‹ Œuvres de BourdaloueChapitre 192 sur 225 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

Je me figure d'abord, chrétiens, François pros* temé dans le sanctuaire comme un autre Salomon, et levant les maios pour faire à Dieu la même de* mande que ce monarque, lorsqulil dédia le temple de Jérusalem. Orantes in loco isto , exatuU eos in eœhi et dimUtepeccata servorwntuorum (3. fieg*, 8) : Seigneur dit cet homme sérâpbique dont je parle, faites grâce à votre peupla et i^ardotmet les péchés à tous ceux qui. vous iiivoqucirOfit en ce saint Heu^ Car c'est ainsi que Françoi$Kpria , et je dis qu'il fut digne d'élre exaucé : pourquoi ? est-ce en général parce qu'il était ciaiot? cela suffirait pour justifier ma proposition , car la Au m'apprend qu'il n'y a rien de ptaB puissant auprès de Dieu que la sainteté; et foellt merveille, que JDieu écoute un saint qui le prie, et qui Veime aussi ardemment que cdtti<i« puisque, selon l'Écriture, il fait la volonté de ceux qui le craignent? Si la crainte de Dieu, dît saint Augustin , a tant de pouvoir aupnès de Dieu;, que sera-ce de son amour? Si hœc timentièus, quki amantibusf (Acgosx.) Mais le sujet (jiie je traite demande quelque chose de plus particulier; et sans m'en tenir à cette raison, je prétends que saint François mérita d'être exaucé par trois admirables qualités qui lui ont été personnelles, et qui lui ont gagné le cœur de Dieu; 1» parce que c'étaitiin pauvre volontaire ; 3' parce que c'était un pauwe crucifié; Z^ parce que c'était un pauvredésiitténessé pour lui-; même et zélé pour le prochain: trois titres qui durent singulièrement relever devant Dieu la personne de François d'Assise et le mérite de sa prière : examinons- les.

C'est un pauvre , et un pauvre volontaire , un pauvre évangélique qui s'adresse à Dieu : ahl chrétiens, en faut- il davantage pour lui faire trouver grâce, et pour lui rendre Dieu favorable? Dieu qui, selon le texte sacré, n'attend pas que les pauvres le prient ; qui se plaît à écouter jusqu'à leurs simples désirs, Dcsideriumpauperumexaudivit Dominus {Ps, 9 ) ; qui pour eux a l'oreille si attentive et si délicate, qu'il eutend même la simple préparation de leur cœur, Prxparationem cordis eorum audivit auris tua (Ibid.); et qui fait tout cela, dit saint Chrysostôme, pour honorer la pauvreté, conunent n'y aurait-il

pas égard dans un homme td que François, oà elle se présente avec tous ses avantages et tout ce qui la peut rendre plus précieuse aux yeux du Seigneur ? Car, prenez garde, quand saint François prie, c'est un pauvre, mais ce n'est pas un pauvre ordinaire; c'est ce pauvre par excellence que Dieu fit voir à David lorsqu'il voulut lui découvrir toute la perfection de la loi de grâce : Istepawper clamavUy et Domù nu$ exaudivit eum. Oui, le voilà, ce pauvre, Isie I paupeTj ce pauvre, après Jésus-Christ, le plus grand amateur et l'observateur le plus exact et le plus sévère de la pauvreté de l'Évangile, Iste payper, ce pauvre à qui Dieu dit comme à Salomon, Postula quod vis, ut dan Obi ( 8. Reg., S ) , Regaijde, et de toutes les choses du monde , demande-moi celle que tu veux, afin que je te la donne; mais qui ne trouve rien de meilleur pour lui ni de plus digne de son choix, que la pauvreté; qui lai donne la préférence surtout le reste , etla vent avoir seule pour par* tage : en cela plus heureux que Salomon , qna&d ce prince choisit la sagesse, parce que la sagesse de Salomon ne renfermait pas en elle la pauvreté de François, au lieu que la pauvreté de François contient éminemment la sagesse de Salomon, puisque la souveraine sagesse est d'être pauvre avec Jésus* Christ et comme Jésus-Christ. Iste pauper^ ce pauvre qui a fait à Dieu une réponse toute différente de celle de Salomon, et qui ne ^àst pas : Seigneur, ne me donnez ni les richesses , ni la pauvreté , Mendicitatem et divitias ne dedefis mihi (Prov, , 30); mais qui dit, tout au C4>ntraire : Seigneur, préservez-moi des richesses comme du poison le plus mortel, et donnez-moi pour héritage la pauvreté. Ce sera mon plus précieux trésor, et j'en ferai toutes mes délices. C'est sur elle que je bâtirai. des Églises sans nombre; c'est elle qui servira de pierre fondamentale au saint ordre dont il voUs a. plude m'inspirer le dessein : je la laisserai par testament à ceux qui me suivront; elle leur tiendra 4ieu de fonds , de patrimoine , de subsistance , et ils la garderont comme le plus honorable et le plus noble partage qu'ils puissent recevoir de moi. Iste paupeTy ce pauvre, en effet, instituteur d'un ordre que nous pouvons appeler l'ordre des lévites de la nouvelle loi : pourquoi cela? parce que les lévites composaient cette tribu d'Israël à qni bleu n'avait donné natte possession dans la Terre Promise, et dont il voulut être lui-même le seul bietf et , pour parler avec l^crîture, l'unique possession : Mm kabuit Levi parietn neque possesiionem; g'uia Ipse Dominus possessîo ejus est. (Dent, , 10.) Belle figure, chrétiens, de l'ordre, de saint François, qui le premier, entre Jes ordres religieux, a eu la gloire de ne pouvoirrien posséder ; qui s'est réservécerenon* cément universel comme une de ses pins singUlièrèsT prérogatives, et à qui l'Église l'a confirmée dans

POUR LA FÊTE DE NOTRE-DAME DES ANGES

les conciles généraux au même temps qu'elle l'ôtait aux autres. Ceux-ci font profession d'être pauvres, mais pauvres dans le particulier, quoique en commun ils soient capables d'acquérir et d'avoir en propre : François et dans le commun et dans le particulier, veut être privé de toute propriété, afin que la parole du prophète royal puisse mieux se vérifier en lui : Iste pauper clamavU, et Dominus exaucUvU eum.

Aussi , chrétiens, comment Dieu eût-il pu se défendre de la prière d'un homme qui lui disait avec la même confiance que les apôtres : Seigneur, j'ai quitté tout, et je me suis réduit pour vous à l'état d'une pauvreté qui n'a point encore été vue ni pratiquée dans le monde! J'ai engagé des milliers d'hommes à l'embrasser comme moi. Voyez, mon Dieu, quelle grâce vous voulez nous accorder : Ecce nos reUquimus.omnia et secuti sumus ie, guid ergo erU fwbiêf (Màtth., 19.) Vous nous offrez la vie éternelle , et nous l'acceptons ; mais souvenez-vous , Seigneur, que vous nous l'avez déjà promise par d'autres titres. Vous nous parlez d'un centuple sur la terre , nous ne vous le demandons point ; et j'ose vous dire, au nom de tous mes frères et en mon nom , que nous n'y prétendons rien. Vous chercherez donc, d mon Dieu, dans les trésors de votre miséricorde, quelque autre grâce plus conforme à l'état de vie où vous nous avez appelés : et puisque vous voulez bien que je vous explique sur cela mes desseins , ah l Seigneur, pardonnez à ce peuple et accordez à tous ceux qui viendront ici vous invoquer, rentière rémission de leurs péchés. Voilà ce que je voudrais obtenir de vous par le mérite de la pauvreté que je vous ai vouée. Je dis, mon Dieu, par le mérite de cette pauvreté, non point parce que è^est la mienne, mais parce que c'est la vôtre, et qu'ayant été d'abord consacrée dans votre humanité sainte, vous daignez bien encore la considérer dans la personne de votre serviteur. Aussi , mes chers auditeurs, François est-il exaucé parce qu'il est pauvre, Iste pauper clamavit; et la pauvreté, Fobjet du mépris des hommes, est ce qui fait son crédit auprès de Dieu : Et Dominus exaudivUeian.

Je dis plus : non-seulement c'est un pauvre qui prie par la bouche de saint François, mais c'est un pauvre crucifié, c'est-à-dire un pauvre attaché à la croix de Jésus-Christ pour y vivre, comme Jésus- Christ y fut attaché pour mourir; un pauvre qui eut droit de prendre la devise de saint Paul , Christo confixuB sto» cruci ( Galat,, 2} , et qui put dire de 1 lui-même avec plus de fondement que cet apôtre : !^ Ego autem stigtnata Domini Jesu in corpore meo porto ( Galat.y 6), puisqu'il porta réellement sur ion corps les sacrés stigmates de son maître. H est Tiai, quand saint François pria pour obtenir l'indulgence qui fait le sujet de cette fêu, il ne portait pas

encore visiblement ces glorieuses cicatrices; tuais nous apprenons de son histoire qu'elles lui avaient déjà été imprimées par une action divine et intérieure; elles ne paraissaient pas encore aux yeux des hommes, comme elles parurent dans la suite des années, mais Dieu les voyait, chrétiens : et de quels sentiments dut-il être touché à l'égard d'un homme en qui il découvrait les traits si marqués et une si parfaite image de son Fils? Que cette pensée m'ouvre un grand champ , et que n'aî-je tout le loisir de m'y étendre! Pourquoi Jésus-Christ, après sa résurrection, voulut-il conserver les vestiges de ses blessures? les Pères en ont rapporté bien des raisons ; mais la plus solide , à ce qu'il me paraît , et la plus vraie, c'est celle qu'en donne saint Jean Chrysostôme : car le Fils de Dieu , dit-il , devait prier pour nous dans le ciel , et, selon la parole de saint Jean , plaider lui-même notre cause en qualité d'avocat et de médiateur; et voilà pourquoi il voulut toujours garder les cicatrices de ses plaies, quoiqu'elles fussent en apparence si peu convenables à l'état de sa gloire, parce qu'il savait que rien n'était plus propre à fléchir en notre faveur la justice de son Père, que de pouvoir sans cesse lui présenter le prix de notre rédemption. Appliquons ceci, mes chers auditeurs. François devait être un jour l'intercesseur de tout le genre humain ; il avait à demander une rémission générale pour les pécheurs, et c'est de quoi il s'acquitte aujourd'hui : mais pour cela il lui fallait un crédit particulier auprès de Dieu ; et que fait le Sauveur du monde? il lui imprime ses stigmates, il lui ouvre le côté, il lui perce les mains et les pieds, il en fait un homme crucifié , afin que Dieu, considérant François, si je puis parler de la sorte, comme un autre Jésus-Christ, se trouve en quelque façon obligé de déférer à sa prière pour le respect de la divine personne qu'il représente : Et Dominus exaudivit eum. Hé quoi ! mes frères , disait saint Paul dans sa seconde épttre aux Corinthiens , si la loi de Dieu , écrite sur le marbre , mérita tant de respect, que les enfants d'Israël n'osaient jeter les yeux sur Moïse, quand il l'apporta de la montagne, combien plus en mérite-t-eJie, maintenant qu'elle est gravée dans nos cœurs! Je dis de même des stigmates de saint François : si l'image du crucifix , seulement exprimée sur la pierre ou sur l'airain , est si vénérable dans notre religion que nous nous prosternons devant elle , qu'elle remplit les démons de terreur, et que les anges la révèrent, que ne lui est-il pas dû lorsqu'elle est formée sur la chair des saints , sur une chair consacrée par toutes les pratiques de la plus austère pénitence, sur une chair revêtue de toute la mortification de

l'Homme-Dieu?

Car, prenez garde, chrétiens, François n'a pas seulement porté sur son corps les stigmates de Je-

POUR LA FÊTE DE NO'

susT^hrist, mais il a porté, et sur son corps et dans son cœur, ce qu'ils figuraient, je veux dire la mortification de Jésus-Christ. En effet , Taustérité de vie^iu'il embrassa, les jeûnes continuels qu'il observa , le sac et le cilice dont il se chargea , les veilles et les travaux infatigables auxquels il se dévoua , les rigueurs de la pauvreté qu'il éprouva; le renoncement général , je ne dis pas aux plaisirs , mais aux simples commodités et aux besoins, à quoi il se condamna; la loi indispensable de châtier son corps et de le réduire en servitude qu'il s'imposa; la règle la plus mortifiante , et pour les sens et pour l'esprit, à laquelle il s'obligea; les deux maximes qu'il se proposa et l'exactitude infinie avec laquelle il les pratiqua , Tune , de se considérer lui-même comme son plus grand ennemi et de se faire ensuite la guerre la plus cruelle , quoique la plus sainte; l'autre, de traiter sa chair comme une victime de pénitence et d'en être le sacrificateur ( pensée dont il fut toujours pénétré, et en conséquence de laquelle il sembla n'être au monde que pour travailler à sa propre destruction et à son propreanéantisscment): tout cela montre bien que cet ange de la terre, que cet homme séraphique ne se regardait que comme un homme crucifié au monde : Mhi mundus crucifixus est y et ego mundo, ( Calât,, 6. ) En voulezvous être plus sensiblement convaincus ? voyez ses enfants, les imitateurs de sa vie et les héritiers de son esprit. C'est pour votre édification, et Dieu veuille que ce ne soit pas pour votre confusion , que saint François les a formés , qu'il les a élevés , et que Dieu nous les propose et nous donne dans eux l'idée la plus juste de ce crucifiement évangéliquel Ailleurs on parle de la croix, ailleurs on en fait de beaux discours , ailleurs on en affecte les dehors , ailleurs on s'en pare et on s'en glorifie, mais dans les maisons de saint François on la porte en esprit et en vérité. C'est dans les successeurs de ce grand saint que Dieu conserve les prémices, ou si vous voulez , les restes de cet esprit de pénitence par où l'Église doit être sanctifiée; et tout mondains que nous sommes , pouvons-nous voir ces hommes détachés d'eux-mêmes , sans rougir de nos sensualités et de nos délicatesses ? Si l'iniquité et le relâchement du siècle n'empêchent pas qu'ils ne soient tels que nous les voyons , que devons-nous penser de leur ' glorieux patriarche; et, témoins de la sainteté des enfants, quel jugement devons-nous faire de celle du père?

Ah! chrétiens, voilà le fond essentiel et capital du mérite de saint François, la croix de Jésus- Christ. Il s'en est chargé, et il l'a portée toute sa vie. Dans cet état, il s'est présenté à Dieu, il a poussé vers le ciel un cri accompagné de larmes, Owi clamore valido et lacrymis {Hebr., 5) ; n'était-il pas de la gloire du Sauveur, que le serviteur

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