‹ Œuvres de BourdaloueChapitre 128 sur 225 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

Connaître Dieu dans lui-même i c'est le privî-

l^e de la gloire et de Tétat des bienheureiix : le connaître dans ses œuvres et par rapport à nous, c'est l'avantage de la foi, et ce qui sanctifie les hommes sur la terre. Connaître Dieu comme soa* verain Seigneur, comme premier principe et dernière fin , comme l'Être par excellence de qui relèvent tons les êtres , et de qui ils dépendent essentiellement ; le connaître comme source de tous les biens, conune celui, dit l'Écriture, qui prot^e, qui sauve, qui Ti vifie , et d'où procède toute grâce et tout don parfait ; le connaître comme vengeur du péché , comme Saint des saints, qui sait punir le péché autant que le péché est punissable; en un mot, le connaître dans l'étendue de ces trois divins attributs que nous distinguons, mais qui sont en eux-mêmes indivisibles, savoir, dans l'étendue de sa grandeur, de sa bonté et de sa justice : voilà, dit l'Ange de l'école, saint Thomas, ce qui s'appelle pour nous, dans la vie , la science de Dieu , et ce que l'homme chrétien doit continuellement étudier, s'il veut s'acquitter envers Dieu des trois plus Importants devoirs que la religion lui impose : devoir de dépendance , devoir de reconnaissance, et, supposé que Dieu soit offensé, devoir de pénitence. Or ce sont justement, mes chers auditeurs, les trois idées que le Sauveur du monde a voulu imprimer dans nos esprits , ea nous mettant devant les yeux l'oblation adorable de sa personne dans le temple de Jérusalem. Ceci mérite toute votre attention.

Cest Jésus-Christ, Fils de Marie, qui est présenté à Dieu : et pourquoi? pour honorer la souveraineté infinie de Dieu : Sanctifica mihi omne pri' mogenitum tam dehominibus, guam dejuTnentis; mea enim sunt omnia {Exod., 13) ; Que chaque premier-né me soit offert , disait Dieu au législateur Moïse, dans le chapitre treizième de ï Exode. Pesés, s'il vous plaît, ces paroles, qui font le sujet principal de cette fête, et qui contiennent en substance l'instruction solide et touchante que j'en vais tirer : Que chaque premier-né me soit offert, parce que toutes choses m'appartiennent, et que, sans exception , je suis le Seigneur absolu de toutes les créatures. Ainsi Dieu usant de ses droits*, et se faisant connaître pour ce qu'il était, l'ordonnait aux Israélites. Telle était la fin de la loi. C'était pour cela que les mères portaient à l'autel ce qu'elles avaient de plus cher, leurs aînés et le premier fruit de leur fécondité. C'était par là qu'elles rendaient hommage à ce suprême empire que Dieu exerce, et qu'il ne convient qu'à lui seul d'exercer dans l'univers : Ego Dotninus, et non aiius (Isai., 4&); C'est moi qui suis le Seigneur, et il n'y en a point d'autre que moi. Tel était, dis-je, l'esprit de cette sainte et divine loi que Moïse avait publiée, et qui se terminait à protester par une cérémonie sc4ennelle, que tout était à Dieu, de Dieu, et pour Dieu; à Dieu, en

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cpàlfté de souverain ; de Diea, en qualité de principe ; et pour Dieu , en qualité de fin dernière : Mea enim sunt omnia. Mais il fallait que la loi de grâce relevât encore cette cérémonie , et lui donnât toute sa porfoction : 11 fallait, pour honorer cet empire de Dieu autant qu*il devait Pétre, un premier-né d*un ordre et d*un mérite supérieur à tous ceux qui jusqu'alors avaient été présentés. Il n'y avait que Jésus-Christ qui , offert par Marie, et s'offrant luimême, pût dignement et parfaitement remplir la mesure de ce devoir : pourquoi ? saint Jean Ghrysostâme en apporte deux excellentes raisons. Premièrement, parce qu*en conséquence de sa prédestination étemelle, il était le premier-né de toutes les créatures; auguste et émineote prérogative que lui attribue saint Paul, Primogenitus omnis creaturx {Coloss., 1) : secondement, parce qu'étant Dieu et homme tout à la fois, la présentation de sa personne était un hommage, non-sculement digne de Dieu, mars proportionné et égal à la majesté de Dieu : Non rapinam arbilratus est, esse se xqualem Deo. (PhiHpp., 2 .) Je m'explique. Dieu voulait que dans ebaque famille le premier-né lui fût voué, pour lui rendre de tous les autres, et pour être comme un otage de la dépendance où devaient rivre tous les autres, représentés par celui-ci qui était leur chef. Mais chacun de ces premiers-nés n'étant chef que de sa maison , et la loi dont je parle n'obligeant que les enfants d'Israël , il n'en pouvait revenir à Dieu qu'un honneur borné et limité. Que fait Dieu? Il choisit dans la plénitude des temps un homme chef de tous les hommes, dont l'oblation lui est comme un tribut universel pour toutes les nations et pour tous les peuples ; un homme qui nous représente tous , et qui, faisant à notre égard l'ofiBce d'aîné, répond à Dieu de lui et de nous, à moins que nous n'ayons l'audace de le désavouer, et que nous ne soyons assez aveugles pour nous détacher de lui ; un homme, dit le grand apôtre, dans qui tous les êtres réunis rendent aujourd'hui à Dieu le devoir de leur soumission, et qui, par son obéissance, remet sous l'empire de Dieu tout ce que le péché en avait soustrait. Car c'est ce que le Saint-Esprit a voulu nous exprimer dans ces admirables paroles de l'épttre aux Éphésiens : Instaurare omnia in Christo [Epkes,, 1); et c'est aussi sur quoi est fondé ce droit d'aînesse que Jésus-Christ devait avoir audessus de toute créature : Prlmogenitus omnis créaturx, {Coloss,, 1.)

Je dis plus; toutes les créatures , prises même ensemble, n'ayant nulle proportion avec l'être de Dieu, et, comme parle Isaîe, toutes les nations n'étant devant Dieu qu'une goutte d'eau , ou qu'un atome et qu'un néant , quelque effort qu'elles fissent pour témoignera Dieu leur dépendance , Dieu ne pouvait 1tre pleinement honoré par elles ; et dans le

culte ^qu'il en recevait, il restait toujours un vide Infini, que tous les sacrifices du monde n'étaient pas capables de remplir. Il fallait un sujet aussi grand que Dieu, et qui, par le plus, étonnant de tous les miracles, possédant d'un côté la souveraineté de l'être , et de l'autre se mettant en état d'être immolé, pût dire, mais dans la rigueur, qu'il offrait à Dieu un sacrifice aussi excellent que Dieu même, et qu'il soumettait dans sa personne, non point de viles créatures, non point des esclaves, mais le Créateur et le Seigneur même. Or c'est ce que fait aujourd'hui le Fils de Dieu. Sacrificium et oblationem noluisti, holocctustum etpropeccato non postulasH; tune dixi : Ecce venio {Psalm. 89); Vous n'avez plus touIu, ô mon Dieu! d'oblation ni d'hostie, les sacrifices de l'ancienne loi ont cessé de vous agréer; cest pourquoi j'ai dit : Me voici , je viens, je me présente à vous. Car c'est à la personne du Sauveur que conriennent littéralement ces paroles du prophète royal , et c'est dans le temple de Jérusalem qu'elles furent authentiquement vérifiées , puisque ce fut là que cet Homme- Dieu, abolissant les anciens holocaustes pour en établir un nouveau, vint lui-même s'offrir à son Père, se consacra , se dévoua solennellement , entra dans le sanctuaire, non plus, dit l'apdtre, avec le sang des boucs et des taureaux , mais avec son propre sang; c'est-à-dire, honora Dieu, non plus par des sujets étrangers, mais par lui-même et aux dépens de lui-même; et, par cette unique oblation, donna pour jamais à ceux qui devaient être sanctifiés, une idée parfaite du vrai culte qui est dû au Dieu vivant : Una oblatUme consummavit in sem» pitemum sanct\ficatos, (Hebr., 10.) Voilà donc, mes cher^uditeurs , ce que nous inspire le myst^ de ce jour, un sentiment profond et respectueux de la souveraineté de Dieu ; un attachement inviolable à ce premier devoir de laxeligion , qui est l'obéissance et la soumission à Dieu ; une disposition à se sacrifier, et , s'il était possible , à s'anéantir pour reconnaître, comme Jésus-Christ, l'empire de Dieu« Or, de là même concluez et jugez quel est le désordre de l'homme , qui, par une propriété inséparable de son être, de quelque condition d'ailleurs qu'il soit , étant né sujet de Dieu, vit néanmoins , à l'égard de Dieu , dans une espèce d'indépendance d'autant plus criminelle que, bien loin d'en rougir, il semble encore souvent s'en glorifier. Indépendance de Dieu, péché capital des grands du monde, dont le caractère le plus commun est de vivre comme s'ils n'étaient nés que pour eux-mêmes, et qui , par un renversement de principes, usant du monde, ou plutôt en jouissant, comme si le monde ne subsistait que pour eux, rapportent tout à eux, au lieu que tout doit être rapporté à Dieu. Indépendance de Dieu , d'où il arrive que dans leurs entreprises Dieu

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ii*est pas même consulté ; que sa loi n*est jamais un obstacle à leurs injustes desseins ; que leur politique est la seule règle de leurs plus importantes actions , pendant que la conscience n'est écoutée et ne décide que sur les moindres; que ce qui s'appelle leur intérêt, n'est jamais pesé dans la balance de ce jugement redoutable, où eux-mêmes néanmoins doivent Têtre un jour : comme si leurs intérêts étaient quelque cbose de plus privilégié qu^euxmêmes ; comme si leur politique pouvait prescrire contre la loi de Dieu, qui est éternelle; comme si la conscience n'était un lien que pour les âmes vulgaires; comme s'il y avait des bommes affranchis, parleur état, de là suprême domination du Seigneur de toutes choses. Indépendance de Dieu, souvent accompagnée d'illusion et d'erreur ; en sorte que ces esprits mondains , professant au dehors la religion , ne laissent pas d'en être secrètement les déserteurs, ne s'y assujettissent qu'autant qu*il leur plaît , l'interprètent selon leur sens , raccommodent à leurs passions , et au lieu de régler par elle leur ambition , leurs désirs , leurs vues, la font toujours servir à leurs vues, à leurs désirs, à leur ambition. Indépendance de Dieu, qui vient, dans les uns, d'un oubli général de leurs devoirs ; dans les autres, d'un excès d'amour-propre ; dans ceux-ci, d'un esprit d'orgueil; dans ceux-là, d'un fonds de libertinage et d'impiété : quatre sources du désordre que je combats. Oubli général de leurs devoirs, lorsque dissipés et emportés par le torrent du siècle, enflés de leurs succès et plongés dans le plaisir, ils ne se souviennent plus enfin qu'ils ont un maître, un législateur, un juge; tellement que le respect et la crainte de Dieu s'effacent à mesure que le monde les possède , et qu'il ne leur reste plus qu'une foi morte, incapable de les toucher, beaucoup moins de les contenir dans Tordre d'une obéissance exacte et fidèle. Excès d'amour-propre, lorsqu'à force de s'aimer, de se flatter, de se rechercher et de se satisfaire, ils se font d'eux-mêmes leurs idoles; qu'ils se regardent eux-mêmes comme leur fin , et que dans l'usage de la vie, toujours occupés d'euxmêmes, toujours pleins d'eux-mêmes , toujours attachés et bornés à eux-mêmes, ils deviennent insensibles non-seulement pour tout ce qui est hors d'eux-mêmes, mais pour le Dieu qui les a créés, et dont la supériorité leur paraît gênante et incommode. Esprit d'orgueil , lorsqu'à l'exemple de ce roi infidèle dont parle l'Écriture, ils disent, au moins dans leur cœur ; Quis est Dominus, ut audiam vocem (ifusf {Exod,j 5) Et quel est ce Seigneur dont on me menace sans cesse? qu'ils méprisent sa voix, qu'ils rejettent ses grâces et ses inspirations, qu'ils violent avec impunité ses commandements et ses lois, qu'ils lui résistent en face, et qu'ils portent lobstination et l'endurcissement jusqu'à pouvoir lui

être rebelles sans cesser d'être tranquilles. Fonds de libertinage et d'impiété,' lorsque livrés à leurs erreurs, et au sens réprouvé qui les aveugle, ils passent jusqu'au raisonnement de l'insensé . Y a-(-0 un Dieu? s'il y en a un , est-il tel qu'on nous le figure ? connaît-il toutes choses ? y prend-il un intérêt si grand? a-t-il une providence aussi exacte et anssi sévère que celle dont on veut que nous dépendions? Et dixerunt : Quomodo scit Deus, et si est scientia in excelsof {Psalm. 72.) Car voilà, chrétiens, où conduit peu à peu l'esprit du monde.

Or, à tout cela. Dieu a voulu par son infinie miséricorde opposer, dans la personne de son Fils , on exemple sensible, un exemple convaincant, et à quoi nous n'eussions rien à répliquer. Car si dans l'ordre des secrets divins qui se développent aujourd'hui à nos yeux , un Homme-Dieu ne paraît devant Dieu que sous la forme et dans la posture de serviteur , avec quel front pouvons-nous soutenir findépendance chimérique et prétendue que nous affectons ? Je le répète, chrétiens , ce que nous prêche cette auguste solennité , et le premier fruit que nous en devons retirer, c'est une dépendance entière de Dieu. Je ne suis pas à moi , mais à Dieu : donc je ne dois pas vivre pour moi, mais pour Dieu; donc toutes mes vues doivent avoir Dieu pour terme ; donc je dois mettre Dieu à la tête de tous mes conseils ; donc il faut que Dieu soit la règle de toutes mes entreprises; donc je ne dois rien désirer que dans les bornes, quoique étroites, de l'inflexible équité de Dieu; donc je ne dois rien résoudre, ni former aucun projet, qu'après l'avoir mis à l'épreuve de la loi de Dieu ; donc je dois être prêt à me départir de tout ce qu'une licence criminelle , ou une prudence humaine m'aurait engagé à faire contre les ordres de Dieu : car c'est là dans la pratique ce que nous appelons dépendre de Dieu. Je dois vivre pour Dieu ; donc il ne m'est pas permis d'avoir d'établissement, de fortune, de dignité, de rang, de grandeur que pour Dieu. Une grandeur pour moimême, un établissement pour moi-même, une élévation, une fortune pour moi-même serait un monstre dans la nature, et comme une idolâtrie subsistante au milieu de moi-même, dont la jalousie de mon Dieu se trouverait piquée , et qui m'attirerait infailliblement ses vengeances. J'appartiens à Dieu, et je ne suis ce que je suis que pour dépendre de lui : donc je dois être sincèrement, efficacement, continuellement disposé à m'immoler pour lui ; donc en mille occasions qui se présentent , je dois me renoncer, et selon l'expression de l'Évangile, me perdre moi-même pour lui ; donc je ne dois ménager ni réputation, ni crédit, ni faveur, ni biens, quand il s'agit de me déclarer pour lui ; car voilà ce que c'est que sacrifice, et je ne puis autrement témoigner à Dieu que je suis sa créature. Malheur à

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moi, si, pour tout autre que Dieu, fêtais disposé de la sorte! pourquoi? parce qu'il ne peut y avoir j que Dieu de qui je dépende de cette dépendance disolue , dont le sacriÂce est la marque. Malheur à quiconque voudrait être ainsi dévoué à un homme mortel ! parce qu'il n'y a point d'homme mortel à qui ce dévouement puisse être dû , ou plutôt à l'égard de qui ce dévouement ne fût un crime. Aux hommes, dit le Saint-Esprit, le tribut, Thonneur, le service; mais à Dieu seul le sacrifice de tout ce qui est en nous et de nous-mêmes, puisqu'il est le Seigneur par essence, et que nous dépendons de lui jusque dans le fond de notre être.

C'est dans cet esprit que tout chrétien a dû se présenter aujourd'hui devant les autels. Si dans l'oblation que. nous avons faite à Dieu de nos personnes, il y a eu quelque chose d'excepté. Dieu ne s'est point tenu honoré de notre culte, et nous ne l'avons point connu pour ce qu'il est : car, autant que nous le pouvions , nous avons osé limiter ce droit d'empire universel et inaliénable sur quoi était appuyée la loi de la présentation, Mea enim sunt omnia (Exod,, 13 ) ; et , démentant sa parole, nous lui avons dit, non de bouche, mais par l'effet, que toutes choses ne lui appartenaient pas. Un seul intérêt réservé, une seule passion épargnée, une seule attache que le cœur n'a pas encore rompue, c'est assez pour faire à notre Dieu un tel outrage; par là notre oblation , quelque fervente qu'elle nous ait paru d'ailleurs, à été non-seulement vicieuse et imparfaite, mais odieuse; par là nous avons commis ce larcin si détesté de Dieu , et si distinctement marqué dans l'Écriture : ÇiUa ego Dominus diUgens judichim , et odio habens rajânam in Ao/oeausto. (ISÀi., 16.) Oui, mes chers auditeurs, ce larcin dans l'holocauste, c'est l'exception dont je parle , c'est l'injuste réserve que nous faisons d'une chose que Dieu nous demande comme Seigneur, et qui devrait être la matière du sacrifice qu'il attend de nous; d'une chose que nous mettons à part, et que nous retranchons du nombre de celles dont nous voulons bien qu'il soit mattre. Désordre dont nous avons dû, vous et moi , nous garantir en présentant à Dieu, comme Marie, ce véritable, quoique mystérieux, premier-né, figuré dans la loi ancienne, je veux dire, ce que nous aimons plus fortement et plus tendrement , cette passion dominante, cet objet à qui nous sommes si étroitement liés, et que je puis bien nommer le premier-né de notre cœur, puisqu'il en a tous les premiers mouvements. En le sacrifiant à Dieu, nous pourrions dire que nous lui avons tout sacrifié, et qu'il ne tient plus à nous que Dieu ne soit en possession de toute la gloire dont il était si jaloux, quand il disait à son peuple : Sanctifica mihi omne primogenUum ; mea enim sunt omnia. {Exod.y 13.) Et c'est ainsi.

hommes du monde , que vous entrerez dans les sentiments de Jésus-Christ, et que, vous conformant à son exemple, vous connaîtrez Dieu comme votre souverain.

Mais voici une seconde qualité dont il ne se glorifie pas moins , et qu'il vous importe encore plus de bien connaître. Les Juifs offraient à Dieu leurs premiers-nés en mémoire du bienfait signalé quTIs avaient reçu, lorsque Dieu , pour les délivrer de l'esclavage de Pharaon , avait fait périr dans une seule nuit tous les premiers-nés d'Egypte : Ex quo per^ cussi primogeniios in terra j€gypti, sanctificavi mihiqiiidquidprimumnasciturinlsraeL [Num.y 3.) Ce fut , selon le témoignage de Dieu même , le motif principal pourquoi cette cérémonie fut instituée ; et Jésus-Christ , qui était la fin et le consommateur de la loi, est aujourd'hui offert comme premier-né de tout le genre humain, en actions de grâces des obligations infinies, personnelles et singulières que nous avons à Dieu , mais que nul de nous n'était eo pouvoir de reconnaître , si , par son adorable présentation, cet Homme-Dieu ne nous en eût fourni le moyen. Prenez garde, s'il vous plaît, chrétiens : Dieu voulait être connu de son peuple , non-seulement comme auteur des biens spirituels et surnaturels qui regardent le salut , mais comme auteur des prospérités et des grâces temporelles qui ne laissent pas, quoique d'un ordre Inférieur, d'être du ressort de sa providence. Il voulait que son peuple les tînt de lui, en usât comme venant de lui, ne les regardât que comme des grâces d'en haut et des dons qui partaient de lui. Car de là vient , dit saint Jérôme, que presque autant de fois que Dieu donnait aux Hébreux quelque marque éclatante de sa protection, soit en le^ tirant de captivité, soit en les faisant triompher de leurs ennemis , il ordonnait une fête pour en conserver le souvenir : afin, dit ce saint docteur , qu'à proportion qu'ils devenaient heureux, ils se vissent dans la nécessité d'être religieux ; et que , de siècle en siècle , de génération en génération , les pères apprissent à leurs enfants que c'était le Dieu d'Israël qui les avait sauvés, qui les avait protégés, qui les avait élevés; et que comme une source de bonheur pour eux était de le publier et d'en convenir, aussi le plus grand de tous les malheurs qu'ils avaient à craindre était de l'ignorer ou de l'oublier. Pourquoi ce soin d'entretenir cette pensée dans leurs esprits? Ne vous imaginez pas , mes chers auditeurs , qu'en cela Dieu agît par intérêt, ou comme un maître, sévère exacteur de ses droits , et déterminé à ne rien perdre ^e ce qui lui est dû. Mais , reprend saint Jérôme , il exigeait d'eux ce devoir , parce qu'il prévoyait que sans cela les biens mêmes qu'ils recevaient de lui leur seraient préjudiciables ; que sans cela les prospérités dont il les comblait ne serviraient qu'à les pervertir ;

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qa'ill n'y aurait que ce devoir de reconnaissance qui 1 put les préserver d'une entière corruption ; que du * moment qu'ils le négligeraient, leurs mœurs aussi | bien que leur foi commenceraient à se dérégler ; et qu*ils ne seraient jamais ingrats , sans être , par >ine suite nécessaire , insolents, impies, réprouvés. Dans cette vue, poursuit saint Jârâme, Dieu leur fit observer des solennités , leur ordonna des sacrifices, leur prescrivit des cérémonies et des lois ; et c'est dans cette même vue qu'il nous propose à nousmêmes le médiateur et le sauveur des hommes , comme le modèle , comme le supplément , comme la perfection de notre reconnaissance. Trois choses que je vous prie de bien observer. Gomme le modèle de notre reconnaissance; car c'est ici que Jésus- Christ nous dit : Insplceetfac secundumexemplar {Exod, , 25 ) : Veux-tu , chrétien , n'être pas ingrat envers Dieu? regarde-moi et imite-moi. Offre-toi de même que je me suis offert, et sacrifie-toi daos le D)ême esprit que je me suis sacrifié. Comme le supplément de notre reconnaissance; car tout ce qu'il y a de défectueux dans les actions de grâces que nous rendons à Dieu est amplement et abondamment suppléé par l'oblation d'un Dieu. Comme la perfection de notre reconnaissance, puisqu'un Dieu a pu seul rendre suffisamment , et , pour ainsi dire , avec une juste proportion, tout Ce que nous devions à Dieu. Arrêtons-nous là, mes chers auditeurs, et tâchons à profiter de ces divines leçons.

A quoi se réduisent-elles? A confondre en nous cet esprit dingratitude , qui fait que, bien loin de reconnaître les bienfaits de Dieu , on ne convient pas même avec Dieu que ce soient ses bienfaits ; que bien loin de lui en rapporter la gloire, on ne veut pas lui en tenir compte; qu'on se les attribue à soi-même; qu'on s'en fait des armes contre lui; qu'on en devient plus fier, plus vain, plus Orgueilleux, et par conséquent plus emporté dans ses passions et plus vicieux ; car que voyons-nohs dans le monde de plus ordinaire, que des hommes ainsi dénaturés, sans néanmoins passer pour l'être, et sans faire réflexion qu'ils le sont; des hommes nonseulement enflés, mais corrompus par les prospérités dont Dieu les comble ; des hommes qui semblent ne mépriser Dieu que parce que Dieu les a distingués, et dont on peut bien dire qu'ils ne sont méchants que parce qu'ils sont heureux? Combien en voyons-nous qui, au lieu d'aller au principe des succès et des avantages qu'ils ont dans la vie, croient avoir droit de s'en applaudir, et se disent secrètementà eux-mêmes : Manus nostra excelsa, et non DominusfecU hœc omnia ( Deut, , 82 ) ; Cest mol qui me suis fait ce que je suis , c'est moi qui ai établi ma maison , c'est par mon industrie et mon travail que je suis parvenu là ; tout cela est l'ouvrage de mes mains? Ob eit ujouitl'hui le riche mondain

à qui l'on ne puisse faire avec douleur et avec indignation le même reproche que Moïse faisait aux Juifs? Incra$$(Uus est dilectus, et recalcUravU; incrassatus, impinguatus ; dÙatatus dereUqtdt Deum factorem suum, et receuit a Deo sahâari suo (Deut., 22) ; il s'est engraissé des biens de Dieu, et c'est pour cela qu'il a été rebelle à Dieu , qu'il a quitté Dieu , l'auteur de son être et le réparateur de son salut. Abus que Dieu déteste souverainement, et que nous ne pouvons assez détestemoos-mêmes. Selon toutes les lois de la justice , plus un homme est comblé de biens, plus il devrait être fidèle, fervent, attaché au culte de Dieu; et, par un effet tout contraire , plus on est comblé de biens, plus on est froid et indifférent pour Dieu; disons mieux, plus on est impie et ennemi de Dieu.

Ahl mes frères, s*écriait saint Bernard , heureux l'homme qui est toujours en crainte, et qui n'appréhende pas moins d'être accablé des bienfaits et des grâces qu'il reçoit , que des péchés qu'il commet 1 Beaius homo gui semper est pavidus, nec minori angitur solUcitucUne , m obruatur ben^uMs qmm peccatis! (Besn.) Pourquoi cette crainte et cette inquiétude touchant les bienfaits de Dieu? Apprenez-le : parce qu'il est certain que les bienfaits reçus de Dieu seront aussi bien pour nous ua sujet de damnation au dernier jugement, que les péchés commis contre Dieu ; et parce qu'il est vrai qu'au lieu que les péchés commis peuvent au moins nous hunûlier, et par là servir à notre conversion et à notre prédestination; les bienfaits de Dieu méconnus ne servent qu'à nous aveugler, qu'à nous endurcir, qu'à fomenter notre impénitence. Ne vous étonnez donc pas si j*insiste sur cette morale : peutêtre Dieu me l'a-t-il inspirée , comme la plus propre à TOUS toucher; et peut-être a-t-il prévu que ce serait celle à quoi vous résisteriez moins. Combien a-t-on vu de pécheurs insensibles à tous les diâtîments divins dont on les menaçait, se laisser attendrir par le motif de la reconnaissance? Ainsi Dieu en usa-t-ii à l'égard de David : au lieu de In! représenter l'énormité de son crime, il lui remit devant les yeux le nombre de grâces dont il l'avait prévenu : C'est mol, lui dit-ll par la bouche de son prophète, qui vous a! sacré roi d'Israël , c'est moi qui ai affermi votre tr6ne , c'est moi qui vous ai délivré des mains de Saûl; et si tous ces bienfaits vous paraissent peu de chose, j'y en ajouterai encore de plus grands : Et slparva sunt ista, cufjidam UH muUo majora. (2. Reg., 12.) David fut ému de ces paroles; il ne put soutenir Paimable reproche que Dieu hii faisait : de pécheur qu'il était, il devint en ce moment un juste , un saint, un homme selon lo cœur de Dieu. Je ne vous en dis pas davantage, chrétiens : Dieu vous a donné , aussi bien qu'à David, des ftmes nobles; et pourquoi le souvenir de

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tant de biens dont le Seigneur vous a comblés ne ferait-il pas sur vous les mêmes impressions?

Enfin, Dieu se fait aujourd'hui connaître comme vengeur du péché, puisque Jésus-Christ parait dans le temple de Jérusalem comme la victime destinée pour Texpiation du pédié, et pour la réparation qui en était due à la justice et à la sainteté de Dieu: réparation que Dieu attendait depuis tant de siècles, et que Jésus-Christ seul devait commencer dans la solennité présente. Dieu, dis-je, l'attendait, cette réparation. Car il fallait qu'il fût vengé; et tout miséricordieux qu'il est , il ne devait jamais pardonner à l'homme pécheur, si sa colère n'était apaisée par une hostie qui du moins pût autant le glorifier que le péché l'avait déshonoré. Or, nul autre que Jésus-Christ ne pouvait ainsi réparer la gloire de son Père; et voilà pourquoi il s'est offert. En effet, c'est ici, aussi bien que dans sa circoncision , qu'il parait sous la forme de pécheur, ou qu'il se substitue en la place des pécheurs. Marie et Siméon , en le présentant, le livrent, pour parler de la sorte, à la justice divine; comme s'ils disaient à Dieu : Yengez-vous, Seigneur; votre gloire le demande, et voici de quoi vous rendre toute celle qui vous a été ravie. Frappez et lavez dans le sang d'un Dieu tous les outrages que vous avez reçus. Si le temps n'est pas encore venu de porter le coup , la victime est toujours entre vos mains, et ce sera pour le moment que votre sagesse a marqué et qu'il vous plaira de foire éclater vos vengeances. Or, chrétiens, on vous l'a dit cent fois; et moi-même je ne puis trop de fois vous le redire, ni vous imprimer trop avant dans l'esprit une si importante vérité : quoique cette oblation de Jésus-Christ ait suffi pour effacer tous les péchés du monde, elle ne vous dispense pas du devoir de la pénitence. Au contraire, elle doit vous y exciter et vous y engager plus fortement, en vous faisant voir jusques à quel point Dieu hait le péché , et jusques à quel point il doit être ha! et puni. Je dis haï par nous-mêmes, et puni |>ar nous-mêmes. Car, ne nous y trompons pas : il est vrai que le Fils de Dieu , en se présentant pour nous à son Père, lui a présenté dans son adorable personne des mérites infinis; mais pourquoi? afin que l'excellence de ses mérites relevât les nôtres, et non point affn d'exclure absolument les nôtres, et de nous décharger du soin de les acquérir. Les nôtres saus les siens ne seraient rien ; nos satisfaotionssans celles decet Homme-Dieu, offertes à Dieu, seraient inutiles : mais aussi les siennes, quoique abondantes et surabondantes, manqueraient, sans les nôtres, d'un accompagnement nécessaire pour nous les rendre profitables , et pour nous les appliquer. Il faut donc que les nôtres soient jointes aux siennes. Car e^est ainsi que Dieu Ta ordonné ; et il est bien juste que , comme Dieu juge et vengeur, il

exige de l'homme criminel toute la réparation dont l'homme est capable. Mais nous, mes chers auditeurs, nous en jugeons et nous en voulons juger tout autrement. Sans être hérétiques de profession, nous le sommes de pratique et d'effet. Je m'expli<» que. Une des erreurs de l'hérésie des derniers siècles est de ne vouloir point reconnaître la nécessité des bonnes oeuvres, surtout des œuvres pénales et satisfactoires : et si nous renonçons à ce dogme dans la spéculation, du reste, nous le stiivons dans toute la conduite de la vie. Nous exaltons volontiers le prix de cette divine offrande^ qui a été faite à Dieu dans le temple de Jérusalem par les mains de Marie , et nous nous en tenons là, comme s! nous étions persuadés que tout ce que nous y pouvons ajouter n'est qu'une pure surérogation. Non-seulement on vit sans pénitence, mais on cherche en tout ses aises et ses commodités; mais on veut être de toutes les parties de plaisir, et entrer dans tous les jeux et tous les divertissements du monde; mais on se rend idolâtre de son corps, et l'on ne refuse rien à ses sens de tout ce qui les peut flatter. Est-ce là l'exemple que Jésus-Christ nous donne dans sa présentation? sont-ce là les leçons qu'il nous fait? et par quel injuste partage prétendons-nous lui laisser toute la peine de notre rédemption, et en retenir tous les avantages pour nous ? Non , non , chrétiens , c'est ne pas connaître Dieu , ce Dieu des vengeances, que d'espérer en être quittes auprès de lui à si peu de frais , et sans qu'il nous en coûte. Or, il ne tient néanmoins qu'à nous de le connaître dans ce mystère, comme il ne tient encore qu'à nous d'apprendre à nous connaître nous-mêmes, et ce que nous nous devons à nous-mêmes : vous l'allez vohr dans la seconde partie.

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