‹ Œuvres de BourdaloueChapitre 143 sur 225 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

Quelque impénétrable que soit le mystère de la prédestination des saints , Dieu nous a révélé, chrétiens , et il nous est aisé de connattre les voies qu'il leur a marquées et qu'ils ont suivies pour arriver à l'heureux terme de leur prédestination. Or, une des premières règles qu'ils crurent pour cela devoir observer, ce fut de ne point chercher la sainteté hors de leur condition; et cette règle a été si sûre pour eux, qu'il n'y a point eu de condition dans le monde, où, avec le secours des grâces communes, ils n'aient en effet pratiqué toute la sainteté du christianisme. Us y ont si bien réussi , qu'éclairés et conduits par l'esprit de Dieu, ils sont parvenus à cette sainteté du christianisme dans les conditions du monde qui y semblaient les plus opposées. Je dis plus : ils ont eu même le bonheur d'acquérir, par la pénitence, cette sainteté du christianisai dans les conditions où l'esprit corrompu du monde les avait malheureusement engagés , mais dont l'engagement, quoique malheureux, était un lien que la loi de Dieu ne leur permettait plus désormais de rompre. Parlons encore plus clairement : en observant cette règle, ils ont été saints chacun dans leur condition; ils ont été saints dans toutes sortes de conditions; ils ont été non-seulement saints, mais héroïquement saints dans les plus dangereuses conditions ; et ce qui fait voir toute la force de la grâce , par le moyen de la pénitence, ils ont été saints jusque dans des conditions où, sans avoir consulté Dieu, ils étaient entrés par le seul mouvement de leurs passions. Quel fonds d'instruction pour vous et pour moi, et quel fonds même de consolation pour ceux de mes auditeurs qui, touchés aujourd'hui d'un saint remords, auraient devant Dieu à se reprocher de n'avoir point eu d'autres vues que celles du monde , dans le choix qu'ils ont fait de leur état! Voilà en quoi je prétends qu'a consisté une partie de la science des prédestinés et des élus de

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Diou. En voilà le principe général que je vais développer, et où nous découvrirons la première source de leur sanctification, qui doit être le modèle de la nôtre. Écoutez-moi.

Ces saints , dont nous honorons la mémoire , n*ont point cherché la sainteté ailleurs que dans ta condition oà rotdré de la Providence les attachait : c'est sur quoi a roulé toute leur conduite; et c'est rexcefienfiB morale que le grand ap6tre leur avait enseignée, quand 3 disait aux Corinthiens : Umu' quUqae in qua vocatUme vocatus est, in ea perma» neatapud Deumil. Cor., 7): Que chacun travaille à se sanctifier dans Tétat, et selon l'état oà il se trouvait lorsqu'il a reçu la lumière de l'Évangile et qu'il a embrassé la foi. Prenez garde, s'il vous plaît : saint Paul perlait à de nouveaux chrétiens; et ces nouveaux chrétiens, avant que de l'être, avaient eu dans le monde leurs qualités , leurs rangs , leurs emplois. Or, il n'exigeait point d'eux qu'en conséquence de ce qu'ils étaient chrétiens , ils se dépouillassent de totit cela, mais il leur déclarait l'obligation qu'ils s'étaient eux-mêmes imposée, d'allier tout cela avec la profession du christianisme. Pour montrer, dit saint Chrysostôme, que le christianisme n'était point une secte dont les maximes allassent à troubler, m à confondre l'ordre des états et des conditions, il voulait que ceux qui se convertissaient au christianisme, sans changer de conditions et d'états, fussent toujours ce qu'ils étaient , et fissent dans le monde la même figure qu'ils y faisaient avant leur conversion. Mais, du reste, il voulait qu'ils fussent pour Dieu et selon Dieu, ce qu'ils n'avaient été jusqu'alors que pour le monde et selon le monde. Car c'est ainsi que ce passage doit, être entendu : Unmquisque in qua vocatione vocatus est, in ea permaneat apud Deum ; Que diacun de vous serve Dieu dans la place où il était quand Dieu, par sa miséricorde, l'a appelé. Par où l'apôtre corrigeait les fausses idées que les Juifs et les Gentils se formaient de notre religion , par où il leur faisait comprendre que la loi chrétienne était , non-seulement une loi sainte et divine, mais dans sa police extérieure parfaitement conforme au bon sens et à la raison; par où, selon la remarque de saint Chrysostôme , il faisait goûter aux fidèles les avantages et la douceur de leur vocation, qui consistait, non pas à détruire, mais à perfectionner le monde : Unusqtdsque in qua vocatione voeatus est; Que chacun^ dans l'état où Dieu Ta pris, s'étudie à être chrétien. Et voilà justement, mes chers auditeurs, ce qu'ont fait les saints : disons mieux, voilà ce qui a fait les saints, et en particulier ces premiers saints de l'Église de Jésus-Christ. C'étaient des hommes comme nous ; mais, selon le plan que nous en a tracé l'apôtre, des hommes qui , sans se dégrader, sans se déplacer, sans se déranger, ont '

trouvé le moyen de se sanctifier ; des hommes qui pour ainsi parler, ont enté le christianisme sur le monde ; des hommes qui , selon la diversité des conditions où il a plu k Dieu de les choisir, ont acoonlé la sainteté chrétienne, les uns avec la grandeur, les autres avec l'humiliation ; les uns avec TopuleBce, et les autres avecla misère ; ceux-là avec la isi^esee^ et ceux-ci avec l'igttciraaee : car il y en a .en d'autant de caractères différents que je vous ai marque, et que vous en pouvez concevoir ; pourquoi? pane que Dieu , qui les disposait pour la constmetioa et l'édification du corps mystique de Jésus-Christ, * dont ils devaient être les roethbres, leur inspirait à tous une sainteté proportfoonée à ledr état; el parce qu'en effet le premier mouvement de la g»lce qui agissait en eux était de les porter à être saints , diacun de la manière qui leur convenait dans leur état. Voilà, dis-je, ce qui a formé les saints, et ce que je dois m^appliquer à moi-même , si je veux être saint comme eux. Or^ comment pourrais-je ne le pas vouloir? Quand je n'aurais point d'autre vue que cdie de mon intérêt propre, la foi ne m'ap- ^end-elle pas qu'il est pour mol d'une nécessité Indispensable que je sois saint, si je prétends être sauvé, et ne me dit-elle pas qu'il n'y a de prédestinés dans le ciel que ceux qui ont été saints sur la terre? Ordre divin que je dois adorer, et dont rien ne me peut dispenser.

Mais donnons plus d'étendue et plu» de Jour à cette vérité. Il y a eu des saints dans tontes les conditions du monde; et malgré Tmiquité du siècle, qui ne prévaudra jamais contre les desseins de Dieu, c'est dans les conditions du monde qui semblaient les plus opposées à la sainteté, que Dieu , par une providence singulière, a suscité les plus grands saints; entre ceux que nous invoquons , et dont l'Église célèbre aujourd'hui la fête, combien nous en proposet-elle qui se sont sanctifiés à la cour, c'est-à-dire , au milieu des plus dangereux écueils, et, &i j'ose le dire, comme dans le centre de la corruption du monde ? Combien qui , dans la profession des armes, ont été des modèles de piété , et qui , dans la licence de la guerre, ont conservé et même acquis toute la perfection de l'esprit chrétien? Combien qui ont allié la sainteté et la royauté, et qui, sur le trône, où tant d'autres se sont perdus , ont fait éclater les vertus les plus consommées , sans excepter l'humilité la plus profonde, et la plus rigoureuse austérité! Être saint dans la vie licencieuse et tumultueuse d'une milice profane, être saint parmi les dangers et les tentations de la cour, être saint et être roi , ce sont des miracles que la grâce de Jésus- Girist a rendus possibles, et même qu'elle a rendus communs; je n'ai donc pas raison, qui que je sois, et quelque risque que je puisse courhr dans le moud e> si j'y suis par l'ordre de Dieu, de prétendre qu'il ne

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m'est pas possible d'accorder ma condition avec la s^nteté de ma religion; erreur : parler ainsi, c'est imputer à Dieu les désordres de ma vie, puisque D|ejaest l'auteur de ma condition ; c'est vouloir rendre sa providence responsable, non-seulement des périls à quoi je me trouve exposé, mais des crimes que je commets, et dont je dois répondre à sa justîce; c'est lui attribuer I^alignçme^t et présomptueusement ce que je dois n)e reprocher continuellement et liumblen^nt : erreujr vaine,. qye l'exemple des saints confond, puisque, entre ces bienheureux qui jouissent maintenant de la gloire, il y en a, et niéme un grand nombre, qui ont été dans le monde de même. condition que moi, qui ont vécu dans les minces engagements que moi , qui ont eu les niémes éçueils à éviter, les mêmes tentations à combattre, les normes, difficultés à surmonter que moi ; mais qui^raisonnant mieux que moi, ont, au milieu de tout cela, trouvé heureusement la sainteté. Or, pourquoi ne pourraîs-jepas ce qu'ils ont pu , et pourquoi ne ferais-je pas ee^qu'ils ont fait? Ce fut l'argument invincible qui convertit saint Augustin : argument plein de consolation pour les âmes droites qui cherchent sincèrement Dieu; mais afiligeant et désolant pour les âmes lâches, beaucoup plus pour les âmes libertines, qm cherchent des excuses dans leurs péchés, et qui voudraient les rejeter sur leur condition et sur Dieu même.

De là que s'ensuit-il? Qu'il faut donc imiter les saints, et m'en tenir comme les saints à la maxime contraire; qu'il faut, convaincu par leur exemple , 'me dire à moi-même : Non, ma condition et ma religion n'ont rieo d'incompatible; je puis être dans je monde tout ee que j'y suis, et être solidement chrétien : c'est le fondement que je dois poser, et sur lequel je dois régler toute ma conduite; car tandis qu'il me reste sur cela le moindre doute, semblable au roseau agité du vent, je ne me détermine à rien; tandis que je me figure dans ma condition des impossibilités, ou morales, ou absolues, de pratiquer ma religion, je ne prends nulle mesure, Qt je ne fais nul effort pour yaincre ma lâcheté : au contraire, la pensée que je le puis, et que ma condition n'y est point un obstacle , c'est ce qui m'encourage et qui m'anime, ce qui me donne de la confiance , ce qui me fait prendre des résolutions généreuses, ce qui me rend capable de les soutenir et de les exécuter, ce qui m'affermit dans les dispositions chrétiennes où je dois vivre pour opérer mon salut avec zèle et avec ferveur : je le puis , et si j'y manque, ma condition ne sera jamais une légitime execiMi, ni même un prétexte apparent pour me justifier devant Dieo : voilà ce qui méfait agir. La vue qoe Dieu réprouvera ce prétexte, et qu'il tomnera contre moi cette excuse frivole , quand il m'opposera dans sou jugement cette nuée de témoins dont parle

saint Paul, cette multitude de saints qui se sont trouvés en ma place, et qui ont fait dans le monde ce que sans sujet et en vain je m'imagine n'y pouvoir faire ^ voilà ce qui réveille ma ioï ; sans cela je demeure comme assoupi , me plaignant inutilement de ma condition , et toiijours infidèle à ma religion^ que je me représente comme impraticable, aQn de pouvoir phis impunément la négliger : par eooaéquent, il faut, avant toutes choses, que je croie l'allianoe des deux aussi évidemment possible qu'elle est essentiellement nécessaire pour mon salut éter^ nel ; or, c'est ce que l'exemple des saints me Eut sensiblement connaître : mais n'en demeurons pas là. On se prévient d'une autre erreur, et c'est l'illusion où donnent la plupart des hommes , et qui n'est propre qu'à entretenir leur relâchement et qu'à fomenter leur impénitence, savoir, qu'on serait bien plus à Dieu, qu'on y pourrait plus être, si l'on était dans une condition moins exposée et plus dégagée des embarras du monde; illusion dont la sage conduite des élus de Dieu doit encore nous détromper. Car, comme raisonne saint Bernard , cette con* dition dont je me fais un plan chimérique, et qui me paraît plus avantageuse pour le salut que la mienne, n'étant point celle où Dieu m'a destiné, elle ne peut avoûr pour moi les avantages que je m'y propose; quelque sainte qu'elle soit en elle-même, Di^ a eu d'autres vues sur moi ; et la condition où je suis, quoique moins retirée et plus dissipée, est celle qu'il a plu à la Providence de me marquer. C'est donc dans celle-ci et pour celle-ci que Dieu m'a préparé des grâces, et par conséquent c'est uniquement dans celle-ci que je puis espérer d'être plus à Dieu, plus occupé de mon salut, plus détaché du monde et de moi-même , plus chrétien et plus parfait, puisqu'il m'est évident que je ne puis rien être de tout cela qu'en vertu des grâces qui m'ont été préparées et dans l'état pour lequel elles m'ont été préparées. Ainsi l'estimaient les saints, et par là ils sont parvenus à ces divers dçgrés de sainteté qui les distinguent dans la hiérarchie céleste. Leur grande science, dît saint Chrysostôme, a été de ne point séparer leur condition de leur religion; voilà ce qui les a fixés , ce qui a produit dans l'Église des saints de tous genres et de tous états ; de saints rois aussi bien que de saints religieux , de saints magistrats aussi bien que de saints évêques, des saints dans le mariage aussi bien que dans le célibat. Je ne dis point ceci pour condamner ces changements de condition que Dieu, par sa miséricorde, inspire quelquefois à ses élus; quand il veut les attirer à lui et les séparer du monde : malheur à moi si je combattais en eux l'œuvre de Dieu! ils renoncent alors aux conditions auxquelles il leur est libre de renoncer, et ils n'y renoncent que pour renonper plus parfaitement à eux-mêmes. Mais ce que je con-

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damne, ce sont les mqniétudes , les inconstances de certains chrétiens, qui, séduits par leurs propres 86DS, semblent ne désirer une condition meilleure pour le salut, que pour se dégoûter de celle où est attaché leur salut; qui, sous apparence d*un pré* tendu bien , voudraient toujours être ce qu'ils ne sont pas, et ne s'appliquent jamais à être chrétiennement ce qu'ils sont; dont toutes les bonnes intontions se réduisent à de vains projets qu'ils font d'une vie plus régulière , s'ils étaient dans des états où ils ne peuvent être et où jamais ils ne seront, pendant qu'ils oublient ce que Dieu leur demande actuellement dans cdui où il les a placés : conduite pitoyable, et bien opposée à la conduite et à la tdeuce des saints.

Car j'ai ajouté (ce qqi d'abord a pu vous surprendre, mais ce qui doit être pour vous une importante leçon et une solide consolation) , j'ai ajouté et j'ajoute , que les saints , par le secours de la pénitence , avaient su même accorder leur religion avec des conditions où Dieu ne les avait point appelés, et où l'esprit du monde les avait malheureusement engagés. £t , en effet, après avoir eu le malheur d'y être entrés témérairement et contre l'ordre de Dieu, ils ne se sont pas pour cela abandonnés à de funestes désespoirs. Qu'ont-ils £aiit ? Supposé l'engagement qui leur rendait ces conditions désormais nécessaires , se confiant en Dieu , ils ont cherché dans leur religion une ressource à leur malheur; ils ont réparé par la pénitence le crime de leur imprudence : c'est-à-dire, engagés sans la vocation de Dieu dans des mariages d'intérêt, de passion , d'ambition , ils en ont fait de saints mariages par la grâce de leur conversion : engagés dans le sacerdoce par des vues purement humaines, à force de gémir et de pleurer, ils n'ont pas laissé d'honorer leur profession par la douleur qu'ils ont eue de l'avoir une fois déshonorée, et par l'obligation encore plus étroite qu'ils se sont imposée d'y vivre pour cela même plus saintement, plus exemplairement, plus austèrcment. Combien d'illustres exemples ces bienheureux ne pourraient-ils pas m'en fournir, et combien de ceux qui ra'écoiitent pourraient profiter de ces exemples? Les saints ont fait pénitence de leurs conditions, mais dans leurs conditions mêmes : voilà ée que leur a appris la science des saints; et à quoi tient-il, mes chers auditeurs, que nous ne le sachions comme eux? Il est vrai, ce merveilleux accord de leur condition avec leur religion leur a coûté ; il a fallu pour cela s'assujettir et se contraindre ; mais en peut-il trop coûter pour acquérir une science si salutaire, et ne sommes-nous pas .assez heureux si, marchant sur leurs pas, et suiyant leurs voies, nous trouvons le secret de conaerverdans le monde l'esprit de Dieu? Cependant voyons le fruit que les saints ont tiré de cette al-

liance : car après vous avoir montré qu'ils ont sa accorder leur condition avec leur religion , j'ai & vous f^re voir comment ils se sont servis de leur religion pour sanctifier leur condition : c'est le sujet de la seconde partie.

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