DEUXIÈME PARTIE
Selon l'ordre que nous a marqué saint Paiil , le fondement de toutes les vertus, c'est la foi; mais la charité en est le comble et la perfection : Major muiem horum est charitas (1. Cor., 18 ) : aussi le Sauveur ne donna-t-il à saint Pierre, préférablement à tous les autres apôtres , le gouvernement de son Église, que parce que, entre tous les autres, ce fut
saint Pierre qui lui témoigna le plus d'amour. En conséquence de sa foi , ou plutôt de sa confession de foi , Jésus-Christ lui avait promis les clefs du ciel « la puissance de lier et de délier, la juridiction spirituelle et universelle sur tout le monde chrétien. Mais comment fuMl mis en possession de ces defr , de cette puissance et de cette autorité souveraine? par son amour, et à cause de son amour. L'amouic donc , dit saint Augustin , acheva ce que la foi avait commencé. Saint Pierre , en confessant la divinité de Jésus-Christ, avait mérité que Jésus-Christ hii fit cette promesse solennelle et authentique, Cest sur vous que je bâtirai mon Église, et par vous que je la gouvernerai; et saint Pierre, par son amour pour Jésus-Christ, mérita que Jésus-Christ ratifiât dans la suite et accomplit cette promesse. Appliquonsnous encore ceci, mes chers auditeurs; et après ea avoir tiré une nouvelle matière d'éloge pour notre glorieux apôtre , tirons-en pour nous-mêmes une nouvelle instruction.
Le Sauveur du monde , comme il s'y était engagé, veut établir saint Pierre pasteur de son troupeau et chef de son Église, mais pour cela que fait-il ? Il ne demande plus à son apôtre : Que disent de moi les hommes ? mais il lui demande : M'aimez- vous? SU mon Joannis, amas me f{ Jo/ljs. , 21. ) Et, sans se contenter d'un amour ordinaire, il ajoute : Avezvous plus d'amour pour moi que tous ceux-ci? c'é* tait des autres apôtres qu'il parlait ; Simon Joannis, diligis me plus hisf (Id.) Non pas, dit saint Chrysostôme, que cet Homme-Dieu eét besoin d^interroger de la sorte saint Pierre pour être Instruit de ses sentiments , puisqu'il n'ignorait rien de tout ce qui se passait dans son cœur; mais il l'interroge , pour donner lieu à saint Pierre d'effacer, par une protestation d'amour jusqu'à trois fois réitérée, le crime qu'il avait commis en renonçant trois fois ce divin maître; il l'interroge pour faire voir quel doit être celui à qui cet adorable pasteur veut confier ses ouailles, puisque ce n'est qu'à eelui qui aime Jésus- Christ , et qu'on ne mérite de conduire ce troupeau fidèle qu'autant qu'on aime Jésus-Christ ; il l'interroge pour montrer par là combien Jésus-Christ aime lui-même son troupeau, puisqu'il n'en veut donner le soin qu'à celui qui lui témoigne plus d'à* mour ; mais que répond saint Pierre? Vous savez, Seigneur, que je vous aime : Etiam, Domine, tu sais quia amo te. ( Id. ) Hé bien! répond le Fils de Dieu, paissez donc mes agneaux, c'es^à-dire mes fidèles : Pasce agnos meos, (Id. ) Car ce sont les miens, et non pas les vôtres, et je veux que vous les gouverniez comme étant à moi et non pas à vous; et qu'en les conduisant , vous n'y cherchiez point votre intérêt, mais leur utilité et ma gloire. Ce n'est pas assez : le Fils de Dieu lui demande une
seconde fois, M'aimez-vous? pourquoi? afin qu'il
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paraisse davantage que Tamour de saint Pierre est un amour éprouvé et solide; et poiur une troisième fois il lui demande, M'aimez- vous plus que tous les autres? afin de tirer de lui cette parole si vive et si animée, Vous savez toutes choses, Seigneur, et parla même tous savez que je vous aime, et que je suis prêt à donner ma vie pour la vôtre; sur quoi Jésus-Christ ne lui dit plus seulement, Paissez mes agneaux, Peuee agnos meos (Joan., 31), mais. Paissez mes brebis, Pasce oves mecuy voulant ainsi lui faire entendre qu'il ne lui donnait pas seulement le soin de son troupeau, mais des pasteurs de son troupeau marqués sous la figuredes brebis qui nourrissent les agneaux.
C'est donc sur l'amour de saint Pierre pour Jésus-Christ qu'est fondée la prééminence de sa dignité et de la juridiction qu'il a eue sur toute l'Église. Mais quelles furent les qualités de cet amour? c'est ce que nous devons considérer, et ce qui doit servir à votre édification. En deux mots, ce fut un amour humble, et ce fut un amour généreux. Amour humble, et par là opposé au zèle présomptueux de cet apôtre pour Jésus-Chnst dans le temps de sa passion. Amour généreux, et par là opposé à la faiblesse et à la lâcheté de cet apôtre lorsqu'il renonça Jésus-Christ. Or, dans l'une et dans l'autre de ces deux qualités, l'amour de saint Pierre doit être le modèle du nôtre. Appliquez- vous.
Ce fut un amour humble; car Jésus-Christ demandant à saint Pierre : M'aimez-vous plus que tous vos frères? Pierre ne lui répondit pas : Oui, Seigneur, je vous aime plus qu'eux ; mais il se contenta , de lui dire simplement : Je vous aime; n'osant pas se préférer, ni même se comparer à eux. Il ne dit pas même absolument à Jésus-Christ, Je vous aime; mais, Vous savez, Seigneur, que je vous aime : comme s'il eût voulu lui dire: Cestàvous, Seigneur, d'en juger : car vous êtes le scrutateur des cœurs. Peut-être me tromperais-je dans le jugement que je porterais du mien; peut-être me flatterais-je d'avoir pour vous plus d'amour que je n'en ai ; peutêtre présumerais-je de moi-même : mais vous en êtes le juge, et vous connaissez mes véritables sentiments. Aussi quand le Fils de Dieu l'interrogea de la sorte, ce ne ftit pas tant pour éprouver son amour, par comparaison avec les autres apôtres, que pour éprouver son humilité; car il n'ignorait pas que saint Pierre ne pouvait savoir quelles étaient les dispositions intérieures des apôtres , et par conséquent qu'il ne pouvait pas dire: Je vous aime plus qu'eux. Mais ce divin maître voulut que Pierre fît voir son humilité, et qu'au lieu dédire comme autrefois. Quand tous les autres ne vous aimeraient pas, je vous aimerais; il dit seulement : Je vous aime. Ah! chrétiens, sans l'humilité il n'y a point d'amour ni de vraie charité; et si l'amour de Dieu était mêlé
d'orgueil, il cesserait d'être amour de Dieu, et dégénérerait dans un amour criminel de soi-même. C'est sur cette humilité que Jésus-Christ a établi la première de toutes les dignités ; c'est sur ce fondement que doivent être établies toutes les vertus.
Cependant, notre saint apôtre s'attrista, et il s'affligea, voyant que JésusChrist lui demandait jusqu'à trois fois : M'aimez- vous ? et pourquoi s'affligea-t-il? c'est, répond saint Chrysostôme, qu'il commença à se défier de soi-même; c'est qu'il commença à douter si en effet il aimait autant Jésus- Christ qu'il prétendait l'aimer ; c'est qu'il commença à craindre que Jésus-Christ ne vît dans le fond de son cœur quelque disposition contraire à l'amour sincère qu'il se flattait d'avoir pour cet Homme- Dieu. Il se souvint de la prédiction que le Sauveur du monde lui avait faite, dans une autre rencontre, en lui disant : Vous me renoncerez jusqu'à trois fois ; ce qui était arrivé malgré ses protestations et ses résolutions; et il craignit qu'il n'en arrivât id de même, et que la demande du Fils de Dieu ne lui annonçât dans l'avenir une chute nouvelle, et aussi funeste que la première. Voilà ce qui l'attrista et ce qui l'afQigea : car, touché qu'il était de Tamour le plus solide pour Jésus-Christ, rien ne lui parut plus douloureux et plus afiQigeant que de n'être pas assuré de cet amour. N'aimer pas Jésus- Christ, c'est ce qu'il regarda comme le souverain mal , et le comble de tous les maux. Et d'être seulement soupçonné de n'aimer pas cet aimable Sauveur, ce fut pour lui un sujet de tristesse dont il se sentit presque accablé : Contristatus Petrus, ( JoAN., 21.) Ah! Seigneur, lui dit-il, ne m'afiffi* gez pas jusqu'à ce point, que de me laisser dans un tel doute. Je crois vous aimer; mais pour rendre mon amour plus certain, mettez-le à telle épreuve qu'il vous plaira. Le plus sensible témoignage de l'amour, c'est d'être prêt à mourir pour celui qu'on aime; je veux bien passer par cette épreuve; et déjà dans la préparation de mon cœur, je donne ma vie pour vous : Et animam meam pro teponam ( Id. 13. ) Tirez-moi seulement. Seigneur, de cette cruelle incertitude où je suis , et du trouble où vous me jetez en me demandant si je vous aime. La mort me serait mille fois plus douce, et je mourrais tranquille, si je pouvais compter que je vous aime et que vous m'aimez.
Il n'était pas possible que Jésus-Christ, qui avait admiré l'humilité du centenier. et celle de la femme chananéenne, ne fût loucné ne Thumilitéde son apôtre. Il exauça ses vœux; et pour lui marquer combien il se tenait sûr de son amour, il le mit à la tête de tous les apôtres, il l'éleva au-dessus d'eux ; il le distingua*: tant il est vrai, chrétiens, que comme celui qui s'exalte lui-même sera abaissé , celuiï-aucontrairfjqui s'abaiss e sera exalté. Quand
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gaint Pierre présuma de lui-même , et qu*il se crut assez fort pour résister à la tentatiou , Dieu permit qu'il succombât, afin de lui faire connaître sa faiblesse ; mais quand il s'humilia , et que dans une sainte défiance de ses propres sentiments , il n'osa faire fond sur son coeur, c'est alors que Dieu le plaça dans le plus haut rang, et que Jésus-Christ, j)ar la plus éclatante distinction et sans nulle réserve, le fit dépositaire de ses droits et de sa puissance. Amour de saint Pierre, amour humble; et, de plus , amour généreux , autre qualité bien remarquable.
Amour généreux, c'est-à-dire amour fervent, amour patient, amour héroïque, opposé à l'amour Jâche, à l'amour timide, à l'amour faible et languissant que cet apôtre avait fait paraître, AmoMr ferment : de quel feu et de quelle ardeur était animé ;Cet apôtre, quand il prêchait Jésus-Christ, quand il rendait hautement témoignage à Jésus-Christ, quand il formait et qu'il exécutait tant de saintes entreprises pour Jésus-Christ? Amour patient: quie ne dut point souffrir cet apôtre au milieu de tant d'ennemis qu'il eut à combattre , et de tant d'obstacles qu'il eut à surmonter pour la propagation de l'Évangile de Jésus-Christ, et pour l'affermissement de son Église? ni les courses fréquentes, ni ies longs voyages , ni les veilles continuelles , ni les misères, ni les persécutions, ni les prisons, jamais jien put-il lasser son zèle et le rebuter? Amour héroïque, en vertu duquel cet apôtre eut le courage et la force de s'exposer à la plus cruelle et la plus honteuse mort : vous me direz qu'il fut crucifié , et que la croix n'était plus un supptice ignominieux, puisque dans la personne de Jésus-Christ elle était plutôt devenue un sujet de gloire ; vous me direz que Jésus-Christ ayant subi lui-même ce genre de mort, les vrais disciples ne doivent plus le regarder comme un opprobre, mais comme un triomphe. J'en conviens; mais c'est de là même que je tire une preuve incontestable de ma proposition ; car saint Pierre ne put envisager la croix comme le sujet de sa gloire, que parce qu'il aimait Jésus- Christ de l'amour le plus héroïque. Saint Pierre ne put désirer la croix , ne put soupirer après la croix , ne put aller chercher la croix , que parce qu'il fut transporté pour Jésus-Christ d'un amour sans bornes , et qull voulut lui en donner une marque , en lui rendant amour pour anoour, sacrifice pour sacrifice. Saint Pierre ne put s'estimer heureux de mourir sur la croix comme Jésus-Christ, que parce que l'excès de son amour lui fit souhaiter d'être en tout semblable à cet Homme-Dieu, et même jusqu'à la mort et à la mort de la croix.
Quoi qu'il en soit, chrétiens, c'est sur le modèle du prince des apôtres que nous devons tous nous former : car nous avons tous la même obligation
d'aimer Dieu , et Jésus-Obrist , Fils unique de Diea , et Dieu lui-même. Or notre amour pour Diea , et pour le Fils de Dieu, est-ce un amour géoér^oc comme celui de saint Pierre; c'est-à-dire, est-ce uq amour fervent? est-ce un amour patient? est-ce ud amour héroïque ? Prenez garde : est-ce un amour fervent? mais qu'avons-nous fait jusqu'à présent pour Dieu, et que faisons-nous? Peut-être appelons-nous amour de Dieu certains discours vagues, et sans fruit : car telle est l'illusion ordinaire de s'en tenir à de spécieuses paroles qui ne coûtent rien , et qui dans la pratique ne vont à rien. Peut-être prenons-nous pour amour de Dieu certains sentiments dont le cœur est quelquefois touché, mais sans effet. Autre erreur enoore plus subtile et plus dangereuse : on compte pour beaucoup quelques mouvements affectueux dont l'âme se sent remuée et attendrie.; mais si les oeuvres naanquent, si l'on mène une vie tranquille et oisive, si, dès qu'il faut agir, qu'il faut prier, qu'il faut soulager les pauvres, qu'il faut visiter ies hôpitaux , les prisons , qu1l faut vaquer aux exercices de la religion , on devient lâche et paresseux, que servent alors les plus beaux sentiments , et de quel prix peuvent-ils être devant Dieu ? Est-ce un amour patient? mais qu'avons-nous souffert jusqu'à présent pour Dieu, et que voulons-nous souffrir ? une faible violence qu'il y a à se faire , une légère contradiction qu'il y a à soutenir, n'est-ce pas assez pour déconcerter toute notre piété, et pour éteindre tout le feu de ce prétendu amour de Dieu , qui paraissait à certaines heures si vif et si animé ? On suit Jésus-Christ jusqu'à la cène , mais on l'abandonne au Calvaire; on aime Dieu, ou l'on croit l'aimer, et cependant on ne voudrait pas se gêner pour lui dans la moindre rencontre, se refuser pour lui le moindre plaisir, sacrifier pour lui le moindre hitérét. Est-ce un amour héroïque? car il doit être tel pour être un véritable amour de Dieu ; et s'il n*est pas assez fort, assez efficace 4)0ur me disposer à verser mon sang en certaines occasions, et à donner ma vie pour Dieu , ce n'est plus un amour de Dieu. Or,. de bonne foi, mes chers auditeurs, peut-on penser que nous soyons dans une pareille disposition , quand on nous voit céder si aisément aux premiers obstacles qui se présentent, et nous rendre, lorsqu'il est question du service de notre Djeu, à des difficultés que nous surmontons tous les jours pour le monde? Si donc Jésus-Christ nous faisait aujourd'hui la même demande qu'il fit à saint Pierre» Jmas mef M'aimez-vous? pourrions-nous lui répondre? Oui, Seigneur, je vous aime, et vous le savez : Domine ^ tu scis, çuiaamo te, ( JoAN. , 21. ) Si nous osions le dire, nos œuvres ne nous démentiraient-elles pas? Cependant sans l'amour de Dieu et de Jésus-Christ, Homme-Dieu et notre espérance, une oouvons-nous être autre chose
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derant Dieu que des anathèmes et des sujets de malédictions ? Ati ! chrétiens , ranimons dans nos coeurs ee saint amour; et si nous ne l'avons pas , ne cessons point de le demander à Dieu. Servons-nous de notre foi pour l'exciter davantage et pour le rendis plus ardent; et, par un heureux retour, cette charité divine servira à vivifler notre foi et à la rendre plus agissante. Pour Tun et pour l'autre , employons auprès de Dieu l'intercession du glorieux Upôtre dont nous aolennisons la fête : c'est le patron de tous les fidèles, puisqu'il est le chef de toute l'Église ; et c'est en particulier le vôtre dans cette église, où il est spécialement honoré. En lui adressant nos prières, travaillons à imiter ses vertus, pour avoir part à sa gloire dans réternite hienheureuse que je vous souhaite, etc.
AUTRE SERMON
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