‹ Œuvres de BourdaloueChapitre 47 sur 225 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

Je trouve la réflexion de saint Ambroise trèssolide et pleine d'un grand sens, quand il dit qu'un homme ambitieux et qui agit par le mouvement de cette passion dont il est dominé , doit être nécessairement ou bien injuste ou bien présomptueux. Bien injuste, s'il recherche des honneurs et des emplois dont il se reconnaît lui-même indigne; ou bien présomptueux , s'il se les procure dans la pcr-

ISCR L'AMBmOM.

BuasioD qu'il ea est digae. Oc il arrive très-peu, ajoute ce saint docteur, que nous nous rendions sincèrement à nous-mêmes cette justice, d'être per- ' suadês et de convenir avec nous-mêmes de notre propre indignité. D'où il conclut que le grand principe sur lequel roule l'ambition de la plupart des hommes est communément la présomption ou l'idée ■ 1e leur capacité : et delà, re de la seconde propostemarquez, s'il vous plaît, [ui s'ensuiveut de ce raidévelopper. L'ambitieux tout : donc il se croit caiiitde bornes àsa fortune et à ses désirs : il n'eu met donc point à l'opinion qu'il a de son mérite et de sa personne. Je m'explique. Qu'est-ce qu'un ambitieui? C'est un homme, répond saint Chrysostdme , rentpli de lui-même, qui se flatte de pouvoir soutenir tout ce qu'il croit le pouvoir élever; qui , selon les différents états où il est engagé , présume avoir assez de force pour se charger des soins les plus importants, assez de lumière pour conduire les affaires les plus délicates , assez d'intégrité pour juger des intérêts publics, assez de zèle et de perfection pour gouverner l'Église, assez de génie et depolitiquepour entrer, s'il y était appelé , dans le conseil des rois; qui ne voit point de fonction au-dessus de lui , point de récompense qui ne lui soit due , point de faveur qu'il ne méritât ; en un mot , qui ne renonce à rien , ni ne s'exclut de rien.

Demandez-lui si dans cette charge dont l'éclat l'éblouit, il pourra s'acquitter de tous les devoirs quiy sont attachés; s'il aura toute la pénétration d'esprit , toute la droiture de cœur, toute rassiduitê nécessaire; c'est-à-dire, s'il sera assez éclairé pour faire le juste discernement du bon droit et de l'innocence ; s'il sera assez infleiible pour ne rien accorder au crédit contre l'équité et la justice ; s'il sera assez laborieux pour fournir à tous les soins et à toutes les affaires qui se présenteront; s'il aura l'âme assez grande pour s'élever au-dessus du respect humain, au-dessus de la flatterie , au-dessus de la louange et de la censure; faisant ce qu'il verra devoir être blâmé , et ne faisant pas ce qu'il verra devoir être approuvé, quand sa conscience lui dictera d'en user de lasorte; si, après s'étredéfendudes autres, il pourra le défendre de soi-mêoie, n'ayant point d'yard h ses avantages particuliers, ne profanant point sa (tignité par des intérêts sordides et mercenaires ; n'employant point l'autorité comme un bien dont il est le mettre, mais la ménageant comme un dép4t dont il est responsable, et n'envisageant ce qu'il peut que pour satisfaire à ce qu'il doit. Proposez-lui tout cela, et, après lui en avoir fait comprendre la difficulté «xlrême, interrogez-le pour savoir s'il

pourra tout cela et si il le voudra : comme il se promet tout de lui-même, il vous répondra sans hésiter, ainsi que ces deux enfants de Zébédée dont il est parlé dans l'évangile de saint Matthieu , Passumus (MATTH.,30):oui,jelepuis, et je le ferai. Mais moi , chrétiens, je conclus de là même qu'il ne le fera pas : pourquoi? parce que sa seule présomption est un obstacle à lefaire,etencoreplusà le bien faire. En effet , nous voyons ces hommes si sûrs de leur devoir hors de l'occasion être les premiers à se laisser corrompre quand ils sont exposés à la tentation. A qui faut-il seconfier? demande saint Augustin. A celui qui se déGe de soi-même; car la défiance qu'il a de soi-même est ce qui m'assure de lui. Or cette défiance est essentiellement opposée à la conduite et aux sentiments d'une ime ambitieuse.

Ajoutez à cela que les sujets du monde les plus incapables sont ordinairement ceux en qui cet esprit de présomption abonde le plus, et par une suite naturelle , ceux qui deviennent les plus ardents à se pousser et à s'élever. Car à peine entendez-vous jamais un homme sensé et d'un mérite solide se rendre à soi-même ce témoignage avantageux : Je puis cect,j'ai droit àcela, cet emploi n'excède pomt mes [orées, j'ai [es qualités qu'il faut pour remplir cette place. Ce langage ne convient qu'à un esprit léger et frivole. De là vient que la modestie , qui , comme l'a fort bien remarqué le philosophe, devrait être naturellement la vertu des imparfaits, est au contraire celle des parfaits , et que les plus présomptueux selon Dieu et selon le monde ont toujours été ceux qui devaient moins l'être. Et parce que l'avancement des hommes dans les conditions et dans les rangs d'honneur dépend au moins en partie de ce que chacun y contribue pour soi , et des démarches qu'on fait pour s'insinuer et pour s'établir, de là vient eneore, par un funeste renversement, que les premiers postes sont souvent occupés par les plus indignes, par les plus ignorouts, par les plus vicieux, pendantque les sages, que les intelligents , que les gens de bien , demeurent dau l'obscurité et dans l'oubli. Car il u'est rien de plus hardi que l'ignorance et que le vice , pour prendre avec impunité l'ascendant partout. C'est ee qui faisait autrefois gémir saint Bernard , et ce scandale serait encore maintenant plus universel s'il n'y avait un certain jugement publie, et incorruptible, qui s'oppose aux entreprises de ces esprits vains , jusqu'à ce que le jugement de Dieu en punisse les excès, dont il n'est pas possible qua-sa providence ne soit offensée.

De plus , n'est-il pas étrange qu'un amlutieui ss croie capable des plus grandes choses , sans s'être auparavant éprouvé, et sans avoir fait aucun essai de son esprit, de ses talents , de son naturel ? Or il n'est rien de plus commua que ce désordre. Car où

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trouver aujourd'hui de ces prétendants aux honneurs du sîèele , qui, avant que de faire les recherches où les engage leut ambition, aient soin de rentrer en eux-mêmes pour se connaître , et qui , dans la vue de leur condition foture , se forment de bonne heure à ce qu'ils doivent être un jour ou à ce qu*ils veulent devenir? Cest assez qu'on ait de quoi acheter cette charge , pour cronre qu'on est en état de la posséder et de Fexercer. CTest assez qu'il soit de Pintérêt d'une ftimille de tenir un tel rang , pour ne pas douter que Ton n'y soit propre. Cet intérêt de famille , ce bien tiennent lieu de toutes les qualités imaginables , et suffisent pour autoriser toutes les poursuites. Si les lois prescrivent quelque chose de plus , c'est-à-dire si elles exigent quelques épreuves pour la connaissance des sujets , on subit ces épreuves par cérémonie; et par la comparaison que Ton fait de soi-même avec tant d'autres qui y ont passé , on s'estime encore trop fort pour en sortir avec honneur. Si ceux à qui il appartient de corriger ces abus font des ordonnances pour les régler, on regarde ces ordonnances comme des vexations. On peut tout sans s'être jamais disposé à rien : sauf à faire ensuite des expériences aux dépens d'autrui et aux dépens de son empfoi même, et & sMnstruire des choses par les ignorances et les fautes infinies qu'on y commettra. Saint Paul ne voulait pas qu'un néophyte £At tout d'un coup élevé à certaines distinctions , et jugeait qull y avait des degrés par où l'humilité devait conduire les mérites les plus solides et les plus éclatants. Mais ces règles de saint Paul ne sont pas faites pour Fambitieux. Du plus bas rang , si l'on s'en rapporte à lui et selon ce qu'il croit valoir, il peut monter au plus haut; et sans passer par aucun mifien , il a de quoi parvenir au faite. L'ordre de la Providence est que les dignités soient partagées, et il y en a même qui sont formellement incompatibles; mais l'ambitieux est au-dessus de cet ordre, et ce qui est incompatible pour les autres ne l'est pas pour lui. Ce que ne feraient pas plusieurs autres plus habiles que lui , il le fera seul. Il peut tout et tout à la fois; et parce que pour tant de fonctions réunies, il fendrait être au même temps en divers lieux, par un miracle dont il est redevable à son ambition, il peut être tout ensemble ici et là; ou sans sortir d'une place , faire ici ce qui ne se doit faire que là.

Le croiriez-vous , chrétiens , si je ne vous le faisais remarquer, et si , à force de le voir, vous n'étiez pas accoutumés à ne vous en étonner plus; le croiriez-vous, que Pambition des hommes eût dû les porter jusqu'à chercher des honneurs pour lesquels, selon le témoignage du Saint-Esprit même, la première condition requise est d'être irrépréhensible? Voilà néanmoins ce qu'a produit l'esprit du monde dans le christianisme et dans l'Église de

Dieu. Il faut donc, condol saîot Grégoire pape, ou que l'ambitieux se juge en effet irrépréhensible , ou qu'il ne se mette pas en peine de contredire visiblement au Saint-Esprit. Or tant s'en Imt qu'il considère son procédé comme un péché contre le Saint-Esprit, qu'il ne s'en fait pas même on scrupule : marque évidente que ei'est donc la présomption qui le fait agûr; et que, dans l'opiiiion qu'il a de lui-même, il ne craint pas de se compter parmi les irrépréhensibles et les ptrfaits. Car la témérité des ambitieux du siècle va jusque-là, quand elle n'est pas réprimée par la eonsdenee ni gouvernée par la religion.

Mais eufin, disent-ils, et cela et tout le reste, nous le pouvons aussi bien que d'autres. St je teor réponds avec saint Bernard : Quelle conséquence tirez- vous de là? Si mille autres, sans mérite et sans les conditions convenables, se sont élevés à tel ministère , en êtes-vous phis capables parce qu'ils n'en sont pas plus dignes que vous? le pouvoir soutenir comme d'autres qui ne l'ont pas pa, n'est-ce pas même la conviction de votre insuffisance? Mais si chacun se jugeait dans cette sévérité, qià remplirait donc les chargée et les emplois? Ah! ciirétiens , ne nous inquiétons point de ce qui arriverait; pensons à nous-mêmes , et laissqns à Dieu le soin de conduire le monde : le monde, pour le gouverner, ne manquera jamais de sujets que Dieu par sa providence y a destinés. Si l'on se jugeait dans cette rigueur, dès là plusieurs qui ue sont pas dignes des places qu'ils occupent, coauneaceraient à le devenir; et si plusieurs qui en sont indignes se iaisaiettt la justice de s'en éloigner, dès là le mérite y aurait un^libre et facile accès, et, quelque rare qu'il soit, on en trouverait toujours assez pour ce qu'il y aurait d'emplois et d'honneurs vacants.

Or, ces principes supposés, quel parti y auraitil donc à prendre pour un chrétien , je dis pour un chrétien engagé à vivre dans le monde par profession et par étatj? Quel parti , mes ehers auditeurs? point d'autre que celui où la prudence chrétienne, qui est l'unique et véritable sagesse, le réduira toujours : savoir, de présumer peu de soi, ou plntdt de n'en point présumer du tout; de n'être point si persuadé ni si aisé à persuader des qualités avantageuses de sa personne; de tenir sur cela bien des témoignages pour suspects , et presque toutes les louanges des hommes pour vaines; d'en rabattre toiqours beaucoup, et de faire état qu'on s'en attribuera encore trop; de ne point désirer l'honneur, et de ne se le point attirer; d'attendre pour cela la vocation du ciel sans la prévenir ; de la suivre avec crainte et tremblement quand elk est évidente , et, pour peu qu'elle soit douteuse, de s'en défier; de n'accepter point les emplois honorables pour lesquels on aurait re^u de Dieu quelques talents « que l'en

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ne Toie de bonne foi qu'on y est contraint; et, si Ton est convaincn de son incapacité, de ne céder pas même à cette contrainte : car c'est ainsi qne s'en explique saint Grégoire pape : Ut virMUms pollens, invUus ad regimen veniat; virttUibus racuuSy ne coacttts quidem cuxedat, (Grbg.) Et ce grand homme avait droit sans doute de parler de la sorte , après les efforts héroïques que son humilité avait faits pour refuser la première dignité de rÉglise. Je sais que tout cela est bien opposé aux idées et à la pratique du monde; mais je ne suis pas id, chrétiens, pour vous instruire selon les idées et la pratique du monde. J'y suis pour vous proposer les idées de FÉvangile, et pour vous convaincre au moins de 1 ur solidité et de leur nécessité. Si le monde se conduisait selon ces maximes évangéliques , l'ambition en serait bannie et l'humilité y régnerait : avec cette humilité on deviendrait raisonnable, on se sanctifierait devant Dieu, et souvent même on réussirait mieux auprès des hommes, parce qu'on en aurait Testime et la confiance ; mais sans cette humilité, outre que l'ambition est aveugle dans ses recherches et présomptueuse dans ses desseins ,^elle est encore odieuse dans ses suites, et c'est ce qui va faire le sujet de la troisième partie.

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