritent toutes vos réflexions, et que vous n*avez peut-être jamais bien considérés.

Il faut f ép^i er l'honneur , c'eu le premier. Ah ! Chrétiens, l'étrange nécessité ! Vous avez ravi celui de votre frère , et il s'agit de le rétablir. Si vous reteniez son bien , vous vous condamneriez à le rendre ; et vous avouez que sans cela il n'y auroit nulle espérance de salut pour vous : or ce bien dont vous lui seriez redevable est de beaucoup audessous de son honneur. Il seroit donc surprenant qu'avant de Téquité B. 2. * 40

pourTun, yoos en manquassiez pour l'autre; et qu'étant religieux pour le vol , vous ne le fussiez pas pour la médisance. De savoir comment ellese répare^ c'est ce que je n'entreprends pas de vous expliquer en détail ; et je pourrois vous prescrire sur cela des règles contre lesquelles votre foiblesse se révolteroit. Consultez ceux que Dieu a établis dans son Église pour être les pasteurs de vos âmes; mais souvenezvous que tout pasteurs qu'ils sont de vos âmes, Dieu ne leur donne nul pouvoir pour vous dispenser de cette réparation. Ils ont les clefs du ciel entre les mains, et l'Église, en certains temps plus solennels, leur communique nns rés^ve toute sa juridiction. Hais ni la juridiction de rÉglise ni les clefs du ciel ne vont point jusque là ; et cet homme, quoique ministre et lieutenant de Jésus-Christ, n'est pas plus capable de vous réconcilier avec Dieu sans la condition dont je parle, que de vous rendre maitre de l'honneur d'autrui , et de vous attribuer le domtinedeee gui ne vous appartient pas. Je vous le dis. Chrétiens, parceque, daas le tribunal même de la pénitence, il peut arriver quelquefois , ou que vous dissimuliez avec lui , ou qu'il dissimule avec vous ; que vofts loi déguisiez les choses , ou qu'il vous déguke vos obligatioQS : akus qui, bien loin de vous justifier, neserviroit qu'à augmentiir 1$ rigueur de votre jugement.

U me stiffit donc en général de vous déclarer qu'un honneur que la médisance a llétri ne peut être lavé de cette tache qu'aux dépens d'un autre honneur, comme uif intérêt ne peut être compensé que par un autre intérêt. Vous avez blessé la réputatfon de cet homme, il est juste qu'il vous en cdbte à proportion , de la irôtre, dans la satisfaction que vous lui ferez. Cette i^tisfAction vous bugiiliera; mais en cela même consiste le paiement de la dfetteque vots avez contractée. Car payer en matière d'honneiit*, c'est s'buiQilier | et il est autant impossible de réparer la médisance sans subir rhumiliation , que le larcin sans se dessaisir et se dépouiller de la possession, "^ous essuierez par-là un ' peu de honte : combien vos discours lif^res ei piquant^ ont-ils causé de confusion à la personne que vous avez décriée ! On rabattra de l'estime qu'on faisoit de votre probité : cette estime de probité ne vons est plus due, mais vous la devez à ceux que vous avez offensés; et l'ordre de Dieu est que vous leur en fassiez comme un sacrifice , en vous exposant, s'il est nécessaire, au mépris des hommes. Vous avancez une calctmnie: il faudra expressément vous rétracter. Vous excédez dans un récit : il faudra reconnoître sans équivoque que vous avez exagéré. Vous empoisonnez par un air malin ce qui ne vous plaît pas : il faudra là -dessus, et sur tout le reste, rendre justice et faire connoître la vérité. En mille conjonctures cela est affligeant, j'en conviens ; mais au moins, dit Guillaume de Paris, le pécheur y trouvet-il un avantage plein de consolation pour lui , savoir, que ce qui lui paroft affligeant, s'il a le courage de s'y résoudre, est aussi la marque la plus évidente qu'il puisse avoir dans cette vie, et de l'efficace

de sa contrition » et de la validité de sa pénitence. Vous ne Tavez pas voulu , 6 mon Dieu , que ce secret nous fût infailliblement connu ; et, pour nous tenir dans une dépendance plus étroite , Tordre de votre providence a été que , dans cet exil où nous vivons , nous ne puissions être certains si nous sommes dignes dt'amour ou de haine. Mais quand je vois un chrétien touché de repentir, et non content de détester son crime, en faire une sérieuse réparation, en détruire les impressions les plus légères , et pour cela ne se point flatter soi-même ; dire, Kon seulement j'ai péché contre la charité, mais contre la justice, mais même contre la droiture naturelle et la sincérité, en interprétant selon ma passion , en imaginant, en publiant le faux pour le vrai; quand j'entends sortir de sa bouche un tel aveu, ah! Seigneur, quelque impénétrable que soit le mystère de votre grâce , je ne puis m'empécher alors de croire que c'est un pécheur contrit, sanctifié, parfaitement réconcilié avec vous. Quoi qu'il en soit, mes chers auditeurs, sans cela point de pénitence solide , et par conséquent point de miséricorde nj de pardon de la part de Dieu.

Ajoutez que l'obligation de réparer l'honneur est de toutes la plus absolue, et, comme j'ai dit, la moins exposée aux prétextes de l'amour-propre, qui pourroient i'affoiblir. Car en vain l'amour-propre nous suggère-t-il des raisons et des excuses pour nous décharger d'un devoir aussi pressant que celui-là; ces excuses et ces raisons sont autant d'impostures de l'esprit du monde , qui se détruisent d'ellesmêmes , pour peu que nous voulions les examiner. En effet , quand on nous parle de restituer un bien mal acquis, bous nous en défendons par le prétexte de l'impossibilité. Souvent cette impossibilité est chimérique , quelquefois elle est réelle : Dieu, qui ne se peut tromper, en sera le juge. Mais quand il s'agit de l'honneur de nos frères , qu'avons-nous à alléguer? Nous nous flattons (car il en faut venir à l'induction , et ne pas craindre que cette morale dégénère de là dignité de la chaire , puisqu'on réfutant nos erreurs elle nous développera la loi de Dieu) , nous nous flattons de n'être point obligés à réparer une médisance, parceque nous n'en sommes pas, disonsnous , les premiers auteurs , et que nous n'avons parlé que sur le rapport d'autrui ; mais dans un sujet où la charité étoit blessée , le rapport d'autrui étoit-il pour nous une caution sûre? falloit-il déférer à ce rapport? voudrions-nous que, sur la foi des autres, on crût de nous indifféremment tout ce qui se dit ? i|n péché peut-il jamais servir d'excuse à un autre péché ; et le jugement téméraire, qui de luimême est un désordre, dispenseroit-il de la réparation d'un second désordre , qui est la médisance?

Nous prétendons que le bruit commun avoit rendu la chose publique. Mais n'est-ce pas, disoit TertuUien , ce bruit commun qui publie tous les jours les plus noirs mensonges , et qui les répand dans le monde avec le même succès que les plus constantes vérités ? n'est-ce

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pas le caractère de ce bruit commun , de ne subsister que pendant qu'il impo e, et de s'évanouir du moment qu'il n'impose plus? Nonne hœc est famœ condiiio , ut non niii ciim mentitur perseveret (Tertul.)? Cependant, poursuivoit il, c'est ce bruit commun que Ton nous objecte coniinuellf'ment , et dont on s'autorise pour ne nous rendre aucune justice : Ucec tamen profertur in nos sola testis (Idem). Or il seroit bien étrange qu'une chose si frivole pût anéantir une obligation si sainte.

Je vais plus avant. Nous nous figurons en être quittes devant Dieu , parceque nous n'avons rien dit que de vrai ; mais , pour être vrai , nous est-il permis de le révéler? N'est-ce pas assez qu'il fût secret, pour devoir être respecté de nous? avons-nous droit sur toutes les vérités? consentirions-nous que tout ce qui est vrai de nos personnes fût découvert et manifesté? ne compterions-nous pas cette entreprise pour une injure atroce, dont il n'y a point de satisfaction que nous ne dussions attendre? et pourquoi , raisonnant ainsi pour nous-mém'is , ne suivons-nous pas les mômes principes en faveur des auireâ» ? Nous nous persuadons que la médisance qui nous est échappée n'a que légèrement intéressé le prochain; mais en sommes-nous juges compétents ? avons-nous bien pesé jusqu'où peut aller cet intérêt du prochain ? le devons-nous mesurer selon les vues d'une raison telle qu'est la nôtre , toujours préoccupée , et toujours disposée à prendre le parti qui la favorise.^ si c*étoit notre intérêt propre, en formerions-nous le même jugement? Ce n'a été, dit-on , qu'une raillerie; mais en fautil souvent davantage pour causer un tort infini, et ne sont-ce pas les railleries qui font les plaies les plus vives , les plus cruelles et les plus sanglantes? Nous Tavons dit innocemment; mais quand on en conviendroit, en serions-nous plus?^ couvert? un honneur détruit, quoique innocemment , en est-il moins détruit? et la loi naturelle ne veutelle pas que nous guérissions les maux dont nous sommes même la cause innocente, comme elle nous oblige à restituer les biens que nous aurions innocemment usurpés?

Achevons, Chrétiens, de renverser les vains fondements sur quoi notre iniquité s'appuie. Ce que j'ai dit au désavantage de celui-ci n'est qu'une confidence d'ami que j'ai cru pouvoir faire à celui-là. Yoilà, mes Frères, répond saint Ambroise, Técueil de la charité : c'est une confidence que j'ai faite , et je ne m'en suis ouvert qu'à mon ami : comme s'il vous étoit libre de me ruiner de crédit et d'honneur auprès de votre ami; comme si, pour être votre ami, ce m'étoit un moindre outrage d'être diffamé dans son esprit; comme si cet homme que vous traitez d*ami n'a voit pas. lui-même d'autres amis à qui confier le même secret; comme si le secret d*une médisance, bien loin d*en diminuer la malignité, ne l'augmentoit pas dans un sens> puis« que c'est ce secret même qui m'ôte le moyen de me justifier devant cet ami. Tout cela est de saint Ambroise ; et ce qu'il enseignoit , Chré-

tiens, il le pratiquoit : car ayant un fret e d'une prudence consommée, et qui lui étoit, oomme Ton sait , uniquement cher, il ne iaissoit pas d*avoir fail ce pacte avec lui, qu'ils ne se commuuiqueroient jamais Y un à Taulre aucun secret préjudiciable à l'honneur du prochain ; condition que ce frère si sage et si droit accepta sans peine ; el saint Ambroise, pour notre instruction , a bien vou!u en'faire un point de son éloge funèbre : Erant omnia communia ^ indïvidatts spiritus^ individuus affectus ; unum hoc non erat commune^ secretum (Aub.) : Entielui et moi tout étoit commun, inclinations, pensées, intérêts; notre seule réserve étoit sur ce qui touchoit la réputation d autrui ; ce que nous observions, dit-il, non pas par un principe de défiance, mais pour le respect delà charité: Non qud confitendipericulum vereremnr^ sedut divinœ charitatis tueremur fidem (Idem). La règle donc inviolable pour lui étoit, sur cet article, de ne pas découvrir à son frère ce qu'il auroit celé à un étranger : Et hoc erat fidei indicium, quod non esset extraneo proditum, id non fuisse cum fratre collatum (Idem). En effet, ce sont ces criminelles confidences qui rendent le péché que je combats non seulement pernicieux , mais contagieux : car on a dans le monde un ami que Ton fait le dépositaire et le complice de sa médisance; celui-ci en a un autre, duquel il a éprouvé la fidéliié ; cet autre en a un troisième, dont il ne se tient pas moins sûr : ainsi, sous ombre de confidence, un homme est décrié dans toute une ville; et vous , qui êtes la première source de ce désordre , n'en devenez-vous pas solidairement responsable à Dieu ?

Car voici, mes cfaers auditeurs, le dernier caractère de ce pécbé: c'est qu'outre l'honneur qu'il attaque et qu'il blesse directement, il a mille autres suites déplorables , qui sont, dans la doctrine des théologiens, autant de charges pesantes pour la conscience.' L'ignorez -vous, et mille épreuves ne doivent-elles pas vous avoir appris quels dommages dans la société humaine la médisance peut causer, et de quels maux elle est suivie? Il étoit d'uue importance extrême pour l'établissement de cette jeune personne que sa vertu fût hors de tout soupçon ; mais vous ne vous êtes pas contenté d'en donner certains soupçons , vous avez fait connoîire toute sa foiblesse, et la chute malheureuse où l'a conduite une fatale occasion. Elle Tavoit pleurée devant Dieu , elle s'en étoit préservée avec sagesse en bien d'autres rencontres , elle marchoit dans un bon chemin , et gardoit toutes les bienséances de son sexe ; mais parceque vous avez parlé , la voilà honteusement délaissée , et pour jamais hors d'état de prétendre à rien dans le monde. Il n'étuit pas d'une moindre conséquence pour cet homme de se maintenir dans un crédit qui faisoit valoir son négoce, et qui contribuoit à l'avancement de ses affaires ; mais parceque vous n'avez pas caché selon les règles de la charité chrétienne quelques fautes qui lui sont échappées , et qu'il avoîi peut-être pris soin de roparer, vous déconcertez toutes ses me$ui*e$ , et vous Texposez à une ruine entière.

Ce mari et cette femme vivoient bien ensemble , et par l'anion des cœurs entretenoient dans leur famille la paix et Tordre ; mais un dis* cours que vous avez tenu mul-à-propos a fait naître dans l'esprit de Tun de fâcheuses idées contre l'autre ; et de là le refroidissement , le trouble, une guerre intestine qui les a divisés, et qui va bientôt les porter à un divorce scandaleux. Je serois. infini si j'entreprenois de produire ici tous les exemples que Tusage de la vie nous fournit. Que fera ce domestique dont vous avez rendu la fidélité douteuse , et où trouverait-il à se placer ? de quel poids , pour réprimer la licence et pour administrer la justice, sera l'autorité de ce juge , après les bruits qui ont couru de lui, et que vousavez partout semés? quelle créance aurat-on en cet ecclésiastique, et avec quel fruit exercera-t-il son ministère , depuis les sinistres impressions qu'on en a prises sur une parole qu'on a entendue de vous, et qui ne servoit qu'à en inspirer du mépris? Un homme est perdu sans ressource pour un mot dit par un grand , dit à un grand , dit devant un grand : car il est vrai , g^rands du monde, que si la médisance est à craindre partout , elle n-a jamais de plus funestes effets que lorsqu'elle vient de vous, que lorsqu'elle se fait devant vous, que lorsqu'elle s'adresse à vous. Par rapport aux grands, soit qu'ils parlent, soit qu'ils écoutent, il n'y a point de médisance simple : elles sont toutes compliquées; c'est-à-dire qu'on oe médit guère en présence des grands, et qu'ils ne médisent point euimémes sans ruiner , sans désoler, sans diviser, sans troubler et renverser. Parmi le peuple et dans les conditions médiocres , il y a bien des médisances qui tombent, et qui , toutes grièves qu'elles paroissent, sont presque sans conséquence; mais, de la part des grands et à l'égard des grands, rien qui ne porte coup , rien qui ne fasse de profondes blessures et qui ne soit Capable de donner la mort. Or voilà ce qu'il faut réparer. Les grands ne sont pas plus dispensés de cette obligatipn que les autres : tout élevés qu'ils sont au-dessus de leurs sujets, ils leur doivent la justice; et s'ils n'en rendent pas compte aux hommes, ils en rendront compte à Dieu.

N'ai-je donc pas toujours raison de m'étonner que la médisance étant si préjudiciable aux hommes , on soit néanmoins si peu vigilant et si peu circonspect pour s'en abstenir? Mais savez-vous , Chrétiens, ce qui m'étonne encore plus? c'est que dans un siècle tel que le nôtre, je veux dire dans un siècle où nous n'entendons parler que de réforme et de morale étroite, on voie des gens pleins de zèle, à ce qu'il semble, pour la discipline de l'Église et pour la sévérité de rËvanj^ile, suivre toutefois les principes les plus larges sur un des devoirs les plus rigoureux de la justice chrétienne, qui est la restitution de Thonneiir et sa réparation. Un homme aura passé toute sa vie à décrier, non seulement quelques particuliers , mais des sociétés entières ; il aura employé ses soins à réveiller mille faits injurieux et calomnieux ; et comme si ce n'étoit pas assez de les avoir débités de vive voix ,

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et d'en avoir informé toute la terre, ou par lui-même, ou par d'autres animés de son esprit, il se sera servi de la plume pour les tracer sur le papier, et pour en perpétuer la mémoire dans les âges futurs : cependant cet homme meurt , et sur tout cela l'on ne voit de sa part nulle satisfaction ; on ne pense pas même à entrer pour lui là^iessus en quelque scrupule , et sans hésiter on dit : G'étoit un homme de bien , c'étoit un grand serviteur de Dieu ; il est mort dans des sentiments de piété qui pénétroient les cœurs et qui ont édifié tout le monde. Je le veux, mes Frères, et je ne rabattrai rien de l'opinion de sa bonne vie ; mais après tout trois choses me font de la peine : Tune, qu'il est, incontestablement chargé d'une multitude infinie de médisances, et de médisances atroces; l'autre, que toute médisance qui n'est pas réparée autant qu'elle pouvoit et qu'elle devoit l'être, devient dès-lors au jugement de Dieu, et selon la doctrine la plus relâchée , un titre certain de condamnation ; et la troisième enfin , qu'il ne paroit rien qui donne à connottre que ce mourant ait marqué quelque repentir de ses médisances passées , et qu'il ait pris quelques mesures pour les effacer. Voilà ce que je vous laisse concilier avec la sainteté de la vie et la sainteté de la mort. C'est un mystère pour moi incompréhensible, et un secret que j'ignore.

Ah! Chrétiens , faisons mieux, et, sans juger personne, jugeonsnous nous-mêmes. Apprenons à nous taire quand la réputation du prochain y peut être intéressée ; et apprenons à parler quand il est du même intérêt que nous lui rendions ce que notre médisance lui a ravi. Tout ce que j'ai dit est si conforme à la raison et à l'équité naturelle , que des païens même s'en édifieroient et en profiteroient : nous, échiirés des lumières de la foi ; nous , inspirés de l'esprit de charité qui s'est répandu dans l'Église, et qui doit régner dans nos cœurs; nous, les disciples de Jésus-Christ, qui s'est déclaré le maître et le Dieu de la charité, qui nous a laissé pour héritage la charité , qui en a fait son précepte et comme le précis de toute sa loi , serons-nous moins charitables que des idolâtres , et moins équitables envers nos frères? Vous vous scandalisez tant quelquefois, mon cher auditeur, devoir le monde si corrompu; et, malgré tout votre zèle , le nionde ne se scandalise pas moins de vous voir si médisant. Vous vous plaignez tant et si hautement qu'il n'y a plus parmi les hommes ni innocence ni piété , et l'on se plaint avec plus de sujet encore qite dans vos paroles et vos entretiens vous n'épai gniez ni la piété ni l'innocence. Retranchez ce vice, et faites-en devant Dieu la résolution. Voilà de tous les propos que vous pouvez former et que vous devez exécuter, un des plus nécessaires. Car entre les dangers du salut, dit saint Grégoire , il n'y en a point de plus universel et de plus fréquent que la médisance : Hoc maxime vitio per'wlitatur genus humanum (Greg.)- Heureux qui s'en préserve et qui le prévient , en gouvernant sa langue et ne lui permettant jamais de s'échapper ! heu-

reux qai porte toujours la chariié 8ur ses lèvres ! il conservera h graoe daos son cœur y et il possédera la gloire dans réternité bieaheareuse» que je vous souhaite, etc.

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