‹ Œuvres de BourdaloueChapitre 175 sur 225 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

Le prophète nous l'apprend , et il est vrai que Dieu se plaît à glorifier tous les saints qui sont ses amis : Nimis honorificati sunt amici tui , Deus. {Psalm, 138.) Mais entre les saints, il faut convenir qu'il n'en est point que Dieu prenne plus soin de faire connaître que ceux qui ont été plus parfaits dans rhumilité; et qu'autant qu'ils ont voulu vivre obscurs et sans nom , autant il s'attache à rendre leur nom célèbre , et à les mettre dans le plus grand jour. Pourquoi cela, demande saint Augustin? C'est répond ce saint docteur qu'avec les humbles sa grâce ne court aucun risque ; c'est que sa gloire, dont il est souverainement jaloux, n'est exposée de leur part à aucun péril ; et que , s'il les exalte, ce n'est point tant eux qu'il exalte, que ses dons qu'il exalte en eux, qu'il couronne en eux , qu'il magnifie et qu'il canonise en eux : Nec tant illos coronat donis suis quam in ilUs coronat dona sua. (August.) En pouvons-nous produire une preuve plus authentique ,

et un exemple plus éclatant que saint François de Paule? Son humilité l'a réduit aux plus profonds abaissements , et Dieu , pour cela même , Ta comblé d'honneurs. Il l'a glorifié en toutes les manières , et par soi-même, et par le ministère des créatures : par soi-même, en lui communiquant les caractères les plus essentiels de la divinité; par le ministère des créatures, en le rendant vénérable aux peuples et aux potentats de la terre, et lui attirant leurs respects et leurs hommages. Écoutez-moi, chrétiens, voici dans l'éloge de ce glorieux patriarche ce qu'il y a de plus magnifique et de plus grand.

Dieu, dit saint Thomas, a surtout deux attributs de grandeur, qui marquent la supériorité et l'infinité de son être, savoir, la science et la toute-puissance : la science, par où il connaît jusqu'aux choses même futures, jusqu'aux secrets des cœurs; la toute-puissance, par où il ordonne tout, et il fait tout. Or, je trouve qu'il a communiqué l'Hne et l'autre à François de Paule , mais dans toute la plénitude dont un homme est capable : sa science, par l'esprit de prophétie, dont il le remplit; sa toute-puissance, par le don des miracles qu'il lui conféra; en sorte que François parut dans le monde comme un homme plusqu'homme, c'est-à-dire comme un hommeéclairé de la sagesse de Dieu et revêtu de la force de Dieu. Je ne dis rien dont nous n'ayons les témoignages les plus incontestables, et qui n'ait été universellement reconnu.

Oui , chrétiens , c'est à François de Paule que l'esprit des prophètes fut donné sans réserve et sans mesure. Dieu demandait autrefois à Isaîe : Sur qui reposera mon esprit, cet esprit de sagesse et de lumière? et le prophète lui répondit que ce serait sur l'humble de cœur : parole qui s'est bien vérifiée dans le saint fondateur dont je fais le panégyrique. D'autres ont eu l'esprit de prophétie en quelques rencontres, par une inspiration passagère et pour quelques moments; mais François de Paule l'a possédé habituellement; et l'on peut dire à la lettre que ce céleste et divin esprit a reposé sur lui. Ne semblait-il pas qu'il eût la clef de tous les cœurs-pour y pénétrer, et pour en découvrir les pensées et les sentiments les plus cachés ? ne semblait-il pas qu'il fdt tout à la fois dans tous les lieux , pour être témoin de ce qui se passait au delà des mers, et dans les régions lei plus éloignées? ne semblait-il pas que tous les temps lui fussent présents, et qu'il n'y eût point pour lui d'avenir? Disons mieux : ne voyait-il pas l'avenir comme le présent , et quand il l'annonçait, était-ce avec des circonstances douteuses? était-ce dans le secret d'une confidence particulière? était-ce à des personnes inconnues et sans autorité? que dis-je? n'était-ce pas si hautement et avec tant d'éclat que l'Europe en retentissait?

Ainsi prédit-il aux Grecs la ruine de leur ewpîrt

POUR LA FÉIE DE SAINT FRANÇOIS DE PAULE

ft la prise de Gonstantinople, slls s'obstinaient dans le scliisme scandaleux qui les séparait de l'Église romaine. Ils furent sourds à la voix de Dieu , qui leur parlait par la bouche de son ministre; ils n'écoutèrent ni le Seigneur ni son prophète , et tous savez ce qu'il leur en coûta. La prédiction s'accomplit : la Grèce se vît inondée d'un déluge d'infidèles qui y portèrent la désolation et l'effroi; Gonstantinople fut assiégée, pillée, réduite enfin sous l'obéissance et le joug des ennemis de la foi. Ainsi prédit-il au roi de Naples une signalée victoire sur les Turcs, en lui ordonnant de la part de Dieu de les attaquer et de les chasser de la Calabre qu'ils infestaient. L'effet répondit à sa parole , le prince l'écouta, et , nmlgré l'inégalité des forces, il combattit et fut victorieux. Ainsi prédit-il à Ferdinand, roi d'Espagne, qu'il chasserait les Maures de ses États; et que, s'il agissait contre eux avec confiance, il recouvrerait le royaume de Grenade qu'ils lui avaient enlevé. Le succès fut aussi heureux que François l'avait promis; les Maures furent défaits, Ferdinand rentra en possession des terres qu'il avait perdues, et l'Espagne se déli- YTà de la plus dure et de la plus tyrannique domination qu'elle eût à craindre. Or jugez quel bruit de pareils événements firent dans le monde , ce qu'on dut penser du saint prophète, ce qu'on en dut dire. On le regarda, si f ose m'exprimer de la sorte, comme le plus intime confident de Dieu même, et comme l'oracle de l'Église.

Ajoutez à ce don de prophétie, le dou des miracles, qui lui a soumis , ce semble', toute la nature. Mais sur les miracles dont je parle , il y a un point important à remarquer, et où paraît également la providence de Dieu , soit pour rehausser la gloire de son serviteur, soit pour confondre Pincrédulitédes libertins. Car, prenez garde, s'il vous plaît, les miracles de saint François de Paule n'ont point été des miracles douteux et incertains. On nous raconte divers miracles, et il est de notre piété d'y donner une créance raisonnable et sage : mais après tout, ce ne sont pas toujours des miracles tellement incontestables, qu'ils portent avec eux-mêmes leurs preuves et une pleine conviction; ce sont des miracles faits en présence d'un petit nombre de témoins, dont l'autorité ne suffit pas pour entraîner les esprits et pour répondre à toutes les difficultés qui peuvent naître. Au lieu qu'il s'agit ici de miracles publics , et tellement avérés, que l'infidélité même la plus opiniâtre est forcée d'y souscrire et de se rendre à la vérité reconnue. En effet, si la mer obéit à François aussi bien qu'à saint Pierre, et s'il passe le détroit de Sicile sans autre secours que celui de son manteau étendu sur les eaux, c est à la vue de tout un peuple qui l'attend sur le rivage et qui le reçoit en triomphe. Si le feu perd en ses mains toute sa vertu , et si , pour confirmer sarègle, il prend des charbons ardents sans

en ressentir la moindre atteinte, c'est aux yeux des députés du souverain pontife, et dans une nombreuse assemblée de ses firère^, qu'il convainc par ce prodige. S'il transporte les rochers d'un^liea à l'autre, pour aider à la construction de la première ^lîse qu'il voulut bâtir, c'est devant toute la ville de Paule;. qui lui applaudit et le comble de bénédictions. S'H rétablit l'air dans sa pureté et s'il fait cesser une contagion mortelle qui ravageait tout un pays, c'est à la prière de tous les habitants qui ont recours à hif, et qui le regardent comme leur libérateur. Il faudrait faire le récit de toute sa vie pour faire le récit de ses miracles. Tous les éléments ont entendu sa voix, ont exécuté ses ordres, ont pris tel mouvement et telle disposition qu'il a voulu , comme s'il en eût été le maître, et que Dieu l'eût établit l'arbitre absolu du monde.

Après cela, faut-il s'étonner que toutes les pulssan* ces de la terre l'aient honoré, que les rois se soient humiliés devant lui, que les papes lui aient donné tant.d'éloges, qu'il ait été recherché des peuples avec tant d'empressement? Non, chrétiens, Je n'en suis point surpris , et vous ne devez pas l'être : l'humilité , quand elle est sincère, mérite tout cela; et autant de fois que Dieu entreprendra de gloriûer en cette vie un homme humble, c'est ainsi qu'il sera glorifié : Sic honortdHlur , quemcumque voluerU rex honO' narL (Esth., 6.) Le pape Paul second l'envoya saluer par un des officiers de sa chambre , qui se prosterna à ses pieds et les voulut baiser par respect. Il fit informer des actions miraculeuses de ce saint homme, même avant sa mort, comme s'il eût eu de^ein de le canoniser tout vivant. Quoi qu'il en soit la voix publique le canonisait déjà par avance. Sixte quatrième le reçut à Rome comme un ange du ciel , le consulta sur les plus importantes affaires de la religion , et par honneur le fit asseoir auprès de sa personne. Mais c'est surtout à notre France qu'il était réservé de faire connaître cet homme incomparable et de l'exalter ; c'est de la cour de nos rois que toute l'Europe devait apprendre ce que valait François de Paule , et ce qui lui était dû. Je ne puis lire dans notre histoire sans une consolation sensible la magnifique réception qui fut faite, par Louis XI et par tous les seigne^irs du royaume , à cet humble religieux. Vous étiez alors, 6 mon Dieu ! connu dans le monde, et les coursdes princes n'étaient pasdes lieux iuaccea. sibles à votre grâce , ni à la piété chrétienne , puisque vos serviteurs y étaient si honorablement traitée. A peine Louis a-t-il su la marche de François, quHI envoie au-devant de lui son héritier présomptif et son dauphin pour le recevoir. Qu'eût-il fait davantage pour une téta couronnée? Mais aussi, permettez-mof de le dire, quelle tête couronnée était plus respectable qu'un saint à qui Dieu destinait la couronne de gloire , et qu'il avait revêtu de tout son pouvoir ?^Ja-

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mus la France n'avait vu de prince plus jaloux de ea grandeur, ni plus impérieux que Louis onzième; mais à la vue de François de Faute; ce monarque ctablie toute sa grandeur, et dépdse tout son orgueil. Tout le monde tremblait en la présence de Louis, et Louis s'humilie en la présence de François; Louis faisait la loi à ses sujets, et il la reçoit de François. O merveilleux effet de la toute-puissance du Seigneur, qui tient dans ses mains les cœurs des rôks , et qui les tourne comme il lui platt 1 6 spectacle digne de Tadmiration du ciel et de la terre! Un roi , la terreur de tant de peuples , un roi également redouté et des étrangers et des siens , un roi si fier, devient Tespectuenx et souniis devant un homme nourri dans la solitude, et sorti de Tobscurité du cloître.

Vous me direz que cette^soumîssion et ce respect de Louis XI étaient intéressés, qa^il demsindait sa guérison, et qifil voulait l'obtenir; que François, hors de là , ne lui était rien , tjt qu'il l'eût tout autrement regardé sans cette espérance : Mais d'abord je vous réponds , et je dié : Voilà comment Dieu sait relever seâ saints, et voilà comment en particuFier il a vould relever l'humilité de saint fYançois de Paule ; il a fait dépendre de lui les rois mêmes , il a réduit un des plus grands monarques dans la nécessité de recourir à lui. Tous les secours humains, longtemps et inutilement employés, manquaient à Louis ; et il ne lui est resté pour dernière et unique ressource que Thumble serviteur de Dieu. Je tais plus loin , et j^ijoute : Ce qui Ût appeler François à la cour, ce fut , il est vrai ,'rintéi^t d'une santé ruinée, que LouisXI cherchait par tous les moyens à rétablir : mais ce qui le maintint ensuite à la cour, ce qui le mit dans un si grand crédit à la cour, ce fut l'éclat de ses vertus, ce fut l'estime et la confiance du prince. La preuve en est évidente, puisque, dès le jour même que cet homme de miracles parut pour la première fois à la cour, et dès la première audience qu'il eut de Louis, il lui prononça l'arrêt de sa mort. II lui parla en prophète , et lui dit comme uû autre Isaïe : Dispone domvi tnae, qtiia morieris tu et non vives (IsAi. 38) ; Sire, mettez ordre à votre État et à ce que vous avez de plus précieux dans votre État, qui est votre conscience, car il n'y a point de miracle pour vous : votre heure est venue , et il fiaut mourir. C'était une parole bien dure pour tout homme , encore plus pour un roi, mais surtout pour un roi aussi attaché à la vie. Quel autre eût osé lui annoncer une si triste nouvelle , et n'était-ce pas s'exposer à toute son indignation? mais, parle changement le plus subit , et qui ne put venir que de la droite du Très- Haut, Louis écouta François avec respect; il l'estima, et se confia en lui plus que jamais ; il lui mit son âme entre les mains, il le pria de le disposer à la mort , U voulut étirer dans son sein , et , en mou-

rant, il lui recommanda la France et son fils, ne croyant pas pouvoir laisser l'un et l'autre sous une plus puissante protection. Voilà sur quoi furent îùb^ dés les honneurs dont saint François de Paule fnt comblé à la cour de Louis XI. II fît dans la personne de ce monarque un miracle bien plus difficile et plus grand que s'il liii eût rendu la santé du corps, puisqu'il lu! rendît la santé de l'âme, puisqu'il le détacha de la vie, que ce prince aimait jusqu'à l'excès, puisqu'il Taccoutuma à entendre parler de la mort, qu'il le prépara à ce dernier passage, et qu'il l'aida à le sanctifier.

Cependant Louis mort, comment Charles Vni, son successeur, en usa-t-il à Fégard de l'honame-d» Dieu ? Vous le savez , chrétiens : il hérita de la piété de son père, c'est-à-dire de sa vénération pour François de Paule. Que dis-je? il la surpassa : François fut son conseil, fut son confident, fut sa con^ solation. S'agissalt-il d'un choix honorable à Caire, c'est sur François de Paule qu'A tombait, témoiâ rhonneur qu'il eut d'être choisi pour nommer lé dauphin de France dans la cérémonie solennelle dé son baptême. T avait-il une affaire importante à traiter, c*est à François de Paule qu'on s'adressait; et sur hii qu'on s'en reposait; témoin celle où il fût employé pour le mariage de Charles avec Anne, héritière de Bretagne, et où il réussit avec tant de succès et tant d'avantage pour Tun et pour l'autre; car, je puis le dire , c'est à ce grand saint que la France doit en partie l'avantage qu'elle eut alors, et dont elle jouit encore aujourd'hui , d'être unie avec la Bretagne ; c'est à lui que nos rois sont en partie redevables de cette illustre province, qu'ils regardent comme une des plus belles et des plus nobles portions de leur héritage ; et c'est pareillement à François de Paule que la Bretagne doit le bonheur et la gloire d'appartenir aux premiers rois de la chrétienté.

Mais si Dieu, dans cette vie mortelle, qui est le temps du travail , Veut bien de la sorte glorifier ses saints, que leur prépare-t-il après la mort, qui est pour eux le temps de la récompense ? Que préparait-il à François ? la mort et l'humiliation des grands du monde. Qu'ils aient rempli toute la terre de leur nom, qu'ils aient ébloui tout l'univers de la splendeur de leur gloire; dans les ombres du tom* beau toute cette gloire s'obscurcit , et ces noms si fameux s'effacent bientôt delà mémoire des hommes dès que ceux qui les portaient ont disparu à nos yeux. Mais c'est dans le sein même de la mort et dans les plus profondes ténèbres du tombeau, que Dieu donne un nouvel éclat à ses amis; et le tombeau de François de Paule n'at-il pas été, selon l'expression du prophète, après le sépulcre de Jésus- Christ , un des plus glorieux : Et erit sepulcrum ejus gloriosum? {îski.^ 11.) Son corps, sans voix et sans vie, a prophétisé aussi bien que celui d'Elisée;

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ses ossements , précieuses et saintes reliques , tout insensibles et tout inanimés qu'ils étaient, ont conservé la même vertu et le même don des miracles, ont chassé les démons, ont guéri les malades, ont éclairé les aveugles, ont fait entendre les sourds, ont fait parler les muets, ont fait marcher les paralytiques. Dans quelle partie de l'Europe n'en a-t-on pas ressenti les salutaires effets , et de quelle partie de l'Europe n'y a-t-on pas eu recours, comme à Pasile commun de tous les affligés? L'hérésie dédairée contre le culte des saints n'a pu voir, sans en frémir, cette confiance des peuples ; elle s'est armée contre ce saint corps, que la France conservait, que le monde révérait, autour duquel tant de vœux de toutes les nations étaient suspendus ; elle Ta insulté, elle Fa outragé , elle l'a livré à la fureur des flammes ; mais tous les ^orts de l'hérésie n'ont pas arraché et n'arracheront jamais du]cœur des fidèles les sentiments de respect, de reconnaissance, de zèle, dont ils sont prévenus pour un de leurs plus puissants protecteurs auprès de Dieu. Ses cendres nous sont restées, et c'est assez ; ces cendres purifiées par le fra, ou, pour mieux dire, consacrées par une espèce de martyre, n'en ont que plus de pouvoir ; nous les honorons, et nous y trouvons toujours les mêmes secours : quoi qu'il en soit, sa mémoire est toujours vivante, et tant qu'il y aura des hommes sur la terre, elle y vivra; ses fêtes y seront célébrées , son nom y sera invoqué , ses vertus y seront publia.

Mais qu'est-ce, après tout, pour les saints , que cette gloire de la terre, toute juste et tout éclatante qu'elle peut être, en'comparaison de cette couronne immortelle qu'ils reçoivent dans le ciel ? que leur importe d'être grands devant les hommes, pourvu qu'ils soient grands devant Dieu; et que leur importe que leurs noms soient id gravés dans le souvenir des hommes, pourvu qu'Us soient écrits et connus dans le royaume de Dieu? Ah! chrétiens, tous ces honneurs dont je viens de vous parler, et que tant de nations ont déférés à saint François de Paule, ne lui étaient point nécessaires ; et s'il'a plu à Dieu de l'exalter parmi nous, ce n'est que pour nous apprendre à estimer l'humilité. Du reste, François pouvait être sans cela éternellement heureux , et souverainement glorieux : car il pouvait sans cela parvenir à toute la gloire dont il jouit dans la béatitude céleste. C'est là que les humbles sont bien dédommagés de leurs abaissements volontaires; et c'est à cette unique et véritable grandeur que nous devons aspirer comme eux. Mais par le plus étrange aveuglement, de quelle grandeur sommes-nous jaloux ? D'une grandeur toute mondaine : briller dans le monde c<>mme François de Paule, être comme lui recherché des grands, et adoré des petits, voilà de quoi nous sommes touchés, et ce qui comble-

rait, à ee qu'il nous semble, tous nos voeux; mats voilà , de la manière que nous l'envisageons , ce que j'appelle une fausse grandeur. Prenez garde, je tous prie : c'était pour notre saint une grandeur véritable et réelle, et ce n'est pour nous qu'une grandeur chimérique et £ausse. Grandeur réelle et véritable pour François : comment cela ? parce que c'était une récompense anticipée de son humilité; parce que c'était une grandeur fondée sur le mépris même qu'il faisait de toute grandeur humaine; parce que c'était une grandeur qu'il fuyait, dont il se défiait, qui , par un amour et un désir sincère des humiliations , lui devenait onéreuse , bien loin qu'il cherchât à en goûter les vaines douceurs; parce qu'an milieu de cette grandeur visible, il ne se rendait attentif qu'aux grandeurs invisibles de l'éternité ; mais ce qui était réel et solide pour François de Paule , n'est pour nous qu'erreur, n'est que mensonge et illusion : pourquoi ? parce que nous ne cherchons cette prétendue grandeur du monde que pour nourrir notre orgueil et contenter notre ambition ; parce que nous ne nous y proposons qu'un certain éclat, qui nous éblouit et qui nous aveugle; parceique nous nous en laissons entêter et infatuer, jusqu'à nous oublier nous-mêmes au moindre BVMh tage que nous avons, et au moindre degré d'élévation où nous parvenons; parce que nous en abusons pour entretenir nos complaisances , pour autoriser nos hauteurs , pour prendre sur les autres l'ascendant, pour les regarder avec dédain et les traiter avec empire; parce qu'uniquement occupés d'une grandeur mortelle , nous perdons absolument le souvenir de cette glorieuse immortalité , qui seule devrait emporter toutes nos réflexions et tous nos soins. Or, en ce sens et sous cet aspect , tout ce qu'il y a de plus grand dans la vie n'est rien; et s'y attacher de la sorte, s'y laisser ainsi surprendre, c'est un des plus sensibles sujets de notre confusion , puisque c'est une des marques les plus évidentes de notre faiblesse.

Et souvent encore qu'arrive-^il ? c'est que Dieu, par une sage conduite de sa providence , nous refuse ce que nous désirons avec tant d'ardeur, et le donne aux humbles, qui travaillent à s'en préserver et à l'éviter. Que de mondains dans la cour de Louis XI s'empressaient autour du prince, pour s'insinuer auprès de lui, pour gagner sa faveur, pour avoir part à ses grâces, et ne pouvaient y réussir ! au lieu que François de Paule, dégagé de toute espérance , sans vues , sans prétentions, sans intrigues , ne pensant qu'à se retirer et à disparaître, pariant au premier monarque de l'Europe avec toute la liberté de l'Évangile , ne faisant rien pour ce prince de tout ce qu'il attendait; au contraire, lui présentant un objet aussi triste pour lui que la mort , et le lui montrant de près, en devint le ùvori le plus intime

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el le directeur. Je ne veux pas, après tout» vous faire entendre que les saints aient toujours ces sortes de distinctions sur la terre : il y en a, et un grand nombre, que Dieu laisse dans Tobscurité et dans Foubli parmi les hommes; il y en a qui ne sont pas seulement humbles , mais en effet humiliés et trèshumiliés. Se plaignent-ils de leur état ? ils sont bien éloignés de s'en plaindre, puisqu'ils l'ont choisi, puisqu'ils l'aiment, et qu'ils s'en font, selon l'Évangile , un bonheur : car ils savent quel est le prix de l'humiliation où ils vivent , quand elle est sanctifiée par l'humilité; ils savent ce que c'est que toute la grandeur du siècle, que ce n'est qu'une grandeur imaginaire , et surtout que ce n'est qu'une grandeur passagère; d'où ils concluent qu'ils doivent porter toutes leurs espérances et tous leurs désirs vers une autre grandeur qui leur est promise dans le ciel. A quoi tient-il , mes chers auditeurs , que nous ne tirions la même conséquence, puisque nous sommes aussi instruits qu'eux du ménïe principe ? nous connaissons malgré nous la vanité des pompes du monde; et plus même nous sommes engagés dans le monde , plus en voyons-nous le néant. Nous nous en exph'quons si bien dans les rencontres, et nous en faisons de si beaux discours ! pourquoi donc ne méprisons-nous pas ce qui nous parait si méprisable, ou pourquoi ne nous détadions-nous pas de ce que nous méprisons? Allons à la gloire, et cherdions-la. Mais comme il n'y a point d'autre véritable gloire à désirer pour nous, selon l'Évangile, que cette gloire future où Dieu nous appelle , c'est là qu'il nous ordonne de tourner tous nos regards, et c'est là aussi la seule gloire que je vous souhaite, au nom du Père , etc.

SERMON

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