‹ Œuvres de BourdaloueChapitre 61 sur 225 · SOI · texte numérisé non relu

SOI

condamner. (Test ainsi, mes frères, qu'il en devrait être; mais nous savons néanmoins que par la malignité des esprits il en va tout autrement. On a toujours voulu, et l'on veut toujours, quoique injustement, que notre foi soit responsable de notre mauvaise conduite. Et quel avantage, en effet , pour les libertins, lorsqu'ils voient au milieu du peuple chrétien, et parmi nous, les trahisons et les perfidies , les inimitiés et les vengeances , les débauches et les impudidtés? Je dis parmi nous; car preneî garde, s'il vous platt : qui sont ceux qui scandalisent la foi que nous professons, et qui la déshonorent par les excès et les dérèglements de leur vie? Sont-ce les hérétiques? Dès qu'ils se sont séparés de sa communion, elle n'entre plus en rien de tout ce qui vient de leur part, et n'y prend plus d'intérêt. Elle ne se glorifie point, dit Tertullien, de leurs bonnes œuvres et de leurs vertus apparentes; mais aussi depuis le grand scandale qu'ils lui ont causé en Tabandonnant, de quelque manière qu'ils se comportent ils ne sont plus capables de lui en causer d^autres : Nec vUHs inquinaêw, nec virMUms cororuUur. (Tbbtull.) H n'y a que nous , mes chers auditeurs, qui puissions dans l'opinion des hommes la relever ou la rabaisser, la couronner de gloire ou la charger de confusion. Soyons saints comme elle et selon elle, la voilà dans le plus haut point de son crédit. Mais si nous violons toutes ses règles, mais si nous traitons son culte avec de scandaleuses irrévérences, mais si nous allions, ou si nous prétendons allier la pureté de sa morale avec la contagion du siècle, avec les excès de la passion , avec les cupidités de la chair, avec le goût du plaisir et des voluptés sensuelles, c'est alors qu'elle tombe dans le mépris , et , si j'ose dire , d«is l'ignominie.

Or n'est-ce pas là que nous la réduisons? Ifestce pas à quoi nous l'exposons , et n'est-il pas à cramdre qu'il en soit de l'Église de Jésus-Christ comme il en fut de Jérusalem , lorsque ses ennemis , la trouvant toute dépeuplée et déserte, lui faisaient les plus cruelles insultes : Hœccine e$t urbs perfecH decoris (THBBif., 3)? Est-ce là cette Église jadis si florissante et si belle? Cette Église qui remplissait le monde de l'éclat de ses vertus et de l'odeur de sa sainteté ; cette Église qui sanctifiait les villes, les provinces, les empires; cette Église qui consacrait les solitudes et les déserts, qui formait les apôtres, les martyrs, les confesseurs, les vierges? Hxcdne estf Est-ce là elle, et en quel état l'apercevons-nous? Qui l'a ainsi défigurée, et quels traits y pouvons-nous découvrir de son ancienne splendeur? FacH suntJUHperdiH. (Ibid. , 1 .) Ses enfiints, qu'elle avait élevés dans son sein . qu'elle avait instruits à son école, qu'elle avait éclairés de toutes ses lumières , et pourvus de ses secours les plus puissants.

*^^ SUB LE ZÈLE, etc.

sont devenus des enfants de perdition . Manum iuam misUhostisadtmniadesiderabilia ^us. (Thben., 1.) Elle avait toujours combattu le péché oomme son ennemi capital , elle Pavait tant de fois vaincu et banni des cœurs où il s'était établi ; mais il a repris sur elle tout l'avantage qu'elle lui avaH enlevé. Il a répandu son venin sur tout ce qu'elle avait de plus cher, de plus sacré , et qu'elle conservait avec plus de soin., II n'a pas même épargné les ministres de ses autels , et la dépravation est générale. Faut-il* s'étonner qu'elle en ressente une si vive doulrar, et qu'elle soit plongée dans Pamertume ! Et ipsa oppressa amarUudinê. (Ibid.) Elle adresse sur cela ses plaintes à son Dieu et à son époux ; elle lui représente sa peine : Voyez, Seigneur, lui dit-elle, considérez l'affliction où je suis , et le décri où m'ont mis ceux-là mêmes que je portais entre mes bras , et à qui j'avais communiqué vos dons les plus précieux pour ^ profiter : f'ide, Domine , et amsU dera quoniamfacta sum tHUs. abid.) Mais tandis qu'elle gémit et qu'elle se plaint, die est toujours en butte aux railleries et aux sanglants outrages des impies, des athéea, des partisans de l'hérésie, qui ne l'envisagent qu'avec dédain, et qui se jouent de ses plus pieuses observances. PiderutU eam, etderisertaU sabhata tijus • ^lumiam viderwU ignami" niam^us.

Voilà, dis-je, ce que nous attirons à l'Église du Dieu vivant, et voilà à quoi nous ne donnons que trop d'occasion. Ce n'est pas qu'il n'/ait encore des âmes fidèles dont la piété, dont la vie régulière et sainte peut faire honneur à la religion; et à Dieu ne plaise que je leur refuse les justes éloges qui leur sont dusl II y en a dans le clergé, 41 y en a dans le dottre, il y en a même parmi les grands et parmi les petits : car il a été de la bonté de Dieu de ne pas laisser prendre au vice un empire si universel que la ruine de son peuple fih entière; <^ il a été de sa sagesse et de son adorable providence, pour la conviction des uns et pour l«ir Condamnation, de conserver toujours dans le christianisme et dans tous le» ordres, dans tous les rangs du' christianisme, certains exemples. Cest la consolation de l'Église, et là-dessus nous pouvons lui dire comme le prophète disait à Jérusalem : Consolamini, eonsolamini, (Uài., 40.) Sainte Mère, soutenez-vous dans votre affliction , et consolez-vous : malgré vos pertes, voici encore de dignes enfants qui vous restent, et qui peuvent en quelque sorte vous dédommager : Consolamini. Mais que dife-je , «Àrétîensi et qu'est-ce que cette consolation, si nous observons bien deux choses : premièrement la multitode presque infinie des pécheurs qui déshonorent leur foi , et qui , sans la renoncer peutrétre d'esprit et de cceur, la renoncent dans la pratique et par leurs actions eriminelles; secondement l'injustice des

hommes , surtout des ennemis de la vraie religion , qui ferment ]es yeux à tout ce qu'il y a d'édifiant pour la'en être point touchés, parce qu'ils ne le veulent pas être, et qui ne les tiennent ouverts qu'aux scandales, dont ils font le sujet de leurs discours injurieux, et où ils appliquent toute leur réflexion.^

Car ne dois-je pas aujourd'hnî reconnaître dans le christianisme ce que le prophète royal avait déjà depuis si longtemps reconnu dans le judaïsme; et faut-il qu'un prédicateur de l'Évangile en soit réduit à faire publiquement cet aveu ! Omnes decliruiverunt. {Ps. 18.) Tous se sont égarés; ils ont tous quitté les voies de la sainteté qu'on leur avait tracées et où ils étaient appelés, pour s'engager dans leurs voies propres ^ dans la voie de leur ambition, dans la voie de leur intérêt, dans la voie de la passion qui les domine. Oui, tous ils se sont ainsi livrés au péché , omnes : c'est-à-dire qu'entre eux le plus grand nomlnre est celui des pécheurs ; c'est-à-dire que pour un juste qui se sépare de la multitude, nous pouvons compter mille pécheurs; c'es^à-dire qat partout et quelque part que nous portions la vue , rieo presque ne se présente à nous que des pécheurs : pécheurs de tout âge, de tout sexe , de tout caractère et de toute espèce ; pécheurs superbes et orgueilleux, pécheurs mercenaires et avares, pécheurs dissimulés et vindicatifs , pécheurs violants et emportés, pécheurs malins et médisants ; ainsi des autres. Omnes declinaverwU. Encore s'ils savaient, dans leur iniquité, se prescrire de certaines bornes , et demeurer dans les limites d'une certaine pudeur : mais y a-t-il rien dans les plus sales passions de si infect et de si honteux où ils ne se laissent entraîner? ^'est-ce pas là même de tous les vices celui qui leur est devenu le plus commun , celui où ils se plongent plus promptement, celui où ils vivent plus habituellement , celui dont ils reviennent plus rarement , celui dont ils rougissent moins , dont ils se font moins de scrupule et moins de peine , dont ils se glorifient quelquefois plus hautement? Corrupti swU, (Ps, 13.) Je n'oserais m'expliquer davantage, et je les renvoie au témoignage de leur conscience pour penser en eux-mêmes (si cependant il n'est pas plus à propos qu'ils effacent absolument de leur esprit ces in£lmes idées, à moins que ce ne soit un sentiment de pénitence qui leur en retrace un souvenir général) , pour penser, dis-je, en euxmêmes , et pour se dire à eux-mêmes en quels abîmes de corruption et à quelles abominations la sensualité qui les gouverne les a conduits : Jbominabiles facti sunt. (Ibid.) Ahl mes frères, Jésus-Christ, notre législateur et notre maître, fut moqué, fot insulté, fut outragé dana sa passion : mais , comme nous la renouvelons par le péché, cette passion sî ignominieuse, je puis bien conclure avec l'éloquent

SUR LE PAtlDON DBS INJURES.

SaWien qaê nous en renôiivèToiit tous les oppirobres , et qu'As retombent sur la sainte loi que ce divin Sauveur est venu nous enseigner. In nobis ctmrobrium vatUur Chrtstus. (Saxv.)

I! est vrai , et il en ftut toujours convenir, que parmi tant d'ivraie semée dans le champ de TÉgltsé , il y a quelque bon grain. Je sais qu'il se trouve encore dans la religion chrétienne quelques chrétiens capables d'en soutennr l'honneur. Mais est-ce sur eux que le libertiiiiage attache ses regards? Est-ce au bien qu'ils font , est-ce aux exemples qu'ils donnent et aux vertus qu'ils pratiquent que le monde se rend attentif? Dans une société , dans une compagnie , un homme scandaleux fait plus d'impression sur les esprits que tous les autres ensemble , quelque réglés qu'ils puissent être.

Finissons , mes chers auditeurs , et fiasse le ciel que ce discours rallume tout votre zèle pour le soutien.de votre foi et pour sa gloire. Cest ainsi que, sans passer les mers et sans porter l'Évangile à des peuples éloignés, vous pouvez participer au ministère des apôtres. Ne détruisons pas dans le sein de rÉglise ce que d'autres bâtissent au milieu de l'idolâtrie : et tandis qiie des ouvriers infatigables vont chercher des nations barbares ^ et leur inspirer le respect de nos saints mystères, ne les avilissons pas dans l'esprit même des fidèles , et ne leur donnons pas lieu d'en être moins touchés. Nous sommes si sensibles à l'honneur d'une famille où nous avons pris naissance, si sensibles à Phomieur d'un corpsoù nons avons été associés comme membres : ne le serons-nous point à Thonneur d'une religion où nous avons été si heureusement régénérés, à qui nous sommes si étroitement engagés , par qui nous avons reçu tant de grâces , et dont nous attendons encore une couronne immortelle? Car si nous sommes, selon Fexpression de l'apôtre , par la sainteté de nos mœurs, la Joie et la couronne de notre religion , Gaudium mevm et corona mea y elle sera la nôtre ; et autant que nous l'aurons honorée en cette vie , autant serons-nous glorifiés dans réCernité , que je vous souhaite , etc.

SERMON

POUR LE VINGT BT UNIÊlIfi DIMAIICBB

APRÈS tA PENTECÔTE.

SUR LE PARDON DES INJURES

Tune vocavit illum donUnMt ium, et ait illi : Serve ne' qmam, otmne déhitum dimM Ubi, qwmiam togaMH me : nomme êtfo apoHmt ei t» mntrtri Oômêttvi lur, êtadêiêfo tui mitertus tum? Bt iratut dominue ^u»,^ tradidit eum tortoribms.

Alors son maître le fit appeler, et lai dit : Méchant ser- Yttear, Je tooi al remit ttmt ee que voas me deviez, parce que voua m*eo ares pilé : ne taUait-tt doue pas avoir pitté de votre compagnon eomme i*ai en piUé de Toqs? S«r cela le maître indigné le livra aax exécuteurs de la Justice. Saint MATrB.,ebap. 18. ^

Jamais reproche ne fut plus convaincant, ni jamais aussi châtiment ne fut plus juste. Pour peu que nous ayons de lumière et de droiture naturelle, il n*y a personne qui ne sente toute la force de Tun , et qui n'approuve toute la rigueur de l'autre. Car que pouvait répondre ce serviteur impitoyable , et si dur à se faire payer sans délai une somme de cent deniers, lors même que son maître, touché pour lui de compassion , et ayant égard à sa misère , venait de lui remettre jusques à dix mill6 talents? Si donc, irrité d'une telle conduite, le maître ne diffère pas à ee misérable , s'il le traité comme ce malheureux a traité son débiteur, et s'il le fait enfermer dans une obscure prison, c'est un arrêt dont féquité se présente d^abord à l'esprit, et dont la raison est évidente . Voilà, mes chers auditeurs, la figure; et dès que nous en demeurons là, nous n'y voyons rien qui nous surprenne, ni rien qui ne soit comforme aux lois d'une étroite justioe. Hais laissons la figure , et faisons^n rtapplication. Jésus-Christ fa £aite lui-même dans notre évangile, et II y a sans doute de quoi nous étonner. Car c'est ainsi , dft le fils de Dieu , que votre Père céleste se comportera envers vous : Sic et Pater vester eœlestis faciet vobis, (Matth. , 18.) Quelle menace, et à qui parle le Sauveur du monde? avons, dirétiens, et à moi, si nous ne pratiquons pas à l'égard du prochain la même charité que ce Dieu de miséricorde a tant de fois exercée en notre fiivenr , et qu*il exarce encore tous les jours; si , dans les offenses que nous recevons du prochani, nous nous livrons à nos ressentiments et à nos vengeances ; si nous ne pardonnons pas, si nous ne remettons pas libéralement toute la dette , ou si nous ne la remettons pas sineèrement et de bonne foi. ^etPattr ve$ter cœlettU fadei fH)lHi,HnonrenUserttitUfimqîdsqmproximôsuo decordibus vesttis. De là, mes frères, vous jugez def quelle importance il est de vous exhorter fortement au pardon dei injures ; or e^Mt ce quefentreprends ai^ourdlmt. Matière d'une conséquence

SUR LE PARDON DES INJURES

infinie; matière où je n^aurais pas la confiance de in'engager, ai je ne comptais. Seigneur, sur Fonction di?ine et Tefficace toute-puissante de votre parole. Soutenez-moi , mon Dieu , dans un sujet où yotre grâce m'est plus nécessaire que jamais. Je la demande par la médiation de Marie. y4ve.

Si je parlais à des païens et en philosophe, je pourrais trouver dans les principes même de la prudence du siècle, de quoi réprimer les saillies de la vengeance et de quoi condamner les excès d'une passion aussi aveugle qu'elle est violente et emportée. Mais du reste , mes chers auditeurs , convenons qu'avec toutes les preuves de la philosophie humaine , je discourrais beaucoup et avancerais peu ; et que les plus spécieux raisonnements n'aboutiraient tout au plus qu'à satisfaire votre curiosité et non point à convaincre vos esprits, ni à toucher vos cœurs. Il hvX donc prendre la chose de bien plus haut , et c'est à la religion que je dois avoir recours. Il faut vous parler, non en sage du monde, mais en prédicateur de Jésus-Christ. U faut pour vous soumettre employer l'autorité de Dieu même ; et pour vous engager, vous proposer un intérêt éternel. Appliquez- vous, sll vous platt, à mon dessein , que j'explique en deux mots. Je viens vous entretenir d'un des plus grands commandements de la loi , et, afin de vous en persuader solidement la pratique , je viens établir deux propositions, qui partageront ce discoura. Dieu a droit de nous ordonner en faveur du prochain le pardon des injures que nous en avons reçues : c'est la première proposition et la première partie. Si nous refusons au prochain ce pardon, nous donnons à Dieu un droit particulier de ne nous pardonner jamais à nous-mêmes : c'est la seconde proposition et la seconde partie. Prenez garde, mon cher auditeur. Voulez- vous disputer a Dieu son droit? je vais le justifier. Prétendezvous que Dieu vous pardonnant, après que vous n'aurez pas pardonné , se relâche ainsi de son droit? c'est de quoi je vais vous détromper. Il n'est point ici question de belles paroles , ni des agréments de l'éloquence chrétienne : mais il s'agit de vous faire vivement comprendre deux des plus grandes vérités. Commençons.

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