SUR LE ZELE POUR LA DÉFENSE DES INTÉRÊTS DE DIEU
Cum venerii paraeletuê qutm ego mittam vobis a Patres tpirUui veritaUSf qui a Pâtre procediif ille testimonium perhibehit de me, et vos testimonium perhibebiti*.
Qaand U sera rena , ce ooDsoIateur qae Je vous enverrai du sein de mon Père , lui qui est l'esprit de vérité qui procède du Père, U rendra témoignage de moi; et vous aussi vous en rendre! témoignage. Saint Jban, chap. 15.
Rendre témoignage de Jésus-Christ, c'est annoncer ses grandeurs , attester sa divinité , faire connaître la Vérité de sa mission^ la sainteté de ses mystères et de sa loi; et voilà, chrétiens, le témoignage que lui a rendu le Saint-Esprit, et qu'il lui rend encore tous les jours , soit par les secrètes inspirations dont il touche les cœurs , soit par les lumières de la foi qu'il répand dans les âmes. Témoignage invisible dont nous ressentons au dedans de nous llmpression , et qui ne se produit point communément au dehors, si ce n'est quand cet Esprit tout-puissant opère quelquefois des prodiges dans la nature , et qu'il fait éclater sa vertu pour l'honneur de l'Évangile, et pour vériûer la parole des ministres qui le prêchent. Mais outre ce témoignage intérieur de l'Esprit divin, ilya un témoignage sensible et public que le Sauveur des hommes attendait de ses apôtres, et qu'il a reçu d'eux lorsqu'ils ont parcouru le monde , qu'ils ont porté son nom à toutes les nations , et que pour sa cause ils ont versé leur sang et donné leur vie. Car c'est ainsi qu'ils ont accompli cet ordre de leur adorable Maître : Vous vous déclarerez pour moi ; vous parlerez et vous agirez pour moi ; vous serez devant les hommes mes témoins, mes prédicateurs, mes défenseurs , Et vos testimonium perhibebitis. Or, il est vrai , mes chers auditeurs , et je dois en convenir, que nous ne sommes pas tous appelés aux mêmes fonctions que les ministres évangéliques : mais d'ailleurs je puis ajouter et je. prétends que par proportion, et conformément à notre étnt, nous sommes obligés comme eux de prendre en mille occasions qui se présentent les intérêts de Dieu , de nous élever pour la défense de la cause de Dieu , de combattre les ennemis de sa gloire , et de maintenir la pureté de son culte : devoir propre de toutes les conditions , quoique différent dans la pratique selon la différence des rangs et la diversité des ministères : devoir indispensable ; mais , de quoi nous ne pouvons assez gémir, devoir tellement négligé
dans le christianisme, qu'à peine y trouve-t-on quelques serviteurs fidèles qui , contre le monde et ses maximes , osent tenir pour le Dieu qu'ils adorent , et en faire une profession ouverte. Ce n'est là-dessus que froideur et indifférence , et c'est cette indifférence criminelle que je ne puis trop fortement attaquer dans ce discours. Daigne le ciel m'inspirer aujourd'hui le zèle de ses prophètes pour animer le vôtre ! Daigne le Seigneur me remplir de son esprit, de cet esprit de feu , afin que par son secours je puisse embraser ici tous les cœurs! Nous'obtiendroiis cette grâce par l'intercession de Marie, et pour cela disons-lui : Jve.
Il y a dans l'homme deux principes plus ordinaires de tous ses désordres , l'aveuglement de l'esprit et la faiblesse du cœur : l'aveuglement de l'esprit, qui, le faisant mal juger des choses , l'engage à tenir, en ce qui regarde la cause de Dieu, une conduite non-seulement fausse , mais criminelle ; la faiblesse du cœur, qui , lui laissant assez de lumière pour discerner selon Dieu les vraies routes qu'il doit suivre , fait néanmoins qu'il n'a pas assez de courage pour en soutenir les difficultés et en surmonter les obstacles. Cest, chrétiens, à ces deux principes que je rapporte les deux caractères de cet esprit de froideur et d'indifférence pour les intérêts de Dieu, dont j'ai dessein de vous entretenir. Car après avoir fait quelque réflexion sur la différence des hommes du siècle qui se rendent en effet coupables d'une telle iniquité , je trouve qu'il y en a de deux sortes ; les uns qui l'autorisent , et qui prétendent s'en justifier ; les autres qui s'en accusent , et qui sont les premiers à la condamner; le uns qui la veulent faire passer pour sagesse, les autres qui de bonne foi la reconnaissent pour prévarication et lâcheté: les uns qu'il faut détromper, les autres qu'il faut fortifier. Ceuxlà sont les politiques du monde , qui , préoccupés de leurs sentiments, se font une prudence, dans les rencontres, d'être froids pour Dieu, et peu zélés sur tout ce qui concerne son service et ses intérêts ; se flattant d'agir en cela avec une circonspection nécessaire , et confondant cette indifférence et ce défaut de zèle avec l'esprit de modération et de retenue : œux-d, moins présomptueux et moins prévenus, conviennent de l'obligation indispensable où nous sommes tous d'avoir du zèle pour Dieu et de le marquer ; mais ne se trouvant pas assez de forces pour le mettre en œuvre et pour le faire paraître ; approuvant ce zèle dans autrui, mais dans eux-mêmes le faisant céder à la crainte et au respect humain. Prudence trompeuse , lâcheté indigne ; deux caractères auxquels je vais opposer les lumières et l'efficace de la parole de Dieu ; les lumières pour convaincre les premiers , et l'efficace pour animer et pour piquer les seconds. Car je prétends que le monde se trompe, et que sa prudence, qui nous fait avoir
sua LE ZÈLE, ETC.
fS
tant d^égards quand il s'agît de donner à Dieu des témoignages et des preuves de notre zèle , est une prudence réprouvée : vous le verrez dans le premier point. Et j'ajoute que cette faiblesse à laquelle nous succombons en nous comportant avec timidité et avec lenteur dans la cause de Dieu , pour ne pas encourir la haine des hommes , et ne nous pas exposer à leur censure, est une faiblesse essentiellement contraireà l'espritde Jésus-Christ, et par conséquent digne de la damnation éternelle : je vous le montrerai dans le second point. Deux vérités que chacun de nous s'appliquera selon Tétat de vie et la condition particulière où il a plu à Dieu de l'appeler; deux vérités dont il n'y aura personne dans cet auditoire qui ne soit touché, si nous voulons entrer là^essus en jugement avec nous-mêmes , et considérer sérieusement nos devoirs; deux vérités qui, bien conçues et bien pénétrées, seront capables de répandre dans tous les cœurs ce feu sacré que Jésus- Cbrist est venu allumer sur la terre. C'est aussitout le sujet ,de votre attention.
PRElVnERE PARTIE.
Se faire une prudence aux dépens de Dieu , au préjudice même des règles du monde , à la honte de la religion et à l'avantage de l'impiété , c'est-àdire une prudence dont Dieu se tient déshonoré, que le monde même n'approuve pas, dont les faibles se scandalisent, et dont les impies se prévalent, c'est ce que la politique du siècle a de tout temps inspiré aux mondains, et ce que l'esprit de Dieu contredira toujours. En quatre paroles, je viens de vous proposer quatre raisons que me fournit la morale chrétienne, et sur lesquelles j'établis la vérité de ma première proposition. Ne les perdez pas.
Il est de la grandeur de Dieu d'être servi par des hommes qui fassent gloire d'être à lui et de se dédarer pour lui ; et il n'y a point de prudence qui piûsse afiEaiblir la force et l'obligation de ce devoir, parce que ce devoir est le premier principe sur quoi roule la prudence même, et à quoi toute cette vertu doit se rapporter. Les intérêts de Dieu , c'està-dire ce qui touche son culte , sa religion , sa loi , son honneur, sa gloire, sont d'un ordre si relevé, qu'Os ne peuvent jamais être balancés par nul autre intérêt; et d'ailleurs ces mêmes int^ts de Dieu sont tellement entre nos mains , que vous et moi nous en devons être les garants , et qu'autant de fois qu'ils souf&ent quelque altération et quelque déchet. Dieu a droit de s'en prendre à nous, puisque ce dommage qu'ils souffrent n'est que l'effet et une suite de notre inâdélité. Or, c'est ce qui arrive tous les jours lorsque , par une fausse politique, nous négligeons de les maintenir, et que, noos en reposant sur Dieu même, nous nous faisons des prétextes pour nous taire, quand il fau-
drait parler; pour dissimuler, quand il faudrait agir ; pour tolérer et pour conniver, quand il faudrait reprendre et punir. Car quelle prudence pourrait alors nous mettre à couvert des jugements de Dieu , dont nous trahissons la cause, et de quel secours peut être pour nous la sagesse du monde, quand par ses maximes criminellement suivies, nous nous rendons coupables et responsables de l'injure que Dieu reçoit.^
C'est par cette règle que saint Jérôme , et après lui le docteur angélique saint Thomas, ont expliqué ce précepte de la loi divine , en apparence si rigoureux, lequel oblige tout homme chrétien à faire, quand il en est requis, la profession publique de sa foi, lui en dût-il coûter la vie, s'attirât-il par là les derniers malheurs, fallût-il endurer pour cela les tourments les plus cruels : car notre religion, dit Tertullien , pour Thonneur du Dieu qu'elle nous fait adorer, ne sait ce que c'est que de biaiser dans cette extrémité même. En effet, c'est cette nécessité, ou de mourir pour sa foi en la déclarant, ou d'en être le prévaricateur et l'apostat, je ne dis pas en la désavouant, mais seulement même en la déguisant et en la cachant , c'est, dis-je , cette nécessité qui a produit tant de martyrs dans le christianisme. Or la même raison qui obligeait les martyrs à professer leur foi , m'engage encore aujourd'hui à faire éclater mon zèle dans toutes les occasions où l'intérêt de Dieu est exposé : pourquoi? parce que je ne suis pas moins redevable à Dieu de mon zèle que de ma foi , ou plutôt parce que l'obligation particulière que j'aurais de confesser extérieurement ma foi, n'est qu'une conséquence de l'obligation générale où je suis de témoigner, quand il le faut , mon zèle pour Dieu.
Je sais que dans les premiers siècles de l'Église il s'éleva une secte de faux chrétiens, ou pour mieux dire de mondains , qui en jugèrent autrement, et qui prétendirent que dansc«3 circonstances, où la conjfession de la foi était censée un crime devant les hommes , on pouvait au moins , pour se racheter des supplices et de la mort, user de dissimulation, ne paraissant pas ce que l'on était, et au hasard même de paraître pour quelque temps ce que l'on n'était pas : mais je sais aussi que ce langage révolta tous les vrais fidèles; je sais que d'un consentement unanime les Pères détestèrent et rejetèrent cette erreur, que le premier concile œcuménique la condamna ,' et que , dans la sainte religion que nous professons, ceux-là ont toujours passé pour scandaleux qui ont refusé de se déclarer ouvertement. Or, si cela est vrai de la foi dans les temps mêmes où elle a été odieuse et persécutée, combien plus l'est-il du zèle des intérêts de Dieu, lorsque pour leur défense nous n'avons point de semblable risque à courir, et qu'une liberté évan-
SUR LE ZÈLE, btc.
gélique, bîan loia d'être dangereuse pour dous, nous devient glorieuse et honorable?
C'est donc en vertu de ce titre que Jésus-Christ, dans le onzième chapitre de saint Luc, proposant les maximes fondamentales de son règne , c'est-àdire de cet empire souverain qu'il exerce sur nous comme notre Dieu, insiste particulièrement sur celle-ci : Qui non est mecum, contra me est (Luc, 11 ) : Celui qui n'est pas pour moi , est contre moi ; parole, dit saint Augustin, qui confondra éternellement les sages du siècle , et qui suffira pour réprouver l'indifférence criminelle où ils se retranchent, quand il est question de rendre à Dieu le témoignage qu'il exige d'eux ; parole qui réfutera invinciblement les raisons frivoles par où il s'efforcent maintenant de justifier leur silence et d'excuser leur timidité en ce que j'appelle le parti de Dieu ; parole de malédiction pour ces esprits d'accommodement qui^, sans jamais choquer le monde , croient avoir le secret de contenter Dieu , et qui , sans rien feire pour Dieu , voudraient que Dieu fût content d'eux. Car que répondront-ils à Jésus- Christ, quand il leur dira que l'un et l'autre ensemble était impossible, et qu'ils en devaient être convaincus par cet oracle sorti de sa bouche : Qui non est mecww, contra me est? Prétendront-ils l'avoir mieux entendu que lui , avoir été plus prudents que lui , avoir eu pour ses intérêts un zèle plus discret que lui ? Et parce qu'alors il s'agira du choix décisif que cet Homme-Dieu fera de ses élus, dépcndra-t-il d'eux d'avoir été à lui malgré lui? Ah! chrétiens , que David raisonnait bien d'une autre manière, et que l'idée qu'il avait conçue de l'être de Dieu et de son excellence lui donnait bien d'autres sentiments! !Non, non. Seigneur, disait-il à Dieu dans l'abondance de son cœur, il ne faut point que je m'érige en sage et en politique ; et malheur h moi si je le suis jamais à vos dépens! Il faut que, dans l'étendue de ma condition, j'aie pour l'avancement et pour le soutien de votre gloire autant de zèle que j'en dois avoir. Car en cda consiste ma grande sagesse; et ce zèle de votre maison, qui me dévore, fait que tous les outrages que vous recevez dans le monde me blessent moi-même personnellement : Zehis domns tum comedit me, et opprobria exprobranthan tibi ceciderunt super me. {Psalm, 68.) Ces outrages, ô mon Dieu, par l'impiété et l'insolence des hommes , montent jusqu'à vous ; mais, par une vertu toute contraire de la charité qui m'anime, ils retombent en même temps sur moi ; c'est-à-dire les blasphèmes que l'on profère contre votre nom , les profanations de votre sanctuaire, les transgressions de votre loi, les insultes, les scandales, les dérèglements de votre peuple, tout cela fait sur mon cœur une impression à laquelle je ne puis résister. Quoi qu'en dise le monde,
il faut que je m'explique et que je parle; et si ma raison s'y oppose , je la renonce comme une raison séduite et corrompue : Et opprobria epcprobran^ Uni» tibi ceciderunt super me. Voilà , mes ohers auditeurs , l'exemple et le modèle que l'Écriture nous met devant les yeux : car ce n'est pas seulement un roi comme David qui doit parler de la sorte, mais un seigneur dans ses terres et ses donuûnes , mais un juge dans sa compagnie , mais un naagistrat dans son ressort, mais un supérieur dans sa société, un particulier dans sa famille, chacun sans exception dans son état. Tous les emportements ^l'un fils débauché et libertin doivent toucher le cœur d'un père; tous les désordres d'un domestique vicieux doivent toucher celui d'un maître. Je dis d'un père et d'un maître chrétiens, afin que l'un et l'autre répondant à la grâce de leur vocation i ils puissent se rendre le même témoignage devant Dieu que David se rendait par ces paroles : Et opprobria exprobrantium tibi ceciderunt super me. Sans cela, ni l'un ni l'autre ne satisfait à ce que lui impose la qualité de serviteur de Dieu; et sans cela l'un et l'autre abusent du pouvoir qui leur a été donné de Dieu. Seconde preuve tirée de la comparaison des devoirs du monde, et de la manière dont ils sont observés.
Car il serait bien indigne et absolument insoutenable, de vouloir que Dieu comptât pour un service ce que le monde même regarde comme une espèce de perfidie, et qu'il agréât pour témoignage de notre attachement une conduite dont les hommes se tiennent tous les jours offensés. Or un ami , bien loin de reconnaître pour ami celui qui dans l'occasion hésiterait à se ranger hautement de son parti et à le défendre, le mépriserait comme un lâche, et, si je l'ose dire, comme un déserteur de l'amitié. Un prince , bien loin de mettre au nombre de ses fidèles sujets quiconque, daps la conjoncture d'une guerre, affecterait de demeurer neutre, le traiterait de rebelle et d'ennemi de l'Ëtat. Dès là que c'est son sujet , le maître veut, et avec justice , qu'il marche sous ses étendards , qu'il s'intéresse pour la prospérité de ses armes , qu'il y contribue et de sa personne et de ses biens, qu'il fasse céder toute autre considération à celle-là. Reste donc à voir si la politique du monde, qui ne peut, avec tous ses artifices et tous ses détours, excuser à l'égard des hommes cette disposition d'indifférence , peut l'autoriser à l'égard de Dieu , et si Dieu , jaloux jusqu'à l'excès de la fidélité qui lui est due, peut, dans un point aussi délicat que celui-ci , être content de ce qui ne suffit pas même aux hommes pour les satisfaire ; et c'est ici que', pour votre édification et pour la mienne, ou plutôt que, pour la confusionde cette prudence charnelle qui est visiblement ennemie de Dieu, je voudrais, s'il était possible, rappeler tous
SUR LE Z£LE, btg.
les siècles passés, et faire comparaître comme en jugement tous ces sages de la terre qu'on a vus si zélés pour le service des puissances humaines à qui leur fortune les attachait , mais en même temps si réservés et si froids pour Dieu et pour sa religion . Car enfin , leur dirais-je avec tout le respect convenable, mais toute Tassurance que devrait nie donner mon ministère, ^uand il y allait du bien de FÉtat, quand l'autorité du prince se trouvait en compromis, et qu'il fallait la maintenir, cette modération , dont vous vous piquiez tant d'ailleurs , ne diminuait rien de votre ardeur. De quelle sévérité n'usiez-vous pas? avec quelle hauteur, avec quelle fermeté n'agissiez-vous pas? Toute votre prudence alors était de n'avoir ni ménagement ni égards , de ne laisser rien impuni ,*de prévenir par une juste rigueur Jusqu'aux moindres suites; et sur cela même votre zèle était louable , puisque Vautorîté que vous aviez à défendre venant de Dieu, comme dit Tapôtre, elle ne demandait pas un moindre soutien ni une moindre protection , quoique souvent elle eût peut-être demandé de votre part une plus pure intention . Mais du reste, dans ces mêmes places que vous occupiez , était-il question de vous opposer au libertinage qui faisait tous les jours de nouveaux progrès; mais vous parlait-on d'un scandale qui se répandait, et qui ne pouvait être arrêté que par vos soins et par une sainte vigueur; mais fallait-il corriger des désordres qui déshonoraient le christianisme et qui ne 8ul)sistaîent que par votre molle et pernicieuse tolérance : c'est là que ce zèle, auparavant si courageux et si ferme, devenait timide et circonspect ; que vbus deviez, à vous en croire , garder des mesures; que vous craigniez de vous avancer; que vous ménagiez celui-ci , que vous respectiez celuilà; c'est là que votre prudence, ingénieuse à éluder tout ce qui lui était à charge, trouvait mille raisons spécieuses pour ne rien entreprendre et pour laisser croître le mal : c'est là que vous traitiez d'indiscrétion les plus sages démarches de ceux qui se portaient pour défenseurs de la vraie piété , et que vous appeliez sagesse, habileté et science du monde, les dangereuses connivences de ceux qui entretenaient comme vous et fomentaient l'iniquité. Ah I chrétiens, cette seule contrariété de sentiments et de conduite ne sera-t-elle pas une conviction contre vous au tribunal de Dieu , et en faudra-t-il davantage pour faire évanouir tout le mystère et pour renverser tout le plan de votre pr^dence prétendue?
Ajoutez (et c^est la troisième raison) que, dan^ l'opinion des hooupes, c^tte indifférence pour la cause de Dieu est cooiipuaément prise et interprétée comme une aliénation secrète des intérêts dp Dieu ; excellente remarque du chancelier Gerson, que je vous l^ie de bien coipprendre. Yoiçi sa pensée : Car le
libertinage même le plus obstiné n'osant pas lever le masque , et pour sa propre conservation , quelque malice qu'il cache au dedans, ayant soin de ne la pas produire au dehors, à peine démêle-t-on dans le monde un homme indifférent pour Dieu, de celui qui formellement et expressément est contre Dieu. Vérité si constante que l'on juge même de l'un par l'autre , et que ce jugement n'est ni léger ni téméraire, puisqu'il est fondé sur la pratique la plus commune et sur l'usage le plus ordinaire des libertins du siècle. En effet , un athée , s'il y en a* ne se fait guère autrement connaître que par son indifférence pour toutes les pboses de la religion. Un homme corrompu et abandonné aux désirs d^ son coeur, ne se fait guère autrement remarquer que par une certaine insensibilité aux plus honteux dérèglements qui régnent autour de lui, et dont il est témoin. Quand donc ce ne serait que pour les faibles, qui, voyant de ces chrétiens indifférents et de ces faux sages, en prennent sujet de scandale, parce qu'ils ne savent avec qui ils traitent , et qu'ils ne peuvent dire d'un chrétien de ce caractère ce qu'il est ni ce qu'il n'est pas, il faudrait, pour ne les pas jeter dans oe trouble, nous expliquer, et accomplir par oeuvre ce que nous demandons tous les jours à Dieu qu'il opère en nous par sa grâce : Jtuiica me, Deus, et discerne causam meam ab homme iniqwo ( P$, 42) : Jugez-moi, Seigneur, et faites le discernement de ce que je suis, d'avec l'impie et le réprouvé. Je veux dire que nous devrions agir de telle sorte que l'on nous distinguât, et qu'étant à Dieu comme nous y sommes, ou comme nous témoignons y vouloir être, notre conduite ne donnât aucun lieu d'en douter. Et voilà , mes chers auditeurs , ce qui obligea autrefois le saint homme Elle à faire aux Israélites ce reproche que nous lisons dans l'Écriture, et que chacun de nous peut bien s'appliquer; voilà ce qui alluma le juste courroux dont ce prophète se sentit ému lorsqu'il vit les che& du peuple d'Israël sans 7èle et sans action , à la vue d'un sacrilège qui se commettait, et des honneurs profanes que l'on •rendait à l'idole dé Baal : Usquequo claucUcatis in dua&partes? Jusques à quand, leur dit-il, balancerezvous entre la prévarication la plus condamnable et le plus saint de tous les devoirs? Si )e Dieu d'Israël est votre Dieu , que ne prenez-vous la parole, que n'agissez- vous, que ne combattez-vous pour lui, et si Baal n'est qu'un fantôme , que ne vous élevezvous contre cette fausse divinité, ou plutôt contre ceux qui l'idolâtrent? Pourquoi faut-il que vous teniez un milieu , que ni la cooscience ni l'honneur n'approuveront jamais, et que, par une espèce de neutralité aussi indigne, et presque plus indigne que l'infidélité même, vous scandalisiez vos frères? Pourquoi feut-il que ce peuple qui vous observe , et I qui vous servez d'exemple, jugeant de votre reli*
SUR LE ZÈLE, ne*
§iiiqoty bîaa kÛQ d'être daagemi^a pour Doui, noua devîeût glodrieuse et hooarable?
C'est donc en vertu de ce titre que Jésua-Christ, dans b oauème chapitre de saint Luc, proposant les maximes fondamentales de son règne, c'est-àdire de est empire souverain qu'il exerce sur nous comme notre Dieu, insote partieulièreroent sur ceUe^ci : Qui non est mecym, contra me est (Luc, 11 ) : Celui qui n'est pas pour moi , est contre moi ; pamie, dit saint Àugustia, qui confondra éternellement les sages du siècle , et qui sufira pour réprouver lindiAéreoce criminelle où ils se retrandient, quand il est question de rendre à Dieu ie témoignage qu'il exige d*eux ; parole qui réfutera invinciblement les raisons frivoles par où il s'efforcent maintenant de justiGer leur silence et d'excuser leur timidité en ce que j'appelle le parti de Dieu; parole de malédletlon pour ces esprits d'accommodement qm, sans Jamais choquer le monde , croient avoir le secret de contenter Dieu, et qui , sans rien faire pour Dieu , voudraient que Dieu fût content d'eux. Car que répondront-ils à Jésus- Christ, quand il leur dira que l'un et l'autre ensemble était impossible, et qu'ils en devaient être convaincus par cet oracle sorti de sa bouche : Qui non est mecuniy contra me est? Prétendront-ils l'avoir mieux entendu que lui , avoir été plus prudents que lui , avoir eu pour ses intérêts un aèle plus discret que lui ? Et parce qu'alors il s'agira du choix décisif cpie cet Homme-Dieu fera de aet élus, dépcndra-t-il d'eux d'avoir été à lui malgré lui? Ah! chrétiens , que David raisonnait hîm d'une autre manière, et que l'idée qu'il avait conçue de l'être de Dieu et de son excellence lui donnait bien d'autres sentiments! ?ion, non, Seigneur, disait-il à Dieu dans fabondance de son cœur, il ne fliut point que je m'érige en sage et en politique; et malheur h moi si je le suis jamais à vos dépens! Il faut que, dans l'étendue de ma condition, j'aie pour l'avancement et pour le soutien de votre gloire autant de zèle que j'en dois avohp. Car en cela consiste ma grande sagesse ; et ce zèle de votre maison , qui me dévore , fait que tous les outivges que vous recevez dans le monde me blessent moi-même personnellement : Zelus domus tum co^nedU me^et opprobria exprobrcmthan tibi cecUkrunt super me. (Psalm, 68.) Ces outrages, 6 mon Dieu, par l'impiété et l'insolence des honnmes , montent jusqu'à vous ; mais, par une vertu toute contraire de la charité qui m'anime, ils retombent en même temps sur moi ; c'est-à-dire les blasphèmes que l'on profère contre votre nom , les profenations de votre sanc^ tuaire, les transgressions de votre loi, les insultes, les scandales, les dérèglements de votre peuple, tout cela fait sur mon cœur une impression à laquelle je ne puis résister. Quoi qu'en dise le monde,
il faut que je m'e](plique et que je parle; et si ma raison s'y oppose , je la r^ponce comme une raison séduite et corrompue : Et opprobria exprobrantittU» Hbi ceciderunt super me. Voilà, mes ohers auditeurs, l'exemple et le modèle que l'Écriture nous met devant les yeux : car ce n'est pas seulenaent un roi comme David qui doit parler de la sorte, o>ais un seigneur dans ses terres et ses domaines , mais un juge dans sa compagnie , mais un magistrat dans son ressort , mais un supérieur dans sa société, un particulier dans sa famille, chacun sans exception dans son état. Tous les emportements ^l'un âis débauché et libertin doivent toucher le cœur d'un père; tous les désordres d'un domestique vicieux doivent toucher celui d'un maître. Je dis d'un père et d'un maîtro chrétiens, afin que l'un et l'autre répondant à la grâce de leur vocation, ils puissent se rendre le même témoignage devant Dieu que David se rendait par ces paroles : Et opprobria exprobrantium tibi ceciderunt super me. Sans cela, ni l'un ni l'autre ne satisfait à ce que lui impose la qualité de serviteur de Dieu; et sans cela l'un et l'autre abusent du pouvoir qui leur a été doimé de Dieu. Seconde preuve tirée de la comparaison des devoirs du moi^e, et de la manière dont ils sont observés.
Car il serait bien indigne et absolument insoutenable, de vouloir que Dieu comptât pour un service ce que le monde même regarde comme une espèce de perfldie, et qu'il agréât pour témoignage de notre attachement une conduite dont les hommes se tiennent tous les jours offensée* Or un ami , bien loin de reconnaître pour ami celui qui dans l'occasion hésiterait à se ranger hautement de son parti et à le défendre, le mépriserait comme un lâche, et, si je l'ose dire, comme un déserteur de l'amitié. Un prince , bien loin de mettre au nombre de ses fidè* les sujets quiconque, daps la conjoncture d'une guerre, affecterait de demeurer neutre, le traiterait de rebelle et d'ennemi de l'Ëtat. Dès là que c'est son sujet , le mattre veut , et avec justice , qu'il marche sous ses étendards, qu'il s'intéresse pour la prospérité de ses armes, qu'il y contribue et de sa personne et de ses biens, qu'il fasse céder toute autre considération à celle-là. Reste donc à voir si la politique du monde, qui ne peut, avec tous ses artiûces et tous ses détours, excuser à l'égard des hommes cette disposition d'indifférence , peut l'autoriser à l'égard de Dieu , et si Dieu , jaloux jusqu'à l'excès de la fldélité qui lui est due, peut, dans un point aussi délicat que celui-ci , être content de ce qui ne sufih pas même aux hommes pour les satisfaire ; et c'est ici que', pour votre édification et pour la mienne, ou plutôt que, pour la eonfusionde cotte prudence chamelle qui est visiblement ennemie de Dieu, je voudrais, s'il était poasiUe, rappeler tous
SUR LE ZËtE, BTC.
les siècles passés, et faire comparaître comme en jugement tous ces sages de la terre qu'on a vus si zélés pour le service des puissances humaines à qui leur fortune les attachait , mais en même temps si réservés et si froids pour Dieu et pour sa religion. Car enfin , leur dîrais-je avec tout le respect convenable, mais toute l'assurance que devrait me donner mon ministère, quand il y allait du bien de l'État, quand l'autorité du prince se trouvait en compromis, et qu'il fallait la maintenir, cette modération , dont vous vous piquiez tant d'ailleurs , ne diminuait rien de votre ardeur. De quelle sévérité n'usiez-vous pa3? avec quelle hauteur, avec quelle fermeté n'agissiez-vous pas? Toute votre prudence alors était de n'avoir ni ménagement ni égards , de ne laisser rien impuni ;de prévenir par une juste rigueur jusqu'aux moindres suites; et sur cela même votre zèle était louable , puisque Vautorité que vous aviez à défendre venant de Dieu, comme dit l'apôtre, elle ne demandait pas un moindre soutien ni une moindre protection, quoique souvent elle eût peut-être demandé de votre part une plus pure intention . Mais du reste, dans ces mêmes places que vous occupiez , était-il question de vous opposer au libertinage qui faisait tous les jours de nouveaux progrès; mais vous parlait-on d'un scandale qui se répandait , et qui ne pouvait être arrêté que par vos soins et par une sainte vigueur; mais fallait-il corriger des désordres qui déshonoraient le christianisme et qui ne subMstaîent que par votre molle et pernicieuse tolérance : c'est Ù que ce zèle, auparavant si courageux et si ferme, devenait timide et circonspect ; que vous deviez, à vous en croire , garder des mesures; que vous craigniez de vous avancer; que vous ménagiez celui-ci, que vous respectiez celuilà; c'est là que votre prudence, ingénieuse à éluder tout ce qui lui était à charge , trouvait mille raisons spécieuses pour ne rien entreprendre et pour laisser croître le mal : c'est là que vous traitiez d'indiscrétion les plus sages démarches de ceux qui se portaient pour défenseurs de la vraie piété , et que vous appeliez sagesse, habileté et science du monde, les dangereuses connivences de ceux qui entretenaient comme vous et fomentaient l'iniquité. Ah I chrétiens, cette seule contrariété de sentiments et de conduite ne sera-t-elle pas une conviction contre vous au tribunal de Dieu , et en faudra-t-il davantage pour faûre évanouir tout le mystère et pour renverser tout le plan de votre prudence prétendue?
Ajoutez (et c^est la troisième raison) que, dan^ l'opinion des honu»es, cette iqdifféreuce pour la cause de Dieu est comopanémentprise et interprétée comme une aliénation secrète des intérêts de Dieu ; excellente remarque du chancelier Gerson, que je vous prie de bien co^pprendre. Yoioi sa pensée : Car le
libertinage même le plus obstiné n'osant pas lever le masque , et pour sa propre conservation , quelque malice qu'il cache au dedans, ayant soin de ne la pas produire au dehors, à peine démêle-t-on dans le monde un homme indifférent pour Dieu, de celui qui formellement et expressément est contre Dieu. Vérité si constante que Ton juge fï\èjm de l'un par l'autre , et que ce jugement n'est ni léger ni téméraire, puisqu'il est fondé sur la pratique la plus communç et sur l'usage le plus ordinaire des libertins du siècle. En effet , un athée , s'il y en 9, ne se /ait guère autrement connaître que par son indifférence pour toutes les choses de la religion. Un homme corrompu et abandonné aux désirs (}e son coeur, ne se fait guère autrement remarquer que par une certaine insensibilité aux plus honteux dérèglements qui régnent autour de lui, et dont il est témoin. Quand donc ce ne serait que pour les faibles, qui , voyant de ces chrétiens indifférents et de ces faux sages, en prennent sujet de scandale, parce qu'ils ne savent avec qui ils traitent, et qu'ils ne peuvent dire d'un chrétien de ce caractère ce qu'il est ni ce qu'il n'est pas, il faudrait, pour ne les pas jeter dans oe trouble, nous expliquer, et accomplir par oeuvre ce que nous demandons tous les jours à Dieu qu'il opère en nous par sa grâce : Judica me, Deus, et discerne causam meam ah honùne iniqw ( Pt. 42) : Jugez-moi , Seigneur, et faites le discernement de ce que je suis , d'avec l'impie et le réprouvé. Je veux dire que nous devrions agir de telle sorte que l'on nous distinguât, et qu'étant à Dieu comme nous y sommes, ou comme nous témoignons y vouloir être, notre conduite ne donnât aucun lieu d'en douter. Et voilà, mes chers auditeurs, ce qui obligea autrefois le saint homme Élie à faire aux Israélites ce reproche que nous lisons dans l'Écriture, et que chacun de nous peut bien s'appliquer; voilà ce qui alluma le juste courroux dont ce prophète se sentit ému lorsqu'il vit les che& du peuple d'Israël sans zèle et sans action , à la vue d'un sacrilège qui se commettait, et des honneurs profs^nes que l'on .rendait à l'idole dé Baal : Usquequo claudicatis in duaspartesf Jusques à quand, leur dit-il, balancerezvous entre la prévarication la plus condamnable et le plus saint de tous les devoirs? Si le Dieu d'Israël est votre Dieu, que ne prenez-vous la parole, que n'agissez- vous, que ne combattez-vous pour lui, et si Baal n'est qu'un fantôme , que ne vous élevezvous contre cette fausse divinité, ou plutôt contre ceux qui l'idolâtrent? Pourquoi faut-il que vous teniez un milieu, que ni la conscience ni l'honneur n'approuveront jamais, et que, par uue espèce de neutralité aussi indigne, et presque plus indigne que l'infidélité même, vous scandalisiez vos frères? Pourquoi faut-il que ce peuple qui vous observe , et ^ qui vous servez d'exemple, jugeant de votre reli*
16 StTA LE ZËLE, Etc.
gion par Tintérét que vous y devez prendre, puisse avec raison vous soupçonner d'en avoir fort peu, ou de n'en point avoir du tout ? H en veut des preuves et des effets ; et ce n*est que par ces effets et ces preuves sensibles que vous pouvez lui apprendre ce que vous êtes et pour qui vous êtes. Or combien en voiton parmi nous ( avouons-le ici , chrétiens , et déplorons-le devant Dieu ) , combien en voit-on dans les mêmes dispositions que ces Israélites à qui pariait le prophète? combien de ces esprits à qui tout est bon, qui pour le vice et pour la vertu ont d'égales complaisances, qui s'accommodent de l'erreur comme de la vérité, qui soufifrent en leur présence le scandale sans émotion , et le mépris de Dieu sans altération , en un mot , à qui Dieu peut dire ce qu'il disait dans l'Apocalypse à l'un des premiers évéques de l'Église : Ulinam frigidus esses aut calidus {Apoc, 9 3) : Je voudrais que vous fussiez , ou tout un ou tout autre ; que vous fussiez ouvertement , ou contre moi ou pour moi : mais parce que vous êtes tiède , et que vous demeurez dans un milieu qui ne décide rien , c'est pour cela que je suis prêt à vous rejeter : Sed quia tepidus es , incipiam te cvomere de ore meo. Esprits , ajoute saint Jérôme, d'autant plus dangereux , que dans cet état de tiédeur ils sont plus capables de nuire, plus en pouvoir d'arrêter le bien et de favoriser le mal , parce que leur tiédeur même a je ne sais quel air de modération qui fait que l'on s'en préserve moins , au lieu qu'une malice plus déclarée aurait bientôt ruiné tout leur crédit, et leur ferait perdre toute créance. Quoi qu'il en soit, en user ainsi, c'est donner aux ennemis de Dieu, à l'impiété, au vice, tout l'avantage qu'ils demandent, et les mettre en possession du règne funeste et de cet empire qu'ils tâchent, par toutes sortes de moyens, à s'usurper. Quatrième et dernière preuve de la vérité que je vous prêche. Car, suivant la belle et solide réflexion de saint Augustin, le libertinage ne demande point précisément d'être applaudi , d'être soutenu et appuyé ; il se contente qu'on le tolère, et c'est assez pour lui de n'être point traversé ni inquiété. Quand donc vous le laissez en paix , vous lui accordez tout ce qu'il prétend. Avec cela , il ne manquera pas de prendre racine; et, sans avoir besoin d'un autre secours , il saura bien se fortifier et s'étendre. N'estce pas de cette sorte et par cette voie qu'il est toujours parvenu à ses fins? Les ménagements de ceux qui l'ont épargné, et qui devaient le réprimer dans sa naissance, ont été de tout temps les principes de son progrès. Voilà ce qui a nourri dans tous les siècles la licence de certains esprits contagieux, qui ont infecté le monde ; voilà ce qui a introduit jusque dans le christianisme tant d'abus et tant de désordres, directement opposés aux lois de l'honnêteté; voilà ce qui a multiplié les schismes et les
hérésies. On se faisait d'abord un point de sagesse de les négliger, et puis on se trouvait trop faible pour les retrancher. Après les avoir supportés par indulgence, on se voyait réduit Si les souffrir par nécessité. La politique des uns rendait le zèle des autres impuissant et inutile. Et, pour remonter jusqu'à la source, l'indifférence d'un homme qui n'a< vait pas fait son devoir, était la cause originaire d'un vaste incendie qui embrasait des pays entiers. En dis-je trop, chrétiens; et, sans consulter d'autre expérience que celle de nos pères, ce que je dis n'est-ce pas ce qu'ils ont éprouvé , et de quoi ils nous ont laissé les tristes restes? De là l'obligation spéciale et redoutable de ceux qui se trouvent élevés en dignité, de ceux qui ont dans le monde de la qualité , de ceux qui , par leurs talents ou par leurs emplois, se sont acquis plus d'autorité, de ceux à qui Dieu semble avoir donné plus de lumière et de capacité ; de là , dis-je , cette obligation plus étroite qu'ils ont d'attaquer avec force les scandales du siècle y et de leur couper court : obligation qu'ils doivent considérer comme l'un des points sur lesquels le Saint-Esprit leur fait entendre qu'ils seront plus exactement recherchés, plus sévèrement jugés, plus rigoureusement condamnés. Car qu'un homme du commun oublie là-dessus et ce qu'il peut et ce qu'il doit , quoiqu'il se charge en particulier d'un grand compte, la conséquence pour Dieu en est moins à craindre ; mais qu'un grand qui a le pouvoir en main, et qui , selon saiut Paul, est le ministre de Dieu pour venger ses intérêts , cesse de s'y employer, qu'il soit sur cela d'une composition facile, qu'il se remue lentement, qu'il résiste faiblement, qu'il se relâche et qu'il se rende aisément, vous savez avec quels succès l'impiété en profite. En vain étalerai-je ici des maux qui vont presque à l'infini , et qui ne vous sont que trop connus. Il me sufQt de vous avoir appris d'où ils procèdent, et de vous avoir fait comprendre ce qu'il était important pour vous de n'ignorer pas , que de tolérer le vice c'est l'autoriser, c'est le seconder, c'est le faire croître, puisqu'il ne veut rien de plus qu'une telle condescendance , et que cela seul lui ouvre un champ libre pour passer à toutes les extrémités.
Vous me direz qu'un zèle vif et ardent, tel que je tâche de vous l'inspirer contre le libertinage et contre le vice, bien loin de guérir le mal, ne servira souvent qu'à l'irriter. Quand cela serait, durétiens, et que vous verriez que cela dût être , votre indiffé* rence pour Dieu n'en serait pas moins criminelle, et en mille rencontres le zèle ne vous obligerait pas moins à vous déclarer. Quoique le mal s'aigrît et s'irritât, vous auriez fait votre devoir. Dieu aurait ses vues pour le permettre ainsi; mais l'intention de Dieu ne serait pas que le mal qu'il voudrait permettre fût ménagé et toléré par vous. Sans me-
SUR LE ZÈLE, etc.
furer les choses par révénement , vous auriez tour jours la consolation de dire à Dieu : Seigneur, j'ai suivi vos ordres et j'ai pris le parti de votre loi. Et certes, mon cher auditeur, il ne vous appartient point, et il ne dépend pas de vous, sous prétexte d'un événement futur et incertain , de vous dispenser d'une obligation présente et assurée : c'est à vous de vous confier en Dieu , et d'agir dans l'espérance qu'il bénira votre zèle. Aussi ce zèle que ja vous demande étant un zèle de charité , qui n'a rien d'amer, qui n'est ni fier ni hautain , qui aime le pécheur et l'impie , en même temps qu'il combat l'impiété et le pédbé, il y a tout sujet de croire qu'il sera efficace, et d'en attendre le fruit que l'on se propose.
Vous me direz qu'il ûiut user de discrétion , et je le dis aussi bien que vous; car, à Dieu ne plaise que je vous engage à imiter ceux qui , emportés par leur propre sens , au lieu de se faire un zèle de leur religion , se font une religion de leur zèle. Non , sans doute, ce n'est point lace que j'entends. Il faut de la discrétion , mais aussi une discrétion qui aille toujours au terme où le zèle lui-même doit tendre. Tant de discrétion qu'il vous plaira, pourvu que le vice soit corrigé , pourvu que le scandale soit réparé, pourvu que la cause de Dieu ne succombe pas. Car, que votre discrétion se termine à prendre toujours, quoique sous de belles apparences, le mauvais parti ;que la cause de Dieu souffre toujours, quand elle est entre vos mains; que l'iniquité se tienne en assurance , et qu'elle se croie assez forte , du moment que vous êtes son juge ; que vous ayez dans le doute un secret penchant à conclure favorablement pour elle, et que tout ce tempérament de discrétion que vous affectez ne consiste qu'à ralentir votre zèle et qu'à retenir celui des autres, c^est discrétion, si vous le voulez, mais cette discrétion et cette prudence contre laquelle saint Paul prononce anathème, et qu'il met parmi les œuvres de la chair, quand il dit aux Romains : SapienUa carni$ UUmica est Deo. ( Rom. , 8. )
Vous me direz que votre zèle fera de l'éclat et du bruit; mais pourquoi donc en faire, si ce n'est pour empêcher ce que vous savez être un véritable désordre, soit dans l'intérieur de votre famille, soft au dehors? Est-ce prudence d'éviter l'éclat, quand l'éclat est nécessaire, et qu'il peut être avan- | tageux? Faudra-t-il que le libertinage, qui règne peut-être dans votre maison , sous ombre que vous TOTOulez pas éclater, y soit tranquille et dominant? Puisqu'il n'y a qu*un éclat qui l'en puisse bannir, bien loin d'appréhender cet éclat, ne faudrait-il pas le rechercher comme un remède et comme un moyen efficace? Mais cet éclat troublera la paix : qu'il la trouble, répond saint Augustin; c'est en cela même qu'il sera glorieux à Dieu et digne de resprit chrétien. Car il y a une fausse paix qui doit
K>U1lDAL0im. — T. n.
être troublée, et c'est celle dont je parle, puis* qu'elle favorise le péché. Et pourquoi le Fils de Dieu nous a-t-il dit dans l'Évangile qu'il n'était pas venu pour apporter la paix sur la terre , mais le glaive et la division ; qu'il était venu séparer le fils d'avec le père, et la mère d'avec la fille? Que voulait-il par là nous marquer, sinon qu'il y a dans le cours de la vie des occasions et des conjonctures où il est impossible de satisfaire au zèle que l'on doit à Dieu , sans s'exposer à rompre la paix avec les hommes? Et qu'y a-t-il en effet de plus ordinaire que ces occasions où , pour Thonneur de Dieu , il faut se résoudre à soutenir des guerres dans le monde et contre le monde? Non , non, chrétiens, il n'y a point de paix, ni domestique ni étrangère, qui doive être préférée à l'obligation de porter l'intérêt de Dieu et de s'opposer à l'offense de Dieu. Si le scandale qui se commet au mépris de Dieu vient de ceux qui vous sont unis par les liens de la chair et du sang, toute paix avec eux est un autre scandale encore plus grand. Il faut, selon le sens de l'Évangile, les haïr et les renoncer; et ils ne doivent pas s'en plaindre; puisque, si le scandale vient de vous-mêmes, il faut vous haïr et vous renoncer vousmêmes : car c'est pour cela que Jésus-Christ a repris les alliances les plus étroites du père avec le fils, et de la fille avec la mère , afin de nous faire mieux entendre que nulle raison ne doit être écoutée au préjudice du Seigneur et de son culte.
Mais ne doit-on pas ménager le prochain , surtout si c'est un ami, si c'est un homme distingué par sa naissance, par son élévation, par son rang? Le ménager, mon cher auditeur! et qu'est-ce que cet ami, qu'est-ce que ce grand , qu'est-ce que cet homme , quel qu'il soit , dès qu'il y va de la gloire de votre Dieu et de son service? Si les apôtres avaient eu de tels ménagements, où en serions-nous? Auraient-ils prêché l'Évangile malgré les édits des empereurs et les menaces des tyrans? Auraient- ils répondu avec tant de fermeté, aux juges et aux magistrats qui leur défendaient de parler, qu'ils devaient plutôt obéir à Dieu qu'aux hommes : Si Justttm est in conspeclu Deiy vospotius audire quam Deum. {Jct.y 4.) Si les Pères de l'Église, les Athanase, les Chrysostême, les Augustin, et les autres; avaient eu de pareils égards, auraient-ils préservé le peuple fidèle de tant d'erreurs qu'ils ont détruites, et de tant d'hérésies qu'ils ont hautement combattues? Agissez avec respect, mais agissez avec force; l'un n'est point contraire à l'autre. Honorez la naissance , honorez la dignité , honorez la personne , mais condamnez l'injustice et l'iniquité. Cependant, chrétiens, voici le désordre : on a du zèle, et quelquefois le zèle le plus violent et le plus amer pour certaines conditions, et l'on en manque pour d'autres états plus relevés. On se dédommaj^^e
SUR LE ZÈLE, etc.
en quelque manière sur les petits de ce qu'on ne fait pas à regard des grands. Tout est crime dans ceux-là, et tout est» ce semble, permis à ceux-ci. On se permiade que c'est sagesse de se taire, de dissimuler, d^attendre Toocasion favorable, et un moment qui ne vient jamais, ou qu*on ne croit jamais être venu. Ah! Seigneur, Atez-nous cette damnable sagesse du monde et remplissez-nous de votre zèle. Que ce zèle nous tienne lieu de la plus haute sagesse, que ce zèle soit notre souveraine raison, que ce zèle nous serve de réponse à toutes les difficultés d'une spécieuse et vaine politique; qu'après nous avoir garantis de ce premier écaeW d'une prudence prétendue, il nous préserve encore du second, qui est une lâche faiblesse, dont j'ai présentement à parler, et qui doit être le sujet de la seconde partie.