‹ Œuvres de BourdaloueChapitre 27 sur 225 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

C'est le pédié originel de l'hoomie de vouloir être plus qu'il n'est, et l'Écriture nous apprend que le premier homme n'est déchu de ce bienheureux état de grâce où Dieu l'avait créé que parce qu'il ne se contenta pas d'être ce qu'il était, et qu'il affecta d'être ce qu'il n'était pas. Si j'avais à parler ici en philosophe , je tirerais de la morale des païens de grandes lumières pour vous instruire sur ce point et pour vous persuader; car je vous dirais tout ce qu'ont dit ces sages du monde en faveur de la modestie , et je vous ferais voir tout ce qu'ils ont pratiqué selon Tesprit et les règles de cette vertu. Je citerais leurs maximes et je produirais leurs exemples , également opposés à cette malheureuse ambition de vouloir toujours croître et s'élever; et, après vous avoir mis tout cela devant les yeux , je conclurais par ces belles paroles de saint Augustin dans le livre de la CUé de Dieu, où il nous dit : Vrnlà, mes frères, les semences et les principes d'hu-

SUR L'ÉTAT DE VIE, btc.

milité qui se sont conservés jusque dans la corruption du paganisme; etjeyous les propose afin que vous rougissiez, li dans le christianisme vous êtes moins modestes que cesinGdèles; et d'ailleurs que vous ne vous flattiez pas d'une haute perfection , si vous rétes comme eux et autant qu'eux : Et hxc dico, utsivirtutesquasUti uictanquecoluerunt, non tenuerimm, pudore pungamur; si ienuerinvus, supet'bia non extoUamur. (Aug.) C'est ainsi, dis-je, que je raisonnerais. Mais quand je traite avec des chrétiens, je ne dois point avoir recours à la sagesse païenne pour la conviction d'une vérité si bien établie dans l'Évangile , et qui même n'a rien de solide que dans notre religion. Arrêtons-nous donc à ce que la foi nous en dit, et ne fondons point sur d'autres principes les leçons importantes que j'ai Il vous faire dans ce discours.

Oui , chrétiens , c'est la foi que nous devons écouter. Or elle nous apprend , par tous les oracles de r Écriture et par tous les témoignages des Pères, qu'il n'est rien de plus dangereux ni de plus funeste pour le salut éternel que cette ardeur empressée de vouloir être plus que l'on n'est. Et quelles raisons en apporte- t-elle? des raisons, mes chers auditeurs, si évidentes par elles-mêmes, que la seule proposition vous en fera sentir d'abord toute la force. Car, nous dit-elle , rien de plus fatal pour le salut que le désir de sa propre élévation : pourquoi? parce qu'il n'est rien de plus difficile que de s'élever dans le monde, et de ne pas oublier Dieu, ni s'oublier soimême , parce qu'en s'élevant on s'attire par une suite nécessaire des obligations infinies de conscience auxquelles on ne satisfait presque jamais , ou l'on ne satisfait qu'imparfaitement; parce que, pour être dans un rang élevé, il faut avoir des qualités et des vertus acquises qu'on a fort rarement, et dont alors le défaut est criminel ; parce que bien même qu'on les eût , dès là qu'on affecte un rang supérieur et qu'on l'ambitionne, on en devient positivement indigne devant Dieu : parce qu'il y a une indécence particulière à un chrétien de vouloir s'agrandir; et parce que ce désir enfin est une source de désordres qui ruinent presque inévitablement la charité et la justice parmi les hommes. Voilà les raisons que la foi nous fournit sur cet excellent point de morale, et dont chacune nous doit tenir lieu de démonstration. Suivez-moi.

S'élever sans perdre la vue de Dieu et la connaissance de soi-même ,vous savez , mes frères, combien la chose est difficile; et vous savez de plus en quelle impuissance de se sauver est un homme qui ne se souvient plus de lui-même et qui ne connaît plus Dieu. C'est ce qui a fait trembler les saints, quand ils ^e sont vus engagés dans les honneurs du monde, quoique par une disposition de la Providence. Cest ce qui donnait à saint Bernard des sentiments si

BOCBDAUNJB. — T. B.

éloignés de la politique du siècle, lorsqu'au lieu de féliciter un de ses disciples qui venait d'être placé sur le premier trône de l'Église, fl hd en témoignait sa douleur. Car voici en quels termes il lui écrivait : Il est vrai , saint père , j'ai participé extérieurement à la joie publique de votre exaltation; mais j'en ai gémi , et je m'en suis affligé pour vous dans le secret de mon cœur. Car je ne puis considérer le rang que vous tenez, que je n'en appréhende la chute. Plus votre dignité estéminente, plus le précipice me paraît affreux. Je regarde ce que vous êtes, et je mesure par là ce que vous avez à craindre , parce qu'il est écrit que l'homme étant dans l'honneur, il s'est méconnu : Homo cum in honore esset, non intellexiL (Psal. 48.) Bien loin donc de vous enfler de votre état, humiliez- vous , de peur que vous ne soyez un jour obligé, mais trop tard , de dire avec David : Ah ! Seigneur, c'est par un effet de votre colère que vous m'avez élevé, et qu'en m'élevant vous m'avez brisé comme un vase fragile ! Ne forte conlingat tibi miserabilem iUam emittere vocem, afacie irm indignationis tuas elevans aUisisti me (Bern. ) : car vous êtes maintenant dans la place la plus honorable, mais non pas la plus sûre. Ainsi parlait saint Bernard, ainsi faisait-il sa cour aux grand%de la terre. Or s'il y a tant de péril à être grand, jugez ce que c'est que de le vouloir être. Car être grand n'est pas une chose en soi blâmable ni criminelle, comme de vouloir être grand. Être grand, c'est l'ouvrage de Dieu; mais vouloir être grand, c'est l'effet de notre orgueil. Si donc d*être grand , même par l'ordre de Dieu, est uneoccasion si dangereuse d'oublier Dieu ; que serace de la grandeur qui n'a pour fondement que l'ambition et le dérèglement de l'homme? Or telle est, chrétiens , celle que les enfants du siècle recherchent, quand ils travaillent avec tant d'empressement à se pousser dans le monde , et à s'y établir. Ajoutez à cela le poids des obligations dont un chrétien se charge devant Dieu , quand il se procure un degré plus haut, et qu'il se fait plus grand qu'il n'était. Car voici la règle dont la Providence n'a jamais dispensé, et dont elle ne dispensera jamais : il n'y a point de grandeur dans le monde qui n'ait ses engagements, j'entends des engagements de conscience. Dans cette vie, disait Cassiodore, le devoir et le pouvoir sont deux choses inséparables , et la mesure de ce que nous devons est toujours ce que nous sommes et ce que nous pouvons. Être donc plus que je n'étais, c'est devoir plus que je ne devais ; à qui ? à Dieu premièrement , et aux hommes ensuite. Aux hommes , dis-je , sur qui je domine, et qui ont droit d'attendre de moi ce qu'auparavant ils n'auraient pu exiger : à Dieu, qui est le protecteur de ce droit, et qui me jugera selon quefy aurai satisfait ou non. Par conséquent , être plus

SUR L'ÉTAT DB VIE, etc.

ne Je n'étais , efest avoir un eompte à rendre que je n'araîs pas , e*e8t être respons2l)le de mille choses qui ne me regardaient pas, e*est porter un £ardeau que je ne portais pas. Et quiconque le pense autrement pèche dans le principe , et trouve dans sa propre grandeur la ruine de son salut. Or par là, chrétl^, formez-vous Tidée juste de ces conditions qui font les rangs dlionneur dans le monde et dont les hommes du monde sont s! passionnés. Pesez dans la balance, non pas de Pintérét etde l'amour-propre, mais dans celle du sanctuaire , ce que c'est qu'un prélat dans l'Église, un gouverneur dans une province, un commandant dans une armée, un magistrat dans une ville. De quoi n'est-il pas chargé? à quoi n'est-il pas obligé? quelle vigilance et quelle attention ne doit-il pas à son ministère? quel zèle à la religion , qudie protection à l'innocence et à la justice, quel exemple à ceux qui dépendent de lui ? combien de scandales ne doit-il pas retrancher, combien d'abus ne doit-il pas corriger? et s'il y manque , quel trésor de colère , selon l'expression de saint Paul , n'amasse-t-il pas pour le Jugement de Dieu? Si vous , mes ehers auditeurs , qui vous trouvez ainsi élevés , étiez bien persuadés de tout cela , comme il vous est aisé de l'être , compteriez vous parmi les avantages de votre état votre grandeur; et si vous aviez eu tout cela devant les yeux lorsqu'il a été question de vous avancer, y auriezvous travaillé avec tant d'empressement et tant d'ardeur ? Après cela faut-il s'étonner si les vrais serviteurs de Dieu, remplis de son esprit par une humble défiance d'eux-mêmes, ont fui ces dignités éclatantes dont la vue nous éblouit? Faut-il s'étonner si qudquoHins ont porté là-dessus leur résistance jusqu'à une sainte opiniâtreté; s'ils ont employé pour s'en défendre tant d'artifices innocents , s'ils ont contrefait une sage folie , s'ils se sont cachés dans les grottes et dans les sépulcres , comme nous l'apprenons de leur histoire, et s'ils ont mieux aimé s'exposer à manquer de tout, que d'accepter ces titres d'honneur avec des oUigations si rigoureuses ? Non , non, chrétiens, cela ne me surprend pas; mais cequi m'étonne, c'est de voir des hommes bien moins capables qu'eux de satisfaire à ces obligations et de les soutenir, s'y ingérer avec autant d'ardeur que ceux-là s'efforçaient de les éviter; des hommes, pour me servir des termes de saint Bernard, qui n'ont point de plus grand soin que de s'attirer des soins, comme s'ils devaient trouver le repos quand ils seront parvenus à ce qui est incompatible avec le repos , et à ce qui rend le repos même criminel : Tanquam sine cttris victuri $int, cum ad curas pervenerint. (Bebn.) Ce qui m'étonne , c'est de voir souvent ces hommes aveuglés et în&tués des •rreurs du monde courir après un emploi , sans savohr même s'il y a des obligations de conscience

qui y soient attachées , ou s'il n'y en a pas ; sans y avoir seulement pensé , sans se mettre en peine die s'en instruire : ou, s'ils le ^savent, n'hésitant pas sur cela; s'offrant à tout, pourvu ^ils arrivent à leur fin , et se promettant tout d'eux-mêmes sans être en état de rien tenir. Ce qui m'étonne encore plus, c'est de les voir accumuler sans crainte ces obligations, les entasser avec joie les unes sur les autres , et en prendre jusqu'à s'accabler ; ou plutôt ne prendre aucune de ces obligations, en prenant les titres qui les imposent, et dont il n'est pas permis de les séparer. En un mot, cequi m'étonne, c'est de voir la plupart des hommes qui sont quelque chose par leur condition être jaloux à l'excès d'en retirer les émoluments , et d'en maintenir les droits sans en rien rabattre ; mais quant aux obligations , n'en vouloir pas entendre parler, n'écouter qu'avec chagrin et avec dégoût ceux qui les leur font connaître, en retrancher tout ce qu'ils peuvent, et négliger ce qu'ils ne peuvent pas en retrancher : et tout cela , par une conduite que la prudence de la diair approuve , mais odieuse et abominable devant Dieu. Voilà ce qui m'étonne , chrétiens , et ce qui me donne de la compassion pour les ambitieux de la terre. Mais ce n'est pas tout.

Pour s'élever dans le monde , il faut avoir des qualités et des vertus proportionnées au degré ou Fon aspire : cela est de Tordre naturel ; et il faut tellement avoir ces qualités, qu'on les ait toutes sans exception d'une seule, puisqu'il est certain que le défaut d'une seule rend aussi bien un homme incapable d'être ce qu'il prétend , et par conséquent peut aussi bien le perdre devant Dieu s'il vient à bout de ses desseins , que s'il était dépourvu de toutes. En effet, presque tous ceux qui se damnent dans le monde pour s'y pousser trop ont d'excellentes qualités, même selon Dieu; maisparcequ'ilteur en manque une qui devrait faire la perfection de toutes les autres , quoique peut-être la moins importante , toutes les autres sans celle-là leur deviennent inutiles; et l'on peut bien leur appliquer la parole de saint Jacques , Offendat autem in uno, foetus est omnium reus. ( Jacob. , 2. ) Il faut des vertus déjà acquises, et non pas la simple capadté ou volonté de tes acquérir. Car il n'est pas juste que nous fassions des expériences aux dépens d'autrui et aux dépens de nos emplois mêmes : et qu'à l'exemple des vierges folles , nous commencions à diereher de llMiiie pour remplir les lampes, quand eHes doivent être prêtes et allumées. I! faut des hommes déjà formés, et non pas à former; des hommes déjà éprouvés, et non pas à éprouver : Ftrosprobatos et nonprobandas f dit saint Bernard. Mais les emplois, diton , font les hommes : erreur, chrétiens ; les emplois doivent perfectionner les hommes, fft non pas les préparer. Il faut qu'ils soient déjà disposés, et c'est

SUR L'ÉTAT DE VIE, mc.

le mérite acquis persoBnelItmeiit qui doit avoir fait cette préparation. Sans cela toutes les démardies d'un homme dans le monde sont autant de ertmes aux yeux de Dieu. Or en vérité , de ces partisans de la fortune et de Tambition dont je parle ici, quel est oelui qui , sur le point de faire le premier pas pour une entreprise où il s'agit de son avancement, rentre en lui-même afin de supputer en repos et à loisir s'il a tous les talents nécessaires pour la fin qu'il se propose : et quel est oelui qui , ne les ayant pas , veuille bien le reconnaître, et se rendre à soi- Biéme cette justice : Non, je n'ai pas ce qu'il faut pour occuper telle place? Et quand il aurait assez de lumière et asses d'équité pour prononcer ainsi contre lui-même, quel est c«lui qui, possédé de cette malheureuse passion de croître et de monter toujours, ait la force d'en réprimer les saillies, et de se tenir dans les bornes que lui prescrit la vue de son indignité? Ne voyons-nous pas que les plus imparfaits et les plus vicieux sont les plus ardents à se pourvoir, ceux qui ont sur cela plus d'activité, oeux qui; veulent être tout , qui se destinent à tout , et qui ne croient rien au-dessus d'eux ni trop grand pour eux, tandis que les autres mieux fondés en qualités et en mérite gardent une modération honaête dans leurs désirs ? S'il ne s'agissait , ehrétiens , que d'essuyer la censure du monde, et que l'on en Mt cpiitte pour cela , ce serait peu. On sait fort bien que la hardiesse accompagnés de quelque bonheur, peut prendre impunément l'ascendant partout. Mais il est question de justifier oela devant Dieu, qui ne peut souffrir ces téméraires attentats deTambition humaine, et qui en cela, comme dans la chose la plus sainte de notre religion, veut que nous accomplissions le précepte de l'apôtre , Probetautemseipsumkemo{i. Cor., ll);c'està-dire qu'avant de nous élever, nous nous éprouvions nous-mêmes , prêts de nous condamner pour jamais à n'être rien , si par les lumières de la grâce nous découvrons que nous n'avons pas le fonds de suffisance requis pour être quelque chose, comme nous y condamnerions un autre «i nous en savions autant de lui. Car il veut que la droiture de notre âme aille jusque-là; et si nous nous flattons, c'est pour cela, dit saint Augustin, qu'il a établi un jugement', afin de nous y humilier autant que nous nous serons injustement exahés , et de nous feire descendre aussi bas que nous aurons voulu monter trop haut. Or je prétends que si nous agissions dans les ▼ues de Dieu et de notre raison , caserait là legrami contre-poids de notre vanité.

Mais je veux, chrétiens, que vous ayez tout autre mérite nécessaire pour être élevés : dès là que vous recherchez cette élévation, je soutiens que vous ne la méritez plus, et qu'il y a de la contradiction à ambitionner cet honneur, et à se trou- 1

ver pourvu de toutes les qualités qu'il faut pour le posséder : pourquoi? parce que l'une de ces qua* lités est que vous soyez humbles, et par conséquent que vous ne vous 4'attiriez pas. En effet, dit lamt Grégoire pape , quand il arriverait qu'un emploi spécieux et honorable tombât en bonne main, et qu'il filt bien administré, il y a une indécence positive à le désirer : Locus porro êuperiar, et si recie admifUstreUur, iamen indecenkr appetUur. (GRfiG.) Et cela est si vrai, chrétiehs , que ceux mêmes qui travaillent le plus pour se faire grands dans le monde, et qui, à force de le vouloir être, )e deviennent enfin, affectent encore de faire croire qu'ils n'y ont en rien contribué, et de persuader, s'ils pouvaient, qu'on leur a Mt violence : confessant, ajoute saint Grégoire, ce qui devrait être, par ce qu'ils veulent paraître. Et quoique le monde ne se trompe pas à ces apparences de modestie ( car on entend bien le langage des hommes) , ces apparences subsistent toujours , et nous les conservons; comme si Dieu, par cette hypocrisie même inutile qv*i| permet en nous, voulait empêcher l'ambition de prescrire contre l'humilité.

Mais quoi , me direz-vous , ne sera-t-il donc jamais permis à un homme du monde de désirer d'être plus grand qu'il n'est? Non, mon cher auditeur, il ne vous sera jamais permis de le désirer. Il vous sera permis de l'être quand Dieu le voudra, quand votre roi et votre prince vous y destinera , quand la voix publique vous y appellera; car la voix publique et celle de votre prince, c'est pour vous la voix de Dieu. Mais de prévenir cette voix de Dieu par vos désirs, par vos sollicitations, par vos intrigues, je dis que c'est une présomption insoutenable, et qui va jusqu'à renverser l'ordre de votre prédestination. Et pourquoi est-ce, chrétiens, que nous nous attribuerons ce que Jésus-Christ lui-même ne s'est pas attribué? Jésus-Christ, tout saint qu'il était, n'a pas voulu entreprendre de se faire grand ; û a attendu que son Père le fit , et c'est une des louanges que saint Paul lui a données. Quoique en qualité de Fils de Dieu il eût un droit essentiel à toute la gloire qu'il a reçue, et qu'il eût pu la prendre sans usurpation, il a voulu qu'elle lui vint d'ailleurs que de lui-même, pour autoriser par son exemple cette grande loi : Necqvisqvan^sumitsibi honorem. (Gbeg. ) Et nous qui sonunes pécheurs, et qui en cette qualité ne méritons que la confusion et le mépris, nous allons au-devant des honneurs du BMHide; et, sans attendre que notre Dieu nous y appelle, par une témérité pleine d'orgueil, nous nous y ingérons les premiers. Cela est-il tolérable ? Cependant cela Si fait, et oe qui est intolérable en soi cesse de l'étve en se rendant commun parmi les hommes. On cherche l'honneur ouvertement, on s'en dédareet ou 6*en explique; on emploie pour

SUR L'ÉTAT DE VIE, btc

cela son crédit, et souvent quelque chose de plus ; on se fait une gloire d'en venir à bout; celui qui en prend mieux le chemin passe pour le plus habile et pour ie plus entendu ; et parce que tout cela est ordinaire, on se figure qu'il est honnête, et que Dieu ne le défend pas. L'aveuglement du péché peut-il nous conduire plus loin?

Car enfin , quand tout cela n'aurait pas été condamné dans le paganisme , quand cette passion de s'élever serait d'elle-même innocente, ce que la seule raison nous enseigne ne pouvoir pas être , comment pourrait-on la justifier dans un chrétien? Quel monstre qu'un chrétien ambit\ ux, qui fait profession d'adorer un Dieu humilié et anéanti, ou plutôt qui adore dans la personne de son Dieu les humiliations et l'anéantissement , et qui , dans sa propre personne , est idolâtre des honneurs du monde ; qui sait que son Dieu Ta sauvé en se £aisant petit, et qui prétend se sauver en se faisant grand ; qui remercie son Dieu de s'être abaissé pour lui et qui n'a point d'autre pensée que de s'élever soi-même ? Et comment, mon cher auditeur, pouvez- vous vous approcher de votre Dieu dans cette disposition ? comment pouvez-vous le prier, comment pouvez-vous vous confier en lui , comment pouvez-vous même l'aimer, le voyant si contraire à vous, ou vous voyant si contraire à lui ? Toute votre dévotion en cet état n'est-elle pas une illusion , et quand vous feriez des miracles , ne devrais-je pas m'en défier et les avoir pour suspects?

Mais il n'est pas besoin d'aller jusque-là pour reconnaître combien cette passion que je combats est ennemie de Dieu. Les seuls désordres qu'elle cause dans la société des hommes en sont des preuves trop sensibles. Vous les savez, chrétiens, et ce serait en vain que je vous en ferais le dénombrement. Quand cette passion s'est une fois emparée d'un esprit, vous savez l'empire qu'elle y exerce, et jusqu'où on se porte pour la satisfaire. Il n'y a point de ressort que l'on ne remue, point d'artifice qu'on ne mette en œuvre, point de personnage que l'on ne fasse ; on y fait même servir Dieu et la religiqn. ^N'ayant rien d'ailleurs par où se distinguer, on tâche au moins de se distinguer par là ; par là on s'introduit et on s'insinue , par là on se transfigure aux yeux des hommes ; de rien qu'on était on devient quelque chose ; et la piété , qui , pour chercher Dieu , doit renoncer à tout, par un renversement déplorable se trouve utile à tout , hors à chercher Dieu et à le trouver. Cest cette passion qui viole tous les jours les plus saints devoirs de la justice et de la charité. Cette concurrence d'ambition dans la poursuite des mêmes honneurs, voilà ce qui divise les esprits et qui entretient les partis et les cabales , ce qui suscite les querelles, ce qui produit les vengeances» ce qui est ie levain des plus violentes

inimitiés. Voilà pourquoi on se décrie et on se déchire les uns les autres. Voilà d'où naissent tant de fourberies et tant de calomnies qu'invente le désir de l'emporter sur autrui et de le supplanter. Qui pourrait dire combien cette passion a fait de plaies mortelles à la charité , et qui pourrait dire combien elle fera de réprouvés au jugement de Dieu?

Toutefois c'est la grande maladie de notre siècle. On veut être tout ce que l'on peut être, et plus que Ton ne peut être. C'est ce que saint Bernard déplorait avec des expressions que le seul Esprit de Dieu pouvait lui suggérer. Comme il avait encore plus de zèle pour l'Ëglise que pour le monde, c'était particulièrement au sujet de l'Église qu'il s'en expliquait. On a honte, disait-il, de n'avoir point dans l'Église d'autre caractère que celui d'être consacré aux autels : Nunc esse clericum eruhescitur in Ecclesia, (Bbbn.) On ne s'engage à servir l'Église que dans l'espérance d'y dominer ; et si l'on n'espérait pas y dominer un jour, on ne se réduirait jamais à la servir.JMais ce, qu'il disait de l'Église n'est pas moins vrai des autres états. Il n'y en a pas un où l'ambition ne règne ; elle y passe même pour une vertu , pour une noblesse de sentiments , pour une grandeur d'âme. C'est ce que l'on inspire aux enfants dès. le berceau , et c'est de quoi on leur fait des leçons dès leur jeunesse. 0 humilité de mon Dieu, que vous êtes peu imitée, quoique vous soyez notre modèle ! C'est cette humilité qui fait toute notre perfection ; et le monde , tout perverti qu'il est, ne peut se défendre de lui rendre ce témoignage. Car il n'est rien de si aimé dans le monde que l'humilité, rien de si estimé dans le monde que l'humilité : mais en même temps que nous ne pouvons nous empêcher de l'aimer dans les autres, nous n'en voulons point pour nous-mêmes. Nous voulons être plus que nous ne sommes; et, par un second désordre, nous ne voulons pas être ce que nous sommes. Vous l'allez voir dans la seconde partie.

Page 1