‹ Œuvres de BourdaloueChapitre 16 sur 225 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

Saint Grégoire pape, parlant des devoirs de la tempérance chrétienne, remarque surtout trois désordres qu'elle doit retrancher, en ce qui regarde la subsistance et la nourriture du corps. Premièrement, dit-il , elle nous en doit 6ter l'affection, c'està-dire un certain attachement servile, qui rend

. l'homme en quelque manière esclave de son corps; secondement, elle en doit modérer l'excès, qui souvent nous en fait user hors du besoin et de la nécessité; troisièmement, elle en doit bannir la délicatesse, sicontraireàl'obligationque le christianisme nous impose , de crucifier notre chair avec ses pas-

l sions et ses désirs corrompus : Qui Christi suni, camem suant ciutc\fixerunt cum vUiis et concupiscetiHis, {GcUat.y 6.) Or c'est d'abord ce que je trouve marqué de point éb point dans notre évangile, et de quoi Jésus-Christ, dans le grand miracle qu*il opère, nous donne un exemple éclatant. Obser- Tez-y , s'il vous platt, trois circonstances. Il nourrit une multitude innombrable de peuple qu'il traîne à sa suite ; mais avant toutes choses il les dégage d'une attention trop grande au soulagement de leur corps et à son entretien , en les attirant dans un lieu soli-

taire, inculte, dénué de tout; et voilà le premier désordre corrigé. De plus, il ne donne à ce peuple la nourriture corporelle que dans l'extrémité, et lorsqu'il est à craindre qu'il ne tombe dans une entière défaillance; et voilà le second désordre retranché. Enfin, quoiqu'il fasse un miracle de sa providence en faveur de ce peuple, il ne leur fournit après tout qu'un aliment commun et peu propre à flatter le godt, quelques petits poissons et du pain; et c'est ainsi qu'il remédie au troisième désordre. Écoutez-moi, chrétiens, et développons chaque article pour nous l'appliquer à nous-mêmes et pour en profiter.

Est-il rien de plus touchant que de voir des milliers d'hommes courir après notre divin Maître , et marcher dans une affreuse solitude, sans secours, sans provisions , déterminés à souffrir la faim, la soif, toutes les misères , pour contenter une sainte ardeur de l'entendre, et pour se rqpaître de sa doctrine? Ce miracle , à le bien considérer, n'est-ii pas en quelque sorte plus étonnant et plus glorieux à Jésus-Christ que celui même des pains multipliés? Quelle différence entre ce peuple qui suit avec tant de résolution et tant de constance le Fils de Dieu , et ces anciens Juifs qui suivirent autrefois Moïse dans les déserts de la Palestine I A peine ceux-ci eurent-ils ouvert les yeux pour reconnaître la route où les avait engagés leur législateur et leur conducteur, qu'ils éclatèrent contre lui en phiintes et en reproches. Une défiance criminelle s'empara de leurs cœurs ; les viandes de l'Egypte leur revinrent sans cesse dans l'esprit ; et Moïse en vain pour les rassurer fit tant de prodiges; en vain lui virent-ils fendre les flots de la mer et en adoucir l'amertume ; en vain, par le seul attouchement de sa baguette, tira-t-il du sein des rochers des fontaines d'eau vive ; en vain chaque jour leur parlait-il de la part du Dieu vivant , leur annonçait-il sa loi , leur faisait-il entendre ses sacrés oracles, ces hommes charnels ne pouvaient être contents qu'ils ne fussent rassasiés : Si nonJuerirUsaturati, et murmurabunt (P^. 58); et toujours occupés de leur corps. Plût au ciel , s'écriaienMIs , que nous fussions restés jusqu'à la mort dans le lieu de notre exil , oir nous avions du pain enabomtenoe! Utinammortui essemus in terra jEgypti, quando comedebamus panem in 8aturitate!{Exod,, 16.) Telle était l'avidité de cette nation toute sensuelle. Mais voici un spectacle et des sentiments bien opposés dans un peuple fidèle , qui se rend docile aux divines instructions de son Sauveur ; qui , pour l'écouter, soutient toutes les fatigues d'une longue marche , et ne se laisse rebuter ni de la difficulté des chemins , ni de la stérilité d'une terre déserte. D'où vient cela? Abîmes frères, répond saint Chrysostôme, n'en soyons point surpris; c'est que Jésus-Christ, ce

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nouveau législateur, abienune autre vertu queMoïse. L*un n'avait qu'une conduite extérieure sur les Israélites , mais l'autre agit intérieurement sur les âmes; et , par l'efficace de sa grâce, il a le pouvoir d'en arracher toutes les passions terrestres et animales, et d'y en substituer d'autres toutes spirituelles et toutes pures. Comprenez donc cette première leçon qu'il nous fait, deré[Mrimer et de dompter les insatiables appétits de notre chair, pour être en état de suivre Dieu et de goûter sa sainte parole. C'est par là que nous devons commencer, et voilà l'ennemi qui doit être dé&it avant tous les autres, parce que les antres reçoivent de celui-là toute leur force. Ennemi qui, dès la naissance de l'Église, a infecté de son poison le monde même chrétien , et qui maintenant le répand aussi loin que jamais. Cest ce que déplorait saint Paul écrivant aux Philippiens. Oui, mes frères , leur disait ce maître des gentils r il y en a plusieurs parmi vous dont je vous ai déjà parlé , et dont je vous parle encore avec douleur, qui vivent en vrais apostats de la croix de Jésus- Christ. Hommes livrés à leurs sens, plongés dans leurs sens, idolâtres de leurs sens, et qui ne doivent point attendre d'antre fin qu'une damnation éternelle : pourquoi? parce qu'ils se font une divinité de leurs corps , Quorum Deut venter est ( PhiUpp, , 3 ), et que toute leur attention est à satisùire cette chair mortelle et corruptible. Or ce que cet apôtre remontrait en des termes si forts aux premiers chrétiens ^ n'ai-je pas droit de vous le dire à vousmêmes, et ne puis-je pas vous adresser les mêmes paroles ? car ne savons-nous pas qu'il n'y en a que trop de ce caractère dans le siècle où nous sommes, qui ne semblent vivre j|ue pour nourrir et engraisser leur corps; qui n'ont d'autre pensée, d'autre vue, d'autre occupation que celle-là; qui, pour une partie de plaisir et de bonne chère, abandonneSt, aux plus saints jours, tous les exercices de piété; et, bien loin de se priver du nécessaire, comme ces troupes de notre évangile, pour venir entendre Jésus-Christ dans la personne de ses ministres, laissent les prédications les plus importantes et les plus salutaires enseignements, pour ne manquer pas une occasion de satisfaire leur cupidité. Je veux croire, mes chers auditeurs, que vous n'êtes pas de ce nombre; mais je dois toujours condamner ici ce scandale pour vous en préserver : je dois vous faire souvenir que c'est par cette porte que le péché est entré dans le monde ; que de toutes les armes qu'avait en main l'ennemi de notre salut, il n'en trouva point de plus assurées, comme dit saint Basile, et de plus puissantes que cette tentation pour terrasser le premier homme, qu'il osa même attaquer par là le Saint des saints et un Homme-Dieu. Or, nous ne sommes pas plus à répreuve des traits de cet esprit tentateur que ne . ,

Fêtaient nos premiers parenU ; et nous sommes bien 1 raisonnable. D'une part, Dieu m'ordonne de soute-

et

éloignés de la sainteté de Jésus-Christ. C'est donc à nous de juger si ce démon, tout impur et tout vil qu'il est, n'est pas à craindre pour nous , et s'il n'est pas juste que nous nous tenions toujours en défense contre lui.

Je suis surpris , chrétiens , quand je considère les règles de morale et de discipline qu'observaient sur cela ces saints religieux dont Cassien nous rapporte la vie pénitente. Cétaient des hommes par&its, des hommes séparés du monde, des hommes étroitement unis à Dieu , et dans un commerce perpétuel avec Dieu ; mais en même temps toujours adonnés aux plus rigoureux exercices de la mortification , toujours dans les abstinences et dans les jednes : pourquoi? pour éteindre toujours de plus en plus cette concupiscence de la chair que nous portons dans nous-mêmes, et dont il est si difficile de se garantir : car c'est pour cela , mes frères, disait Cassien , que nous avons embrassé une vie si austère. U fsxX nous rendre maîtres de nous-mêmes , et réduire nos corps à un tel point que hi nourriture et les aliments ne leur soient plus un plaisir, mais une peine : Eo usque emendando caroJejunUs, ui et reJectUmem sUri non tamjucunditaticoncessam, quam oneri sibi impositam cognoscat. (Cassià.) Sans cela, ajoutaitil, nous ne sommes pas propres pour la milice chrétienne, et sans cela nous n'avons pas la première disposition pour être à Dieu. Or si ces grands hommes parlaiejit de la sorte, et s'ils le pensaient ainsi qu'ils le disaient; si, tout éloignés qu'ils étaient des enchantements et des délices du siècle, ils ne laissaient pas de combattre sans cesse l'intempérance comme un des plus dangereux ennemis qu'ils eussent à vaincre, que devez-vous faire , vous qui n'avez ni les mêmes avantages de la retraite et de la profession religieuse, ni la même sainteté?

Je ne suis pas dans un moindre étonnement , quand j'apprends de saint Augustin lui-même , de ce grand génie, de cet esprit si sublime et si élevé, de ce docteur de l'Église rempli des plus hautes connaissances; quand , dis-je , j'apprends de sa propre confession le soin qu'il apportait à s'étudier sur ce point, à s'examiner, ou plutôt à se juger dans la dernière rigueur, et à se condamner. Savez- vous, disait-il, ce qui fait maintenant ma peine, dans l'état même de ma pénitence, et depuis l'heureux moment où je me suis converti à mon Dieu ? Ce n'est plus la curiosité et la présomption de mon esprit Je l'ai soumis à la foi ; ce n'est plus l'ambition et le désir des honneurs mondains, j'y ai renoncé; ce n'est plus la faiblesse de mon cœur ni mes engagements criminels, je suis libre enfin, et , avec le secours de la grâce, j'ai rompu mes liens : toute la difficulté qui me reste est à l'égard de l'entretien du corps, et ce qui me coûte le plus est une sobriété

StIK LA TEMPERANCE CHRÉTIENNE.

frir mon corps; et é% Tautre il me défend de m*y attacher : il me commande d*en an>ir soin, afin qu'il serve aux opérations de mon toe; et il me défend de m*y attacher, afin qa*il ne les tronUe pas. De là je me vois engagé dans me guerre cootîDuelle, et contre qui? contre la concupiseence qui règne encore dans moi nalgré moi, et qui me doit être d*a«Unt plus suspecte qu'elle me parait moins criminelle, parce qu'elle se couvre du prétexte de la nécessité : Hîserço Untationihus liber, certo adhuc adoenus conctqdscenUam monducandi et bibeneU, ( Aog .) £t où est Tbomme Seigneur, poursuivait ce saint pénitent, où est celui que cette concupiscence n'emporte quelquefois? Et guis estfild.) S'il y ai a quelqu'un qui l'ait entièrement détruite , il est vraiment grand, et c'est à Iniqu'U appartient de louer et d'exalté votre nom : Quisquis est ilie, magnas est, magnificet nomen tuum. ( Id. ) Mais moi , mon Dieu , je n'en suis pas encore là, parce que j'ai encore dans moi les restes du péché : Ego enUem non sum , quia homo peccator sum. (Id. ) Or, si saint Augustin, je dis saint Augustin revenu de ses égarements et sanctiGé par une grâce particulière du ciel , se sentait néanmoins dans une telle disposition , quelle doit être la vôtre , chrétiens , dans la dissipation et le libertinage d'une vie mondaine? Enfin, ce que j'admire par -dessus tout, ^est d'entendre le Fils de Dieu qui nous recommande si expressément de prendre bien garde et de veiller exactement sur nous-mêmes , de peur que nos cœurs ne viennent à s'appesantir par un amour désordonné de nos corps , et par une attache immodérée à les nourrir ; c'est , dis-je , de lire dans l'Évangile cet avertissement si formel et si salutaire, et de voir toutefois combien peu il est pratiqué : JttendUe vobiSy ne forte graventur corda vestra. (Luc, 21.)

Delà, mes chers auditeurs, de cet attachement suit un autre désordreque j'ai marqué ; c'est l'excès : désordre non moins ordinaire, mais encore plus pernicieux ; désordre contre lequel je ne puis m'exphquer avec trop de force, et qui demande toute l'ardeur de mon zèle. La nature se contente du nécessaire , et s'en tient précisément à ce qui lui suffit ; mais la convoitise de l'homme ne sait point ainsi se renfermer dans le besoin; et vouloir l'arrêter là, c'est lui opposer une barrière qu'elle franchit bientôt, et lai imposer une loi dont elle tâche par toute sorte de moyens à s'affranchir. Quand est-ce que le Fils de Dieu pourvoit à la subsistance de ces quatre mille hommes dont il se trouvait chargé, et que sa providence dans une pareille conjoncture ne pouvait abandonner? apprenez-le de lui-même. J'ai compassion , dit-il , de ce peuple : pourquoi ? parce qu'il y a déjà trois jours qu'il souffre pour demeurer avec mol , et qu'ils sont dépourvus de toutes choses, Quiajam

triduo sustinent me, née habeni guod manaucent. (Mabc, 3. ) Si je les renvoie sans leur faire prendre quelque nourriture, ils tomberont dans une dé« faillance entière : Et si dimisero eos jejunos, déficient in via, (Id.) Voyez-vous, chrétiens, la nécessité ? Mais le Sauveur du monde ne pouvait-il pas prévenir ce besoin, et, dès qu'ils entrèrent avec lui dans le désert, leur fournir des vivres en abondance? Il le pouvait sans doute, lui qui fait d'une parole tout ce qu'il lui plaft, mais s'il n'en use pas de la sorte, c'est, selon la belle réflexion de saint Bamie, pour vous donner à connaître que la seule nécessité doit être notre règle, dès qu'il s'agît de la nourriture et des aliments du corps; que ce n'est point un aveugle appétit, puisqu'on ne le peut presque jamais satisfaire dès qu'on l'écoute ; que ce n'est point la coutume , puisque souvent elle est vicieuse; que ce n'est point la complaisance, puisque ce serait une complaisance vaine , et qu'elle devient même quelquefois un sujet de raillerie pour le monde; enfin, que oe n'est pas toujours la raison, si elle n'est bien épurée, puisqu'on mille rencontres, sous une fausse apparence de nécessité , elle autorise la volupté : Sub obtentu necessitatis patrocinium agit voluptatis, (Basil.) Non pas, après tout, continue le même saint docteur, que la raison, qui est notre première loi, ne pdt d'elle-même nous diriger là-dessus et nous conduire; mais parce que le péché l'a affaiblie, elle se laisse aisément tromper par l'habitude du vice ; et alors , toute raison qu'elle est, elle ne peut plusse pour nous un guide fidèle et sûr, puisqu'elle ne suit plus ses propres lumières ; c'est-à-dire qu'alors , bien loin d'agir en chrétiens, nous n'agissons pas même en hommes. Je dis en hommes ; et ne pourrais-je pas employer ici la figure du Saint-Esprit, et faire la même comparaison : Homo cum in honore esset^ non intellexit; comparatus estjumenUs insipientibus , et simiUs foetus est ilUs. {Psal. 48. ) L'homme, cet homme l'image de Dieu, cet homme marqué du sceau de Dieu, cet homme au-dessus de la bête pat le don d'intelligence et par le rayon de la lumière de Dieu qui lui a été communiqué, oubliant le caractère de sa grandeur, s'est honteusement dégradé lui-même; il s'est réduit au rang des brutes insensées, et comment ? par un honteux asservissement à sa chair ; de sorte qu'il ne lui refuse rien , autant qu'il lui est possible, de tout ce qui la peut remplir. Car c'est ainsi que nous devons entendre cette parole de VEcdésictste, qui a semblé si difficile à quelques interprètes, et dont nos libertins ont prétendu se prévaloir. Concevez-en bien le sens. Salomon , au troisième chapitre de rEcclésiaste, dit qu'il a formé une pensée dans son coeur, qu'il s'est imaginé une chose dont 11 a été comme persuadé, savoir, que l'homme était semblable aux bêtes , et de même con*

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es

ditîonqae les bétes, qtf^ respirait comme les bâtée, qu'il vivait et quMl mourait comme les bétes ; eu UD mot, qu'il u'y avait entre lui et les bétes nulle différence : Dixi in cordemeo, Nihil habei homo jvmmioi»mpUu6. tEccies. > 8.) De là tes atbées , déterminés à Âiire valoir tout ce qui favorise leur im* piété, ont conclu que Tâme n'est pas plus immoi^ telioquele corps, et ils n'ont pas vu, ou plutôt ils n'ont pas voulu voir ce qui précède immédiatement dans le texte sacré , et qui condamne formellement leur erreur; car c'est là même que Salomon déclare qu'il a été encore convaincu de cette autre vérité, qu'un jour viendrait où Dieu jugerait le juste et l'impie, et que ce serait dans ce jugement dernier que chaque chose aurait son temps : £t dixi in corde meo, JtisUon et impium judicabit Deus, et tempus omnis rei tune eriL ( Ibid« ) Or il est évident que ces paroles ne peuvent s'expliquer de la vie présente, puisque dans la vie présente, les justes sont communément plus maltraités que les impies, et les impies plus favorisés que les justes. D*oà il s'ensuit qu'il y a donc une autre vie que celle-ci, où les justes et les impies recevront de Dieu chacun ce qui leur sera dû, et, par conséquent , que les âmes survivront au corps pour lui être réunies à la fin des siècles. C'est rinvincible raisonnement de Guillaume de Paris. Mais cela étant , pourquoi donc Salomon a-t-il dit que les bétes sont égales aux hommes, et que les hommes n'ont aucun avantage sur les bétes? Et nihil habet homojtaenento ampliu$,€t œqtuz utriusque conditio. Le voici, selon l'interprétation de saint Jérôme et de plusieurs après lui : C'est-à-dire, répond ce saint docteur, qu'à l'égard des actions sensuelles et animales , comme est celle de manger et de se repahre d'aliments matériels, l'homme ressemble à la béte , et la béte ressemble à l'homme : «ivec cette différence néanmoins, que l'homme pourrait relever ces actions basses d'elles-mêmes , et , tout animales qu'elles sont, les faire d'une manière en quelque sorte spirituelle, par les vues qu'il s'y proposerait, et parla règle qu'il y mettrait. Mais quand il n'y garde nul ménagement, et qu'il ne veut pas se restreindre à la juste mesure d'une discrétion prudente et sage, dès là il n'a plus rien au-dessus de la béte : Et nihil habet homo jumenfo ampliits. Je dis plus , chrétiens , etje prétends que les bétes alors commencent à avoir l'avantage sur l'homme. Car enfin les bétes ne tombent point dans ces excès infâmes où l'homme se laisse entrahiér. Si elles n'ont pas hi tempérance par raison et par vertu , du moins i'ont-elles par un instinct de la nature ; au lieu que rhomme n'étant pas conduit par cet instinct, et ne se gouvernant pas d'ailleurs selon la droite raison, ni selon la fol, il ne Ta ni de Tune ni deFautre ma nière. Quand une fois il s'est abandonné au liberti-

nage de ses sens, à quoiaese porte-t-il point? dtng quelles débauches ne se plonge-t-U point? en quel état ne se réduit-il point? jusqu'à ruiner son corps , ee qui est monstrueux, et, ce que nous ne voyons point dau les bétes , jusqu'à se consumer et à sa détruire hii-méme.

Quel opprobre pour nous, mes chers auditeurs^ et pour nous tous ; mais en particulier ( car je ne puis ici passer sous silence un des plus grands scattdales de notre siècle; je dis de notre sièele , où nous l'avons vu naître et où nous le voyona croître tous les jours), quel opprobre en particulier pour les personnes du sexel Que le sexe soit vain, qu'il soit jaloux d'un agrément, périssable, qu'il mette sa gloire à paraître et à briller, ou par la rûsbesso des ornements dont il se pare, ou par l'éclat de la beauté que la nature lui a donné «n partage, c'est une mondanité qu'on lui a reprodiée dans tous les temps; mais que, par une corruption toute nou> velle , il en soit venu à des intempérances qui lui étaient autrefois inconnues ; qu'il af&cte sur cela une prétendue force et qu'il s'en glorifie, c'est un abus que l'iniquité de ces derniers âges a introduit parmi nous , et plaise au ciel qu'il n'achève pas de bannir du christianisme toute vertu. Encore ose-t-on quelquefois demander si ce sont là toujours devant Dieu des excès criminels; mais je demande moisi Ton peut former là-dessus lemoindre doute. Faut-il recourir à la morale chrétienne pour résoudre une telle question ; et les païens ne s'élèveraient-ils pas contre nous au jugement de Dieu , si nous ne condamnions ces désordres , non-seulement commodes crimes, mais comme des abominations?

Le remède, mes chers auditeurs , je l'ai dit, et je le répète, c'est de se resserrer dans ce nécessaire qui suffit à la fragilité humaine; et parce que les excès se commettent plus ordinairement, en certaines assemblées, le moyen de se maintenir dans une vie sobre et tempérante, c'est de les éviter autant que le permettent la charité du prochain et votre état; c'est de méditer souvent ces paroles que saint Augustin confesse avoir été le principe de sa conversion : Nonincommessationibtisetebrietatibus, sed induimini Dominum Jesum Chri» stum {Rom,, 13) : L'esprit de Dieu n'est point dans ces fréquents repas, ni dans ces fausses joies du monde; mais, pour se revêtir de Jésus-Christ, il faut se résoudre à vivre frugalement : Sobrie vivamus in hoc sectUo ( 7t^. , 2 ) ; c'est de faire divorce avec ces faux amis et ces compagnons de débauche , qui sont les vrais ennemis de la piété , et autant de corrupteurs; c'est de fuir ces maisons publiques où l'intempérance semble être dans un plein règne ; de considérer que, si l'Église en a défendu l'entrée à ses ministres sur les plus grièves peines , si les Pères généralement en ont donné horreur aux chré-

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tieo9, c'esl parce qu'ils ont cru que si l'excès n'y était pas tonjours, au moins l'occasion prodiaine de l'excès en était moralement inséparable : car voilà comme ils en ont jugé, ^ ce que nous ende- ▼ons juger nous-mêmes. Après cela , que nous restera-t-il?de corriger le troisième désordre, qui est la délicatesse et la sensualité.

Tels sont en effet, chrétiens^ les progrès de ramour-propre. On ne s'accorde d'abord que le nécessaire, mais du nécessaire on passe ensuite au commode, du commode au superflu, du superflu au délicat, et du délicat enfin au délicieux et au sensuel. Or TOUS n'Ignorez pas combien tout cela est opposé à l'esprit et aux maximes de Jésus-Christ. Et sans en chercher ailleurs les preuves, je ;m'arréte à celle que me présente l'évangile de ce jour. Hé quoi ! Seigneur, dit l'abbé Rupert , en s'adressant à cet Homme-Dieu , les pains que vous faites distribuer à ce peuple épuisé de forces, et fatigué d'une si longue marche , sont-ce là toutes les douceurs que vous pouviez lui donner? N'aviez- vous rien autre chose dans les trésors de votre providence, et toute la libéralité d'un Dieu devait-elle se borner là? Autrefois, dans le désert , vous nourrissiez les Israélites des mets les plus exquis, vous faisiez tomber autour d'eux les oiseaux du ciel : EtpluU super eoivolatUiapennata. {Pi. 77.) Vous étaientils plus chers que ces troupes si zélées pour vous et pour votre divine loi ? Ceux-là n'étaient que des incrédules, et ceux-ci sont des fidèles; ceux-là se révoltaient contre vous, et ceux-ci veulent vous reconnaître pour leur roi ; ceux-là irritaient votre colère, et ceux-ci excitent votre compassion et votre miséricorde. D'où vient donc , Seigneur, que vous les traitez si différemment des autres ? Ah ! repiend ce saint abbé, en se répondant à lui-même, nous nous trompons , et nous l'entendons mal. Nous ne comprenons pas les desseins de Dieu ; mais c^est en cela même que Dieu a fait le discernement de ces deux peuples. Quand il nourrissait si bien les Israélites, ce n'était point par un effet de sa libéralité, mais au contraire par un châtiment de sa justice. Il condescendait à leurs désirs , mais c'était pour les punir; et dans l'instant même qu'ils goûtaient les viandes qu'ils avaient demandées , l'ire de Dieu et ses vengeances éclataient sur eux : Adhucescx eorum erantin are ipsorum, et ira Dei ascendit super eos, (Ps. 77.) Comment cela? parce qu'il n'y a rien de plus pernicieux à l'homme, ni de plus dangereux pour le salut de son âme, que ce qui sert aux délices de son corps. Ainsi nous l'apprend l'Esprit de Dieu, ainsi l'ont estimé tous les saints, ainsi rexpérience et la raison nous l'enseignent aussi bien que le christianisme.

Car où est-ce que se trouve la sagesse, et en quel fieu du monde habîte-t-elle? Sapientia ubi incenU

tur, etquis est locus MelUgentissf (JoB , 28. ) Ce n'est pas, dit le Saint-Esprit, parmi ceux qui vivent dans le plaisir et les délices, on n'y voit que luxe et qu'impureté : Nec invenitttr in terra suaviter viveniium, (Ibid) Et comment pourrait-on réputer sage celui qui entretient délicatement un esclave, et lui donne des forces pour se révolter et pour secouer le joug? Or cet esclave c'est le corps; et si vous ne le traitez en esclave, si vous le mena* gez , si vous lui accordez tout ce qu'il veut, c'est un rebelle que vous nourrissez. Il s'élèvera contre les ordres de Dieu, il prendra l'ascendant sur l'esprit, il se rendra le maître et vous perdra. Aussi les saints se sont-ils toujours armés de la pénitence pour le réduire et le tenir dans la servitude. Jean- Raptiste était le précurseur de Jésus-Christ ; il avait été sanctifié dans le sein de sa mère; Dieu l'avait prévenu de ses grâces les plus puissantes. De tous les hommes en fut-il un qui ddt , ce semble , moins craindre les révoltes de la chair ? et cependant quelle vie menait-il dans son désert ? Fut-il jamais une abstinence plus rigoureuse, et le Fils de Dieu n'a-t-il pas dit de lui : Fenit Joannes , neque manducans, neque bibens f (M atth. , 1 i .) Sans cela , prétendre que le corps soit souple à la raison , se promettre d'être exempt des tentations impures, tandis qu'on allume sans cesse le feu de l'impureté, c'est un sedret que uous n'avons point encore appris dans la religion , et qui certes n'est pas plus connu dans le monde.

Et pourquoi pensez- vous qu'il y ait tant de corruption parmi les grands du monde et dans les cours des princes? N'en cherclions point d'autre source que celle même que nous a marquée Jésus- Christ : Ecce qui molUbus vestiuntur, in domibus regum sunt (Matth., 11); c'est qu'on y vit mollement , c'est qu'on s'y nourrit délicieusement, c'est que le corps y a toutes ses commodités et toutes ses aises abondamment. Je sais qu'il n'y a point d'état que le vice ne puisse corrompre : mais après tout il faut convenir que ces conditions médiocres et laborieuses, où les facultés ne permettent pas d'accorder si libéralement à la chair ce qu'elle demande, sont plus à couvert de la contagion, et qu'elle y fait moins de ravages; au lieu que ce serait une espèce de miracles! dans ces palais des rois et dans ces maisons des puissants et des opulents du siècle, où la sensualité est sans cesse écoutée et flattée, la vertu ne succombait pas aux atteintes des plus vicieuses passions , et si la parole de l'Écriture ne s'y accomplissait pas : Incrassatus, impinguatus, dilatatus {Deut., 32); ee peuple ne s'est rien refusé, rien épargné; et au milieu d'une affluence somptueuse, ii s'est mis dans un embonpoint qui lui fait plaisir et qu'il a bien soin de conserver. Mais que s'ensuît-il de là? c'est qu'il

SUR LA TEMPÉRANCE CHRÉTIENNE

ne connatl plus le Dieu qui Ta créé, et qu'il Ta renoncé pour se livrer tout entier à lui-même, et ne s'occuper que de lui-même : DereliquU Deumfactorem suum {Deut., 32) : Ah ! Seigneur, n'est-ce pas ainsi que ceux à qui vous avez dispensé vos dons avec moins de réserve , les tournent contre vous , et ne vous en font point d'autre hommage que de s'ensevelir, non-seulement dans la vie la plus oisive, mais, par une conséquence immahquable, dans la vie la plus lascive et la plus dissolue? Cependant, chrétiens, avançons, et, après avoir corrigé dans la réfection du corps les désordres qui s'y peuvent glisser, Toyons de quelle perfection elle est capable, et comment nous la devons sanctifier. C'est la seconde partie.

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