‹ Œuvres de BourdaloueChapitre 142 sur 225 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

Une des tentations les plus dangereuses à quoi l'homme sur la terre soit exposé, c'est le scandale; mais aussi, par une règle toute contraire, puis-je ajouter qu'une des grâces les plus fortes et les plus efficaces que Dieu emploie pour ménager notre conversion et notre salut , c'est le bon exemple. En quelque dérèglement de vie que nous puissions être, et quelque opposition que nous ayons à rentrer dans Tordre et dans la soumission que nous devons à Dieu , si nous considérons bien l'exemple des saints , il n'est presque pas possible qu'il n'opère en nous trois merveilleux effets ; je veux dire qu'il ne nous persuade la sainteté , qu'il ne nous adoucisse la pratique de la sainteté , et qu'il ne nous ôte tout prétexte pour nous défendre d'embrasser la sainteté. D'où je conclus qu'il nous réduit à une heureuse uécessité d'être saints par imitation, comme les saints Font été par devoir et par esprit de religion. Et voilà en quoi je dis que Dieu est admirable de nous avoir donné les saints pour modèles : Mirabilis Deus in sanctissitis.

Oui, chrétiens, les saints sont des modèles qui BOUS persuadent la sainteté; et U y a dans cette persuasion un certain charme qui gagne également le ooaur et Fesprit. Ce n'est ni raisonnement ni autorité; c^est quelque chose qui tient de l'un et de Fautie, qui a tout le poids de Fautorité, qui a toute la force du raisonnement, mais qui de plus a je ne

sais quoi que tous les raisonnements et toutes les autorités n'ont pas ni ne peuvent avoir. Commeitt donc la vie d'un saint nous persuade-t-elle ? En nous fiisant comprendre, d'une simple vue, toute la perfection et tout le mérite de la sainteté. Qu'estce qu'un saint? Un saint, répond Guillaume de Paris , c'est une idée réelle , visible , palpable et substantielle de toute la perfection évangéllque. Et quand Dieu nous met un saint devant les yeux, que nous dit- il? Ce qu'il dit autrefois à Morse, en lui faisant voir la 6gure du tabernacle : Inspice^ et fac secundum exemplar ( Exod., 25 ) : Regarde, dirétien , ce portrait vivant et animé : voilà ce que tu dois être , et sur quoi je veux que tu te formes ; c'est dans Fexemple de ce prédestiné et de ce saint que tu apprendras à observer ma loi, à accomplir la justice, à garder la diarité , à satisfaire aux devoirs de la religion , à régler toute la conduite de ta vie : Inspice, cet exemple t'instruira de ce que tu dois à ton Dieu, et de ce que tu dois à ton prochain ; comment il faut user des biens de la terre, et comment il faut s'en abstenir ; quelle doit être la mesure de tes occupations, et quelle doit être celle de tes divertissements; en un mot , ce que tu as à faire et ce que tu as à éviter pour vivre en chrétien : Inspice, Ainsi Dieu nous donne- t-il dans les saints de quoi nous instruire et nous toucher. Il ne faut pour cela ni discours , ni préceptes : la vue d'un saint est une leçon intelligible à tout le monde; les grands esprits et les simples, les spirituels et les ignorants sont également capables de la comprendre. Car on peut bien appliquer ici ce que saint Chrysostôme disait du firmament. Vous me demandez comment le ciel parle , et comment il nous annonce les grandeurs de Dieu? C'est, répondait ce Père, par sa splendeur et par la variété de ses étoiles; il n'a point d'autre langage que celui-là, ni d'autre voix ; mais cette voix, toute muette qu'elle est, a retenti dans toutes les parties du monde : le Scythe, FIndien , le Grec, le Barbare , tous Fentendent : Et Scytha et Barbants et Indus hanc vocem audiunt. (Chbts.) Disons de même des saints; leur vie nous parle, et nous explique toute la Im de Dieu : comment? par les vertus dont elle a été ornée; et ce que nous aurions peine à concevoir dans la loi même, ce qui nous paraîtrait obscur dans les livres, ce que toutes les paroles des hommes ne nous développeraient qu'imparfaitementy nous est mis sous les yeux, et clairement exprimé dans l'exemple de ces élus de Dieu ; de sorte que les plus grossiers en sont plus instruits : Sarbams et Indus hanc vocem aueÛwU, Or, Il n'est pas possible de voir la sainteté, je dis la vraie sainteté, tellequ'elleaétédans les saints, sans en reconnaître d'abord tout le mérite, et sans lui donner notre estime. Ces excellents caractères qui lui sont pro«

POUR LA FETE DE TOUS LES SAINTS

près , et en quoi consiste sa perfection , cette piété , cette humilité, ce désintéressement, ce détachement de soi-même, cet esprit de justice et de charité, cette droiture et cette bonne foi, cette règle et cette sagesse , cette constance et cette force héroïque, tout cela nous convaincra malgré nous qu'il n'y a rien de plus respectable, rien de plus aimable, et par consiéquent rien de plus désirable : or, nous remplir de ces sentiments à l'égard de la sainteté, n'est-ce pasnousla persuader ? Tout ce que nous pourrions lui opposer, ce serait d'être , ce semble, trop parfaite!, et d'exiger trop de nous, puisque, pour nous faire saints , elle nous engage à être ennemis de nous-méme, jusqu'à faire à Dieu le sacrifice de notre vie. Mais cela même , reprend saint Augustin, est encore bien justifié par l'exemple de ces glorieux athlètes que le christianisme honore sous le nom de martyrs. Car leur exemple, tout admirable qu'il est, nous apprend qu'ils n'ont rien fait pour Dieu que ce que font tous les jours des sujets fidèles pour le service de leur prince, et que ce devoir si émineut de sainteté n'est, après tout, qu'un devoir commun , fondé sur la première loi de la nature, qui oblige l'homme à mourir plutôt que de trahir son Dieu et sa religion.

Voilà, dis-je, ce que l'exemple des saints nous persuade : celui de Dieu, quoique infiniment plus relevé, ne pouvait sur tout cela nous donner les mêmes lunûères; pourquoi? saint Grégoire, pape, en apporte une belle raison : non-seulement , dit-il , parce que la sainteté de Dieu est une sainteté invisible, inaccessible, incompréhensible, et par là, si j'ose ainsi m*exprimer, incapable de nousser^ ▼ir d'exemple; mais beaucoup plus , écoutez ceci, parce qu'à le bien prendre. Dieu n'est pas saint de la ma'nière que nous devons l'être , et que la sainteté n'est point dans lui ce qu'elle doit être dans nous. Car dans nous, la sainteté est inséparable de la pénitence; or la pénitence ne peut non plus convenir à Dieu que le péché : dans nous, une partie de la sainteté est de nous soumettre , de dépendre , d'obéir, voilà ce qui nous sanctifie ; et en Dieu c'est tout le contraire : nous sommes saints par le mépris que nous faisons de nous-mêmes, et Dieu est saint par la gloire qu'il se donne à soi-même ; il est saint dans une possession entière et parfaite de sa béatitude, etnoussommessaintspar la patience dans nos misères , et ainsi du reste. Dieu pouvait donc bien, conclut saint Grégoire, nous commander la sainteté, mais il ne pouvait nous persuader par son exemple la sainteté, parce qu'il ne pouvait pas être notre modèle sur la plupart des vertus dont il faut que notre sainteté soit composée , et qui en sont les principales parties. Mais qu'a-t-il fait? Il nous a donné des hommes comme nous , et de même nature que nous , qui se sont sanctifiés par toutes ces

vertus ; et en nous les mettant devant les yeux , il a suppléé, pour ainsi dire, par leur exemple, ce qui manquait au sien. Car il nous fallait des modèles de sainteté qui nous touchassent et qui eussent une certaine proportion avec nous, pour pouvoir remuer les ressorts les plus intimes de notre coeur : or il n'y avait que les saints propres pour cela, et capables de faire cette impression sur nous. Et en effet, chrétiens, c!est ainsi que l'espnt de Dieu a de tout temps excité les hommes , et qu'il leur a inspiré les désirs ardents de la sainteté. C'est par là que ce généreux prince des Machabées, l'illustre Matathias, étant proche de la mort, confirma ses enfants dans le culte du Seigneur et dans la vraie religion. Tout ce que je vous demande, leur dit-il, mes chers enfants, c'est que vous ne perdiez jamais le souvenir de ce qu'ont fait vos ancêtres pour le Dieu d'Israël; car avec cela je me promets tout de vous. Représentez-vous souvent l'obéissance d'un Abraham, jusqu'à ne pas épargner son fils unique; la fidélité d'un Joseph envers son mattre, aux dépens de sa fortune et de sa liberté; la modération d'un David envers ses ennemis , au préjudice des intérêts les plus délicats de sa couronne : le zèle d'un Éliedans la cour des rois, au péril même de sa vie : et ainsi , parcourant de siècle en siècle et de génération en génération, vous trouverez qu'il n'y a point départi dans le monde plus honorable ni plus solide que celui de servir Dieu. Ce furent les paroles de ce saint vieillard que je puis bien appeler , avec saint Jérôme , un homme évangélique avant l'Évangile même, FU rum ante Christi Evangelia evangelicum (Hteb.); et ces paroles produisirent dans la personne des jeunes Machabées, non pas les effets, mais les miracles de vertu dont vous avez entendu le récit. C'est pour cela même que le second concile de Nicée autorisa si fortement et si constamment l'ancienne tradition d'exposer les images des saints à la vénération des peuples; et nous savons , par le rapport de saint Damascène, qu'une des raisons qui détermina les Pères du concile fut celle-ci; savoir, que les fidèles voyant ces images, seraient excités à imiter dans la pratique ce qu'ils honoraient dans la figure et dans la représentation. Enfin, c'est pour cela que l'Église, après nous avoir présenté l'exemple de chaque saint en particulier dans les autres fêtes de l'année, tire aujourd'hui le rideau, s'il m'est permis d'user de cette expression , et nous les montre tous , espérant que la vue de tant d'exemples nous convaincra et nous convertira ; comme si elle nous disait. Voyez, chrétiens , voilà les héros de votre foi; voilà ces hommes dont le monde n'était pas digne , et qui , en méprisant le monde, se sont rendus dignetf de Dieu; voilà ceux qui remplissent le ciel. Comparez-vous à eux, et, dans l'éloignement infini que cette comparaison vous fera découvrir

POUR LA F£T£ 1)£ TODS LES SAINTS

entre eux et vous, confondez- vous de ce que vous êtes , et aspirez à ce que vous n*étes pas. Au lieu de ces vertus mondaines que vous afifectez, et qui n'ont ni vérité ni solidité; au lieu de cette prudence de la chair qui vous aveugle , et qui est ennemie de Dieu; au lieu de cette politique dont voiis vous fâtes une conscience, et qui vous jette dans un abîme de péchés; au lieu de cette science du monde que vous vantez taot, et dont tout le fruit est de vous bâtir sur la terre des fortunes périssables que la mort détruira bientôt : au lieu de tout cela , attschez-vous aux vertus chrétiennes , qui font lei élus et' les prédestinés. Il n'y a pas un saint dans le ciel , dont Fexemple ne soit pour vous une leçon : étudiez-les tous, et si vous voulez sanctifier votre ambition jusqu'à en faire une vertu, tâchez même à l'emporter sur eux : œmulamini charismata me- Aora. (1. Cor., 12.) C'est ce que l'Ëglise nous dit > et à quoi il faut que nous répondions.

Maïs ce que l'Église, ou plutôt ce que Dieu demande de nous, le pouvons-nous dans l'extrême faiblesse où nous sommes, et au milieu de tant d'obstacles que nous rencontrons dans le monde ? Ah! chrétiens, c'est ici le grand point de notre instruction, et le second effet de l'exemple des saints. Oui, nous le pouvons; et quoique l'esprit d'impénitence et de libertinage, qui règne dans nous, puisse nous faire penser le contraire, ces élus de Dieu seront des preuves éternelles que la sainteté n'a rien d'impossible; qu'elle n'a rien même de fâcheux ni de difGcile pour ceux qui aiment Dieu ; qu'elle a ses douceurs, ses consolations, aussi bien que le monde, et des consolations, des douceurs infiniment plus pures que celles du monde. Vérités, mes chers auditeurs, dont les saints rendront témoignage contre nous au jugement de Dieu, et le témoignage le plus convaincant. Appliquez-vous. TVous mettons la sainteté au rang des choses impossibles ; c'est par où notre libertinage voudrait se maintenir. Mais Dieu nous empêche bien aujourd'hui de nous prévaloir de cette pensée. Il est vrai que pour être saint il faut faire effort, prendre sur soi, renoncer aux sentiments naturels , fuir les plaisirs, dompter ses passions , mortifier ses sens ; et le moyen , dit-on , d'en venir là, et de s'y soutenir? Ah! chrétiens, autre merveille de la sagesse de Dieu : Mirabilis Deus in sanctis suis. Car je conviens que cela surpasse les forces de la nature , je conviens qu'il n'y a rien là que de grand; mais Dieu n'est-il pas admirable de nous avoir facilité tout cela, de nous l'avoir adouci jusqu'à pouvoir dire que si sa loi est un joug, c'est un joug léger et un fardeau aisé à porter? Jugum meum suave, et onus meton levé. (Matth., il.) Or il l'a fait, en nous donnant les saints pour exemple. Avant cet exemple des taints, nous pouvions trembler, et notre crainte

semblait raisonq^le; mais maintenant qu'on nous montre tant de n^tyrs, tant de vierges, tant de glorieux confesseurs qui ont marché i^ey^nt nous , et qui nous ont tracé le chemin, que pouvonsnous trouver d'impossible? ^é quoi! ils ont pu vivre dans les déserts etsur des rochers escarpés ; ils ont pu s'ensevelir dans l'obscurité du cloître,, et en supporter toutes les austérités ; ils ont pu joiudre ensemble les prières presque continuelles, les longues et fréquentes veilles, les jeûnes rigoureux, les sanglantes macérations, tout ce qu'inspire l'esprit de pénitence et rabn4;ation évaagélique; ils ont pu se laisser condamner aux tourments les plus affreux, et les endurer. Voilà, disait l'apôtre, ce qu'ont fait et ce qu'ont souffert tant de saints ; ils ont bien voulu servir de sujets à la cruauté des hommes; ils se sont exposés aux outrages, aux fouets, aux chaînes, aux prisons, les uns ont éprouvé toute la violence du feu, les autres ont passé par le tranchant des épées, plusieurs ont été dévorés des bêtes féroces, ont été lapidés, ont été sciés : Lapidati sunt, secti sunt. {Bebr., 11.) Après cela, mes chers auditeurs, retranchez-vous sur votre faiblesse et sur une impossibilité prétendue. Avez-vous les mêmes combats à livrer? vous trouvez-vous dans les mêmes occasions de signaler votre courage et d'exercer votre patience? ce qu'on vous demande est-il comparable aux victoires que les saints ont remportées, et aux obstacles qu'ils ont surmontés? Mais, dites-vous, si la sainteté n'est pas impossible, du moins est-elle bien difficile. Non, mes frères, rien n'est difficile à ceux qui aiment Dieu comme les saints. L'ardeur de leur zèle, la ferveur de leur amour, leur générosité et leur résolution, leur ont aplani toutes les voies. Quand ont-ils senti les difficultés? ou s'ils les ont senties, quand s'en sont-ils plaints? quand ont-ils été étonnés? quand ont-ils balancé et délibéré? Dès que vous serez animés du même zèle, que vous serez brûlés du même amour, que vous aurez pris les mêmes résolutions et avec la même générosité, ces peines que vous vous figurez comme des monstres disparaîtront et s'évanouiront. Tout vous deviendra facile et mên^e agréable. Je dis agréable : car nous voidons trouver du plaisir jusque dans la sainteté : sentiment bien indigne d'un chrétien ; mais tout indigne qu'il est, reprend saint Chrysostôme, Dieu s'est accommodé en cela même à notre délicatesse, et l'exenaple des saints en est la preuve. Dès cette vie, ils ont goûté des douceurs et des consolations infiniment au-dessus de toutes les douceurs et de toutes les consolations du siècle. Au lieu de ces plaisirs infâmes et criminels que leur présentait le monde, et dont ils ont eu tant d'horreur, Dieu leur en a préparé d'autres tout célestes et tout divins. Peutêtre ne les concevons-nous pas, parce que, plongés

POUR LA FÊTE DE TOUS LES SAINTS

dans les sens, nous ne Toalons pas comme eux nous mettre en état de les comprendre. Mais les fréquentes épreuves qulls en ont faites, et que nous ne pouYons désavouer, doivent bien nous convaincre là-dessus, et nous confondre. Tandis qu'an milieu des flammes, ainsi que nou^Fapprettd TÉcriture, les réprouvés protestent qu'ils se sont lassés dans le chemin de l'iniquité, LassaH iwniui in via MqttUàtis (Sap., 5); tan^ que les esclaves du monde nous rendent eux-mêmes témoignage, qu'il n'y a pour eux dans la vie qu'amertume , qtte trour l>Ie, et qu'afiOiction d'esprit, Expectavimuspacem, et ecce turbaUo (JiRSii., 14) : ces élus de Dieu nous assurent, tout auoontraire, qu'ils n'ont jamais trouvé qu'en Dieu la source des vraies consolations; que plus ils ont eu soin de se mortifier pour lui , plus il leur a fait sentir l'onction intérieure de la grâce ; et que cette vie , qu'ils ont passée dans les pratiques les plus sévères du christianisme , bien loin de leur avoir paru dure et fâcheuse, était pour eux comme une béatitude anticipée. Pourquoi nous obstinerions-nous à ne les en pas croire, et quel intérêt auraient-ils eu à nous tromper? mais si nous les en croyons, pourquoi nous opiniâtrerions-nous à être plutôt malheureux avec le monde, qu'à chercher dans Dieu notre véritable bonheur?

Ce n'est pas que j'ignore de combien de prétextes la nature corrompue tâche à se prévaloir pour nous éloigner de la sainteté. On dit , Le moyen de vivre en tel ou en tel état et de s'y sanctifier? prétexte de la condition : on dit , Je suis détourné par mille autres soins qui m'occupent, et qui ne me donnent point de relâche ; prétexte des affaires : on dit, J'ai un tempérmnent délicat que le moindre effort altère, et que je dois ménager ; prétexte de la santé : on dit. J'ai des passions vives qui m'entraînent, et auxquelles je n&puis presque résister; prétexte des dispositions intérieures : on dit. J'ai des engagements qui m'attachent, et mon cœur est pris; prétexte de Fhaèitude : enfin , que ne dit-on pas ? mais , quoi qu'on dise, je prétends qu'un troisième effet de l'exemple des saints est de nous 6ter tout prétexte dont notre lâcheté cherche à se couvrir et à s'autoriser. Car, jp le veux, mon cher auditeur, vous êtes dans des conditions dangereuses ; mais dans ces naémes conditions n'y a-t-il pas eu des saints , et naême n'y en a-t-il pas eu dans des conditions qui les exposaient encore à de plus frécffàents et à des plus grands dangers? Vous êtes! obligé de vaquer à des emplois fiitiguants et embarrassants; mais dans œs mêmes emplois, tant d'autres avant vous ne se sont-ils pas sanctifiés? Avez-vous moins de loisir pour penser à vous-même, que saint Louis sur le trône; et lorsqu'il gouvernait un royaume, qu'il passait les mers , qu'il commandait les armées , qu'il donnait des batailles , lui était-il plus libre qu'à

vous de se recueillir et de se défendre des distrae*tions du monde? Vous êtes faible, et d'une complexion qui vous engage à bien des ménagements, et qui vous met hors d'état d'agir; mais combien de éaints, surtout combien de vierges déjà faibles par èHes-jnêmes , encore phis affaiblies par les abstinences, par les jeûnes , par de longues veilles, par de continuelles austérités, par tous les exercices de fa pénitence et de l'abnégadon chrétienne, n'ont pris néanmoins jamais aucun relâche, et, selon la parole de l'apôtre, ont fait de leurs corps des hosties vivantes ? Vous avez des passions à vaincre ; mais en avezvous de plus difficiles à surpionter que des millions de pécheurs et de pécheresses , qui , par de salutaires violences, aidés de la grâce, ont triomphé de leur cœur^ et en ont réprimé tous les mouvements? Enfin , vous êtes dommé par Thabitude, vous êtes endurci dans le péché, vous êtes surchargé de dettes devant Dieu , vous êtes coupable à ses yeux d'un nombre infini d'offenses , et d'offenses très-grièves ; vous n'osez plus rien attendre de sa miséricorde. Ali! mon cher frère, souvenez-vous des saints, et vous apprendrez qu'il n'y a point d'habitude si invétérée que vous ne puissiez détruire, qu'il n'y a point d'attachement si étroit que vous ne puissiez rompre, qu'il n'y a point d'état de pédié d'oA il ne soit en votre pouvoir de sortir, et qu'en quelques désordres que vous soyez tombé , vous n'avez point encore tellement éloigné Dieu de vous, que vous n'ayez des moyens prompts et sûrs pour le retrouver et pour vous réconcilier avec lui. Car combien y a-t-il eu de saints pénitents, qui , à certains temps de leur vie, ont été dans les mêmes habitudes que vous, ont été aussi redevables à la justicede Dieu que vous, ont eu autant desujet, et peut-être même plus de sujet que vous, de se défier de sa miséricorde et de désespérer de leur retour? Cependant ils sont revenus, ils se sont convertis, ils se sont remis dans leur devoir , ils s'y sont perfectionnés , Hs se sont élevés à la plus sublime sainteté. Est-ce que la grâce était plus puissante pour eux qu'elle ne l'est pour vous? est-ce que les trésors de la divine miséricorde , si abondants pour eux , sont épuisés pour vous? Non, sans doute, et dès que vous voudrez en faire l'épreuve comme les saints, vous trouverez toujours un Dieu patient pour vous attendre, un Dieu prévenant pour vous rechercher , un Dieu bienfaisant pour vous combler de ses grâces, un Dieu tout-puissant pour opérer en vous des miracles de conversion et de sanctification. C'est ainsi qu'il renverse tous vos prétextes par l'exemple des saints, et c'est en cela toujours qu'il est admirable : Mirabilis Deus in sanctis suis. Mais en quoi vous êtes condamnables, chrétiens, c'est de ne pas profiter de cet exemple. Qu'aurez-vous à répondre, quand Dieu, dans son

POUR LA FÊTE DE TOUS LES SAINTS

jugement dernier, produira contre vous ces glorieux prédestinés , et qu'il vous demandera compte de Taffreuse différence qui paraîtra entre eux et TOUS, entre leur pénitence et votre obstination, entre leur courage et votre lâcheté, entre leur zèle, leur activité, leur ferveur, et votre mollesse, votre indolence, vos froideurs; entre leur sainteté, et les abominations de votre vie libertine et corrompue? Car voilà le jugement de comparaison qjLie vous aurez à soutenir et qui vous convaincra, qui vous confondra, qui vous réprouvera. Prévenons-le, mes chers auditeurs; et, comprenant qu'il ne tient qu'à nous de détourner ce triste malheur dont nous sommes menacés , aimons-nous assez nous-même pour ne nous l'attirer pas volontairement. Si nous ne sommes par encore saints , et si même nous ne sommes rien moins que saints , souhaitons de l'être , demandons à l'être, prenons toutes les mesures nécessaires pour rétre. Car, dit le Fils de Dieu, bienheureux ceux qui sont affamés et altérés de la sainteté et de la justice! Beati qui esuriunt et sUlunt justitiam ! (Matth., 5. ) Pourquoi ? parce que cette faim et cette soif, parce que ce désir sincère, ardent, efficace, les fera travailler fortement et solidement à acquérir le bien qu'ils souhaitent , et qui , sans contestation , est le pfus précieux de tous les biens.

Cest, sire, le soin important, le premier soin qui doit occuper les rois aussi bien que les autres hommes , et même en quelque sorte plus que les autres hommes. Qui que nous soyons, nous avons tous une obligation générale de nous sanctifier, mais il est vrai que les grands en ont une particulière; et je ne craindrai point d'ajouter que cette obligation particulière pour les grands , est encore plus étroite pour Votre Majesté. Ce n'est point assez; et pourquoi ne dirai-je pas que vous avez sur cela une obligation qui vous est personnelle, et qui ne peut convenir à nul autre qu'à vous? Cette obligation, sire, qui vous est si propre , cette raison d'aspirer à la sainteté , et à la plus sublime sainteté, c'est votre gandeur même et le haut point d'élévation où nous vous voyons. Car puisque le ciel a mis Votre Majesté au-dessus de tous les monarques de l'univers , et puisque entre toutes les puissances humaines il n'y a rien qui l'égale, elle se trouve spécialement obligée par là , pour ne pas descendre, de se porter vers Dieu, de ne rechercher que Dieu, de ne s'attacher qu'à Dieu. C'est pour cela que Dieu vous a donné ces qualités émlnentes qui font l'admiration de tous les peuples : c'est pour cela seul qu'il vous a fait naître. Non , sire , il ne vous a point fait naître précisément pour être grand dans le monde , ni pour être roi ; mais il vous a fait roi , et le plus grand des rois , pour être saint. Sans la sainteté, tout l'éclat de votre couronne,

toute la splendeur de votre règne, tous ces titres qui vous sont si justement dus, de roi puissant, de roi sage, de roi magnifique , de roi conquérant , ne sont rien, ou ne sont, selon le langage de l'Ëcriture, qu'illusion et que vanité : f^anitas vanitatun^ Voilà , sire, ce qu'ose représenter à Votre Majesté le dernier de vos sujets qui , jugeant des choses par les lumières de l'Évangile qu'il a l'honoeur de vous prêcher, s'estimerait nriUe fois plus heureux de donner sa vie pour le salut de votre âme, que pour l'accroissement de vos États. Non point qu'en fidèle et zélé sujet je ne puisse et ne doive prendre part à ces succès éclatants qui font de votre royaume le plus florissant empire du monde; mais après tout, ce royaume de la terre passera , et le royaume du ciel ne .finira jamais : l'un aura son temps, et l'autre, que Dieu réserve à ses saints, n'aura pour terme que réternité bienheureuse, où nous conduise, etc.

AUTRE SERMON

POUR

LA FÊTE DE TOUS LES SAINTS

Accetserunt ad «m» diseipuU ejut, ei aperiens o$ ntum, docebat eoê.

Les disciples de Jésus-Christ s'étaDt approchés de loi , U m mit à ies enseigner. Sàuvt Màtto., chap. 6.

SiBB,

C'est pour cela que la sagesse de Dieu s'était incarnée , et que le Fils unique du Père était descendu du ciel; c'est, dis-je, pour enseigner les hommes sur la terre. C'est ainsi que ce Dieu-Homme, après avoir longtemps parlé par la bouche des prophètes, qui avaient été ses précurseurs et ses organes , ouvrait enfin lui-même sa bouche sacrée , et formait des disciples dignes de lui, en leur servant de maître et de docteur : Aperiens os suum, docebat eos. Mais que leur enseignait-il, et quel était le sujet de^ ses adorables instructions ? une seule chose dont ils avaient besoin, et qu'il n'appartenait qu'à lui de leur apprendre, je veux dire la science des saints. Cette science si inconnue au monde, et néanmoins si nécessaire pour le salut; cette science que Dieu voulait révéler aux humble^ et aux petits, mais cacher aux sages et aux prudents du siècle; cette scienite aussi solide que sublime, qui rend les hommes parfaits, et qui les conduit au véritable bon* heur; en un mot, cette science qui fait les saints, les prédestinés, les élus : voilà ce que Jésus>Christ enseignait à ses apôtres , et ce 4u'il prétendait nous enseigner à nous-mêmes dans leurs personnes : Aperiens ossuum, docebat eos. Car il n'instruisait ses apôtres, dit saint Augustin, que pour instruire dans eux toute son Église ; et il ne ies remplissait de

POUR LA FÉTB DE TOUS LES SAINTS

cette sdeace , qui devait sanctifier le christianisme , qu'afin que, par leur ministère, cette science fût communiquée à tous ceux qui feraient profession de la loi chrétienne. Heureux, mes chers auditeurs, si nous Pavons reçue, ou du moins si nous la recevons aujourd'hui , cette science , en comparaison de laquelle toute autre science n'est que vanité! Vous me demandez en quoi elle consiste , et comment elle peut vous convenir dans le monde, surtout en cer* tains états du monde : c'est ce que j'entreprendrai de vous expliquer, après que nous aurons salué la reine des saints , en lui disant : jive, Maria.

Il y a une science des saints : on n'en peut douter, puisqu'il est écrit que Dieu la donna au patriarche Jacob : Dédit UU scienHam sanctorum (io^., 10) : et ce que r Écriture appelle la science des saints, selon le sentiment de tous les Pères , n'est rien autre chose que la science du salut. Il faut donc conclure d'abord , que cette science est aussi nécessaire aux hommes que le salut même : je m'explique. Pour parvenir au royaume de Dieu, et y mériter une place, fû^ce la dernière, il fout être saint; mais il ne suffit pas, dit saint Jérôme, pour être saint, de le vouloir être, il faut savoir l'être et apprendre à l'être. Combien en a-t-on vu qui s'y sont trompés, et combien en voit-on encore tous les jours, qui, pensant avoir trouvé la science des saints, n'ont trouvé que leurs propres erreurs? C'est à moi, comme prédicateur de l'Évangile , de vous découvrir aujourd'hui le fond de cette science. Car, tout mondains que vous êtes , peut-être ce qui vous a jusqu'à présent éloignés de la sainteté, n'est pas tant l'opposition que vous y sentez , que les vaines et fausses idées que vous en avez conçues. Peut-être , si vous la connaissiez , ne pourriez-vous vous défendre de l'estimer et de l'aimer. Or cet amour, joint à l'estime et fondé sur l'estime , serait déjà dans vous le commencement de la sainteté : et comme le bras du Seigneur n'est pas raccourci , peut-être malgré la corruption du siècle , verrait-on parmi vous des saints , si l'on vous faisait bien entendre ce que c'est que d'être saint. Il est donc encore une fois de mon devoir de seconder au moins vos faibles dispositions , en vous donnant une idée juste de la science des saints. La voici tirée de l'exemple de ces glorieux prédestinés, et renfermée en trois importantes maximes qu'ils ont suivies, et qui doivent être pour nous autant de leçons. Écoutez-les, elles vont partager ce discours ; et l'exposition seule que j'en vais faire vous convaincra de leur solidité. Les saints ont trouvé le secret d'accorder dans le monde leur condition avec leur religion ; c'est la première : les saints se sont servis de leur religion pour sanctifier leur condition ; c'est la seconde : et par un heureux retour, les saints ont profité de leur condition, pour se rendre parfaits dans leur religion ; c'est la troi-

sième. Maximes simples , mais à quoi Dieu attache des grâces infinies , et qui oot produit dans la personne de ses élus les fruits de sainteté les plus abondants. Concevez-en bien l'ordre et le progrès. Les saints ont su fedre l'alliance de leur condition et de leur religion; c'est par où ils ont commencé, et ce sera le sujet de la première partie. Les saints ont su mettre en œuvre leur religion, pour corriger les désordres et pour accomplir saintement les devoirs de leur condition; c'est en quoi ils ont excellé, et ce sera la seconde partie. Les saints ont su de leur condition, quoique mondaine, tirer des motifo et des secours pour se perfectionner dans leur religion; c'est ce qui a mis le comble à leur sainteté, et ce sera la troisième partie. Voilà ce que nous devons apprendre d'eux , et ce que j'ai à vous expliquer. ^

Page 1