‹ Œuvres de BourdaloueChapitre 17 sur 225 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

Chaque chose a sa perfection qui lui est propre ; et quoique le soin de nourrir le corps soit une des actions de la vie les plus grossières et les plus humiliantes pour l'homme, elle ne laisse pas de pouvoir devenir toute sainte, toute divine, dès qu'elle est faite dans la vue de Dieu et selon la forme que nous en prescrit aujourd'hui le Sauveur du monde : car voici , chrétiens , coihment il élève cette action, tout humaine qu'elle est, à l'ordre surnaturel ; et c'est le modèle que j'ai à vous proposer, et sur lequel vous devez vous régler. Il la sanctifie en trois manières : premièrement, par la bénédiction des viandes et par l'action de grâces qu*n rend à son Père : Et accipiens septem panes benedixUj et cum grattas egisset, distribuît{MÀJiiC,^ 8); secondement, par sa présence adorable, voulant que ces troupes, répandues dans la plaine pour prendre la nourriture qu'il leur fait distribuer, l'aient pour témoin, pour juge, pour modérateur : Et prœcepit turbx discumbere super terram{ld,) ; enfin, par l'ordre qu'il donne à ses apôtres de recueillir les restes des pains , afin d'en £aire part aux pauvres, et de les employer aux œuvres de la charité : ColUgite quœ svperavertaU fragmenta; et susl/iderutd quod superaverat de fragmentis , se" ptem sportas. (Ibid.)T^ est, mes chers auditeurs, le divin exemplaire que nous avons devant les yeux , et auquel nous devons nous conformer. Considérons-le, s'il vous platt, ensemble, et appliquez- Tous à me suivre.

Les viandes, dit saint Paul , sont sanctifiées par la parole de Dieu, Sanct\ficatur enim cibus per verbum Dei (1. Timoth., 4) ; et cette parole, selon rexplication des Pères , n'est rien autre chose que Faction de grâces et la bénédiction. Ainsi,concluentils , voulez- vous agir en serviteurs de Dieu, en justes, en vrais Imitateurs de Jésus-Christ, dans ces repas où vous usez des biens que la Providence vous a fournis? ce que vous avez d'abord à &ire, et ce bocrualoub. — t. n.

qui doit en premier lieu vous occuper, c'est de lever, à l'exemple même du Fils de Dieu, les yeux et les mains au ciel , pour honorer le souverain Créateur qui vous a formés , et qui daigne encore pourvoir à votre conservation. N'est-il pas étrange que vous jouissez de ses grâces temporelles sans les reconnaître , et peut-il moins exiger de vous qu'une simple vue de l'esprit et que ce retour de votre cœur? Mais pourquoi bénir les viandes ? demande saint Chrysostôme; est-ce qu'elles sont impures d'ellesmêmes? Non, mes frères, répond ce saint docteur-, mais c'est que nous-mêmes , qui les prenons, nous sommes impurs. Ce que je crains. Seigneur, disait dans le même sens saint Augustin , ce n'est pas l'impureté des viandes , parce que je sais qu'elles viennent de vous; mais je crains ma propre impureté , et c'est pour cela que je commence toujours par la prière : Non ego ùnmunditiam obsonii ve^ reoTy sed immunditmm cupiditatis timeo ( Auo. ) ; car je reconnais par la prière que ce sont des dons de votre main, que vous en êtes l'auteur, et que je les tiens de vous. Or, les recevant de la sorte , je les reçois avec respect, avec gratitude, avec amour, et par là même je purifie mon âme. Voilà comment parlait à Dieu ce grand saint , et voilà ce que pratiquaient comme lui et avant lui les premiers chrétiens , suivant le rapport de Philon le juif. Ils ne se faisaient pas seulement connaître en qualité de fidèles , dans la célébration des divins mystères , dans la participation du corps et du sang de Jésus-Oirist , dans l'attention à sa sainte parole , mais dans ces assemblées même et ces repas où ils se réunissaient. Leur table était sanctifiée aussi bien que leur sacrifice , et l'on y louait Dieu , on l'y glorifiait avec la même religion et la même piété que dans le temple. Sur quoi saint Ambroise fait cette belle réflexion, que je vous prie de remarquer. Ces deux voyageur? à qui le Sauveur des hommes se joignit sur le chemin d'Emmaûs , le reconnurent dans la fraction du pain , Cognoverunt eum infractkme partis { Luc, 24} : comment cela? parce que cet Homme-Dieu , selon sa coutume, et par une cérémonie qui lui était particulière, bénit le pain avant que de le manger. Or c'est à ce signe, reprend saint Ambroise, qu'il a aussi toujours reconnu et qu'il reconnaît encore ses vrais disciples : Ita et discipulo8 cognoscit. (A^mbr.) Disons plutôt, mes chers auditeurs, que c'est à ce signe qu'il devrait et qu'il voudrait nous reconnaître pour ses disciples et pour chrétiens, mais qu'il ne nous reconnaît plus: car ce saint usage n'esMl pas presque aboli dans le monde? du moins où n'est-il pas négligé? où n'estil pas traité de menue pratique et de léger exercice? Combien même de ces auditeurs mondains à qui j'en parle , de ces esprits forts ou prétendus forts, m'accusent peut-être présentement de descendre à

SÏIB LA TEMPÉRANCE CBBÊTIENNE.

un détail frivole et |Aiéril? Eh quoi U'homme vivra des bienfaits de Dien saus peuscr h Dieu , et je ne pourrai pas lui rappeler le souvenir de son bienfaiteur qu'il oublie? Et, ce qu'il y a de plus Étrange, c'est à ces tables où tout abonde , tandis qu'ailleurs on mange à peine, selon l'expression de l'Écriture , un pain étroit et mesuré ; à ces tables où tout est servi avec tant de propreté, avec tant d'assaisonnements et tant d'apprËts, avec tant de pompe et tant do magnificence, lorsque autre part onjae mange qu'un pain de douleur, qu'un pain détrempé dans tes larmes et dans les sueurs; c'est, dis-je, à ces tables si bien dressées et si bien couvertes, qu'on refusera impunément au souverain Seigneur, de qui seul on tieut tout cela , et à qui seul on est redevable de tout cela , les justes liommages qui lui sont dus? Vous en penserez, mes frères, et vous en direz tout ce qu'il vous plaira ; pour moi , quoi que le monde en puisse penser, et quoi qu'il en puisse dire , je ne craindrai point de me faire entendre làdessus, et, pour éviter la censure du monde, je ne me tairai point sur uu devoir si légitime et si raisonnable.

Mais on n'est pas là, me répondez-vous , pour prier, on y est pour se réjouir. Oui, chrétiens, pour Eerëjouir,jeleveux,etjeledis commet'ap^ tre, allô de condescendre en quelque sorte à votre inOrmité : Propter infirmitalein dico. ( liom. , 6.) Encore une fois donc, pour seréjouir, j'y consens; mais pour se réjouir selon les règles prescrites par le même docteur des nations; mais pour se réjouir dans un esprit tout elic^tien, avec une modestie et une retenue toute chrétienne : ModesUa vestra Twta Ht omnibus hominlbus {Philip. , 4); mais pour £e réjouir dans le Seigneur, selon le Seigneur, comme étant en la présence du Seigneur : Gaudete (n Domino semper, Dominus entm prope est. (Ibid.) Prenez garde, s'il vous plaît ; comme étant en la présence du Seigneur, et c'est le second d^cré de perfection que j'ai marqué. Car ne voiis y tfompez pas, mes chers auditeurs, vous êtes alors devant Dieu , et vous y êtes , si je liose dire , plus que Jamais. Il est là présent, et plus présent en quelque sorte qu'ailleurs. Ce Père commun se comporte à votre égard comme vous-mêmes vous vous comportez à l'égard de vos enfants. Tous les observez en tout temps; maiss'il y a une occasion où ils soient plus en danger de se licencier et où ils aient plus coutume de le faire , c'est alors que vous redoublez votre vigilance et que vous les éclairez de plus près. Telle est l'attention avec laquelle Dieu vous considère et vous examine.il vous suitpartout, partout il a les yeux attacbéssurvous:mais parce que dans ces réjouissances mondaines il vous est plus ordinaire de vous éïliapper; parce que c'est là que vous donnez une plus libre carrière à votre esprit pour se

dissiper, h votre langue pour parler, à vos xaa pour se contenter, c'est pour cela même aussi qu'il ne TOUS perd point de vue , et qu'il vous regarde , qu'il vous écoute avec plus de réQexion. Or, le moyen de ne se pas contenir dans une modération sage, lorsqu'on est actuellement frappé de cette pensée : Dieu me voit, et je ne dis pas une parole qu'il n'entende,jene conçois pas un sentiment qu'il ne lise dans mon cœur, je ne fais rien dont il na soit témoin I

C'est une observation bien capable de nous confondre, que celle d'Arnobe. Il noos apprend qne les païens consacraient leurs tables aux dieux , afin de s'imposer par là une obligation particulière et une nécessité de n'en approcher jamais qu'avec circonspection, persuadés que toute action trop libre où ils se laisseraient aller, serait alors une espèce de sacrilège. Voilà pourquoi, dit-il, ils exposaient leurs idoles à la vue des conviés , et oe n'était pas en vain I, car quiconque jetait les yeux sur cet. fausses divinités , en devenait plus réservé et plus attentif sur lui-même. Quelle leçon pour nous, chrétiens! Des dieux imaginaires et en figure inspiraient aux plus libertins une ctainte respectueuse; et, à la face du vrai tHaii on ne garderiiit nulle règle, nulle mesura, nulle bienséance! Des infidèles étaient touchés de la présence extérieura d'u^e ;idoie; et nous, avec les lumières de la foi, nous n'aurions nul égard à la présence intàri«ure du Seigneur) Da là cet important avis que nous donne saint CiiTysostâme : Epalit vesMs ChrUim adsifi (ChkvsosT.) Mes frères, disait ce saint docteur, qua Jésus-Christ assiste à tous vos repas, ^u'il soit un des conviés, qu'il y tienne la première place, qu'il y revive tous las honneurs; <^est-è-diie, portez-y le souvenir de Dieu , n'y perdez jamais le souvenir de Dieu, ayez-y toujours dans l'esprit le souvenir de Dieu. Si cala est, on n'entendra plus à vos tables de ces discours dissolus dont elles ont été jusqu'à présent tant de fois profanées , et qui en faisaient le plus commun entretien, ou plutdt le plus morte] agré> ment. On n'y débitera plus de ces maximes corrompues, et même si abominables, sur l'usage de I9 vie, comme si nous M l'avions re^e que pour jouir de;

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plus grossîmes et les plus sales passions. On n'y déchirera plus personne , ou par de piquantes railleries, ou par de cruelles médisances; pourquoi? paroe qu'on y respectera la présence de Dieu.

SUR LA TEMPÉRANCE CHRÉTIENNE

et

Et effet, chrétieos, on respectait bien la seule présence de saint Augustin, jusqu'à n'oçer à sa table prononcer une parole qui pût offenser le prochain : car c'est un point que l'auteur de sa Vie a remarqué , et qui sans doute méritait de Tétre^ Or si la vue d'un homme était un frein si puissant et faisait une telle impression , que doit faire la vue de Pieu même? Mais parce que, tout présent qu'il est, on l'oublie, et qu'on veut l'oublier; parce que, bien loin de s'en retracer l'image , on l'efface autant qu'il est possible, et l'on cherche à l'éloigner, qu'arrive* t-il? nous en avons une peinture bien naturelle et un exemple bien célèbre , mais bien terrible tout ea-> semble, dans l'Écriture. Vous savez ce qui est dit de Baltbasar. Ce roi de Babylonefitun magnifique repas , où toute sa cour était invitée : BaUhasar rex fecUgrandecorwivitanopUmcUibus suis. ( Dan., 6. ) Jusque-là ce prince n'avait point encore profané lea vases sacrés que Nabuchodonosor son père avait enlevés du temple de Jérusalem , jusque-là il n'avait point fait cet outrage au Dieu d'Israël. Peut-être le craignait-il; peut-être, au fond de son cceur, l'honorait-U : mais, dans l'ardeur de la débauche, il n'y a plus de considération qui l'arrête, et, dans l'aveuglement où il est plongé, il veut qu'on apporte ces saints vases , et qu'ils soient employés aux plus viU.nûnistères. Son exemple entraîne toute l'assemblée : on boit tour à tour dans ces même» vases, qui jamais n'avaient été destinés à un pareil usage, el (|ui oe devaient servir qu'au culte du vrai Dieu. On ne se souvient plus que de ces dieux d'or et d'argent , de ces dieux d'airain et de fer, de ces dieux même de bois et de pierre , à qui la superstition des peuples avait dressé des autels : Bibebant, etlattda^ hantdeos suos aureos etargenteos, œreosyjerreosy Ugneosque et lapidées, (jbid.) Cependant le Seigneur voyait toutes ces impiétés : il était invisible pour ces profanateurs, niais ils ne l'étaient pas pour lui. Balthasar l'éprouva bientôt; et de quel effroi fut-il saisi , quand tout à coup il aperçut cette main qui sur la muraille écrivait son arrêt ?In eademfwra apparuejwit digiti , quasi manus hominisscribentiS' (Ibid.) Ah! chrétiens, si notre Dieu ne tire pas ainsi le voile pour se montrer à vous dans ces repas et à ces tables où le plaisir vous rassemble , ses regards n'en sont pas moins appliqués sur vous, ni sa main n'en est pas moins prête à tracer en des caractères de mort la sentence de votre condamnation. D'où vous devez conclure avec moi, de quelle conséquence est donc pour vous cette règle du prophète royal : Justiepulentur et exultent in conspectu Dei. {Psal 6r.) Que les justes aient leurs relâches et leurs récréations, mais en sorte que le Seigneur y ait toujours part, et qu'il y préside.

Enûn , mes frères , que vos tables sanctifiées par une bénédiction toute céleste, sanctiGécs par la

présence divine , le soient encore par la miséricorde et par votre charité envers les pauvres. Troisième devoir, et dernier degré de perfection. C'est par ou le Fils de Dieu Gnit les saintes instructions qu'il nom donne dans notre évangile|; car pourquoi cet ordre que reçurent de lui les apôtres , de recueillir les res* tes , et de ne les pas laisser perdre : ColHgite gtiar superaverufU fragmenta , ne pereant (Màbc, 8}? n'est-ce pas pour vous faire comprendre que les pauvres doivent être nourris et entretenus du superflu de vos tables, et que vous devez les compter parmi les personnes dont Dieu vous a chargés ? Ja« mais cet Homme-Dieu ne Gt rien d'inutile, ni qui fût absolument superflu. D'où vient donc qnil multiplia tellement les pains , que de ce qui resta Ton put encore remplir jusqu'à sept paniers ? Ne suffisait il pas qu'il y en eût assez pour rassasier le peuple? Non , mes frères , répond saint Chrysostôme ; mais voici justement le mystère de l'aumône. Il fallait qu'il y eût des restes pour les pauvres qui pouvaient survenir, et ces restes alors n'étaient point superflus, puisqu'on les destinait à un si saint usage.Cest pour cela que le Sauveur du monde prend soin de les faire ramasser; et c'est ainsi , riches du siècle, que vous devez pourvoir, selon Fétendue de vos feh cultes, à ce qu'il y ait dans vos maisons de ces restes réservés pour les besoins des misérables. Je l'ai dit, et il est vrai; pour vous-mêmes vous pouvez et vous deve;^ vous t^uir au nécessaire; mais en faveur de tant d'indigents qui ne l'ont pas, ce nécessaire, il faut aller au delà , pour être en état de suppléer à ce qui leur manque. Ce que vous faites pour des domestiques, et avec justice, combiea esl^l encore plus juste de le faire pour ceux qui' vous représentent la : personne de Jésus-Christ? Ce que vous ne voudrez • pas présenter à des^domestiques^ oonU>ien est41 îik digne que vous le donniez pour partage à vos frères • en Jésus-Christ? Et si des domestiques, se ressentent de la «omptu<sité et de l'abondance de votre table, pourquoi les membres de Jésus-Christ n'ea* profiteront-ils pas? Car voilà quels doivent être ces restes que Jésus*Christ vous demande par la bouche des pauvres , et qu'il reçoit par leurs mains : Coiligite fragmenta.

Je pourrais vous proposer ici l'exemple d'un saint Louis, qui tous les jours nourrissait dans son palais » un certain nomtfre de ces malheureux , que le mondcj traite avec tant d'indifférence et tant de mépris; < qui les faisait asseoir à ses côtés , qui lui-même les servait; et qui, bien loin de leur refuser les restes de sa table, souvent par respect mangeait des viandes qu'on leur avait préparées, et n'en voulait user qu'après eux. Mais vous me diriez que c'est' porter les choses trop loin. Ce saint roi néanmoins ne croyait rien faire en cela qui fût au-dessous de sa dignité ; et si Dieu vous avait une fois touché det

SUR L'HYPOCRISIE

mêmes grâces que lui, j*ose tous répondre, non- r seulement que vous feriez tout cela sans peine , mais que vous y trouveriez une onction intérieure , et que vous y goûteriez des consolations que toutes mes paroles ne peuvent exprimer. Quoiqu'il en soit, il n'est point ici question de tout cela, et ce n'est point ce que j'exige de vous. Tout cela était héroïque dans saint Louis, et peut-être serait pour vous un sujet de complaisance et de vaine gloire. Ce que je vous demande, mes chers auditeurs, c'est qu'au lieu de nourrir les pauvres dans vos maisons et à vos tables, comme saint Louis, vous les nourrissiez dans les hôpitaux , où ils sont malades ; vous les nourrissiez dans les prisons, où ils sont captifs; vous les nourrissiez dans leurs familles et dans ces tristes demeures ou la honte les retient; vous les nourrissiez dans ces communautés religieuses où ils attendent votre secours, après s'être volontairement dépouillés eux-mêmes de ce qu'ils pouvaient posséder comme vous. Voilà à quoi doivent au moins servir ces superfluités que vous faites étaler avec tant de faste devant vos yeux, et que vous laissez quelquefois dissiper avec si peu d'ordre et si peu de fruit. Colligite fragmenta, ne pereant. Si tout ce superflu périt par votre négligence, par votre insensibilité pour tant d'infirmes , pour tant d'affligés , pour tant de fidèles à qui vous ne pensez point, et que la misère réduit aux dernières extrémités ; si , faute de ce superflu et de l'assistance qu'ils en pourraient tirer, ils périssent eux-mêmes , prenez garde de périr avec eux. Ils périront pour le temps , et vous périrez pour l'éternité; ils perdront une vie mortelle , et vous perdrez une couronne immortelle ; en perdant cette vie mortelle, ils pourront être souverainement heureux , comme le pauvre Lazare ; et , en perdant cette couronne immortelle, vous ne pourrez être que souverainement malheureux , comme le riche réprouvé.

£xemple bien touchant, et bien convenable à mon sujet. Je vous renvoie avec cette pensée. Vous savez le sort de ce mauvais riche dont il est parlé dans l'évangile de saint Luc. Vous savez comment enlevé de ce monde par une mort imprévue ,* il fut tout à coup enseveli dans l'enfer. Qu'avait -il fait? ' Est- il dit qu'il se fdt enrichi, comme tant d'autres, ' ou par fraude , ou par violence? Est-il dit que ce fût un libertin sans religion, ou un homme engagé dans de criminelles habitudes? Non, chrétiens; mais (c'était un riche , amateur de son corps et vivant dans la bonne chère : voilà son premier crime : . Epuiabatur qmtidie splendide. ( Luc. , 16. ) C'était un riche aussi impitoyable pour les pauvres qu'indulgent pour lui-même. Lazare, couvert d'ulcères et pressé de la faim, languissait à sa porte, et ne voulait que les miettes qui tombaient de sa table, tans qu'il prtt soin de lui faire donner un soulage-

ment si léger : voilà le second de ses crimes : Et erat quidam mendictis nomine Lazarus, gnijace» bat adjanuam ^us, cupiens saturari de micis qux cadebant de mensa divitiSy et nemo ilU dahat. (Luc, 16.) Pour cela il est condamné, pour cela il est rejeté de Dieu, pour cela il est précipité dans les flammes éternelles. Daigne le ciel vous préserver d'une si affreuse destinée, et puissiez-vous, ni par l'un ni par l'autre , ne vous y exposer jamais vousmême 1 Je suis trop grand pour m*asservir à mon corps, disait un païen éclairé de la seule raison na« turelle : Et moi , doit dire un chrétien éclairé de la foi, je suis appelé à une fin trop noble, et j'ai trop de hautes espérances dans une autre vie que celleci , pour les sacrifier aux appétits déréglés de ma chair. Quelle indignité que cette chair aveugle et périssable occupe toute l'attention d'une âme faite pour Dieu, et pour être heureuse de la possession mêmede Dieu! Et quelle honte d'entendre des chrétiens tenir sans cesse ce langage si expressément défendu par Jésus-Christ : Que mangerons-nous , et comment nous traiterons-nous ? Nolite solllciU esse dicentes, quid manducabimtcs , aut quid bibemusf ( Matth. , 6. ) Car le christianisme est plein de ces âmes charnelles qui rapportent là toutes leurs pensées , et qui font rouler là-dessus tous leurs entretiens. Mais surtout quelle dureté de ne se rien épargner à soi-même, et de retrancher tout à nos frères , qui sont les pauvres; comme si tous les biens n'étaient que pour nous , et qu'ils n'y dussent avoir nulle part; comme si nous devions seuls vivre sur la terre, et qu'ils n'eussent point eux-mêmes de vie à soutenir; comme si Dieu avait eu plus de soin des oiseaux du ciel que de ces hommes formés à son image! Ne les oublions pas, mes chers auditeurs: mais, selon le conseil et même le précepte du Fils de Dieu, faisons-nous-en des protecteurs, des patrons , des amis , qui nous reçoivent un jour au ban* quet céleste, où nous conduise, etc.

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