PREMIÈRE PARTIE
Je Favoue, chrétiens : le pardon des injures est difficile, et il n'y a rien dans le cœur de l'homme qui n'y répugne. Cest ce que le christianisme a de plus sublime, de plus héroïque, de plus parfait. Pardonner sincèrement et de bonne foi , pardonner pleinement et sans réserve , voilà, dis-je, à en juger par les sentiments naturels, la plus rude épreuve de la charité et Tun des plus grands efforts de la religion. Mais après tout je soutiens que Dieu adroit de Texiger de nous» et je dis qu'il Fexige en effet :
I comment cela? comme mattre, comme père, comme modèle, comme juge. Comme mattre parla loi qu'il nous impose, comme père par les biens dont il nous comble, comme modèle par les exemples qu'il nous donne, et comme juge par le pardon qu'il nous promet. Tout ceci est d'une extrême importance : n'en perdez rien.
Pardonner les injures et aimer ses ennemis, c'est un précepte, mes cbers auditeurs, fondé sur toutes les lois divines , et aussi ancien que la vraie religion. Dans la loi de nature, dans la loi écrite, dans la loi de grâce, cet amour des ennemis a été d'une obligation indispensable : et quand on disait aux Juifs : Vous aimerez votre prochain et vous haïrez votre ennemi , ce n*était pas Dieu qui le disait, remarque saint Augustin, mais ceux qui interprétaient mal la loi de Dieu. Ce n'était pas une tradition de Moïse mais une tradition des pharisiens , qui , corrompant la loi de Moïse , croyaient que le commandement d'aimer le prochain leur laissait la liberté de haïr leurs ennemis. Jésus-Christ n'a donc point établi une loi nouvelle, lorsque, usant de toute sa puissance de législateur, il nous a dit : Aimez vos ennemis, et pardonnez-leur : mats il a seulement renouvelé cette loi , qui était comme effacée du souvenir des hommes ; il a seulement expliqué cette loi , qui éta!t comme obscurcie par l'ignorance et les grossières erreurs des hommes; il a seulement autorisé cette loi , qui était comme abolie par la corruption où vivaient la plupart des hommes. Car si vous n'aimez que ceux qui vous aiment, poursuivait le Sauveur du monde, que faites-vous en cela plus que les publicains? et si vous n'avez de la charité que pour vos frères, qu'y a-t-il là qui vous relève au-dessus des païens? Toute votre diarité alors ne peut être digne de Dieu, ni telle que Dieu la demande , puisque ce n'est point une charité surnaturelle, mais une charité purement humaine. Et voilà pourquoi, concluait le Fils de Dieu, il vous est ordonné d'aimer jusques à vos ennemis, de remettre à vos ennemis les offenses que vous pensez en avoir reçues, de conserver la paix avec vos ennemis, et même de la rechercher. Ainsi l'a-t-on dû de tout temps, et ainsi le devez-vous maintenant , en vertu de l'ordre que je vous intime ou que je réitère, et que je vous fais entendre dans les termes les plus formels : Ego autem dico vobis : DUigUe ifHmicos vestros. (Matth. , 5.)
Or , supposé ce précepte , je prétends , chrétiens , que Dieu a un droit incontestable de nous y assujettir, parce qu'il est le maître; et par conséquent que nous sonunes indispensablement obligés de nous y soumettre et d'y obéir, pour reconnaître là-dessus , aussi bien que sur tout le reste , notre dépendance , et pour rendre à son souverain pouvoir l'hommage que nous lui devons. Précepte ap-
SUR LE PARDON DES INJURES
|Niyé BDT les raisons les plus solides et les plus sensibles ; mais quand il s*agit de l'autorité de Dieu et de l'absolue soumission qu'il attend de nous en qualité de souverain être, ce serait en quelque sorte lui faire ou^age que de vouloir traiter avec lui par raison. Il commande, c'est assez. Il dit : Ego autem dico vobU; il n'en faut pas davantage. Et qui étesvous en effet, ô homme, pour entrer en discussion avec votre Dieu; et vous appartient-il de raisonner •or ses adorables et suprêmes volontés? O homo, tu guis es, qui respondeas Deof {Rom., 9.)
Quelle est donc d'abord la réponse la plus courte et la plus décisive pour renverser toutes vos excuses et pour détruire toutes les prétendues justifications dont votre vengeance tâche à se couvrir? la void , et comprenez-la. Cest que Dieu veut que vous pardonniez , et que vous pardonniez de coeur; c'est-à-dire que vous ne vous contentiez pas de garder certains dehors et de ne vous porter à nul éclat, mais que vous bannissiez de votre cœur toute animosité volontaire et tout ressentiment. Dieu le veut, et je vous Tannonce de sa part : Ego autem dico volds^ A cela vous ne pouvez plus rien répliquer qui ne tombe de lui-même. Mais ce sacrifice me coûtera bien cher : dès qu'il est nécessaire, il n'y a point à examiner s'il vous coûtera beaucoup ou s'il vous coûtera peu, puisqu'il n'y a rien, de quelque prix qu'il puisse être, que vous ne deviez sacrifier à Dieu. Maïs c'est un effort au-dessus de la nature : aussi n'est-ce pas selon la nature qu'on l'exige de vous, mais selon la grâce, qui ne vous manquera pas , et qui est assez puissante pour vous soutenir. Mais j'y sens une répugnance que je ne puis vaincre , et le moyen que je me fasse une pareille violence ? Abus, répond saint Jérdme : quand Dieu vous l'ordonne, la chose dès là vous est possible, puisque Dieu n'ordonne rien d'impossible. Et qu'y a-t-il , ajoute le même saint docteur, de plus possible pour vous que ce qui dépend de vous et de votre volonté ? Il n'y a point id , comme à l'égard de bien d'autres préceptes , à alléguer ou la distance des lieux , ou la fortune, ou l'âge , ou la santé , ni le reste. Mais que dira le monde ? il dira que vous êtes chrétien , et que vous vous comportez en chrétien; il dira que vous êtes soumis à Dieu , et votre fidélité l'édifiera. Ou s'il ne pense ni ne parle de la sorte , quoi qu'il pense et quoi qu'il dise , vous mépriserez ses jugements et ses discours, et vous vous souviendrez que c'est à l'ordre de Dieu et non aux idées du monde que vous devez vous conformer. Mais on me traitera d'esprit Dedhle, et il y Ta de mon honneur : votre plus grand honneur est de renoncer en vue de Dieu à tout honneur mondain , et l'acte le plus héroïque de la vraie force est de triompher ainsi tout à la fois et de vous-même et du siècle profiine. Mais cet homme se prévaudra de mon induligenoe et n'en deviendra que
plus hardi à m'attaquer : peut-être sera-^il touché de votre religion ; ou s'il ne Test pas , et qu'il en de* vienne plus mauvais pour vous, vous en deviendrez meilleur devant Dieu , à qui seul il vous importe de plaire. Ah ! chrétiens , que notre amour-propre est fécond en subtilités pour se justifier, et pour se soustraire impunément à la loi de Dieu ! Si j'entreprenais de découvrir tous ses artifices , c'est une matière que je ne pourrais épuiser : mais fût-il mille fois plus artifideux et plus subtil , il feudra toujours qu'il plie sous l'empire dominant du maître qui nous interdit toute haine , et qui s'en est dédaré si expressément par ces paroles : Ego autem dico vobU : DiUgite inimicos vestros.
Mais ce n'est point après tout par une obéis* sance pure et par une soumission forcée qu'il prétend nous engager à l'observation de sa loi. Il veut que la reconnaissance y ait part; et le pardon qu'il sollicite pour le prochain , c'est encore plus comme bienfaiteur et comme père qu'il s'y intéresse, que comme législateur et comme maître. S*ll nous commandait d'aimer nos ennemis et de leur pardonner pour eux-mêmes, son précepte pourrait nous paraître dur et rigoureux. Car il est vrai qu'à considérer prédsément la personne d'un ennemi qui s'élève contre nous, nous n'y trouvons rien quede choquant, rien qui ne nous pique et qui ne soit capabled'exdter le fid le plus amer. Mais que fait Dieu ? Il se présente à vous, mon cher auditeur, et détournant vos yeux d'un objet qui les blesse, il vous ordonne de l'envisager lui-même. Il ne vous dit pas : C'est pour cduici , c'est pour cdle-là que je vous enjoins de leur pardonner ; mais il tous dit : Cest pour moi. Il ne vous dit pas : Pardonnez-leur, parce qu'ils le méritent; mais il vous dit : Pardonnez-leur, parce que je l'ai bien mérité moi-même. U ne vous dit pas : Ayez égard à ce que vous leur devez; mais il vous dit : Ayez égard à ce qui m'est dû et à ce que je leur ai cédé. Ce fut ainsi que les enfants de Jacob touchèrent le cœur de Joseph leur firère, qu'ils avaient si indignement Tendu, et qu'ils obtinrent de loi le pardon de l'attentat même le moins pardonnable où leur envie les avait portés contre sa propre personne. Votre père , lui dirent-ils , et le nôtre nous a chargés de vous faire une demande en son nom : c'est que vous ne pensiez plus au crime de vos frères , et que vous oubliiez l'énorme injustice qu'ils ont ' commise envers vous : Pater twu prœcepU nobU ut hœc UbiveridsUUus diceremus :obsecroutobU'' vUcaris êcekris frcUrum tuorwn, et peccati^ atquemaUtimquamexercueruntinte.{G^iei., 60.) Au souvenir de Jacob, de ce père que Joseph aimdt et dont il avait été d tendrement aimé , ses entrailles s'émurent, les larmes lui coulèrent des yeux; et bioi loin d'éclater en menaces, et de reprocher à ces frères parriddes leur barbare inhumanité, il
SUR LE PAEDOiS 0ES INJURES.
les rassura : Notiie Utnere ^ Cènes., 50); il prit lui-méipe leur défense, et les excusa en .quelque manière : f^os cogUastis de me malum, sed Deus vertu illud in bonum{ïb\d.); ilse lit leur soutien et leur protecteur : Ego pascam vos et parvulos ves' ^.(Ibid.)
Or, cbrétiens , ce n'est point au nom (f*un père temporel, ni au nom d'un homme comme vous; c'est au nom du Père céleste, au nom d'un Dieu créf^^ew^,. d'un pieu rédempteur' que je m'adresse à vous. Combien de fois peut-être, vous retraçant l'idée de ses bienfaits , vous êtes- vous écriés comme Piivid, dans un renouvellement de piété et de zèle : Quid retribuam Domino pro omnibus quas retribtdt mihif^Ps. lU.),QuB^ousdonnerai-Je, ô mon Dieu, pour V^ut oeque vous m'avez donné; et que ferai-]e pour yoûs, Seigneur, après tout ce que vous avez lût pfHir moi?Qombién de foisavez-vous désiré l'occasion où vous pussiez par une n^urque solide lui témoigner votre amour? N'en cherchez point d'autre que celle-ci; et dès que vous pardonnerez pour Dieu, comptes avec assurance que vous aimez Dieu. J|e ne sais si vous concevez bien toute ma pensée ; elle est vraie, elle est indubitable; et pour une âm^ enfsore susceptible de quelque sentiment de religion, je ne vois rien de plus engageant ni de plus oonso* lant. Expliquons-nous. La plus grande consolation que je puisse avoir sur la terre mt de pouvoir croire, jtvec toute la certitude possible en cette vic^, -que j'aime Dieu, et que je l'aime, non d'un amour suspect et apparent j mais d'un amour réel et véritable : car autant que je suis certain de mon amour pour lui , autunt suisrje certain de son amour pour moi et de sa grâce. Or de tous les témoignages que je puis là*dqssu8 souhaiter , il n'en es^ point de moins équivoque et de plus sûr que de.pardonner à un ennemi : pourquoi ? parce qu'il n'y a que l'amour de Dieu et le plus pqr amour qui puisse me déterminer à ce pardon. €e n'est point la nature qui m'y porte, puisqu'il la combat directement; ce n'est point le monde, puisque le monde a de^ maximes toutes contraires. D'où il s'ensuit que Dieu seul en est le motif, que le seul amour de Dieu en est le principe ; et qu'en disant à Dieu : Je vous aime ^Seigneur, et pour preuve que je vous aime, je remets de bonne foi telle injure qui m'a été faite, je suis, en parlant de la aorl#^ à couvert de toute illusion.
Et quelle OBctioni mes ch^rs auditeurs, n'acpompagne point ce témoignage seeret.qu'on se rçnd à spimémel Tai siyet de penser que j'aime mon Dieu et que je l'jilme Txaiment. Je &is quelque chose pour mon Dieu que je ne puis fidre que pour lui, et par oonséquentque je ûus purementpour kû..QuelgoOt ne ivoove^tron point en cette réflexion ? Haisie mal est que, sana regarder jamais Dieu dans l'homme, nous ne regardons que l'homme même, et de là ces
longues et vaines déclamations sur l'indignité du traitement qu'on a reçu, sur l'audace de l'un, sur la perfidie de l'autre, sur mille sujets qu'on défigure souvent, qu'on exagère, qu'on représente avec les traits les plus noirs. Ehl chrétiens , qu'il en soit comme vous le dites , et comme il vous platt de l'imaginer, j'y consens, mais ne comprendrez-vous jamais que ce n'est point là de quoi il s'agit? que quand nous vous exhortons à pardonner , nous ne prétendons pas justifier à vos yeux le prochain, puis* que s'il était innocent il n'y aurait point de pardon à lui accorder ? Que voulons*nous donc ? c'est que vous vous éleviez au-dessus de l'homme , c'est que vous donniez à Dieu ce que vous refuseriez à l'homme ; c*est que vous pensiez que Dieu se tiendra honoré , glorifié et, si j'ose dire , obligé de ce que vous ferez en fEiveur de l'homme. Du moment que vous vous serez bien imprimé dans l'esprit cette vérité fondamentale et essentielle, y aura-t-il effort qui vous étonne , ou qui doive vous étonner et vous arrêter?
Allons plus avant, et si pour nous exciter encore et nous régler, il nous faut un grand exemple , Dieu lui-même , comme modèle , nous en servira et nous convaincra par la vue de ses miséricordes envers nouset par la douceur de sa conduite ; car nous avons beau nous plaindre et relever nos droits , il n'y a jamais eu, ni jamais il n'y aura de réplique à l'argument que Dieu nous fait aujourd'hui sous la figure de ce maître de l'Évangile : Omne debUum dimisi tibi; nonne ergo oporluU et te misereri conservi tuif (Màtth., 18.) J'aime mes ennemis, et je leur pardonne : je vous ai vous-même aimé; et combien de fois vous ai-je pardonné? ne devez-vous donc pas m'imiter en cela et pardonner comme moi? Raison qui nous ferme la bouche, et qui nous accable du poid^ de son autorité. Et pour l'examiner à fond, prenez-la , mon cher auditeur, dans tous les tours qu'il vous plaira. Considérez-y les offenses de part et d'autre, et comparez la personne qui les reçoit, celle qui les fait, le pouvoir et la manière de se venger, l'intérêt qui se trouve à pardonner, la fin que l'on peut dans l'un ou dans l'autre se proposer; pesez, dis-je, exactement tout cela, et en tout cela vous verrez comment l'exemple d'un Dieu vous condamne ; et que c'est assez de ce seul exemple si vous ne le suivez pas pour vous rendre criminels. De là vos vengeances vous paraîtront pleines d'ij^justice, de Êiiblesse, de lâcheté, d'aveu^ement, d'ingratitude env<an Dieu et d'oubli de vous-même. Toutes ces considérations sont dignes de vous, et demandent une attention particulière.
Car, pour en vemr au détail, nous sommes piqués d'une ii^ure, et quelquefois nous nous en prenons à Dieu même : mais combien lui-même en soufifre-t-il tous les jours et an a-t-il souffert? Koua
SUB LE PABDON DES INJUBES.
nepouTons supporter qu'un bomme se soit attaqué k nous et qu'il nous ait outragés; mais Dieu nous fut voir des millioas d'hommes, ou plutât tous les hommes ensemble qui se soulèvent contre lui et qui le déshonorent. Nous avons peine à digérer que tel et tel depnis si longtemps nous rendent de mauvais offices? mais Dieu nous répond que depuis qu'il a créé le monde , le monde n'a pas un moment cessé de l'insulter. Il nous est fâcheux d'avoir un ennemi dans cette famille , dans cette compagnie , mais Dieu en a par toute la terre. A quoi sommes-nous si sensibles, et sur quoi faisons-nous paraître tant de délicatesse ? sur une parole souvent mal entendue, sur une raillerie mal prise, sur une contestation dans l'entretien, sur une vivacité qui sera échappée, sur un mépris très-léger, sur un air froid et indifférent, sur une vaine prétention qu'on nous dispute, sur un point d'honneur. Car voilà, vous le savez, voilà ce qui fait naître parmi les hommes les plus grandes inimitiés , et même parmi ces hommes si jaloux de passer dans le monde pour sages et pour esprits forts. Mais dit saint Chrysostéme , à regarder les inimitiés des hommes dans leur prineipe, qu'elles sont frivoles! Et qu'y a-t-il de comparable à tout ce qui s'est fait et à tout ce qui se fait contre notre Dieu : aux impiétés, aux sacrilèges, aux ir aux profana-
tions s plus sacrés
mystè les plus for-
melle) est-ce que ce
souve ; et qu'est-ce
quedi es de sa main
et tirées du néant? Si donc, vils esclaves, noua nous récrions si hautement en toutes rencontres et sur les moindres blessures, n'a-t-il pas droit de nous confondre par son exemple et de nous dire : Omne debUumdimiH;nonne ergo.oportuUette ttUiererif Moi , la grandeur même , moi digne de tous les hommages , mais exposé à toute Tingolence des pécheurs et à tous les excès de leurs passions les plus brutales, j'oublie en quelque sorte pour eux, et la supériorité de mon être et l'innon^rable multitude, la grièveté , l'énormité de leurs offenses. Moi-même je leur tends les bras pour lea rappeler, moi-même je leur ouvre le sein de ma miséricorde pour les y recueillif; moi-même je les préviens de ma grâce et leur communique mesplu^ riches dons. C'est ainsi que j'en use, tout Dieu que je suis. Mais vous, ennemis irréconciliables, vous n'écouta que la vengeance qui vous anime et la colère qui vous transporte. Mais vous hommes, vous roulez traiter dans toute la rigueur des hommes comme vous : Nonne oportuU et U mltéreri auuervi luit Mais vous, sans vous souvenir de votre commune origine qui vous égale tout devant mes yeux , vous prélendu vous prévaloir de je ne ui* quelle distinction hu-
maine pour exagérer tout ce qui le commet à votre égard et pour le mettre au rang des fautes irrémissibles! Hais vous, mesurant tous vos pas et craignant de ne rien relâcher de vos droits plus imaginaires que réels, vous passez les années et quelquefois toute la vie dans des divisions scandaleuses , plutôt que de faire une démarche ; et pour une occasion, pour un moment où votre frère a manqué, vous demandez des réparations qui ne finissent point. Mais vous, comptant pour beaucoup de ne pas porter les choses à l'extrémité , vous demeurez dans une indifférence qui ne témoigne que trop l'éloignement et l'aliénation de votre coeur! Sont-ee là les règles de la charité que je vous ai recomman* dée et dont J'ai voulu être le modèle?
Malheur à nous, mes frères, si nous ne nous conformons pas ï ce divin exemplaire ! Le péché originel de l'homme a été de vouloir être semblable il Dieu ; maïs ici Dieu non-seulement nous permet , mais nous conseille, mais nous exhorte, mais nous ordonne d'être parfaits comme lui. Comment accorder ensemble l'un et l'autre ? Rien de plus aisé, répond saint Augustin expliquant cette apparente contradiction. Le premier péchéde l'homme a été de vouloir être semblable à Dieu en ce qui regarde la prééminence de cet être suprême, c'est-à-dire qu'il a souhaité d'être grand comme Dieu , éclairé comme Dieu, indépendant comme Dieu. Or, c'était là un orgueil insupportable et une criminelle présomption. Hais la perfection est de ressembler à Dieu par l'imitation de sa sainteté et de ses vertus; je veux dire d'être charitablecomroe Dieu, miséricordieux comme Dieu, patient comme Dieu : Eilote per/ecti sicul paler vester cœlestit per/ectut est (Matth., s.)
Je dis ftu^, et je soutiens, mon cher auditeur, que cet exemple doit avoir sur vous d'autant plus d'efficace qu'il vous est personnel. Concevez bien ceci. Je ne vous ai parlé qu'en général de tout ce que Dieu reçoit d'outrages de la part des hommes et de tout ce qu'il leur remet si libéralement et si aisément; mais que seraij-ce si de toutes les personnes qui composent cet auditoire, prenant chacun en particulier, je lui mettais devant les yeux tout ce qu'il a fallu que Dieu dans le cours de sa vie lui pardonnât , et tout qu'il se flatte eu effet que Dieu lui a pardonné? Que serait.ce si je présentais à ce mondain tout^ les abominations d'une habitude vicieuse, où il s'est livré à ses déàrs les plus déréglés; ou, sans retenue et sans frein, il s'est abandonné aux plus honteux débordements; où, mille fois revoit^ contre sa propre consdence, il a étouffé la voix de Dieu qui sefaisaU entendre à lui , il a rejeté la grâce de Dieu, qui l'édairait et qui le |»essa>t , il a foulé auf pie^s la loi de Dieu qui Timportunait et qui le gênait, il a raillé les plus saùiU
SUR LE PARDON D£S INJURES
mystères de Dieu dont la créance le condamnait et dont ridée le fatiguait et le troublait, il a sacriGé Dieu et tous les intérêts de Dieu à Tobjet périssable qui Tenchantait et le possédait? Que serait-ce si , parcourant tous les autres états, j*appliquais cette morale à Timpie, à Tambitieux, à Favare (car il n'y a que trop lieu de croire que dans cette assemblée il se trouve de toutes ces sortes de pécheurs) , que serait-ce, dis-je, mon cher frère, si je vous retraçais le souvenir de toutes vos iniquités et que je raisonnasse ainsi avec vous : Voilà ce que Dieu a toléré, voilà sur quoi il a usé à votre ^ard de toute son indulgence, voilà ce qu*il a cent fois oublié pour vous rapprocher de lui et pour se rapprocher de vous? Par où jamais pourrez- vous vous défendre de suivre un exemple si puissant et si présent? Or, ce que je vous dirais , Dieu vous le dit actuellement dans le fond de Tftme : Serve neqmm , omne debitum cUmisi Ubi. Méchant serviteur, c'est spécialement à vous que j'ai tout remis, tibi. Je pouvais vous perdre, et je me suis employé à vous sauver; je pouvais vous bannir éternellement de ma présence, et je vous ai recherché; vous étiez pour moi dans une indocilité, dans une insensibilité, dans une dureté de cœur capable de tarir toutes les sources de ma miséricorde, et rien ne les a pu épuiser. De quel front et par quelle monstrueuse opposition un débiteur à qui l'on a fait grâce , et grâ<^ sur des dettes accumulées et dont il serait accablé, peutil poursuivre avec une sévérité inexorable l'acquit d'une dette aussi légère que celle qui vous intéresse ? Omne debitum demisi Ubi : norme ergo oporùuUei te misereri œnservi ttd f
Mais peut-être , chrétiens , doutez-vous de ce pardon de la part de Dieu et par rapport à vous. Car qui sait s'il est digne d'amour ou de haine, et qui peut être certain de la rémission de ses péchés ? Hé bien 1 si v,ous craignez de ne l'avoir pas encore obtenue , je viens vous enseigner le moyen infaillible de l'obtenir, en vous faisant considérer Dieu comme juge ; et s'il y a une vérité qui doive faire impression sur vos cœurs, n'est-ce pas celle-d par où je conclus cette première partie? 11 est vrai , tel est en cette vie notre triste sort et l'affreuse incertitude où nous nous trouvons : nous savons que nous avons péché, et nous ne savons si Dieu nous a pardonné. Les plus grands saints ne le savaient pas eux-mêmes , et des pénitents par état , après avoir passé de longues années dans les plus rigoureux exercices d'une mortification accablante , saisis néanmoins de frayeur , se demandaient les uns aux autres, comme nous l'apprend saint Jean Qimaque : Ah! mon frère, pensezvous et puis-je penser que mes pédiés devant Dieu soient efibcés? Si des saints étaient pénétrés de ce sentiment , quel doit être celui de tant de pécheurs ? Or« dans le scyet que je traite, j'ai de quoi les tirer
de cette incertitude qui le» trouble , j'ai de quoi leur donner l'assurance la plus solide et la plus ferme , puisqu'elle est fondée sur la parole même de Dieu , sur l'oracle de la vérité éternelle. Car c'est Dieu qui nous l'a dit; et s'il nous ordonne de pardonner, c'est en ajoutant à son précepte cette promesse irrévocable et si engageante. Je vous perdonnerai moi-même : Dimittite et dlmUteminL ( Luc, 6. ) En deux mots , quel fonds d'espérance et quel motif pour animer notre charité! Il n'y a là ni ambiguïté ni équivoque, il n'y a point de restriction ni d'exception : tout y est intelligible , tout y est précis et formel. Remarquez-le bien : Dieu, par la bouche de son Fils , ne nous dit pas , Pardonnez , et je vous pardonnerai certains péchés; mais de quelque nature qu'ils puissent être, vos péchés vous seront remis. Et diniittemini. Il ne nous dit pas, Pardonnez , et je vous pardonnai plusieurs péchés ; mais leur nombre, selon l'expression du prophète, fût-il plus grand que celui des cheveux de votre tête, tous vos péchés en général vous seront remis. Et dimittemim. Il ne nous dit pas, Pardonnez , et, après un temps marqué pour satisfaire à ma justice , je vous pardonnerai; mais, du moment que vous aurez pardonné, vos péchés dès là vous seront remis. Et dimittemim. Tellement, chrétiens, que dès que je pardonne, et que je pardonne en vue de Dieu et par amour pour Dieu , je puis autant compter sur le pardon de mes péchés que sur rinfaillibilitédeDieu et sur son inviolable fidélité. Rempli de cette confiance, je vais à l'autel du Seigneur, et sans oublier le respect dû à cette infinie majesté, j'ose lui parler de la sorte : Je suis pécheur, et je le reconnais en votre présence , à mon Dieu ; mais tout pécheur que je suis, vous me recevrez en grâce, parce que selon vos ordres j'ai moi-même fait grâce. Dans le sacrifice que je viens vous présenter, je n'ai point d'autre victime à vous offrir que mon cœur et que son ressentiment : je vous l'immole , Seigneur, et c'est une hostie digne de vous , puisqu'elle est purifiée du feu de la charité; et si vous rejetiez cette hostie, j'en appellerais à votre parole; et si vous m'imputiez encore quelque diose après l'avoir racheté par cette hostie, je dirais , Seigneur, et vous me permettriez de le dire, ou que vous m'avez trompé, ou que vous avez changé : or ni l'un ni l'autre ne vous peut convenir.
N'en doutez point, mon cher auditeur, quand vous aurez fait un pareil effort, et que vous adresserez à Dieu une telle prière, il vous écoutera; il vous répondra dans le secret du cœur ce qu'il fit entendre à Madeleine en la renvoyant : Allez en paix , vos péchés vous sont pardonnes : Bemittuntur liai peccata; vade inpace, (Luc, 7.) Le ministre de la pénitence, témoin d'une disposition si sainte, et comptant sur toutes les autres qui s'y trouvent
StIR LE PARDON DES INJURES.
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irenfenné^ , prononcera sans hésiter la sentence de Totre absolution, et répandra sur vous toutes les bénédictions du ciel. Vous vous retirerez content de Dieu et content de vous-même. Or, à toutes ces conditions et par tous ces titres, dites-moi si Dieu n'a pas droit d'exiger de vous le pardon qu'il vous ordonne et dont il vous a fait une loi? Mais vous, dès que vous ne le voulez pas accorder , ce pardon si légitimement dû et si expressément enjoint, ne donnez-vous pas à Dieu un droit particulier de ne vous pardonner jamais à vous-même? C'est ce que TOUS allez voir dans la seconde partie.