‹ Œuvres de BourdaloueChapitre 131 sur 225 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

n n'y a qu'un Seigneur, dit saint Paul : Unus Do» minus {Ephes,, 4); et Dieu seul a droit de prendre absolument cette qualité à l'égard de l'homme. Quand on dit, en parlant des grands delà terre, que les hommes qu'ils ont élevés et dont ils ont fait la fortune sont leurs créatures, c'est une flatterie que l'usage a introduite, mais que la religion, bien loin de l'approuver, contredira toujours. Eu effet, les grands

SUR LA PURinCATION DE LA VIERGE.

peuvent bien avoir des serviteurs , ils peuvent bien avoir des sujets, ils peuvent bleu même avoir des esclaves : mais il ne convient qu*à Dieu d'avoir des créatures qui , daus le fond de leur être, soient à lui et dépendent de lui ; et c'est en quoi je fais consister Tessencede ce souverain domaine qu'il a sur nous. Or , de là, chrétiens, il s'ensuit d'abord que de tous les tributs que nous devons à Dieu, celui par où nous distinguons Dieu comme Dieu, et l'unique même par où Dieu prétend être reconnu de nous pour ce qu'il est, c'est cette oblation de nous-mêmes dont j'ai entrepris de vous instruire ici. Car de tout le reste, dit excellemment saint Augustin, nous en pouvons être redevables aux hommes ; nous pouvons leur devoir nos assiduités et nos soins ; nous pouvons leur devoir nos biens , et quelquefois leur devoir nos vies : mais jamais nous ne pouvons nous devoir nous-mêmes à eux. Ce fond de nous-mêmes est quelque chose que Dieu s'est réservé singulièrement et dont il exige que nous lui fassions honneur. Telle est, reprend saint Augustin, la nature de l'homme : et voilà, mes chers auditeurs, le grand mystère que Jésus-Christ, cet homme par excellence, cet homme prédestiné pour être l'exemplaûre et le modèle de tous les autres hommes, cet homme choisi et envoyé au monde pour y faire connaître la supérioriré infinie du domaine de Dieu ; voilà « dis-je , le grand mystère qu'il nous découvre dans la solennité de ce jour.

Il sait que le domaine de Dieu son Père a été violé : il s'est chargé d'en réparer la gloire , et il entreprend de la rétablir parmi les hommes. Mais comment? sera-ce par le sacrifice des animaux et par le sang des victimes ? sera-ce par l'encens qu'il fera brûler sur les autels du Seigneur, ou en lui présentant des fruits de la terre? Non, mes chers auditeurs ; ce ne serait point là s'of&ir lui-même , et toute autre victime que lui-même ne pourrait dignement honorer ce suprême domaine dont il veut rehausser l'éclat, etauquel il vient rendre l'hommage qui lui est dû. Cest dans cet esprit qu'il paraît aujourd'hui devant la majesté divine, pour lui rendre un culte qu'il pouvait seul lui rendre. Car ne confondons point cet enfant et ce premier-né avec les autres atnés d'Israël. Sous le voile de cette humanité dont il est revêtu , ce n'est pas seulement un homme qu'il offre à Dieu en s'offrant lui-même , mais un Dieu, puisque en effet il est Dieu lui-même, et que tout Dieu qu'il est, il se soumet; que, tout Dieu qu'il est, il s'anéantit; que, tout Dieu qu'il est, et même parce qu'il est Dieu , il se présente , afin que le mlrite de sa personne relève le mérite et le prix de son sacrifice.

Arrt!tons-nous là , chrétiens; il n'en faut pas davantage pour notre instruction. Voilà le précis de cette oblation essentielle à quoi se réduit non-

seulement le principal devoir de l'homme, mais, pour parler avec le sage, tout l'homme : Hoc est enim omnis homo. (Eccles., 12.) Voilà l'importante leçon que nous fait le Sauveur du monde , et l'exemple qu'il nous propose pour nous servir de modèle. Mous n'avons rien qui soit plus à nous ni tout ensemble qui soit plus à Dieu , que nous-mêmes : c'est donc de nous-mêmes que nous devons tirer ce tribut qu'il exige de nous et qui lui est incontestablement et nécessairement affecté comme au premier maître. Pour mieux entendre ma pensée, prenez garde àdeux propositions que j'avance, et dont l'apparente contradiction va mettre dans tout son jour ce point fondamental que je traite. En qualité de créatures, nous appartenons essentiellement à Dieu : c'est le premier principe que je pose ; principe que toute la théologie reconnaît et que la nature même et la raison nous enseignent. Car, à qui Touvrage peut-il plus justement appartenir qu'à l'ouvrier qui l'a formé? Je dis néanmoins d'ailleurs, et c'est une vérité qui nous est marquée en mille endroits de l'Écriture , qu'il dépend de nous ou d'appartenir à Dieu, ou de ne lui pas appartenir ; et qu'il y a certains temps et certains états où en effet nous ne lui appartenons plus. Ainsi Dieu le déclarait-il lui-même aux Israélites par le prophète Osée, quand il leur disait : Je ne suis plus votre Dieu , et vous n'êtes plus mon peuple. Et quoique l'apôtre , en conséquence du bienfait de la rédemption , nous ait dit : Vous n'êtes plus à vous, l'expérience toutefois nous apprend qu'il faut bien que nous soyons encore à nous, puisque nous disposons tous les jours de nous-mêmes . non-seulement au préjudice de Dieu , mais de nousmêmes, jusqu'à nous perdre et à nous damner. Comment accorder cela? un peu d'attention , chrétiens , et vous l'allez voir ; c'est tout le secret do l'alliance du domaine de Dieu avec la liberté de ' l'homme.

Il est vrai , nous pouvons ne pas appartenhr à Dieu par le choix inj tiste et criminel de notre volonté, quoique au même temps nous lui appartenions, sans le vouloir, par la nécessité inséparable de notre être; et 11 est vrai que nous sommes encore à nous-mêmes par l'exercice de ce franc arbitre dont Dieu nous a laissé la disposition, quoique nous n'y soyons plus par cet engagement de justice qui nous assujettit à lui en vertu de notre création. Or, voilà , mes fières , dit saint Chrysostôme, sur quoi est fondé ce précepte naturel et divin qui nous oblige à nous consacrer et à nous dévouer à Dieu. Car si nous appartenions tellement à Dieu que nous n'eussions plus aucun domaine sur nous-mêmes, nous serions incapables de faire cette excellente oblation de nous-mêmes, en quoi consiste le principal mérite de notre religion et SI nous et!ons tellement a nous-mêmes que Dieu n'eût pms aucun ûomame sur nous. Dîev

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ne pourrait plus exiger de nous que nous nous donnassions à lui. Mais étant nécessairement à lui d'une façon, et pouvant n*y être pas de l'autre, en conséquence de Fun Dieu est en droit de prétendre l'autre; et parce que nous sommes à lui par néeessitéy il nous fait ce commandement si légitime d'être encore à lui par élection et par volonté. Peut-on rien concevoir de plus juste ?

Quelle était donc l'intention de Dieu dans cette loi de la présentation des enCants, et quel est encore sur nous le dessein de sa providence dans le mystère que célèbre aujourd'hui F Église? le voici ^ durétiens. Il veut que, par une oblation libre et volontaire de nos p«*8onne8, nous lui cédions ce domaine que nous avons sur nous-mêmes : domaine, remarquez ceci, je vous prie ; domaine qui ne nous peut être avantageux que par la cession que nous lui en âdsons ; domaine pour nous le plus préjudiciable et le plus funeste, si nous nous le réservons. Dieu, dis-je, veut que nous lui cédions ce domaine, pour en rehausser, et, s'il m'est permis de parier ainsi , pour accroître le sien ; afin qu'il soit vrai que nous lui appartenons dans toutes les manières dont nous pouvons lui appartemr. Jusque-là (pardonnezmoi , mon Dieu , si je me sers de cme expression), jusque-là il n'est notre Dieu qu'à demi ; et pourquoi ne parlerais-je pas de la sorte, puisque, selon le texte sacré, sans cela on dirait même qu'il ne Test point du tout : ^os non popuku meus : et ego fum ero tester. (Ose., 1.) Mads par là il le devient pleinement, et son domaine reçoit comme sa dernière perfection. En un mot, chrétiens, Dieu veut nous avoir, mais il ne veut point de nous malgré nous : et c'est là, dit saint Augustin, ce qui fait sa gloire et la nôtre : sa gloire, parce qu'il n'y a rien pour lui de plus honorable que d'avoir des créatures qui veuillent bien être à lui, qui aiment à dépendre de lui , qui se fassent une béatitude de s'attacher à lui ; et la nôtre , parce qu'à proportion que nous sommes à Dieu, nous nous élevons au-dessus de notre bassesse naturelle. D'où vient que les grands, les souverains , les rois de la terre , sont ceux qui par leur état ont une dépendance plus prochaine de Dieu ; en sorte que cette dépendance fiait leur véritable grandeur, et que Tobligation spéciale qu'ils ont d'être soumis à Dieu , plus que le commun des hommes, est justement ce qui les élève au-dessus de tous les hommes.

Mais revenons. Il est donc question d'obéir à ce premier précepte de la loi de grâce, en nous offrant nous-mêmes à Dieu : et qu'est-ce que nous-mêmes? qu'entendons-nous par nous offrir nous-mêmes? Ah ! chrétiens, voilà le mystère que nous n'avons peutêtre jamais bien compris , et où nous nous sommes laissé si souvent tromper par notre amour-propre. Il n'est rien de plus aisé que dé dire à Dieu : Je

m'ofiâre à vous , je me consacre à vous , je veux éCn à vous; mais il faut enfin s'expliquer, et développer^ en la présence de Dieu, ce mystère de nous-mêmes. Or, nous avons une règle infaillible pour le reconnaître : car il y a dans nous un premier-né qui est notre cœur, à quoi tout le reste se réduit; et c'est ce premier-né qui doit être présenté par l'homme chrétien dans laloiévangélique, comme les premiersnés d'Israël l'étaient dans la loi de Moïse. Ce cœur a ses passions, ses attachements, ses intérêts , ses plaisirs, ses cupidités; et tout cela c'est ce qui s'appelle nous-mêmes : mais nous sommes sûrs de tout cela et de nous-mêmes , quand ce cœur est une fois à Dteo. Il est vrai que ce cœur est un abîme Impénétrable; mais enfin, tout impénétrable qu'û peut être, nous savons bien à qui il est , et à qui nous l'avons donné; si c'est Dieu qui eu est le maître, ou la créature. Car c^est un oracle de la vérité éternelle, qu'il ne peut être à l'un et à l'autre tout à la fois; et l'erreur du monde la plus pernicieuse est de croire que nous pouvons partager ce cœur entre la créature et Dieu , entre nos passions et Dieu , puisque à peine le pouvons-nous partager entre deux passions et deux objets créés. Disons à Dieu que nous ne voulons pas être à lui, et que nous avons disposé de ce cœur en faveur d'un autre ; c'est un outrage que nous lui ferons : mais au moins y aurat-il dans cet outrage une espèce de bonne foi; et peut-être la honte que nous aurons de lui faire cette confession nous rappellera-t-elle à nous. Mais de dire à Dieu que nous sommes à lui pendant qu'un autre obj^ nous possède et qu'il occupe notre coeur, c'est ajouter crime sur crime, et mentir au Saint- Esprit. Ce cœur, qui est la plus délicate portion de nous-mêmes, et, comme parle saint Augustin, l'abrégé et le centre de nous-mêmes, voilà ce que Deu s'est réservé dans nous. Sans cela , nous aurions beau lui offrir nos biens : il n'a que faûre de nos biens , dit le prophète royal ; et s'il se tient honoré de l'offre que nous lui en faisons , ce n'est que parle rapport qu'ils ont à notre cœuc ; mais si , en lui donnant ces biens , nous retenons ce cœur, notre sacrifice est le sacrifice de Caîn. Sans cela nous avons beau lui protester que nos vies, que nos fortunes sont entre ses mains; il faut bien que nous parlions ainsi : mais toutes ces protesUtions sont des paroles dont il appellera toujours à notre cœur, et contre lesquelles ce cœur réclamera toujours, tantqu*il se sentira dominé par la créature.

Dieu veut donc notre cœur, chrétiens , et il le veut de telle sorte qu'il en est jaloux; et cette jalousie est si peu indigne de lui, qu'il s'en fait même honneur dans l'Écriture, puisqu'une des qualités dont il se glorifie davantage est celle d'un Dieu jaloux: Dom^ nus zehtes nomen ^us, (Exod., 34.) Il n'est point ialoux de nos grandeurs , il n'est point jaloux de nos

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prospérités : outre que nos prospérités et nos grandeurs sont trop peu de chose pour exciter sa jalousie, il n*a garde de nous les envier, lui qui en est Tauteur. Il veut bien que nous soyons riches , que nous soyons grands, que nous soyons puissants dans le monde, pourvu quenotre cœur soit à lui. Cest pour cela qu'il a fait des prodiges d'amour, qu*il a tout entrepris, qu'il a tout souffert ; et saint Ambroise , surpris avec raison qu'il ait voulu tout soufifrir de la sorte et tout fuire,necroitpointmanqueraurespectqui]uie8tdû, en s'écriant : O Deum, si/as est dlcere , prodigum iuiprx desiderio hominis ! (Ambr.) O Dieu ! si je l'ose dire , prodigue de vous-même et de votre divinité par un désir excessif du cœur de l'homme!

Après cela, serons-nous encore assez injustes pour lui refuser un cœur qui lui appartient par tant de titres, ou plutôt serons-nous encore assez infidèles pour lui ôter la possession d'un cœur que nous lui avons oilért tant de fois ? Car enfin , dirétiens auditeurs, cent fois nous l'avons dit; et le langage le plus ordinaire que nous avons tenu à Dieu , lorsque nous étions au pied de ses autels, c'était que nous lui donnions notre cœur : et si nous ne voulons prononcer ce jugement contre nous-mêmes , que nous parlions alors en hypocrite» et même en impies, nous sommes obligés de convenir que, de notre propre consentement, ce cœur n'est plus à nous. Et voilà, dit saint Grégoire pape, ce qui fait la malice du péché; mais surtout de ce péché par où notre cœur s'attache et se livre à une créature mortelle. Car c'est attenter sur le domaine de Dieu , ou pour mieux dire , c'est ruiner dans nous ce domaine volontaire que Dieu s'était acquis sur nous : c'est révoquer la donation que nous lui avons faite de nousmêmes, et, par une usurpation sacrilège, lui arracher ce cœur qui s'était consacré à lui : c'est commettre dans l'holocauste un lardn; ce qu'il a toujours eu en horreur, comme il le témoigne si expressément par son prophète : c'est nous dérober nous-mêmes à lui, après nous être présentés, et piquer sa jalousie, non plus en adorant, à l'exemple des Israélites , et en lui suscitant pour rivaux des dieux de bois et de pierre , mais des idoles de chair : Et in sculptUibus suis cufxmulaUonem eum prooocaverurU, (PscUm. 77.) Profanes idoles , objets corrupteurs et indignes de nous, qui nous perdent, qui nous damnent, et dont nous nous faisons néanmoins de prétendues divinités, ou qui nous réduisent à n'avoir plus et à ne plus reconnaître de divinitél Ahl mon Dieu, est il possible que mon iniquité soit allée jusque-là? Et moi qui ne voudrais pas qu'on entreprît sur le moindre de mes droits; moi qui ne pourrais souffrir qu*on violât à mon égard certains devoirs; moi, Seigneur, qui crois pouvoir exiger de vous , parce que vous êtes mon Dieu, que vous étendiez sur moi les soins de votre providence, comment vous ai-je

rendu jusques à présent si peu de justice , et comment ai-je pu vivre ainsi , dans un désordre continuel , par rapport à vous et à la plus essentielle de mes obligations ? Mais enfin jusqu'à quand ist désordre durera-t-il ? jusqu'à quand cette passion régnerat-elle dans mon cœur? en serai-je toujours esclave, et ne romprai je jamais mes liens , pour vous offrir ce beau sacrifice de louanges dont a parlé votre prophète,, et qui consiste à m'immoler nkoi-même, et à vous honorer par là , selon la parole du Sain^Esprit , de ma propre substance? si nous le faisons, chrétiens, ce sacrifice , non-seulement nous nous acquitterons de ce que nous devons au souverain domaine de Dieu , mais nous engagerons Dieu à nous combler de ses grâces; il nous accordera les secours les plus puissants pour seconder une si généraise entreprise, et pour nous soutenir dans Texécution; il nous affermira le bras pour porter le coup avec plus d'assurance, et pour lui sacrifier cette victime qu'il nous demande : il versera sur nous ses plus abondantes bénédictions, et même ses plus douces consolations; et nous serons surpris de trouver tout aisé , là où tout devait , ce semble , nous coûter si cher.

Mais vous me direz : Ce qu'il y a dans mon cœur de plus précieux pour moi , ce qu'il y a de plus intime, est souvent ce qui me rend plus criminel : car c'est un engagement tendre, un amour illégitime et corrompu ; or ce qui me rend criminel , et ce qui est criminel en soi , comment peut-il être offert à Dieu , et comment peut-il entrer dans ce sacrifice de moi-même par où je dois honorer Dieu? Appliquez-vous, chrétiens, à ma pensée; je vais dans une espèce de paradoxe vous découvrir une des plus grandes et des plus consolantes vérités du christianisme. En effet, voilà le miracle de la grâce, que ce qui nous rendait criminels serve à nous sanctifier par le sacrifice que nous en fusons à Dieu ; et que ce qu'il y avait dans nous de plus abominable aux yeux de Dieu, par un changement merveilleux , soit ce que nous avons à lui présenter de plus digne de lui ; c'est-à-dire que notre Dieu veuille bien se tenir honoré de notre péché même, et que non-seulement il ne refuse pas de recevoir ce péché en holocauste, mais que de tous les holocaustes qu'il attend de nous, il n'y en ait pas un qu'il estime davan^ tage, et qui lui plaise plus que celui-là. Or, c'est de quoi nous ne pouvons douter , après la déclaration expresse que nous en fkit saint Paul , en nous obligeant à faire servir nos propres désordres à la piété et à la justice. Et voilà , chrétiens , le moyen de concilier deux choses inûuiment utiles pour notre instruction et pour notre édification. Plaise au ciel que vous les goûtiez, et que vous en profitiez! Car la foi nous apprend , d'une part , que nous devons nous offrir à Dieu dans un état où nous puissions lui être

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agréables, c*est4-dire, dans un état de sainteté conforme àce que nous sommes et àcequ*ilest : et cependant la même foi nous enseigne d'ailleurs que Dieu , tout juste et tout saint qu'il est, ne dédaigne pas les pécheurs. Nous savons que comme Jésus-Christ présente aujourd'hui dans sa personne une victime pure , innocente , exempte de tache, il faut que nous paraissions, autant qu'il est possible, devant Dieu dans les mêmes dispositions; que nous avons un corps, et qu'il faut que nous lui présentions ce corps comme une hostie vivante, sainte, capablede lui plaire, Ut exhiheatis corpora vestra hostiam viventem, sanciam, Deoplacentem {Rom. 12); qu'il nous a donné une âme, et qu'il faut que cette âme soit sanctiflée par la charité et par toutes les vertus chrétiennes , pour mériter de lui être offerte ; en un mot , qu'il faut, parce qu'il est saint, que nous le soyons aussi : Sancti estote, quia ego sanctuâ sum. (LevU., 11.) Voilà ce que nous savons, mais nous savons en même temps que les publicains n*ont pas laissé d'entrer dans le temple de ce Dieu de sainteté, pour se présenter à lui , et que , n'ayant rien qui fût digne de lui , ils ont cru devoir au moins lui offrir leur indignité. Quoi donc! veux-je par là vous engager à offrir à Dieu des corps impurs , des esprits superbes et orgueilleux , des âmes attachées à la terre, des cœurs infectés de la contagion du péché ? A Dieu ne plaise, mes chers auditeurs , que je sois dans ce sentiment, ^t que je ne l'aie pas en horreur! itfais pour n'être pas encore saints et irrépréhensibles devant Dieu, ne pourrez-vous plus aussi jamais vous présenter à Dieu? En parlant de la sorte, je vous réduirais à un funeste désespoir, et peut-être donnerais-je à l'impiété tout l'avantage qu'elle désire. Non , non , chrétiens , je ne dis ni l'un ni l'autre : mais réunissant ces deux vérités , je dis pour détruire tous les prétextes qui pourraient vous éloigner de Dieu , qu'il faut , du que vous soyez saints pour vous oifrir à Dieu, ou qu'en vous offrant à Dieu vous commenciez à être saints. Je dis qu'il faut que vous trouviez dans vous-mêmes cette victime innocente que demande l'apôtre, ou, si vous ne l'y trouvez pas, que vous l'y formiez : et comment? par l'oblation même de vos personnes ; car quelque corrompus que vous puissiez être par le péché , je prétends que cette oblation seule, de la manière que je l'entends, vous sanctifiera; et que comme notre divin Sauveur, en se présentant à son père , a sanctifié par cette seule action tous les justes qui sont et -qui seront jamais, Una oblatione eonswnmavU in sempitermm sanctificatos (ffebr,, 10) , ainsi, vous qui m'écoutez , par cette oblation particulière que TOUS ferez de vous-mêmes, pourvu qu'elle soit sineère, de pécheurs , de mondains, d'indignes de Dieu que vous êtes, vous deviendrez samts, parfaits, Agnes de Dieu : pourquoi ?parce que, selon lesprm-

cipes de la théologie et des Pères, s'offrir à Dîea sincèrement et de bonne foi , c'est se sanctifier * Sanctum Domino vocabitur. (Luc, 2. ) Car s'offrir à Dieu sincèrement et de bonne foi, c'est sincèrement et de bonne foi vouloir être à Dieu : or, vouloir être ainsi à Dieu , c'est renoncer de t>onne foi et sincèrement à tout ce qui nous éloigne de Dieu ; et voilà la détestation du péché et la conversion du cœur. Vouloir être à Dieu, et le vouloir bien, c'est vouloir détruiredans nous tout ce qui nousaséparés de Dieu, et qui pourrait encore nous en séparer; el voilà l'expiation du péché et la satisfaction de la pénitence. Vouloir être à Dieu, c'est vouloir être ami de Dieu, lui obéir et le servir; et voilà l'exercice des vertus chrétiennes, et la pratique de toutes les bonnes œuvres : Sanctum Domino vocabitwr. Une oblation de nous-mêmes, véritable , solide, efficace, comprend tout cela , sinon dans l'exécution actuelle, au moins dans le désir , dans le sentiment, dans la résolution; et que faut-il davantage pour nous réconcilier avec Dieu et pour nous remettre dans sa grâce? Sanctum Domino vocabitur.

Grande et essentielle différence que vous devez ici remarquer entre les devoirs de la religion que nous rendons à Dieu, et les offres même sincères de service que nous faisons aux hommes : car quand Je me donne, par exemple, quand je m'offre à un grand de la terre , je ne deviens pas pour cela digne de lui ; je puis être à lui , et retenir toute mon indignité , parce que je puis être à lui et n'en être pas meilleur; il ne dépend pas de moi de lui plaire, et il peut arriver que l'empressement même et l'ardeur que je témoignerai pour lui plaire fera que je loi déplairai; mais il en va tout au contraire à l'égard de Dieu : si je veux être à lui, je suis à lui ; si je veux lui plaire, je lui plais; si je veux mériter son amour, je commence à le mériter; et si je veux devenir saint, dès là je commence à le devenir : Sancium Domino vocabitur. A quel autre maître dois-je donc plutôt me consacrer? et dans la consécration que je ferai de moi-même à mon Dieu , quel regret plus vif dois-je ressentir que d'avoir quelque temps délibéré sur une obligation si indispensable? car puisque vous êtes mon Dieu , Seigneur, puisque vous êtes le Dieu de mon cœur, il est bien juste que vous le possédiez; et que ne puis-je vous le rendre tel que vous l'avez formé ! Mais tout corrompu qu'il est, vous Pagréerez quand je vous Toffrirai : de cette victime d'iniquité, vous ferez une victime de propitiation et de sanctification; vous la purifierez par le feu de votre amour; et, purifiée de la sorte, elle servira à votre gloire. Les maîtres du siècle , si j'allais me présenter à eux , après leur avoir été aussi infidèle qu'à vous, me rebuteraient, et refuseraient de m^entendre- mais. Seigneur vous voulez bien encore vous tenir honoré de Toffrande qo»

SUB LA PUBIFIGATION DE LA YIËROB.

que je viens vous &ire, et c'est ce qui m'encourage à la faire. Domaine de Dieu, domaine essentiel que nous devons reconnaître ^ comme Jésns-Christ , par une oblation sincère de nous-mêmes; et do* maineuniversel que nousdevonsreconnaltre, comme Jésus-Christ, par une entière oblation de nous* mêmes : c'est la seconde partie.

DEUXIÈME PARITE.

Cest une réflexion bien judicieuse que fait saint Ambroise , lorsque, parlant de la vertu de religion , qui est lé lira de la dépendance et de la subordination parfiBûte qu'il doit y avoir entre Dieu et l'homme, fl dit que le devoir et le mérite de cette vertu ne consistent pas à s'ofirir simplement à Dieu : et la nwon qu'il en apporte est convaincante; car il n'y a point d'homme, ajoute^t-il, pour lâche ou pour pécheur qu'il puisse être, qui, dans le relâchement même ou dans le désoidre de sa conduite , ne voulût être à Dieu à certaines conditions, ne fût près de se donner à lui jusqu'à un certain point d'engagement, et ne lui fit sans peine le sacrifice de sa personne avec certaines réserves. Le mérite donc de la religion, conclut ce saint docteur, est de faire à Dieu l'oblation de soi-même, dans une Rendue proportionnée à cdie du domaine de Dieu. Or, pour bien reconnaître l'étendue du domaine de Dieu , la condition indispensable doit être de s'offrir à Dieu sans condition; le terme de notre engagement, de s'engager sans aucun terme; et la juste mesure de notre sacrifice, de se sacrifier sans mesure : pourquoi? je vous l'ai dit, chrétiens : parce que Dieu étant absolument ce qu'il est, et son domaine étant infini aussi bien que son être, tout ce qui est borné du côté de la créature ne peut plus avoir, en qualité d'hommage et de tribut, la propor^ tion requise pour l'honorer. Il faut dans le cœur de l'homme, si j'ose m'exprimer ainsi, quelque chose d'aussi vaste et d'aussi immense que ce domaine même qui est en Dieu, afin que Dieu puisse être content; c'est-à-dire, il faut que Thomme veuille être aussi universellement à Dieu que l'empire de Dieu s'étend universellement sur lui. Or, ce caractère d'universalité dans l'acte de religion dont nous parlons , c'est ce qui en fait le difficile et Phéroîque ; et voilà néanmoins la seconde leçon que nous devons tirer de notre mystère.

Car prenez garde, chrétiens, Jésus-Christ ne se contente pas d'être présenté dans le temple : mais il se présente lui-même avec une connaissance distincte de tout ce qui lui arrivera en conséquence de cette présentation ; je veux dire avec une vue actuelle de tous les ordres rigoureux qui seront un jour exécutés sur sa chair innocente et sur sa divine personne : il s'offre à Dieu pour être la victime du fenre humain; il s'engage jusqu'à vouloir bien ac-

BOUaDALOUBé — T. 11.

complir tout ce qui est prédit de lui , jusqu'à rmh loir bien renoncer aux droits les plus inaliénables de sa gloire , jusqu'à vouloh* bien se dépouiller de sa liberté, en prenant la forme d'un esclave, jusqu'à vouloir être rassasié d'opprobres, être un homme de douleurs, être regardé comme un ver de terre, être anattième et malédiction, être couvert de la tache du péché et traité comme pécheur; en un mot, jusqu'à cette afi&«use extrémité de mourir, et de mourir par les mains des hommes, et de mourir entre deux criminels, et dé mourir sur la croix : US" queadmortem,mùriem€aaemeffvcis.(PhUipp., 3.) Car sans cela, tout Sauveur et tout Dieu qu'il »l, il ne s'acquittei^it pas envers Dieu de ce qu'il lui doit; et si de toutes ces épreuves , il en eût excepté une seule. Dieu n'aurait pas été pleinement satisfait de lui. n fiUlait tout cela pour honorer Dieu selon toute l'étendue de son domaine.

Ah! mes frères, s'écrie saint Bernard, à considérer cette oblation telle qu'elle se fait dans le temple, et par rapport à l'heure présente; à l'examiner seulement en eûe-même, et sans égard à ses suites , elle paraît assez douce et bien feicile. On porte Jésus- Christ à l'autel , on le consacre au Seigneur de toutes choses, on le met pour cela dans les mains du prê* tre, on le radiète avec deux tourterelles, et aussi* tôt on le reporte dans la maison de Joseph : ObiO' Ho UtatatU deUcata tHàêttêr, tibi taniwn siHUwr Domi$u>, redimUwr aoUm» et ilSco reportatur. (Bbbn.) Mais n'en jugez pas par la simplicité de cette cérémonie : car le jour viendra où ce divin en* faut sera offert, non plus dans le temple, mais au Calvaire; non plus entre les bras de Siméon, nuds entre les bras de la croix; non plus par le ministère de Marie, mais par le ministère des bourreaux: renietgmndo non in templo of/ereiur, nec Mer brachia SimeonU, ied extra clvUaiem Mer brachia cnœii. (Id.) Ce qu'à fiiit aujourd'hui n'est que le prélude de ce qu'il fera alors; ou plutôt, ce qui se fera alors ne sera que la consommation et l'accomplissement de ce qui se frit aqjourd'hul. Car cet Homme-Dieu ne sera persécuté , ne sera moqué et insulté, ne sera meurtri de coups et déchiré de fouets , ne sera crucifié que parce qu'il l'aura voulu. Or c'est aujourd'hui qu'il se ^lare solennellement vouloir tout cda : et il se tient obligé de le vouloir, parce qu'il se présente à Dieu; nous apprenant, par son exemple, qu'à proportion de ce que nous sommes , il nous en doit autant coûter pour nous mettre dans Tordre de cette dépendance entière et parfaite où nous devons vivre à l'égard de Dieu, et que, pour peu que nous prétendions composer avec Dieu, l'oblation que nous lui faisons de nous-mêmes n'est ni complète, ni recevable.

Voilà, mes fWres, dit saint Léon, ce qui nous justifie sensiblement l'excellence de cette loi divme

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que nons avons embrassée, et qu'une infidélité secrète qui nous aveugle ose quelquefois condamner d*exc^. Quand on nous dit que la loi chrétienne porte Tassujettissementet le dévouement de la créature à Dieu jusqu*à la haine de soi-même, jusqu'au emcifîement de la chair, jusqu'à Iliumiliation de l'esprit, jusqu'à la mort des plus vives et des plus dominantes passions, jusqu'au retranchement des simples désirs, jusqu'au pardon des injures, jusqu'à Toubli de l'intérêt, jusqu'au sacrifice de l'homme et de tout l'homme; et que, sans une disposition de cœur qui comprenne tout cela , il est inutile de nous offrir à Dieu, le dirai-je? tout fidèles que nous sommes, nous ne pouvons goûter cette morale; elle nous paraît outrée, et nous la traitons d'exagération. Mais d'où vient notre erreur sur ce point? de ne nous pas appliquer assez à bien connaître et le domaine de Dieu d'une part, et de l'autre la tyrannie du monde. Ne perdez pas ceci de vue, je vous prie : je dis, d'une part, le domaine de Dieu; car 8i j'avais une fois bien compris ce que c'est que Dieu, et par combien de titres je lui appartiens, quelque épreuve qu'il voulût faire de moi et de ma fidélité, ma raison n'aurait rien à répliquer. Ce seul nom d'un Dieu maître de l'univers, s'autonsant de ce suprême domaine pour porter ses lois, ne les fondant sur rien autre chose, sinon qu'il est le Seigneur, Ego Daminus : d'un Dieu à qui nous sommes redevables de tout, parce que nous avons tout reçu de lui ; d'un Dieu de qui nous av^ une dépendance si universelle , que nous ne pouvons rien sans lui et que par lui : ce nom seul, je le répète, pris dans toute l'étendue de sa signification, répondrait à toutes les difficultés que la prudence humaine pourrait former au préjudice de ses droits. A quoi que ce soit qu'il lui plût de les étendre , je conclurais qu'ils vont bien au delà , et que tous les hommages que je lui rends ne sont encore que comme de faibles essais de ceux que je lui dois. Surtout je le conclurais de la sorte, en considérant, d'autre part, la tyrannie du monde; car je n'ai qu'à me souvenir comment le monde veut être servi, comment M veut qu'on soit à lui , pour apprendre ce que Dieu demande de moi, et ce que je ne puis sans injustice lui refuser. En effet, le monde est-il content qu'on ne se donne à lui qu'à demi? Et que réservez-vous, que croyez-vous pouvoir réserver, quand il s'agit de marquer votre attachement à ces maîtres mortels dont la nécessité ou le devoir vous font dépendr/s? Voilà, chrétiens, une conviction sensible, palpable, et à laquelle je ne vois pas que vous puissiez jamais j répondre; voilà le sujet de votre confusion : si vous ( n'y pensez pas , il est bon de vous y faire penser. Vous le savez , jusqu'où le monde souvent fait aller ses prétentions à l'égard de ceux qu'il tient sous son empire. Délibérer et balancer quand il est

question de son service, ne se pas livrer en aveugle à toutes ses volontés, se prescrire là-dessus certaines bornes, et ne pas vouloir passer plus avant, c'est assez pour le refroidir, assez pour le piquer contre vous , assez pour lui rendre votre fidélité suspecte, et pour vous attirer sa disgrâce. Vous vous êtes mille fois sacrifié pour lui; vous avez eu pour lui toutes les déférences; vous lui avez rendu toutes les assiduités qui pouvaient lui faire voir votre zèle ; vous lui en avez donné mille preuves , et tous les jours vous lui en donnez encore de nouvelles : cela est vrai; mais, parce que dans une occasion vous n'avez pas fait paraître la même ardeur, parce qu'il ne vous a pas trouvé également vif, également prompt , également déterminé à seconder tous ses désirs, il n'en faut pas davantage pour vous détruire dans son esprit, et pour répandre un nuage sur tous vos mérites passés. Dieu dit autrefois à Abraham, lorsque ce saint patriarche consentit à immoler Isaac, son fils unique et son bien-aimé: Çuia/ecUH hanc rem ( Gènes, f 22), Parce que vous m'avez obéi en telle rencontre, pour cette seule chose que vous avez faite, je vous bénirai, je vous comblerai de gloire , je vous donnerai une longue et heureuse postérité, je verserai sur vous mes grâces les plus abondantes. Mais s'il m'est permis de faire cette opposition, je puis bien dire, au contraire : Parce qu'il y a eu un point et tel point où le monde atten » dait devons un plein dévouement de vous-mêmes, et où vous vous êtes épargné, cela suffit; sans égard atout ce qu'il a d'ailleurs reçu de vous, le monde vous méprisera , le monde vous oubliera, le monde vous frappera de ses anathèmes, et vous réprouvera : telle est la conduite du monde , telle en est la loi; et ce qui m'étonne encore plus, c'est de vous voir si soumis à cette loi. Quels sacrifices ne fait-on pas aux hommes pour mériter leurs bonnes grâces , et pour s'^sinuer dans leur faveur? le sacrifice de ses biens; on s'épuise pour eux en frais et en dépenses excessives, rien ne coûte, pourvu qu'on parvienne à leur plaire, et l'on ne compte pour rien le désordre de ses a£[aires et la ruine entière de sa famille : le sacrifice de son repos; que de réflexions, que d'assiduités , que de veilles, que de courses, que de fatigues! le sacrifice de sa santé; on se consume de travaux , et encore plus de chagrins qui en sont inséparables : le sacriOce de sa vie; on s'expose à tous les orages de la mer, à tous les périls des armes, et l'on devient prodigue de son propre sang : le sacrifice même de son âme; on se rend complice des injustes entreprises d'un grand, ou compagnon de ses débauches. Dis-je rien dont vousne soyez témoins, et dont nous ne devions gémir? Prenez garde, s'il vous plaît : je ne prétends point ralentir l'ardeur qu'on a, et que nous devons avoir» ' pour ces maîtres que le ciel a placés sur nos têtes .

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et qo'îl a* revêtus de son autorité. Soyons dévoués à /eurs personnes, dévoués à leurs intérêts ; et hors rintérét de Dieu et celui de notre conscience, ne ménageons rien de tout le reste, et soyons-leur fidèles jusqu^à la mort : non-seulement j*y consens , mais c'est un devoir que je vous prêche, et à quoi je ne puis trop fortement vous porter. L'unique chose que je veux vous faire comprendre, et queje déplore, c'est votre injustice, lorsque vous usez de tant de réserve h l'égard du plus grand de tous les maîtres, et que vous faites gloire de vous immoler pour les autres.

Car voici le désordre, chrétiens ; et pour peu que vous vous appliquiez à découvrir les sentiments de voti^ cœur, vous aurez bientôt reconnu que c'est le vôtre. On veut être à Dieu, mais toujours avec certaines exceptions. Qu'il demande tout ce qui lui plaira, tout lui est présenté, pourvu qu'il fasse grâce à cette passion, pourvu qu'il ne condamne pas cette inclination , pourvu que ce point d'honneur soit à couvert, pourvu qu'on ne soit pas obligé de renoncer à ce jeu, pourvu qu'on puisse toujours entretenir cAte société et se trouver à ces assemblées. Voilà le plan qu'on se forme d'une conduite chrétienne; voilà le traité qu'on voudrait faire avec Dieu : et moi, je dis que ce plan est chimérique, et que ce traité ne peut subsister : pourquoi ? parce que c'est vouloir vous partager entre Dieu et le monde , entre Dieu et vous-mêmes, et que Dieu ne peut souffrir de partage, parce que c'est vouloir limiter le domaine de Dieu , et que son domaine n'a point de limites.

£n effet, chrétiens, avez- vous jamais bien pénétré le sens de ces paroles que Dieu dit à Moïse, et sur quoi est fondée la cérémonie de ce jour : Mea swU omnia {Exod., 13); Toutes choses sont à moi? Paroles courtes, mais qui, dans leur brièveté, comprennent les devoirs les plus essentiels de l'homme envers Dieu , en nous donnant la plus juste idée du domaine de Dieu sur l'homme. Mea surU omnia : Tout est à moi : c'est-à-dire, comme nous l'enseigne le disciple bien-aimé, que tout dans ce vaste univers a été fait par lui, et que rien de tout ce qui a été fait ne l'a été sans lui : par conséquent que l'homme, en particulier, n'a rien qu'il n'ait reçu de lui; et, par une conséquence non moins nécessaire, que l'homme n'a rien qui ne doive remonter vers lui comme à sa source , et lui être rapporté. Mea sujit onmia : Tout est à moi : c'està-dire, que comme il est l'auteur de tout, il en est le conservateur; en sorte, dit l'apôtre, que nous n'agissons que par lui , et qu'il n'y a pas une pensée de notre esprit , pas un sentiment de notre cœur, pas une action qui ne dépende actuellement de lui : d'où il s'ensuit que toutes les pensées de notre esprit, que tous les sentiments de notre cœur, que toutes nos actions doivent être pour lui. Mea sunt omnia : Tout est à moi : c'est-à-dire , selon la pa-

role du Saint-Esprit, qu'il peut disposer de tout à son gré , et suivant les absolus et sages conseils de sa providence; qu'il a dans ses mains les biens et les maux , les richesses et la pauvreté, la fortune et l'adversité, la maladie et la santé; qu'il les distri* bue comme il lui platt et partout où il lui plaît ; que c'est lui qui blesse et lui qui guérit, lui qui dépouille et lui qui enrichit, lui qui abaisse et lui qui élève, lui qui afQige et lui qui console : car toutes les Écritures sont pleines de ces expressions ; et de là que faut-il conclure? que quelque disposition qu'il fasse de nous, qu'en quelque état qu'il nous place, nous n'avons donc ni ne pouvons avoir aucun droit de nous détacher de lui.

Ahl chrétiens, quel fonds de morale ! reprenonsle et tâchons à nous instruire. Rien de nous qui n'appartienne à Dieu ; et cependant que lui donnonsnous de tout ce que nous sommes ? Dans ce partage que nous faisons de nous-mêmes, si Dieu n'est pas absolument oublié , du reste que ne réservons-nous pas pour notre vanité , pour notre ambition , pour notre plaisir, pour nos commodités et nos aises , pour notre intérêt et notre avare cupidité? Ce qu'il y a de plus déplorable et ce qui rend notre erreur plus dangereuse, c'est que nous nous conduisons en cela même par principes, mais principes qui nous trompent, ou parce que notre amour-propre nous les a fait porter trop loin , ou parce qu'il nous let fait mal entendre. Car il faut être à Dieu , disonsnous, mais y être d'une manière convenable à notre état ; il faut être à Dieu, mais aussi, dans mon état, ne dois-je pas abandonner tout le soin de mon établissement selon le monde; il faut être à Dieu, mais aussi, dans mon état, ne dois-je pas me distinguer par (jes^ingularités , ni manquer à toutes les bienséances du monde; il faut être à Dieu, mais aussi, dans mon état, ne dois-je pas me priver de tout divertissement et de tout relâche; il faut être à Dieu, mais aussi dans mon état, faut-il me maintenir, et si je ne pense pas à moi-même et à mes affaires temporelles, qui y pensera et qui y pourvoira? Spécieux raisonnements , qui , pris dans un sens chrétien , peuvent être vrais, et alors ne nous font rien dérober à Dieu de tout ce que nous lui devons; mais qui de la manière que nous les entendons, n'aboutissent qu'à nous faire entièrement quitter Dieu pour le monde, ou du moins qu'à nous justifier Tindigne réserve que nous faisons de la meilleure part de nous-mêmes, pour la donner au monde. Allons plus avant : rien dans nous, non-seulement qui n'appartienne à Dieu, mais qui n'ait une dépendance actuelle de Dieu pour subsister, ni qui puisse agir sans Dieu. Mais voici l'injure la plus sensible que puisse recevoir de nous ce premier moteur qui concourt à toutes nos pensées, à tous nos sentiments', à toutes nos actions, par un secours continuel et

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toujours présent : c^est qu^à peine nous occuponsnous quelques moments de lui, qu'à peine toamon»nous quelquefois notre cœur vers lui; que de tant d'actions qui composent notre vie, k peine en peut- Il compter quelques-unes qui soient pour lui. Je dis plus encore : comme Dieu est le souverain auteur de nos êtres, il est mattre de nos destinées : car, selon le raisonnement de Tapôire, roanier ne peut-il pas faire tout ce qu'il veut de son ouvrage? le placer comme un vase dlionneur sur le bofifet, ou l'employer aux plus vils ministères? le conserver on le briser? et, quoi qu'il en fg^se, n'est-ce pas toujours son ouvrage? Cest-à-dire, Dieu, qui nous a créés Indépendamment de nous et sans nous, ne peut-il pas, sans nous et indépendamment de nous, dé« cider de notre sort? et de quelque manière que sa providence en décide, soit pour nous fisire brilto dans rédat • ou pour nous laisser dans l'obscurité ; soit pour nous combler des biens de la vie , ou pour nous en priver; sbit pour nous rendre brareux s^n le monde, ou pour nous refuser ce prétendu bonheur; riches ou pauvres, grands ou petits, sains ou malades, consolés ou affligés, ne sommesnous pas toujours des créatures formées de sa main ? et de la différence de nos conditions , qui ne change rien à ce caractère ineffoçable de créatures que nous portons y change-t-elle quelque diose à ce droit inviolable qu'il a sur nous , et à ce caractère de mattre qui lui est propre ? Si donc nous voulons être à Dieu comme nous le devons, si nous voulons rendre à son domaine l'hommage qui lui est dû, il faut que ce soit par une soumission sans bornes, et par un plein abandon de nous-mêmes à toutes ses volontés. Qu'il nous fosse monter aux plus hauts rangs, ou qu'il nous en fasse descendre; qu'il nous^^lle à ces emplois éclatants, ou qu'il nous destine à ce qu'il y a de plus commun ou même de plus méprisable; qu'il seconde nos desseins, ou que, par une conduite particulière de sa sagesse, nos desseins échouent; dans la paix ou dans la guerre, dans la gloiredu triomphe ou dans l'humiliation de la défoite, dans Fautorité ou dans la sujétion , dans la faveur ou dans la disgrâce, dans le repos ou dans le travail, dans l'opulence ou dans la disette, partout il faut nous souvenir, comme le grand prêtre Héli, qu'il est le mattre, Dominus est{i. Reg., 6); que c'est' à lui d'ordonner sans nous rendre raison de ses ordres , et à nous d'obéir sans murmurer et sans nous plaindre; que c'est attenter à ses droits que de prétendre nous marquer nous-mêmes la route que nous devons prendre, et choisir l'état où il nous platt de nous pousser; que lui appartenant dans tous les états, il n*y en a point, quel qu'il soit, qui puisse nous dispenser de lui être sincèrement et totalement dévoués.

C'est là, dis-je, de quoi je dois me souvenir.

Ainsi, tant que je voudrai mettre à ce devoir pital et général des exceptions , tant que je ne serai pas disposé à bénir Dieu, ou, comme le grand prêtre Héli, lorsqu'on m'annoneera de la part de j Dieu les ordres les plus rigoureux; ou, eommt Marie, lorsqu'on me dira au nom de Dieu, que j'aurai l'âme percée d'un glaive de douleur; oo, comme Jésus-Christ, lorsque par l'arrêt de Dieu je me verrai condamné à la croix, c'est-à-dire aux adversités et aux souffrances de la vie; tant que f entreprendrai de me oondoire moi-même, et de m'Ingârer où il me plaira, oè mon ambition ma

portera , où mon intérêt m'engagera , où mon pMsfr m'attirera, sans égard aut vues de Dieu, et sans examiner quels desseini 11 aura formés sur moi; tant que je m'élèverai contra Dieu, dès qu'il ne condescendra pas à mes désira, et qu'il permettra que je sols humilié, délaissé, persécuté, ruiné; tant que je dirai : SI fêtais en telle ou telle situation, je servirais Dieu, je me donnerais à Dieu, mais présentement je ne puis rien foire pour Dieu : enfin, tant que j'oserai compter avec Dieu, et que je ne lui forai pas, sans restriction, comine un transport universel de tout ce que j'ai et de tout ce que je puis avoir, de tout ce que je iuis et de tout ee que je puis devenir; il ne se tiendra jamais stif- Osamment honoré de moi, ni jamais je n*aurai rien à attendra de lui. Car pour allor jusqu'au principe , vouloir retenir quelque chose et le refuser à Dieu; c'est préforer à Dieu même ce que vous retenez , et ce que vous lui refiisex : par conséquent ce n'est plus avoir pour Dieu cet amour de préférence qui le met à la tête de tout; et ne le pas aimer de la sorte, c'est se rendra Indigne de sa grâce, c'est mériter sa haine, et s'attirer ses plus rigoureux châtiments.

Et voilà, mes chera auditeura ( comprenez bien ceci, c'est une remarque bien vraie et bien importante ), voilà ce qui arrête tous les joura tant de conversions, ce qui foit évanouir tant de bons desseins, ce qui retient jusqu'à la mort tant de pécheure dans un affreux éloignement de Dieu , et ce qui les danme. Je ne veux que vous-mêmes pour vous convaincra de ce que je vais vous dire, et votre seule expérience en sera la preuve la plus sensible. Combien de mondains se sentent quelquefois touchés de la grâce? Pécheurs dliabitude , et plongés depuis de longues années dans tous les désordres, ils voient l'horreur de leur état : la raison qui les À^aire, la foi qu'ils n'ont pas encore perdue , la conscience qui les pique au fond de Fâme, tout leur fait connaître le dérèglement de leur conduite, la nécessité de revenir à Dieu , les conséquences de ce retour, le prix infini du salut; ils voudraient y penser, que dis-je? ils semblent même en effet le vouloir. Mais dès qu'il en fout venir à l'exécution ,

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oe qui déconcerte le projet qu'ils ont formé , ce n'est souvent qu'un seul point : à cet écueil toutes leurs résolutions échouent. Que Dieu voulût leur passer cet article, ils seraient prêts à lui sacrifier tout le reste; que sur c^ seul , le confesseur, ministre de Dieu et vengeur de ses droits, se relâchât et leur fît grâce, il n'y a rien d'ailleurs à quoi ils ne fussent en disposition de se soumettre; mais au mo« ment qu'on leur parle d'immoler cet Isaac, au moment qu'on veut appliquer le ciseau sur cet endroit vif, toute la nature se révolte, toute leur constance

se démant. Ils étaient en voie de devenir des saints sans cet obstacle qui s'est présenté, et qu'ils n'ont pas le courage de lever; et parce qu'ils ne veulent pas faire oe dernier effort , parce qu'ils craignent de rompre oe lien qui les attache, au lieu de se rapprocher de Dieu, et de rentrer en grâce avec lui , ils s'en éloignent plus que jamais, ils se rengagent dans leurs habitudes criminelles , ils ne gardent nulles mesures, et se laissent emporter à tout oe que leur cœur corrompu leur inspire. Car ils lentent bien qu'ils ne peuvent être à Dlea , s'ils n'y sont pleinement, et qu'après lui avoir immolé mille autres victimes , s'ils épargnent celle qu'il leur demande, il ne peut être content. D'où ils concluent que, ne voulant pas fidre à Dieu ce sacrifice, ils n'ont donc plus rien à ménager sur tout le reste, et qu'autant vaut se perdre en satisfaisant toutes leurs passions , qu'en n'en satisfaisant qu'une seule. Damnable raisonnement, dont les suites sont affreuses* De là plus de frein qui les arrête, plus de crainte de Dieu, plus de soin du salut; ^ ce qui met le comble à leur malheur, c'est que les années, bien loin de déprendre leur cœur de ce qu'ils ont aimé jusqu'à ne pouvoir se résoudre d'y renoncer pour Dieu, ne servent au contraire qu'à les y attacher davantage. Jusqu'à la mort ils en sont Idolâtres ; ils emportent avec eux cette victime d'iniquité , ou ils ne la laissent que pour passer en la quittant dans les mains de la justice divine, et pour en ressentir les plus redoutables vengeances. Combien de réprouvés souffrent dans l'enfer, et y souffriront éternellement! pourquoi? une seule attache les a perdus. Sur toute autre chose ils étaient les mieux disposés du monde ; ils avaient des principes de probité et d'honneur, ils avaient un fonds de christianisme et de religion; mais la religion s'étend à tout, et ils ont voulu la restreindre; ils ont voulu composer avec Dieu ; et Dieu ne veut point de composition : il les a abandonnés, et ils se sont abandonnés eux-mêmes.

Si donc, chrétiens, nous nous sentons aujourdliui touchés de quelque désir d'être à Dieu , suivons-le; mais entrons dans le sentiment du prophète. Cet exemple est d'autant plus propre pour vous et pour cette cour, que c'est l'exemple d'un

grand roi et d'un saint roi. David, humilié devant Dieu , lui disait : Seigneur, tout est à vous , et tout vient de vous, la grandeur, la puissance, la gloire : Tua est, Domine, magnificetUia, etpoiefUia, ei gloria ( 1. Parai,, 39 ); rien dans le oiel et sur la terre qui ne vous appartienne et qui ne soit soo* mis à votre empire : Cuncta qum f» calo suni et in (erra, tua smU; tu domInarU omnium, (Ibid. ) Delà que conduait^l? Ahl Seigneur, c'est donc avec joie, et dans la simplicité de mon cœur, que je vous offrirai toutes choses avec joie, parce que je sais que je n'en puis faire un usage ni plus glorieux pour vous, ni plus salutaire pour moi ; dans la simplicité de mon cœur, sans user d'aucun détour et sans vous en dérober la moindre partie : Unde et ego in simpUcUate tordis mei laetus obtuU uni" versa. ( Ibid. ) Voyez-vous, mes chers auditeurs, comment de l'universalité du domaine de Dieu, si je puis encore user de ce terme , il tirait comme une conséquence nécessaire l'universalité de l'oblation que nous devons faire de nous-mêmes à Dieu? Et, bien loin qu'il comptât pour beaucoup un tel sacrifice, et qu'il crût faire par là quelque chose de grand, il s'étonnait au contraire que Dieu voulût bien raccepter de sa main. Car, qui suis-je. Seigneur, ajoutait-il, et qu'est-ce que ce peuple dont vous m'avez donné la conduite, pour que -nous osions vous offrir cela , et que vous daigniez le recevoir de nous? Ne sont<ce pas vos dons que je vous rends, et ne sont-ce pas vos biens que je vous présente? Quis ego et quls populos meus, utpossimus hmc Ubi vniversa promiûere f tua sunt omnia; et quss de manu tua accepimus, dedimus Obi. ( Ibid. ) Ainsi parlait un roi, un roi victorieux et conquérant; ainsi dans l'éclat qui l'environnait, et au milieu de toute la pompe du siècle, se souvenaitil qu'A y a au-dessus de tous les rois, et par conséquent au-dessus de tous les hommes , un souverain Mettre, dont le domaine essentiel demande une sincère oblation de nous-mêmes, dont le domaine universel demande une entière oblation de nousmêmes, et dont le domaine étemel demande enfin une prompte oblation de nous-mêmes. C'est la troisième partie.

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