‹ Œuvres de BourdaloueChapitre 160 sur 225 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

Faire de grandes choses , ce n'est point précisément et uniquement en quoi consiste la toutepuissance de Dieu ; mais faire de grandes choses de rien , c'est le propre de la vertu divine et le caractère particulier qui la distingue. Ainsi Dieu en a t-il usé dans la création et dans l'incarnation, qui sont, par excellence, les deux chefs-d'œuvre de sa main. Dans la création , il a tiré tous les êtres du néant ; c'est sur le néant qu'il a travaillé ; et parce qu'il agissait en Dieu , il a donné à ce néant une fécondité infinie : dans l'incarnation , il a réparé, renouvelé, réformé toute la nature, et, pour cela, il a eu besoin d'un Homme-Dieu; mais il a fallu que cet Homme-Dieu s'anéantît, afin que Dieu pût s'en servir pour l'accomplissement du grand mystère de la rédemption du monde. Or voilà aussi l'idée que Jésus-Christ a suivie dans l'établissement de l'Évangile. Il voulait convaincre l'univers que c'était l'oeuvre de Dieu, et que Dieu seul en était l'auteur. Qu'a-t-il fait? Il a choisi des sujets vils et méprisables, des hommes sans appui, sans crédit, sans talent; des disciples qui furent la faiblesse même, des apôtres, qui n'eurent point d'autres armes que la patience, point d'autres trésors que la

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pauvreté, point d'autre conseil que la simplicité : Non multi patentes, non multi nobiies, sed quse Mtulta sunt mundi, elegit Deus. (1. Cor., 1.) Eh Quoil Seigueur, eût pu lui direnn sage du siède, fiont-ee là ceux que vous destinez à une si haute entreprise? Avec des hommes aussi dépourvus de tous les secours humains, que prétendez-Tous ]et qu*attcndez-YOus? Mais, vous tous trompez, lui ^ût répondu ce Dieu sauveur, vous raisonnez' en homme, et j'agis eu Dieu. Ces simples et ces faibles, ce sont les ministres que je demande, parce que j'ai de quoi les conduire et les soutenir. S'ils avaient d'autres qualités, ils feraient paraître leur puissance, et non la mienne. Pour faire réussir mon dessein, il me faut des hommes qui ne soient rien selon le monde, ou qui ne soient que le rebut du monde; et la première condition requise dans un apôtre et un prédicateur de mon Évangile, c'est qu'il soit mort au monde et à lui-même. I Telle était , si je puis parler de la sorte , la politique de Jésus-Christ : politique sur laquelle il a fondé tout rédifice de sa religion, et politique dont saint François Xavier a suivi ej^actement les maximes dans toute sa conduite. Gomment cela? me direzvous : Xavier n'avait-il pas tous les avantages du inonde? n'était-il pas de la première noblesse de I^avarre? ne s'était-il pas distingué dans l'université de Paris? ne possédait-il pas des talents extraordinaires? et quelque profession qu'il eût embrassée, lui manquait-il aucune des dispositions nécessaires pour ^ avancer, et même pour y exceller? Tout cela est vrai ; mais je prétends que rien de tout cela n'a contribué au miracle que Dieu a opéré par son ministère : pourquoi? parce qu'il a fallu que François Xavier quittât tout cela et qu'il s'en dépouillât , pour travailler avec succès à la propagation de l'Évangiie. Oui , il a fallu qu'il renonçât à ce qu'il était , qu'il oubliât ce qu'il savait; qu'il devint, par son choix, tout ce qu'avaient été les apôtres par leur condition, afin de se disposer comme eux aux fonctions apostoliques, et de pouvoir s'employer efficacement et heureusement à étendre le divin royaume de Jésus-Christ.

Par quel moyen est-il donc venu à bout de ce grand ouvrage, dont il se trouvait chargé? Ah! dirétiens, que n'ai-je le loisir de vous le faire bien comprendre! que n'ai-je des couleurs assez vives pour vous tracer ici le portrait de cet apôtre! vous y verriez la parfaite image d'un saint Paul , c'est-àdire un homme détaché de tout par le renoncement le plus universel à tous les biens de la vie, à tous les honneurs du siècle, à tous les plaisirs des sens ; un homme crucifié, et portant sur son corps toute la mortification du Dieu pauvre et du Dieu souffrant qu'il annonçait; un homme immolé comme une victime, et sacrifié au salut du prochain; un

homme anathème pour ses frères, ou voulant T^re , et toujours prêta se livrer lui-même, pourvu qu'il pût les affranchir de l'esclavage de l'enfer et les sauver. Mais encore par quelle vertu à-t-il fait tant de merveilles dans la conversion de l'Orient? estil croyable que ce soit partout ce que nous lisons dans son bistonre? je veux dire par une abnégation totale et sans réserve , par une humilité sans mesure, par un désir ardent du mépris, par une patience à l'épreuve de tous les outrages, par la plus rigoureuse pauvreté , par l'amour le plus passionné des croix et des souffrances, en un mot, par un abandon général de tout ce qui s'appelle douceurs, commodités, intérêts propres? Est-ce ainsi qu'il s'est insinué dans les esprits, et sont-œ là les ressorts par où il a remué les cœurs pour les tourner vers Dieu ? Je vous l'ai dit , chrétiens , et je le répète; c'est par là même, et jamais il n'y employa d'autres moyens. En voutez-vous la preuve? la voici en quelques points où je me renferme : car, dans un sujet aussi étendu , je dois me prescrire des bornes , et me contenter de quelques faits plus marqués , qui vous feront juger de tous les autres.

Il était d'une complexion délicate , et la vue seule d'une plaie hii faisait horreur : mais rien n'en dott faire à un apôtre; il faut qu'il surmonte cette délicatesse, et qu'il apprenne à triompher de ses sens avant que d'aller combattre les ennemis de son Dieu. Sur cela que lui inspire son zèle? vous l'avez cent fois entendu; mais pouvez-vous assez Fentendre pour la gloire de Xavier et pour votre édification? Retiré dans un hôpital , et employé auprès des malades, quel objet il aperçoit devant ses yeux! et n'est-ce pas là que tout son courage est mis à l'épreuve, et que, pour vaincre les révoltes de la nature, il a besoin de toute sa ferveur et de toute sa force? C'était un malade; disons mieux, c'était un cadavre vivant, dont l'infection et la pourriture auraient rebuté la plus héroïque vertu. Que fera Xavier ? Au premier aspect son cœur malgré lui se soulève; mais bientôt à ce soulèvement imprévu succède une sainte indignation contre lui-même : Eh quoi ! dit-il , faut-il que mes yeux trahissent mon cœur, et qu'ils aient peine à voir ce que Dieu m'oblige à aimer? Touché de ce reproche, il s'attache à cet honmie couvert d'ulcères, il embrasse ce cadavre que la foi lui fait envisager comme un des membres roystiquesde Jésus-Christ , et mille fois il baise ses plaies avec le même respect et le même amour que Madeleine pénitente baisa les pieds de son Sauveur : il fait plus ; mais je ménage votre faiblesse, et je veux bien y avoir égard , pour vous épargner un récit où peut-être vous m*accusez de ne m'être déjà que trop arrêté. Or qui pourrait dire combien cette victoire quli remporta sur lui-même lui valut pour la couquête des âmes? De là, et par ce seul

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«(fort, il derint insensible à tout le reste , pour n'être plus sensible qu'aux impressions de la charité. De là, les hôpitaux, dont il avait un éloignement naturel, devinrent pour lui une demeure ordinaire et agréable; de là, il apprit à vivre parmi les pauvres , à converser et à se familiariser avec les barbares, à les visiter dans leurs cabanes, à les assister dans leurs besoins, à les aider de ses conseils dans leurs affaiires, et à s'attirer ainsi toute leur conûance; car ces sauvages, tout sauvages qulls étaient, se trouvaient forcés de Taimer, voyant qu'il aimait jusqu'à leurs misères; et, témoins des secours qu'ils en recevaient dans les infirmités de leurs corps et dans toutes leurs nécessités temporelles, ils lui abandonnaient au même temps le soin de leurs intérêts étemels et la conduite de leurs âmes.

Ce n'est pas assez : il faut qu'un apôtre soit pauvre lui-même, selon l'ordre que donna le Sauveur du monde à ces premiers prédicateurs de l'Évangile, qu'il envoya dans toutes les contrées de la terre, sans biens, sans revenus, sans héritages, et à qui même il marqua en termes exprès , s'ils avaient deux habits , de n'en garder qu'un , el de n'être point en peine de leur entretien et de leur subsistance. Dans les entreprises humaines, pour peu qu'elles soient importantes , on a besoin de grandes ressources, et ce n'est souvent qu'à force de libéralités et de profusions qu'on les fait réussir; mais n'avoir rien, ne posséder rien, et dans cette extrême disette exécuter des desseins à quoi d'immenses trésors et les plus amples largesses ne suffiraient pas, c'est là que paraît évidemment le pouvoir et la vertu de Dieu. Autre naoyen qu'employa Xavier à la conversion des peuples : Il part de Rome pour se rendre à Lisbonne. C'est un roi qui l'invite, c'est le souverain pontife qui l'envoie, c'est de la dignité même du légat du saint-siége, aussi éminente que sacrée , qu'il est revêtu ; mais quelle pompe l'accompagne, ce ministre d'un grand roi et ce légat apostolique? En deux mots, mes chers auditeurs, vous allez l'apprendre : un habit usé et un bréviaire , voilà tout l'appareil de sa marche et toutes les richesses qu'il porte avec soi. Peut-être, lorsqu'il s'agira d'entrer dans le champ du Seigneur, et que de Lisbonne il faudra passer dans les Indes, penserat-il à se pourvoir? Que dis-je! il se croira toujours abondamment pourvu de toutes choses, tant qu'il mettra sa confiance en Dieu, et qu'il s'abandonnera aux soins de sa providence; tout autre secours, il le refusera , se tenant plus riche de sa pauvreté que de tous les biens du monde.

C'est avec le signe de cette sainte pauvreté qu'il arrive à Mozambique, qu'il se fait voir à Mélinde, à Socotora, à Goa; qu'il va mouiller à la côte de la Pêcherie, qu'il parcourt le royaume de Travan-

cor; qu'il visite les ties de Manar, d'Amboine, de Ceyian, les Molnques; vivant de ce qu'il a soin de mendier, et , du reste , aussi peu attentif à sa nonr» riture, à sa demeure, à-son vêtement, que s'il n'a* vait point de corps à soutenir. Mats quoi ! n'était-œ pas avilir son caractère ? n'étaitn» pas tenter Dieu ? Non, chrétiens, ce n'éuit ni Tun ni l'autre; car, d'une part, les dignités ecclésiastiques n'en de* viendraient que plus vénérables, et ne seraient , en effet, que plus respectées et plus révérées, si la panvreté de Jésus-Christ et la simplicité de l'Évangile en bannissaient l'abondance , le luxe et le faste ; et d'ailleurs, Xavier n'ignorait pas que Dieu ne man*^ que jamais à ses ministres, dès qu'ils ne cherchent que lui-même et que sa gloire, et qu'il fait même servir leur pauvreté au succès de leur ministère : aussi combien fut efficace le désintéressement de notre apôtre auprès de ces infidèles, qui en furent tout à la fois et les tânoins et les admirateurs? Pourquoi , disaient-ils , et conunent un homme si réglé et si sage dans toute sa conduite a-^il quitté sa patrie, traversé tant de mers , essuyé tant de pé* rils, pour venir id mener une vie pauvre et misera^ ble? est-ce la nature, est-ce l'amour de soi-mênoe qui inspire un tel dessein? Il £iut donc qu'il y ait dans son entreprise quelque chose de particulier et au-dessus de nos comiaissances; il faut que ce soît un Dieu qui l'ait envoyé , et que la loi qu'il nous annonce ait une vertu supérieure et toute céleste qui nous est cachée. Ce raisonnement était comme le préliminaire de leur conversion , et bientôt la grâce achevait, parmi ces Indiens , ce que la pauvreté volontaire de Xavier avait commencé.

Et par quelle voie pénétra-t-il jusque dans la capitale du Japon? O providence de mon Dieu! que vous êtes admirable et adorable, lorsque vous employez ainsi la faiblesse même, la bassesse même, l'humilité même, et l'humilité la plus profonde, à soumetttre les forts , les puissants , les grands ! Oui , glorieux apôtre, c'est sur le fondement de votre homilité, comme sur la pierre ferme , que Dieu établit cette Église du Japon, si célèbre par ses combats pour la foi de Jésus-Christ, et plus célèbre encore par ses triomphes. Le Sauveur des hommes , descendant sur la terre, s'humilia pour nous, dit saint Paul , et pour notre rédemption , jusqu'à prendre la forme d'esclave : ExinanivU semeUpsvm, Jùrmam servi accipîens. (Philipp,, 2,) Permettezmoi , mes chers auditeurs , d'en dire par proportion autant de François Xavier, lorsque, pour entrer dans Méaco, le siège de ce grand empire où Dieu l'appelait, et dont il voyait les avenues fermées, il voulut bien, par le plus prodigieux abaissement, se réduire à la condition d'un vil serviteur; que, dans cette vue, il se donna à un cavalier, qirii se cliargea de son équipage, qu'il le suivit durant près

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(Tune journée par des diemins raboteux et semés d'épines qui lui déchiraient les pieds; et que, malgré toutes ees difficultés qu'il eut à surmonter, malgré Textréme défaillance où le firent tomber tant de fatigues, il parvint enfin au terme d'une course si humiliante et si pénible : EximnUvit semetiptum, fof^mam $ervi accipiens. Le voilà donc selon ses vœux, mais, du reste, seul et sans autre escorte que deux compagnons qu'il s'est associés ; le voilà , disje, au milieu d'une terre ennemie; et que prétendil? La conquérir tout entière, c'est-à-dire la purger de ses andennes erreurs , rinstruire et la sanctifier. Etdequelles armes veut-il pour cela se servir? Point d'autres armes que celles dont usèrent avant lui les apôtres, les armes des vertus. Mais encore de quelles vertus? non point tant de ces vertus éclatantes qui frappent les yeux et qui brillent devant les hommes, que des vertus les plus obscures, ce me semble, et les plus capables de le dégrader, de le rabaisser, de l'anéantir; d'un amour du mépris qui lui fsêt aimer et rechercher les opprobres et les ignominies; d'une patience inaltérable, qui lui feît supporter, sans se plaindre, les plus sensibles affronts et les injures les plus sanglantes; d'une constance inébranlable au milieu des plus cruelles persécutions que l'enfer lui suscite; d'une condescendance infatigable qui le fait descendre à tout, prenant soin lui-même de l'instruction des enfants, parcourant les rues la clochette à la main pour les rassembler, et se faisant comme enfant avec eux pour en faire des enfants de Dieu.

Combien d^'esprits profanes et imbus des maximes du monde le méprisèrent, et combien encore le mépriseraient, en le voyant au milieu de ces enfants qui le suivaient en foule, et qu'il recevait avec une bonté de père! Mais diose admirable, et que nous devons regarder comme le plus visible témoignage de la présence et de l'opération miraculeuse de l'esprit divin qui présidait à ces saintes assemblées ! c'est de ces enfants mêmes que Xavier formait des troupes auxiliaires , plus terribles à l'enfer que toutes les puissances de la terre; c'est de ces enfants mêmes qu'il faisait des apôtres; c'est à ces enfants qu'il donnait des missions, qu'il communiquait le pouvoir de guérir les malades, de chasser les démons, de prêcher la foi. ConfUeor tibi, Pater, Domine cœH et terrse, qtda absconcUsti hsec a sapienHbus, etrevelasti ea parvulis (Matth., 11) : O mon Dieu! disait ce saint homme dans une de ses épttrès, j'adore votre providence étemelle, d'avoir attaché à de si faibles moyens un de vos plus grands ouvrages ! Mais je ne m'en étonne point, Seigneur ; car vous ne voulez pas que lè prix de votre mort soit anéanti : or si l'éloquence des hommes pouvait exécutercette entreprise, rhumilitédela croix serait inutile et sans efifet : Non in sapientia verbi, ui

non evacuetwr crux ChrisH. (1. Cor., 1.) Ensuite, s'adressant à Ignace, à qui, par une confiance filiale, il déclarait tous les mouvements de son cœur : Plût àDieu, poursuivai^i], que tels et tels que n<ms avons connus dans l'université de Paris, remplis de sdence et des plus belles qualités de l'esprit, fussent ici pour admirer avec moi la force de la parole de Dieu, quand elle n'est point déguisée par l'artifice, ni corrompue parrintention! Ils oublieraient tout ce qu'ils savent, pour ne savoir plus que Jésus-Christ crucifié : et au lieu de ces discours qu'ils préparent avec tant d'étude, et qu'ils débitent avec si peu de fruit , ils se réduiraient à l'état des enfants, afin de devenir les pères des peuples. Ainsi parlait Xavier, et de là cette belle leçon qu'il faisait à un de ses plus illustres compagnons, recteur du nouveau collège de Goa : Barzée, lui disait-il, que le soin du catéchisme soit le premier soin de votre charge. C'a été l'emploi des apêtres, et c'est le plus important de notre Compagnie. Ne croyez pas avoir rien fait, si vous le négligez; et comptez sur tout le reste, tandis que l'on s'acquittera avec fidélité d'un exercice si utile et si nécessaire. Or ce que Xavier conseilla là-dessus aux autres, c'est ce qu'il pratiquait lui-même avec d'autant plus de zèle , qu'il y trouvait tout ensemble et de quoi s'humilier , et de quoi avancer plus sûrement et plus efficacement la gloire de Dieu.

Vous me direz qu'il s'est vu comblé d'honneurs dans les cours des rois; qu'ils l'ont reçu avec distinction dans leurs palais, qu'ils l'ont invité à leurs tables , qu'ils l'ont admis dans leurs entretiens les plus familiers et les plus intimes. Je le sais ; mais c'est en cela même que nous découvrons la conduite de Dieu , qui élève les petits, qui donne à leurs paroles un attrait dont les âmes les plus hautaines et les plus indociles se sentent touchées; et qui, tout méprisables qu'ils paraissent selon le monde, leur fait trouver grâce auprès des princes et des monarques. Vous me direz qu'il faisait des miracles, et que ces miracles si surprenants et si fréquents prévenaient les peuples en sa faveur, et le rendaient célèbre dans l'Inde et dans le Japon. Ten conviens; mais pourquoi Dieu lui mit-il de la sorte son pouvoir dans les mains? parce que c'était un homme qui, sans se confier jamais en lui-même, ne se confiait qu'en Dieu; un homme qui, sans jamais s'attribuer rien à lui-même, référait tout à Dieu; un homme qui, ennemi de sa propre gloire et de lui-même, ne cherchait pour lui-même dans tous ses travaux que le travail , et ne pensait qu'à faire adorer et aimer Dieu; enfin un homme qui, dans le dénûment entier et le parfait dépouillement où il s'était réduit, donnait à connaître que tout ce qu'il opérait de plus merveilleux et de plus grand n'était l'effet ni de la prudence, ni de l'opulence, m de la puissanot

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humaine, mais uniquement et incontestablement l'ourrage de Dieu.

N*en disons pas davantage, mes ebers auditeurs; car je n'ai pas le temps de m'étendre ici plus au long, et il faut finir. Mais soit que nous considérions le succès de François Xavier dans le cours de sa mission , soit que nous ayons égard aux moyens qu'il y a fait servir, nous pouvons conclure que depuis saint Paul, le docteur des nations, jamais bonime n'a pu dire avec plus de vérité, ni plus de sujet que Xavier : Exhtîmo nihil me minus fecisse a magnîsapostoHs{2. Cor,, ti) : Je croîs n'en avoir pas moins fait que les plus grands apôtres. Quand saint Paul parlait de la sorte, c'était sans préjudice de i5on buniilîté, puisque dans le fond il se regardait comme le dernier des apôtres •.Z^g'o €7itm stnn minimus apostohrum. (1 . Cor., 15.) Et quand je mets ce glorieux témoignage dans laboucbe de Xavier, ce n'est pas pour exprimer ce qu'il pensait de luimême , mais ce que nous en devons penser. Une ebose lui a manqué, c'est de verser son sang comme les apôtres, et de joindre à la gloire de l'apostolat la couronne du martyr. Mais, mon Dieu , vous savez quels furent sur cela les seAtiments et les dispositions de son cœur. Vous savez quel sacrifice il eut à vous faire , et il vous fît, sur ce rivage où il plut à voire providence de l'arrêter et de terminer sa course. Si le désir peut devant vous suppléer à Feffet, ah! Seigneur, souhaita-t-il rien plus ardemèient que de sacrifier pour vous sa vie? Et même ne la sacrifia-t-il pas ; et une vie volontairement exposée pour l'honneur de votre nom, et pour la propagation de votre Église, à tant de fatigues sur la terre, à tant d'orages sur la mer , à tant de traverses de la part de vos ennemis, à tant de souffrances et de misères, ne fut-ce pas une mort continuelle et un martyre ?

Quoi qu'il en soit, mes frères, voilà le modèle que cette sainte solennité nous met aujourd'hui devant les yeux ; et quand je dis mes frères , j'entends ceux que Dieu a choisis pour les mêmes emplois et le même ministère que François Xavier, ceux qu'il a destinés à la conduite des âmes, à la prédication de l'Évangile, à toutes les fonctions du sacerdoce, tels qu'il s'en trouve ici plusieurs, séculiers et religieux, de tous les états et de tous les ordres. C'est, dis-je, à vous, mes frères, que je m'adresse présentement, à vous qui êtes les prêtres de Jésus-Christ, qui êtes les coopérateurs du salut des hommes , qui êtes établis pour la sanctification des peuples. 11 ne m'appartient pas de vous apprendre vos devoûrs ; mais encore est-il bon que nous nous instruisions quelquefois les uns les autres ; et puisque nous honorons en ce jour la sainteté d'un prêtre, d'un missionnaire, d'un prédicateur , d'un confesseur, d'un directeur des consciences, et que nous

participons à toutes ces qualités, n'est-il pas convenable que nous fassions quelque retour sur nousmêmes, pour voir comment nous les soutenons? Dieu a fait des prodiges par le ministère de saint François Xavier , et souvent il ne fait rien ou presque rien par le nôtre. D'où vient cette différence? ïl est bien juste que nous en recherchions la cause , et que nous examinions si notre zèle a les mêmes caractères que celui de Xavier; s'il est aussi pur, s'il est aussi désintéressé, s'il nous détache aussi parfaitement du monde et de nous-mêmes ; car vous le savez mieux que moi, mes frères, toute sorte de zèle n'est pas le véritable zèle de la charité, et il n'y a rien qui demande plus de discernement que le vrai zèle, parce qu'il n'y a rien en général de plus sujet que le zèle à l'illusion et à la passion. On a quelquefois trop de zèle, disait le grand évêquede Genève, saint François de Sales ; et en même temps, ajoutait-il , l'on n'en a pas assez. On en a trop d'apparent, et l'on n'en a pas assez de solide; on a eo trop pour les créatures, et l'on n'en a pas assez pour Dieu ; on en a trop pour les autres , et l'on n'en a pas assez pour soi-même ; on en a trop pour les riches et pour les grands, et l'on n'en a pas asse^ pour les pauvres et pour les petits : or tout cela ce sont des fantômes de zèle.

Mais le point important, mes frères, c'est ce que j'ai dit , et ce que Xavier nous a si bien appris y savoir , que nous ne serons jamais des instruments dignes de Dieu, et propres à l'avancement de sa gloire, si nous n'entrons dans cet esprit d'anéantissement , qui fut l'esprit du Sauveur des hommes, et l'esprit de tous les apôtres. Voilà de quoi nous devons être persuadés comme d'un principe de foi : avec cela. Dieu se servira de nous ; sans cela , Dieu n'agréera jamais nos soins. Nous pourrons bien faire des actions éclatantes , mais nous ne gagnerons point d'âmes à Jésus-Christ; le monde nous applaudira , mais le monde ne se convertira pas ; nous établirons notre réputation , mais Dieu n'en sera pas plus glorifié : et pourquoi voudrait-on que les choses allassent autrement? sur quoi l'espérerait-on? Dieu a prétendu sauver le monde par l'humilité : le sauverons-nous par la recherche d'une vaine estime et d'un faux honneur? le Fils de Dieu s'est anéanti lui-même pour opérer le salut des pécheurs : y coopérerons-nous en nous élevant et en nous faisant valoir? Non, non, mes frères, cela ne sera jamais : Dieu n'a point pris cette voie , et il ne la prendra jamais. Les apôtres ont converti le monde par l'opprobre de la croix, et c'est par là que nous le devons convertir.

De là vient que quand je vois les ouvriers évangéliques dans l'élévation et dans l'éclat, favorisés, honorés , approuvés du monde , je tremble et je me défie de ces avantages trompeurs : pourquoi ^.parce

POUR LA FÊTE DE SAINT THOMAS, APOTRE

que je dis : Ce n'est point de la sorte que le monde a été sanctifié. Au contraire^ quand je les vois en butte à la censure et à la malignité du monde, dans Fabjection, dans la persécution , dans le mépris et la Laine du monde, j'en augure bien : car je sais que ce sont là les moyens dont Jésus- Christ et les premiers ministres de son Église se sont servis. Pardonnez-moi, mes frères, si je vous explique ainsi mes sentiments^ je le fais plus pour ma propre instruction que pour la vôtre.

Pour vous, mes cbers imditeurs, qui n'êtes point appelés de Dieu à ces fonctions apostoliques, tout ce que j'ai à vous demander, c'est que vous soyez ks apôtres de vous-mêmes, et que vous ayez pour votre âme, chacun en particulier , le même zèle que François Xavier a en pour celle des autres. Est-ce trop exiger de vous? Tout ce que j'ai à vous demander, c'est que vous soyez les apôtres de vos familles, et que voQsfeissiez an moins servir Dieu dans vos maisons, et par vos domestiques, par vos proches , par vos enfants , comme François Xavier l'a feit servir dans des terres étrangères , et par des sauvages et des barbares. Cela n'est-il pas raisonnable? Ah! chrétiens, si nous venons à nous perdre, et si nous négligeons le salut de quelques âmes qui nous sont confiées , qu'aurons-nous à répondre, quand Dieu nous mettra devant les yeux des apôtres, qui, non contents de se sauver eux-mêmes, ont encore sauvé avec eux des nations entières ? Prévenons un si terrible reproche , et , par une ferveur tonte nouvelle, mettons-nous en état de parvenir un jour à cette souveraine béatitude que la foi nous propose comme le plus précieux de tous les biens, et que je vous souhaite , etc.

SERMON

POUR

LA FÊTE DE SAINT THOMAS, APOl'RE.

lîoli esse incrtduluty sedfideUs.

Ht wyez pas incrédole, maU soyez fidète. SAiirr Jean, cbap. 210.

Ce sont les deux points d'instruction que le Fils de Dieu nous propose dans l'évangile de ce jour , et qui renferment en deux mots ce qu'il y a de plus important dans la vie chrétienne et dans la voie du salut éternel. Ne soyez point incrédule ; voilà l'écueil que nous avons à éviter : soyez Gdèle ; voilà l'heureux terme où nous devons parvenir. En effet, si nous étions vraiment fidèles , nous serions justes , nous serions saints, nous serions parfaits; et nous ne sommes communément vicieux , impies, corrompus, que parce que nous sommes incrédules. La foi , telle

que la veut saint Paul , nous inspirerait la ferveur , le zèle , la piété ; et l'incrédulité ne produit dans nos esprits et dans nos cœurs que relâchement, qu'aveuglement, qu'endurcissement. Comme la foi, selon le concile dé Trente, est le principe et la racine do notre justification , l'incrédulité est l'origine et la source de notre réprobation : comme la foi nous sauve, l'incrédulité nous perd. C'est donc un abrégé de toute la morale chrétienne , que ce que dit Jésus- Christ à saint Thomas : NoU esse mcredulus, sed fidelis. C'est aussi ce que j'.entreprends de vous mon» trer dans ce discours , où , sans m'arréter à faire le panégyrique du glorieux apôtre dont nous célébrons la fête, je veux, en vous appliquant son exemple, vous instruire premièrement du désordre de l'incrédulité, et en second lieu du mérite de la foi : du désordre de l'incrédulité, pour vous en donner de l'horreur ; du mérite de la foi , pour vous engager à l'acquérir. Ainsi , mes chers auditeurs , n'attendes point de moi d'autre moralité que celle qui reg^irde la pratique et l'usage de la foi ; car c'est à cela que je m'attadie uniquement. Dans tous les autres entre* tiens de cet Avent , je me suis servi des règles essentielles de la foi , pour réformer vos mœurs : aujourd'hui je veux me servir des règles mêmes de vos mœurs, pour perfectionner votre foi. Demandons les lumières du Saint-Esprit par l'intercession de MdLtxe.Jûe, Maria,

C'est une propriété de l'être de Dieu , que le prophète royal a remarquée , et dont il a prétendu faire un sujet d'éloge , quand il a dit que les ténèbres où Dieu se dérobe à nos yeux , et qui nous le cachent dans cette vie, ne sont pas moins admirables que sa lumière même , et que tout ce que nous découvrons et d^éclatant et de lumineux dans ces perfections adorables n'est pas plus glorieux pour lui , ni plus vénérable pour nous, que ce qui nous y paraît enveloppé de nuages, et couvert d'un voile d'une mystérieuse obscurité : car c'est ainsi que saint Ambroise a expliqué ce passage du psaume : Siatt tenebne ejus, lia et lumen ejus {Psalm, 138 ); sa lumière est comme ses ténèbres , et ses ténèbres ont quelque chose d'aussi divin que sa lumière. Permettez-moi , chrétiens , en gardant toutes les mesures nécessaires , et sans vouloir en aucune sorte comparer la créature avec Dieu, d'appliquer ces paroles à l'apôtre saintThomas, dont laconduite et Texemple nous doit servir ici de leçon. L'Évangile nous le représente en deux états bien contraires ; savoir , dans les ténèbres derinfidélité, et dans les lumières d'une foi vive et ardente : dans les ténèbres de Tinfldélité , lorsqu'il doute de la résurrection de Jésus- Christ, et qu'il refuse de la croire ; dans les lumières d'une foi vive et ardente , lorsque , pleinement persuadé de cette résurrection, il reconnaît Jésus-Clirist pour son Seigneur et sou Dieu. Or , je prétends que

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