SECONDE PARTIE
Quand je parle des abus de l'oraison extraordinaire, ne pensez pas, chrétiens, que je prétende ni la condamner, ni la combattre, puisqu'il est évident , au contraire , que de condamner ceux qui en abusent , c'est faire hautement profession de la reconnaître et de l'honorer. Je sais que Dieu, dont \k miséricorde est infinie, se communique aux âmes justes par plus d'une voie , et qu'il ne nous appartient pas de limiter ses dons et ses faveurs , beaucoup moins d'entreprendre de les censurer. Je sais, pour me servir des termes de saint Paul, qu'en ce qui regarde ces communications divines, quoique ce soit toujours le même esprit, il y a une diversité de grâces : Divisiones groMarum tunt, idem autem spiriiuê ( 1 . Cor,, 12 ) ; et que de. la part même de la créature ,. il y a une diversité d'opérations, quoique ce soit toujours le même Dieu qui opère tout en tous : Et (Uvisionesaperationumsunt, idem vero Deus qiU operatur omnia in omnibus. ( Ibid. ) Cest-k4ire, je sais qu'outre la manière commune de prier, en méditant la loi. de Dieu , en contemplant 868 mystères , en se remplissant de sa mainte , en s'excitant à son amour, en le remerciant de ses bienfaits, en implorant ses grâces et son secours^ qui est le genre d'oraison que pratiquait David , et que les saints , à son exemple , ont de tout temps pratiqué, il y en a un autre différent de celui-là, oik Dieu, par des impressions fortes, prévenant Vftme, en s'en rendant le maître , l'élève au-dessus d'elle-même, tient ses puissances liées] et suspendues, la fixe à un seul objet, fait qu'elle agit moins qu'elle ne soii^&e, lui ête cette application libre qui ne laisse pas , quoique bonne , d'être un effort pour eUe et un travail ; rétablit dans uû saint repos, lui parle et se découvre à elle , tandis ^'elle est devant hii dans un profond et respectueux silence. Je sais , dis-je , que c'est tout cela qu'on a coutume de comprendre sous le nom d'oraison extraordinaire ; et à Dieu ne plaise c^'il m'arrive jamais de la critiquer, ni de l'impreuver! Mais je veux, pour votre instruction et pour votre édification, vous en faire eonnattre les abus ; et par là , eneore une fois , j'en suppose donc pour les âmes prudentes et éclairées le bon usage poss&>le. Je ne prétends pas même vous en faire voir les abus grossiers , tels que sont ceux fof, de nos jours, ont édité à la bodte de la reli-
gion, et qui otft scandalisé toute l'Église. L'Ëgllse, animée d'un saint zèle, a pris soin elle-même de nous en donner toute l'horreur que nous en devons avoir; et après ce qu'elle a fait, en vain voudraisje y rien s^outer, persuadé d'ailleurs , comme je le suis, que votre piété n'a nul besoin de ce remède.
Je parle d'abus moins scandaleux , mais toujours très-pernicieux dans leurs conséquences , et d'autant plus à craindre qu'ils sont plus ordinaires, et qu'on les craint moins. Je parle de ces abus , oi^ nous voyons tomber tant d'âmes chrétiennes, qui , abandonnant la voie de l'humilité et de la simplidté, se laissent emporter à suivre des voies plus hautes en apparence, mais fausses et trompeuses. Malheur que l'illustre Thérèse déplorait autrefois devant Dieu; et nous pouvons dire que Dieu l'avait suscitée pour nous apprendre à nous en préserver, puisqu'il nous a donné dans sa personne l'idée de la plus sage et de la plus solide conduite. Or je réduis , mes chers auditeurs , ces abus à quatre espèces. La première de ceux qui , par une illusion visible, confondent l'oraison extraordinaire avec des choses qui ne sont rien moins qu'oraison , et qui , sous ce nom spécieux , déshonorent plutôt la religion. La seconde, de ceux qui , par erreur et par un défaut de discernement , soit en spéculation , soit en pratique, préfèrent l'oraison extraordinaire à l'oraison commune. La troisième , de ceux qui , par un mouvement de présomption, s'ingèrent d'eux-mêmes ou du moins tâdient de s'élever à l'oraison extraordinaire , sans y être appelés de Dieu , et même contre l'ordre de Dieu. Et la dernière, de ceux qui, par un fonds de lâcheté et de paresse , et pour ne vouloir pas se captiver, sous ombre d'oraison extraordinaire, négligent les règles générales auxqudles le Saint-Esprit, dans l'Écriture, veut que nous nous assujettissions pour prier saintement et chrétiennement. Ne craignez pas que je m'étende sur aucun de ces quatre articles. J'ai cru , pour l'accomplissement de mon ministère, devoir une fois vous les proposer, et je ne m'y suis résolu qu'après qu'une expérisnee confirmée m'en a fait reconnaître la nécessité. Mais, en vous marquant ces abus, j'aurai soin moi-même de ne pas lasser votre patience. Écoutez-moi , ceci ne sera pas indigne de votre attention.
On se croit dans la voie et dans l'état d'une oraison extraordinaire; mais on est dans l'^arement d'une pitoyable illusion. On se croit prévenu des dons du de] ; mais on est, si j'ose le dire, préoccupé de ses imaginations et de ses pensées. On croit avoir part aux communications de Dieu; mais on est livré à son propre sens , dans lequel on abonde , et qu'on suit uniquement. En un mot, on confond ce que les Pères entendent par oraison sublime, avec des choses qui n'en approchèrent jamais, qui
SUR LA PRIÈRE
sont de pures YÎsions de Tesprit humain, qui bien souvent en sont les extravagances, qui n'ont nul caractère de solidité, et qui ne se trouvent fondées sur aucun des principes de la religion. (Test en quoi je fais consister le premier abus. Car j'appelle oraison chimérique , celle dont TÉvangile ne nous parle point , et que Jésus-Clirist ni saint Paul ne nous ont jamais enseignée : n'étant ni vraisemblable ni possible que, dans le dessein qu'ils ont eu de nous apprendre toute perfection, ils nous eussent laissés dans une ignorance profonde de ce qui devait être, en matière d'oraison , le plus haut degré de la perfection même. Or c'est justement ce qui serait arrivé; car en quel endroit, ou de l'Évangile, ou des autres livres sacrée , paraît-il le moindre vestige de cent choses que le rafGnement des derniers siècles a inventées, et qu'on a voulu faire passer dans le monde pour oraison extraordinaire? J'appelle oraison chimérique, celle qui , réduite aux principes , ne se trouve pas à l'épreuve de la plus exacte et la plus sévère théologie, la théologie , dit le savant chancelier Gerson, devant être particulièrement en ceci comme la pierre de touche , pour distinguer le faux et le vrai , ce qui est suspect et ce qui est sûr, ce qui est vicieux et ce qui est louable et soutenable ; et tout ce qui ne s'accorde pas avec cette théologie, ne pouvant être que la production d'un esprit trompeur ou trompé. Or vous savez combien de ces manières d'oraison, que la nouveauté ou l'entêtement avaient fait valoir dans le monde, soumises ensuite à la censure des docteurs, et par là au jugement de l'Église , ont été rejetées et réprouvées, non-seulement comme vaines et frivoles , mais comme dangereuses et préjudiciables à la vraie piété. J'appelle oraison chimérique , celle qui choque le bon sens , et contre laquelle la droite raison se révolte d'abord , ayant toujours été convaincu que le bon sens , quelque voie qu'on suive, doit être de tout ; et que là où le bon sens manque , il n'y a ni oraison ni don de Dieu. Or cela seul ne devait-il pas suffire pour discerner la fausseté de tant d'espèces d'oraison qui ont servi de piège aux âmes faibles; et n'est-il par étonnant que, malgré ce bon sens universel qui a toujours réclamé contre un tel désordre, c'est-à-dire que malgré l'opposition de tous les esprits judicieux et de tous les hommes sages , on n'ait pas laissé de courir après ces fantômes d'oraison, et qu'à la honte du christianisme on ait vu ces fantômes l'emporter souvent sur l'oraison solide et véritable? J'appelle oraison chimérique , celle dont les termes et les expressions mêmes semblent n'être propres qu'à décrier la religion et à la faire tomber dans le mépris, la religion, disait Lactance, ne devant rien admettre, ni rien autoriser qui ne soit digne de la mayesté et de la sainteté du culte de Dieu; et l'oraison, pour peu
f qu'elle se démente de ce caractère , cessant tf être ce qu'elle est, et ne méritant plus le nom qu'elle porte : or voilà , chrétienne compagnie , ce qui fait le sujet de ma douleur, quand je vois se répandre dans le monde tant de livres sans choix , où , sous prétexte d'oraison, la religion est toute défigurée, et qui , par un godt dépravé du siècle où nous vivons, ont néanmoins leurs approbateurs. J'appelle oraison chimérique, celle qui, de la manière qu'on la propose, est absolument inintelligible , et où les plus pénétrants et les plus éclairés théologiens ne conçoivent rien. Vous me direz qu'entre Dieu et l'âme, il peut se passer dans l'oraison des mystères ineffables et inexplicables ; et moi je réponds , premièrement , que , si ces mystères sont inexplicables , on ne doit donc pas entreprendre de les expliquer; que, si ces mystères sont inexplicables, il faut donc se tenir dans le silence, et imiter au moins saint Paul , qui , après son ravissement au troisième ciel , avouait humblement l'impuissance où il était de rapporter ce qu'il y avait entendu : Et audivi arcana verba quœ non licet homini loqui. ( 2. Cor., 12). Car c'est ainsi qu'en usait ce grand apôtre; mais voici l'abus , mes chers auditeurs : on se croît plus capable que saint Paul , et ce que saint Paul n'a pas cru lui être permis, on le présume de soimême. C'est-à-dire, quelque ineffables et mexplicables que soient ces mystères d'oraison , un homme particulier et sans aveu s'estime assez habile pour en parler, pour les développer aux autres, pour les réduire en art et en méthode, pour en faire des leçons, pour en donner des préceptes, pour en composer des traités, et pour en discourir éternellement avec des âmes peut-être aussi vaines que lui, et souvent séduites par lui. Au lieu de renfermer en soi-même, comme saint Paul , ce que Dieu pourrait lui avoir fait entendre , il produit indiscrètement et inutilement hors de soi ce qu'il a pour l'ordinaire imaginé, et ce qu'il n'entendit jamais. Combien d'exemples tout récents n'en avons-nous pas? Mais, en second lieu , je soutiens que nul genre d'oraison ne doit être approuvé, beaucoup moins admis sous cette notion de mystères élevés, mais inexplicables. Autrement il n'y aurait point d'insensé ni de visionnaire qui ne fût reçu à débiter dans l'Église de Dieu , comme mystères d'oraison , ses folies et ses rêveries. Car il n'appartient qu'à saint Paul de pouvoir dire, ÂudUvi arcana verba : Dans ce commerce intime avec mon Dieu, j'ai entendu ce que je ne puis exprimer. Quand saint Paul parlait de la sorte , je suis sûr qu'il avait entendu quelque chose de divin, parce qu'étant, comme il était, l'organe du Saint-Esprit , il ne pouvait se rendre à soi-même que des témoignages infaillibles. Mais quand tout autre que saint Paul me tient ce langage , j'ai droit * et je suis même dans l'obligaUon de m'en défier ;
SUR LA PRIÈRE
pourquoi ? parce que sans cela je serais exposé à tou s les écueils du mensonge et de Timposture , et parce qu*il n*y aurait plus d'erreur dont je pusse me garantir. Mais présupposons toujours une espèce d'oraison sublime, exempte d'illusion et de tromperie , et qui soit en effet de Dieu ; ce que je vais dire demande une réflexion toute nouvelle.
On préfère Toraison extraordinaire à Poraison commune; c'est le second abus que je combats. Car il est évident, chrétiens, que l'oraison la plus commune est celle dont le Fils de Dieu nous a lui-même prescrit la forme , et que nous appelons pour cela oraison dominicale, et il est d'ailleurs de la foi que cette oraison , que nous avons reçue du Seigneur môme, quoique la plus commune et la plus simple , estceUe qui nous doit être plus vénérable, et à laquelle, préférablement à toute autre, nous devons nous attacher : pourquoi ?T^on-seu1ement, dit saint Cyprien , parce que c'est Jésus-Christ qui en est l'auteur, et qui nous l'a apportée du ciel , mais parce qu'en effet toute commune et toute simple qu'elle est, c'est l'oraison la plus parfaite , et la plus capable de rendre les hommes parfaits. Qu'il y en ait d'autres plus mystérieuses, et, si vous voulez, d'une plus haute élévation, c'est ce que je vous laisse à décider ; mais anathème à quiconque en reconnaîtra une plus sainte et plus sanctiflante ! Or, selon toutes les maximes de la vraie religion , nous devons préférer, comme chrétiens , l'oraison qui nous sanctifie à celle qui nous élève. Il est vrai , celle qui élève VÀme à ces degrés sublimes de contemplation peut être une grâce et un don de Dieu ; mais prenez garde, s'il vous plaît, que c'est l'une de ces grâces stériles qui, quoique infuses de Dieu , ne rendent l'homme ni plus juste, ni plus agréable à Dieu; l'une de ces faveurs de Dieu qui ne donnent point de mérite , l'un de ces dons qui peuvent être quelquefois les effets de la sainteté , les récompenses de la sainteté, les marques de la sainteté, mais jamais, ni la cause de la sainteté, ni la sainteté même : au lieu que l'oraison commune , par l'exerdee et par les actes des phis méritoires vertus auxquelles elle tient l'âme appliquée, est une source féconde et abondante de toutes les grâces qui font devant Dieu la sanctification de l'homme. Or, pesant les choses dans la balance du sanctuaire, ce qui produit la sainteté, ce qui opère le mérite, ce qui enrichit l'âme des vertus, doit avoir dans notre estime une préférence hifinie sur ce qui n'est que pure grâce et que pure faveur : et comme la foi nous enseigne que le moindre degré d'humilité, de charité, de patience, est quelque chose, selon Dieu, de plus estimable que le don de faire des miracles et de ressusciter les morts, parce que le don des miracles est une grâce infructueuse qu'ont eue quelques saints , mais qui n'a point aidé à les
faire saints, et sans laquelle il y en a eu d'aussi saints et de plus saints, aussi, de même principe devons-nous conclure que le moindre degré de cette oraison, où l'âme, par un usage libre de ses puissances, et fidèle à la grâce de son Dieu, travaille à se purifier et à se perfectionner, qui est l'oraison commune , quoique moins élevée , vaut mieux et est d'un mérite plus grand que toutes les extases et tous les dons imaginables , où l'on suppose l'âme sans action et dans le repos de la contemplation : pourquoi ? parce que Dieu , encore une fois , ne discerne point les élus par la sublimité, mais par la fidélité ; et parce que toutes les extases ne sont pas comparables, dans l'idée de Dieu, à la moindre vertu acquise par le travail d'une humble prière. Désirer donc de parvenir à ces grâces extraordinaires , les rechercher, y aspirer, abus, chrétiens, qu'on ne peut aujourd'hui assez déplorer. Ainsi en usent , pour ne rien dire encore de plus, les âmes ignorantes et imprudentes ; mais ce n'est pas ainsi qu'en ont usé levâmes spirituelles et intelligentes. Ce n'est pas ainsi qu'en a jugé la célèbre Thérèse, qui, dans le moment où Dieu par ces voies extraordinaires se communiqua plus abondamment à elle, lui demandait qu'il modérât l'excès de ses faveurs, qu'il ne relevât pas si haut, qu'il suspendît un peu les effets de ses opérations divines, afin, disait-elle, qu'elle put , dans l'amertume de son cœur, pleurer ses fautes passées, et qu'elle n'en perdit pas si tôt le souvenir : Exclamans, petebcU benefidU in se cKvinismodumimponi nec céleri oblivione culparum suartan memoriam aboleri. {Offic. Eccl. in.fesL S. Theres. ) Elle concevait donc que l'exercice de pleurer ses péchés, en repassant devant Dieu les années de sa vie,'était meilleur pour elle que l'extase et le ravissement , et qu'il lui était plus avantageux de ressentir dans la prière les amertumes d'une componction salutaire, que de goûter les délices d'une oraison plus élevée, mais moins profitable. £t voilà, mes chers auditeurs, ce que je vous prêche : y£mulaminicharismata meliora{t. Cor., 12};àrexemple de cette grande sainte, entre les dons de Dieu, désirez et enviez les plus excellents ; c'est saint Paul qui vous le permet, et même qui vous l'ordonne; mais ne vous aveuglez pas jusqu'à prendre pour les plus excellents ceux qui sont les plus éclatants. Désirez ceux qui vous sont les plus utiles, enviez ceux qui sont les plus propres à vous convertir, ceux qui vous inspirent plus le zèle de la pénitence, ceux dont l'effet particulier est de vous rendre plus humbles, plus obéissants, plus charitables, plus mortifiés, plus désintéressés. Car ce sont là, dans le sens de l'apôtre, les plus excellents pour vous : charismata meliora. Mais souvenez-vous que les dons de ce caractère sont attachés à l'oraison commune; que le Fils de Dieu nous a lui-même pour
SUR LE ZÈLE, etc.
SERMON
POUR