‹ Œuvres de BourdaloueChapitre 185 sur 225 · JOAN · texte numérisé non relu

JOAN

Mais encore qu'est-ce que connut Madeleine , qui la détermina en si peu de temps , et qui fut capable de la porter à une conversion si subite et si prompte ? Ce qu'elle connut? deux choses : premièrement , que cet homme qu'elle cherchait, était Jésus , c'est-à-dire Sauveur, et Sauveur des âmes, Ut cognovU quod Jésus esset; et en second lieu , que ce Sauveur était dans la maison du pharisien , c'està-dire que la maison du pharisien était le lieu marqué dans l'ordre de la prédestination divine, où elle devait trouver l'auteur de son salut : Ut cognovit quod Jésus esset in domo pharisœi. C'est ce qui l'oblige à ne point différer. Elle connut que cet homme qui passait dans Jérusalem pour un prophète , était en effet le Messie promis par les prophètes, et par conséquent le Sauveur du monde; et de là vient qu'elle se hâta de recourir à lui. Elle ne considéra point, dit saint Grégoire, pape, que Jésus était un Dieu de majesté devant qui les anges tremblent; que c'était un Dieu de sainteté qui a en horreur les âmes mondaines et impures ; que c'était un Dieu sérère et juste , qui ne peut se dis-

BOUBOALOOIb — T. U.

penser de punir les crimes ; que c'était un Diea< homme , venu pour la ruine aussi bien que pour la résurrection de plusieurs en Israël : tout cela l'aurait troublée , et eût pu apporter du retardement à son dessein. Elle ferma donc les yeux atout cela; de toutes les qualités de Jésus-Christ, elle n'envisagea que celle de Jésus même : Ut cognovit quod Jésus esset. C'est un sauveur, dit-elle , et je suis perdue; c'est un rédempteur, et je suis esclave; c'est un médecin , et je suis accablée de maux. Allons ; et pourquoi remettre? nous n'en trouverons jamais un plus puissant ni plus miséricordieux que lui ; reculer, c'est lui faire injure, et diminuer la gloire de son nom : car puisqu'il est Jésus et Sauveur, pourquoi ne me sauvera-t-il pas dès aujourd'ui ; et pourquoi ne me donnerai-je pas à lui dès ce moment, puisque dès ce moment je lui appartiens, et que je suis le prix de sa rédemption? Mais il est chez le pharisien qui l'a invité à manger, et ce sera un contre-temps de l'aborder dans une pareille conjoncture. Ah ! chrétiens, un contre-temps? au contraire, elle se hâte, parce qu'elle sait qu'il est chez le pharisien : Ut cognovit quod Jésus esset in domo pharisœi. Bien loin d'attendre qu'il en soit sorti , elle se fait un devoir de l'y trouver, et elle ne veut point d'autre heure que celle où elle apprend qu'il est à table avec les conviés , parce qu'en même temps Dieu lui fait connaître dans le secret du cœur, que ce moment-là est le moment précieux et bienheureux pour elle , le temps de la visite du Seigneur, le jour du salut auquel sa conversioa est attachée; que le Sauveur n'est entré chez le pharisien que pour cela ; que c'est là , et non point ailleurs, que la grande affaire de sa conversion se doit traiter ; que ce banquet est l'occasion ménagée dans le conseil de la Providence , uniquement pour cette fin ; que Jésus^Christ l'y attend ; qu'il y est avec tous les remèdes de sa grâce et de sa miséricorde pour la guérir, et que si elle laisse passer cette heure et ce moment , elle causera un désordre dans la disposition de son salut étemel , dont les suites seront irréparables. Encore une fois , chrétiens, voilà ce que Madeleine connut, et ce qui la rendit si diligente et si active : Ut cognovit.

Mais surtout elle aima , elle fut pénétrée de cette charité divine , qui , selon le Prophète royal , par l'impression de ses mouvements , change les âmes qu'elle sanctifie en autant d'aigles mystérieuses. Or, puisqu'elle aima ce Dieu fait homme , de l'amour le plus saint et le plus parfait, il ne faut pas s'étonner quelle rompît si promptement les liens qui la sépa* raient de lui et qui l'attachaient au monde : car aimer et vouloir être un moment sans se remettre dans les bonnes grâces de celui qu'on aime , sans lui satisfaire dès qu'on lui a déplu, sans accomplir ce qu'il désire , ce qu'il demoide arec instance, et ce

qui dépend de nous, ce sont des choses qu'il est bien difficile d'accorder ensemble dans les amitiés du siècle , mais qui deviennent absolument incompatibles dans Famour de Dieu.

Appliquons-nous donc l'exemple de cette illustre pénitente; et pour commencer à en tirer le fruit que Dieu prétend , permettez-moi de raisonner avec vous et avec moi-même sur la différence de sa conduite et de la nôtre. Car enûn , mes chers auditeurs , c'est sur quoi il faut aujourd'hui que nous nous expliquions à Dieu; et si nous ne le faisons pas, c'est sur quoi Dieu nous jujjera. Qu'il faille nous convertir uu jour, nous le savons; que pour cela il faille renoncer à d^'S en^.^gements et à des commerces qui sont les sources de nos désordres, nous n'en disconvenons pas ; qu'étant tombés dans la disgrâce de Dieu , ce soit une nécessité indispensable de faire pénitence , nous en sommes convaincus ; mais quand sera cette pénitence, mais quand sera ce renoncement , mais quand sera cette conversion , c'est à quoi nous ne répondons jamais. Il y a peut-être des années entières que nous roulons dans un train de vie ou lâche et imparfaite, ou même impie et criminelle, entassant chaque jour péchés sur péchés. 3\ous voyons bien qu'il en faut sortir, que , persévérant dans cet état , nous remplissons insensiblement la mesure de nos crimes, et qu'enûn nous pourrions mettre ainsi le comble à notre réprobation; cependant nous n'entreprenons rien. Nous terminons tous les jours des affaires de nulle conséquence, ne voulant pas qu'elles demeurent indécises ; et pour celle de notre conversion , qui est l'importante affaire , nous ne la concluons jamais.

De dire qu'à en user de la sorte , il y a , non pas de la témérité et de l'imprudence, mais de l'enchantement et de la folie , parce que c'est manquer à la plus essentielle cliarité que nous nous devions à nous-mêmes; de s'étendre sur les trois risques affreux que nous courons en différant notre pénitence , l'un , du temps , l'autre , de la grâce , et le troi.'! le, de notre volonté propre qui nous manquera ; d'insister sur le caprice et sur la bizarrerie de notre esprit, qui fait que nous voulons toujours faire pénitence dans un temps chimérique et imaginaire où elle ne dépend pas de nous , c'est-à-dire dans le futur, et que nous ne la voulons jamais faire dans un temps réel où elle est en notre pouvoir, c'est-à-dire dans le présent ; devons montrer l'excès de votre présomption, qui va jusques à prétendre que la grâce vous attendra , et qu'après l'avoir cent fois rebutée, nous ne laisserons pas de la trouver prête, dès qu'il nous plaira qu'elle le soit; de déplorer le peu de connaissance que nous avons de nous-mêmes , quand nous croyons que nous serons toujours maîtres de notre cœur pour en disposer à notre gré; enûn, de vous remettre dans l'esprit ces

POUR LA FÊTE DE SAINTE MADELEINE

pensées terribles des Pères de l'Église, que tout cê que nous gagnons àdifférer, c'est de nous rendre encore Dieu plus irréconciliable , c'est d'éloigner de nous sa miséricorde, c'est d'amasser un trésor de colère pour le jour de sa justice, c'est de nous endurcir dans le péché, et de devenir, par une suite nécessaire, plus incapables de la pénitence chrétienne, ù moins que Dieu, forçant, pour ainsi parler, toutes les lois de sa providence, ne fasse un coup en notre fax-eur, qui , dans Tordre même sur^ naturel, doit passer pour un miracle : tout cela, je l'avoue, ce sont des raisons pressantes, touchantes, convaincantes, et qui, bien méditées, devraient aller d'abord, comme dit saint Paul, jusqu'à diviser votre âme d'elle même par l'effort de la contrition : Pertingens usque ad dirisionem animœ. {Hebr., 4.) Mais ces raisons, après tout, nous touchent communément assez peu; quoiqu'elles soient prises de notre intérêt, cet intérêt ne regardant que des biens invisibles et des biens à venir, il agit si lentement sur nous, qu'à peine nous fait-il faire la moindre démarche; autant que celui du monde est efficace pour nous exciter, autant celui-ci est-il faible et languissant. iSous nous aimons , nous oraigaoos àe nous perdre, et néanmoins, insensés que nous sommes, nous ne prenons nulle sûreté; nous demandons toujours trêve, et au hasard de tout ce qui en peut arriver, nous disons toujours à Dieu : Patientiam habe in me, ( Matth. , 18. ) Que nous manque-t-il donc pour nous rendre plus vifs et plus agissants? Ah! chrétiens, un peu de cette charité qui triompha du cœur de Madeleine , et dont les opérations sont aussi promptes que ses conquêtes sont miraculeuses. Car voilà, mes frères, dit saint Bernard, le privilège et le mystère de l'amour de Dieu : ce que la crainte de notre damnation ne peut obtenir de nous, l'amour de Dieu l'obtient sans résistance : avec la crainte de l'enfer on délibère ; mais avec l'amour de Dieu on agit. A peine l'a-t-on senti , que Ton court , que l'on vole dans la voie des commandements. C'est assez d'avoir une étincelle de ce feu sacré que Jésus- Christ est venu répandre sur la terre; avec cela ou a honte d'avoir tant disputé , avec cela on se fait des reproches d'avoir si longtemps résisté à Dieu. Or, à quoi tient-il qu'il ne prenne dans nos cœurs, ce feu divin? Madeleine connaissait-elle mieux Jésus- Christ que nous ne le connaissons; et même ne puisje pas dire que nous le connaissons mieux qu'elle ne le devait connaître lorsqu'elle s'attacha si fortement et promptementà ce Dieu sauveur? la foi du christianisme ne nous en découvre-t-elle pas des choses qui étaientalors cachées pour cette pénitente ? Pourquoi donc tarder davantage , et bans aller plus loin , pourquoi , avant que de sortir de cette Eglise et de nous retirer de cet autel où Jésus-Christ est encore , non plus en qualité de convié , oomme il était che2

POUR LA FÉTfi DE SAINTE MADELEINE.

le pharisien, mais en qualité de viande et de breuvage, en qualité de TÎctime immolée pour nous , en qualité de sacrificateur et de pasteur; pourquoi , disje, ne nous pas donner à lui? Faisons une fois ce que tant de fois nous avons proposé de faire , et di« sons-lui : !Kon , Seigneur, ce ne sera ni dans une année ni dans un mois , mais dès aujourd'hui ; car il n'est pas juste que je veuille temporiser avec vous : ce ne sera point quand je me trouverai dégagé de telle ou telle affaire; car il est indigne que ]es affaires du monde retardent celles de mon Dieu : ce ne sera point quand je me verrai sur le retour de l'âge; car tous les âges vous appartiennent, et ce serait un outrage pour vous bien sensible, de ne vouloir vous réserver que les derniers temps et le rebut de ma vie. Dès maintenant, Seigneur, je suis à vous , et j'y veux être ; recevez la protestation que j'en fais , et confirmez la résolution que j'en forme devant vous. Cest ainsi , chrétiens, que nous imiterons la promptitude de Madeleine. Il y aura des obstacles et surtout des respects humains à surmonter], mais c'est encore pour cela que notre pénitence, comme celle de Madeleine, doit être généreuse : vous Tallez voir dans la seconde partie.

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