DEUXIÈME Partie
Ce que nous craignons communément le plus, et ce qui nous serait dans la vie plus fâcheux et moins soutenable, c'est , chrétiens, qu'on nous traitât comme nous traitons les autres, qu'on nousjugeit comme nous jugeons les autres , qu'on nous poursuivît et nous condamnât comme nous poursuivons et condamnons les autres. Notre injustice va jusqu'à ce point, de ne vouloir rien supporter de ceux avec qui nous sommes liés par le nœud de la société humaine , et de prétendre qu'ils nous passent tout, qu'ils nous cèdent tout, qu'en notre faveur ils se démettent de tout. Si, par un retour bien naturel , ils se comportent envers nous , selon que nous nous comportons envers eux ; s'ils s'élèvent contre nous, de même que nous nous élevons contre eux, et s'ils nous font ressentir toute la rigueur qu'ils ressentent de notre part, nous en paraissons outrés et désolés. Mais à combien plus forte raison devonsnous donc craindre encore davantage que Dieu ne se serve pour nous de la même mesure dont nous nous servons pour le prochain : c'est-à-dire qu'il ne devienne aussi implacable pour nous que nous le sommes pour nos frères, et que le pardon que nous ne voulons pas leur accorder, il ne nous l'accorde jamais à nous-mêmes? Or c'est justement à quoi nous nous exposons par notre inflexible dureté et par nos inimitiés. En ne voulant pas nous conformer à sa conduite, nous l'obligeons de se conformer à la notre, et nous obstinant à ne rien pardonner, nous lui donnons un droit particulier de ne nous pardonner jamais. Comment cela? le voici. Parce qu*alors nous nous rendons singulièrement coupables, et coupables en quatre manières. Observez-les : coupables envers Dieu, coupables envers Jésus-Christ, Fils de Dieu , coupables envers le prochain substitué en la place de Dieu , et coupables envers nous-mêmes. Coupables envers Dieu, dont nous violons un des préceptes les plus essentiels; coupables envers Jésus- Christ, Fils de Dieu, que nous renonçons en quelque sort^ dès que nous renonçons au caractère le plusdistinctif et le plus marqué du christianisme; coupables envers le prochain substitué en la place ^ laisse fléchhren votre foveur. Vous vous proster-
BOUROALOUB. — T. B. ^*
de Dieu , et à qui nous refusons ce qui lui est dû en conséquence du transport que Dieu lui a fait de ses justes prétentions; enfin coupables envers nousmêmes , soit en nous démentant nous-mêmes de la prière que nous faisons tous les jours à Dieu , soit en prononçant contre nous-mêmes, par cette prière, notre propre condamnation. Quelle ample matière et quel nouveau fonds de morale! Écoutez-moi, tandis que je le vais développer.
Car il ne faut point se persuader, chrétiens , qu'il vous soit indifférent de pardonner ou de ne pardonner pas, et que devant Dieu vous en soyez quittes pour lui représenter la justice de vos ressentiments et de vos vengeances, par la grièveté des injures qui vous offensent. Tout offensés que vous pouvez être. Dieu vous défend de suivre les mouvements de votre coeur aigri et envenimé, et quelque violente que soit la passion qui vous anime, il veut que vous l'étoufBez : pourquoi ? parce qu'il s'est réservé à lui seul le droit de vous venger et de vous faire justice', quand il lui plaira et selon qu'il lui plaira : Mihi vindicta et ego rétribuant. {Rom., 12. ) Il ne prétend pas que sans sujet et sans égard on s'attaque à vous , ni que le tort que vous recevez demeure impuni : mais parce que, s'il vous permettait d'être vous-mêmes les juges et les exécuteurs de la juste satisfaction que vous pouvez attendre , tout le lien de la société serait bientdt rompu , et toute la charité éteinte dans le monde. Pour la maintenir, cette société qu'il a établie, et pour conserver entre les hommes cette charité si néœssaire, il vous ordonne de lui abandonner votre cause , de vous en reposer sur lui , et de réprimer jusqu'au moindre sentiment qui vous porterait aux dissensions et à une fatale désunion. Précepte si exprès et d'une obligation si étroite, qu'il entend même que sur le point de lui présenter tout autre sacrifice , vous quitterez l'autel , vous y laisserez la victime, et vous irez avant toute chose vous réconcilier avec votre ennemi. Sans cela , quelque présent que vous apportiez à son sanctuaire et que vous ayez à lui mettre dans les mains, il le rejette et le réprouve. Que faites-vous donc, mon cher auditeur, quand, par une division scandaleuse ou par une secrète aliénation, vous séparez ce que Dieu avait uni, et vous troublez la paix dont il était le garant et le sacré nœud ? Outre l'ennemi visible que vous avez sur la terre et que vous aigrissez encore davantage, vous en suscitez contre vous un autre dans la ciel , mais plus puissant mille fois et plus redoutable, tout invisible qull est : c'est Dieu même. Or se rendre ainsi coupable et condamnable, aux yeux de Dieu , n'est-ce pas l'autoriser spécialement à vous punir, et à vous punir sans rémission?
Non, chrétiens, tant que vous serez inflexibles pour vos frères , n'espérez pas que Dieu jamais se
SUE LE PÀHDON DES INHIBES.
«ères à Mê pîeds, vous gémirez devant lui, vous fous frapperez la poitrioe et vous éclaterez en soupirs pour le toucher : mais la même dureté que vous avez à Tégardd'un homme comme vous, il Taura envers vous ; et malgré vos gémissements et vos soupirs, n'attendez de lui d'autre réponse que ce foudroyant aoathème : Point de miséricorde à celui qui n'a pas Oeût miséricorde : Judicium sine misericordia illi qui nonfecU mùericordUam, (Jacob. , 2. ] U est vrai que dans son Église il y a un tribunal de miséricorde pour les pécheurs et pour le pardon de leurs péchés , et qu'il a revêtu %es raioistres de son pouvoir pour vous absoudre : mais ce pouvoir, par rapport à vous, est suspendu dès que vous voulez fomenter dans votre âme le mauvais levain qui Tenveoime et le ministre alors doit vous dire en TOUS renvoyant : Judicium sine misericordia iUi qui fum fecU misericerdiam* Il est vrai qu'à la mort Dieu commande aux prêtres de redoubler leurs aoins pour votre secours, et de vous communiquer abondamment et libéralement toutes les grâces qu'ils OBit à dispenser. Mais t'ils ne peuvent vous engager à une réunion sincère et de cœur, et s'ils s'en ont de soliëes témoignages, il leur défend à ce moment même, à ee formidable moment, de vous ûâre part des remèdes spirituels dout une telle disposition vous rend indignes; et plutôt que de vous ies appliquer en cet état, U veut qu'ils vous laissent mourir sans sacrements et en réprouvés, afin que sa parole «'accomplisse : /udicimm sine misericordia au qui nônfocU misericot^eUani, Ah ! combien de pécheurs sont ainsi passés au jugement de Dieu ; tt ii plusieurs ont consenti dans cette extrémité à de l^iréleodttes réoonciliatioas , eombiea , sous de trompeuses apparences, sont morts aussi ennemis qu'ils l'étaient depuis de longues aniiéesi Car iï est certain que de toutes les passions , il n'en est point qui s'imprime plus profondément que la baifie , ni qu'il soil plus difficile de déraciner. On a vu des chréttens , après avoir enduré pour l'Évangile de cruels supplices et triomphé de tous les efforts des tyrans, s^oublier eux-mêmes à la vue d'un ennemi ; et sur le point de consommer leur victoire, oééer à un ressentiment, et perdre avee la foi la cowronne 4u martyre. Je ne m'en étonne point, pniaqne rien n'est plus directement opposé à f esprit de iésus-Ohrifit que l'esprit de vengennce et les aversions qui i'eatnatÂennent dans nn««enr^ Autre sujet de la colère «t de rindignation de Dien. Car entre les earaelèrts de la loi évangélique , un 4es plos propres , et je puis dire le premier, c'est ceUe diarité qni, sans distinction d'amis et d'ennemis, nens lie tous enaemble, et ne fait de tons les cœurs qu'nn même cœur, et de toutes les âmes qu'une même âme. Cette charité qui ta jusqu'à bénir ceux qui nous chaînent de malédictions, jusqu'à prier pour ceux qui nons persé-
cutent et qui forment contre nous les plus injustes entreprises, jusqu'à les embrasser, jusqu'à les secourir dans leurs besoins, jusqu'à les aider de tout notre pouvoir. Cette charité que pratiqua sur la croix le Fils de Dieu, notre Sauveur et notre divin exemplaire, lorsque s'adressant à son Père, il prit la défense des Juifs qui poursuivaient sa mort, des juges qui l'avaient condamné , et de ses bourreaux mêmes qui l'outrageaient encore après l'avoir crucifié : Pater dimitte iilis; non enim sciunt quid faciunt. (Luc, 33.) Voilà, dis-je, la perfection de la loi de grâce ; voilà le précepte que Jésus-Christ semble avoir eu le plus à cœur, le précepte qu'il a spécialement adopté comme son précepte, auquel il s'est particulièrement attaché, sur lequel il a plus fortement insisté; Toilà à quoi il veut qu'on nous connaisse en qualité de chrétiens : In hoc cognoscent omnes quia discipuli mei estis. (Joàn., 13.) Quand donc , contre toutes les règles de cette charité si hautement et si expressément recommandée, nous nous éloignons les uns des autres, et que nous vivons dans une guerre, ou déclarée, ou d'autant plus dangereuse et plus mortelle qu'elle est plus couverte; quand à la première atteinte qui nous blesse, nous nous récrions, nous nous emportons , nous ne pensons qu'à rendre reproche pour reproche, médisance pour médisance, mal pour mal, quel qu'il puisse être; quand, retenus par un respect tout humain et par une modération feinte, nous conservons cependant au fond de notre âme un venin qui l'empoisonne, et qui ne manque pas de se répandre dans Toccasion, quoique subtilement et sans bruit; quand nous nous consumons de réflexions, de désirs, d'envies, que nous inspire une secrète malignité et qui ne tendent qu'à la satisfaire ; quand nous nous laissons préoccuper des idées communes, que nous nous faisons une gloire d'avoir vengé une injure, que nous regarderions comme un opprobre de n'en avoir pas effacé la tache , que nous aurions honte de n'en avoir pas eu raison par quelque voie que ce soit ; n'est-ce pas alors renoncer Jésus-Christ, sinon de bouche au moins d'effet , puisque c'est renoncer une des maximes fondamentales de la sainte religion qu'il nous a prêchée? N'est-ce pas rougir de Jésus-Christ , puisque c'est rougir de sa morale et de l'observation de sa loi ? Or, ne nous y trompons pas , et comprenons bien deux choses : premièrement, qu'il n'y a point d'autre médiateur par qui BOUS puissions obtenir la rémission de nos péchés que Jésus-Christ ; secondement , que quiconque aura renoncé Jésus-Christ, Jésus -Christ le renoncera; et que quiconque aura rougi de Jésus- Christ devant les hommes , Jésus-Christ devant son Père rougira de lui. Par conséquent , que si nous ne pardonnons comme Jésus-Cbrist et selon la loi de Jésu8-Christ| nous ne pouvons compter sur sa mé-
SUR lE PARDON DES INJURES.
iftetion, ni espérer par ses mérites Tabolilioa de nos offenses ; mais si ce n*est pas par lui (}ue nous Tavons, par qui l*auroos-nous ?
Chose étrange, mes chers auditeurs ! Nous sommes chrétiens, ou nous prétendons Tétre. En vertu de }a profession que nous en faisons , nous n'avons pas une fois recours à Dieu pour implorer sa gr^ce que ce ne soit au nom de Jésus-Christ, comme frères de Jésus-Christ , comme membres de Jésus-Christ. £t cependant nous prenons des sentiments tout opposés à ceux de Jésus-Christ, nous tenons une conduite toute contraire à la sienne , nous le désavouons et nous le déshoqorons , en désavouant son Évangile et déshonorant le christianisme, où par une vocation particulière il nous a spécialement appelés. Autrefois le signe des chrétiens et la gloire du christianisme, c'était Fesprit de paix qui régnait entre eux ; c'était , comme je l'ai dit , ce concours unanime 4e tant de volontés dans une même volonté , et de tant d'intérêts dans un mépie intérêt : tellement que 4e toute une multitude il ne se faisait pour ainsi dire qu'un mente homme. Les païens le remarquaient , et c'est ce qui les étonnait, ce qui les édifiait, ce qui les charmait. Qu'y avait-il en effet de plus ad-
contre des corps entiers , pour les noter , pour les décrier, pour les ruiner. Et cependant ils n*épargnent ni le sacré ni le profane, ni Tartifice ni le mensonge , pourvu qu'ils puissent parvenir à la fin qu'ils se proposent, d'humilier, de confondre, de perdre quiconque ose les contredire, et ne donne pas aveuglément dans leurs idées , ou plutôt dans leurs erreurs. Encore prétendent-ils agir en cela pour Jésus-Christ, et défendre la cause de Jésus-Christ : comme si cet Homme-Dieu, ce Dieu de charité, qui pour la défense de sa propre personne ne proféra pas une parole , autorisait dans eux, sous le vain prétexte de sa gloire, les plus aigres sentiments , les plus iniques préjugés, les plus noires médisances et les plus injustes pratiques.
Mais revenons. De ne vouloir pas pardonner, c'est se rendre coupable envers Dieu , coupable envers Jésus-Christ Fils de Dieu , et je dis encore coupable envers le prochain substitué en la place de Dieu: troisième raison qui engage Dieu à nous juger nous-mêmes selon toute la sévérité de sa justice et sans indulgence. Car, quel que puisse être cet homme contre qui vous vous tournez et pour qui vous vous montrez si intraitable , il est revêtu de tous les droits mirable et de plus grand? Ils voyaient parmi des gens ide Dieu , et c'est de lui que Dieu vous a dit ce que
djB tous les pays et de tous les caractères une concorde que rien ne troublait. Ils voyaient des martyrs endurer sans se plaindre, et même avec joie, les fausses accusations , les calomnies atroces , les ignominies publiques, tout ce qu'il y a de plus outrageant et de plus diffamant. Us voyaient ces généreux soldats de Jésus-Christ et ces fidèles imitateurs de sa charité pardonner à leurs tyrans toute la fureur qui les animait contre eux , et embrasser ceux qui les tourmentaient, qui les déchiraient, qui lesbrdlaient. C'était 14 le triomphe de la religion : mais en voici le scandale. C'est que parmi les successeurs de ces chrétiens si patients et si charitables, il ne se trouve presque plusde patiencedans les injures ni de charité. On voit des disciples de Jésus-Christ en de perpétuelles contestations et en des discordes éternelles. On emploie toutes les considérations divines et humaines pour les adoucir et pour les accommoder : mais souvent on y perd ses soins, et l'on n'y peut réussir. Ce qu'il y a de plus déplorable, c'est que, par la plus Âineste de toutes les illusions , ce sont quelquefois les plus chrétiens en apparence et les plus déclarés pour la piété, qui gardent dans le coeur plus d'amertume et plus de fiel. Ils viennent à l'autel de Jésus-Christ, ils participent au sacrement de Jésus-Christ, ils prêchent la plus sévère morale de Jésus-Christ : et cependant ils roulent dans leur esprit mille projets de la vengeance la plus vive et la plus pure. Et cependant ils forment mille intrigues et mille cabales, non point seulement contre quelques particuliers, mais contre des sociétés.
l'apôtre saint Paul disait à son disciple Philémon au sujet d'Onésime : Recevez-le comme moi-même , et usez-en avec lui comme vous en devez user avec moimême : Suscipe iUum sicut me. {Philem,, i 7.) Il vous a déplu dans une occasion , il s'est échappé à votre égard , et c'est une dette dont vous pourriez lui demander compte. Mais cette dette, je la prends sur moi ; et pour une juste compensation , je lui transporte celles que je pourrais à meilleur titre exiger de vous. Car souvenez-vous que vous vous devez vous-même à moi , et que j'ai sur vous un droit absolu et sans réserve : Si autem aUquidnocuit tibi , avt débet , hoc mihi imputa : ego reddam , ut non dicam tibi quodet te ipsum mihi debes. (Ibid. , 18. ) C'est ainsi, dîs-je, que Dieu s'en est expliqué, et c'est ainsi que votre frère , tout redevable qu'il vous est, a droit d'attendre de votre part un traitement favorable et une remise entière. Mais vous , violant tous ses droits, vous n'êtes occupé que des vôtres ; vous les relevez , vous les exagérez , vous les redemandez avec une hauteur et une exactitude qu6 vous appelez droiture , justice , équité , mais que j'appelle, moi, inhumanité , que j'appelle cruauté, que quelquefois même je puis appeler férocité. Car qui ne sait pas quels sont les emportements d'une pas- 9ion de vengeance ? on se croit tout permis , et l'on ne garde nulles mesures.Dans la fausse idée que l'on se forme d'une offense que l'imagination grossit, et que notre délicatesse fait croître à Tinfinf , quoi qu'on dise, quoi qu'on entreprenne , quoi qu'on ex^ cute, ce n'est jamais trop. Pour un trait , on en reo^
Sll
suit LE PAIIDÛN DES INJUBES.
voie mille autres ; pour un 'mot , on en vient à mille discours remplis d'invectives les plus injurieuses et qui n*ont point de fin ; pour une fois et pour un moment , on passe les années , et souvent toute la vie à butter sans cesse un homme , à le chagriner, à le traverser, et, s'il est possible, à le désoler et à l'accabler : pourquoi? parce que, aveuglés d'un amour-propre qui ne se prescrit point de bornes , nous nous infatuons de nos prétendus droits , et nous perdons tout souvenir du droit réel et solide que Dieu a transmis au prochain.
Après cela, mes chers auditeurs, allez à Tautel Aiire la prière que le Sauveur vous a lui-même tracée. Allez aux pieds de Dieu prononcer contre vousmêmes Tarrét le plus foudroyant. Allez à la face de ce Dieu de majesté vous démentir vous-mêmes, vous condamner vous-mêmes , et vous rendre enfin coupables envers vous-mêmes. C'est la dernière preuve par oi!k je finis , et dont vous devez être touchés. Nous disons tous les jours à Dieu : Seigueur , pardonnez-nous nos offenses, comme nous pardonnons à ceux qui nous ont offensés, Dimitte nobisy sicut et nos (Umittimus, (M atth. , 6.) Nous le disons , mais, si nous comprenons le sens de cette prière, et que nous ayons l'âme ulcérée d'un ressentiment qui la pique, et qu'elle n'ait pas encore guéri, cette prière de sanctification devient pour nous une prière d'abomination ; et je soutiens que nous ne la devons proférer qu'en tremblant; que nous la devons regarder comme une sentence de mort et comme l'anathème le plus terrible qui puisse tomber sur nos têtes. Et en effet, n'est-ce pas ou nous démentir nous-mêmes, ou nous condamner nous-mêmes? Nous démentir nous-mêmes, si nous pensons d'une façon et que nous parlions de l'autre : si , ne voulant pas sincèrement et de bonne foi que Dieu mette cette égalité parfaite entre son jugement et le nôtre, nous osons néanmoins lui tenir un langage tout opposé. Nous condamner nous-mêmes, si, consentant à ce que Dieu ne nous pardonne qu'autant que nous pardonnerons, nous ne pardonnons pas; et si , pour rentrer en grâce auprès de lui , nous ne remplissons pas une condition sans laquelle nous semblons conséquemment lui demander qu'il nous réprouve.
Car qu'estoc à dire , Pardonnez-nous , mon Dieu , de même que nous pardonnons, lorsque réellement et dans la pratique nous ne pouvons nous résoudre à pardonner? Dimitte nobis, sicut et nos dinùtti' mus. Faites-y , mon cher frère, toute l'attention nécessaire, et je m'assure que vous en serez saisi de frayeiup. C'est dire à Dieu : Seigneur, comme je porte dans mon sein une aversion que rien n'en peut arracher, ayez pour moi la même haine; et comme je ne veux jamais voir cet ennemi, ni qu'il me voie, ne souffrez pas que moi-même je vous voie jamais
^ dans votre royaume. Travaillez à ma perte, coninié je travaille à la sienne , et couvrez-moi dans l'enfer d'une confusion éternelle, comme je voudrais sur la terre le combler d'opprobre : sicut et nos. Cest dire à Dieu : Ne me pardonnez pas mieux , Seigneur, que je pardonne; et comme cette réconciliation oïl l'on m'engage n'est qu'apparente, ne vous réconciliez point autrement avec moi; je suis toujours ennemi : soyez toujours le mien. Malgré la parole que j'ai donnée , je n'attends pour me venger que l'occasion qui me manque; servez-vous pour vous venger de moi de toutes celles qui se présenteront et qui ne vous manqueront pas : sicut et nos. C'est dire à Dieu : De même. Seigneur, qu'il me suflit, ou que je veux qu'il me suffise , en pardonnant, de ne point agir contre la personne, et que, du reste, je ne prétends la gratifier en rien , l'aider en rien , abandonnez tous mes intérêts , et ne prenez part à aucune chose qui me concerne. Privez-moi de tous vos dons , et refusez-moi toute faveur, tout secours , tout bien ; siait et nos. Est-ce ainsi , mon cher auditeur, que vous l'entendez? Du moins c'est ainsi que vous le dites, et c'est ainsi que Dieu dans son jugement l'accomplira. Quelle horreur! ah ! pensez-y, chrétiens ; quelle conviction et quelle horreur, quand Dieu , en vous rejetant de sa présence , vous dira : De ore tuo (ejudico. Il ne faut point d'autre juge que vous-même. L'arrêt de ma justice qui vous éloigne de moi vous paraît rigoureux; il vous consterne, il vous désespère; mais c'est vous-même qui l'avez dicté, et vous l'avez eu cent fois vous-même dans la bouche. De quoi pouvez-vous vous plaindre? je suis la règle que vous m'avez marquée ; je vous pardonne comme vous avez pardonné , ou plutôt parce que vous n'avez jamais pardonné, ne comptez jamais que je vous pardonne. Retirez-vous. De ore tuo tejudico.
C'est à vous , mes frères, à le bien méditer ce funeste arrêt, et c'est à vous à prendre sur cela votre parti. Car il n'y a point de tempérament, point de milieu : ou pardon de votre part , ou de la part de Dieu af&euse réprobation. Choisissez de l'un ou de l'autre. Mais quoi? voudrais -je donc à ce pnx me donner une satisfaction si vaine? M'es^il donc si important de réparer une injure, que je veuille qu'il m'en coûte mon éternité, mon salut, mon âme? En poursuivant un ennemi et en le haïssant , ne serait-ce pas être mille fois encore plus ennemi de moi-même , et en repoussant un mal , ne serait-ce pas m'attirer le plus grand de tous les maux, le souverain mal ? Comment en jugerai-je à la mort , et comment en jugent tant d'autres ? Oserais-je mourir alors dans l'état d'inimitié où je vis , et ne serait-ce pas un scandale pour le monde même , qui , malgré ses faux principes sur les injures , par la contradiction la plus sensible , et par le témoignage
SUR LA RESTITUTION
SIS
qa'îl te trouve forcé de rendre à la vérité , coodam- \ nerait lui-même un mourant assez endurci pour emporter avec lui son ressentiment dans le tombeau ? Or pourquoi ne pas faire maintenant et utilement • ce qu'il faudra faire nécessairement un jour , et peutêtre sans fruit? Car qu'est-ce qne ces réconciliations de la mort, et que peut-on se promettre de ce qui n'est souvent qu'une cérémonie et qu'un usage ? S'il y a quelques difficultés à surmonter , et quelques victoires à remporter sur moi, j'en serai bien dédommagé par l'onction divine qu'on y goûte. Jamais Joseph ne ressentit plus de consolation queJorsqu'il embrassa ses frères qui l'avaient vendu. Il en pleura , non pas de douleur, mais de la joie la plus douce et la plus solide. Quoi qu'il en soit, chrétiens, nous gommes pécheurs ( car voilà toujours oi^ il en faut revenir), et pécheurs en toutes manières. Comme pécheurs , nous avons un besoin infini que Dieu nous pardonne. Pardonnons, et espérons tout de sa miséricorde dans le temps et dans l'éternité bienheureuse, où nous conduise, etc.
SERMON
^ODÎE LE VINGT-DEUXIÈMB DlMAl^CHE
APRÈS LA PENTECOTE.
SUR LA RESTITUTION
ReddiU qum wnt Cœêarii Cmëan , et quœ tunt Dei Dto,
Rendez à César ce qoi appartient à César, et à Diea ce qui appartient à Diea. Saint BUtth., ohap. 23.
CestToracle que Jésus-Christ, la sagesse incréée, prononce en notre évangile, pour confondre la prudence humaine dans la personne de ses ennemis. Les pharisiens, ces prétendus réformateurs, lui firent, de concert avec quelques gens de la cour d'Hérode, une question à laquelle il semblait ne pouvoir répondre sans se rendre criminel. Us lui demandèrent s'il était juste et même permis de payer le tribut établi dans la Judée par Tempereur romain : Lxcet censiun dare Cœsari, an non? (Matth. , 22.) Si , par sa réponse, il eût approuvé cette nouvelle imposition, c'était choquer directement les iutéréts des Juifs, à qui les pharisiens prêchaient sans cesse qu'étant le peuple de Dieu, ils ne pouvaient s*assujettir aux lois des hommes comme les autres nations de la terre ; mais d'ailleurs s'il eût répondu favorablement pour l'exemption du peuple, c'était s'exposer à être traité de séditieux par les Hérodiens , qui , suivant les mouvements de la cour et du sénat de Rome, à l'exemple dHérode leur souverain, s'efforçaient partout de publier que puisque les Romains par leurs armes laaintenaient le repos de la Judée et en étaient les
protecteurs, on ne pouvait sans injustice leur refuser une telle reconnaissance et un tribut si raisonnable. Vous savez , chrétiens, quelle fut la décision du Sauveur du monde, lorsque, prenant la pièce de monnaie qu'on lui avait présentée et y voyant l'image de Tibère : Allez , hypocrites , dit-il , rendez à César ce que vous confessez vous-mêmes être à César, et rendez à Dieu ce qui est à Dieu. Réponse qui confondit la malice des hommes sans engager l'innocence du Fils de Dieu , qui donna tout à César sans rien ôter au peuple, et dont les ennemis mêmes de Jésus-Christ conçurent de l'admiration : Et audierUes nUrali sunt (Matth. , 22) ; mais en sorte, remarque saint Jérôme, qu'avec ce sentiment d'admiration qui devait les attacher à cet Homme- Dieu, ils remportèrent néanmoins tout leur endurcissement et toute leur infidélité : Infidelitatem cum adnUratUme reportantes, (Hiebon.)
Mon dessein est de vous expliquer, mes chers auditeurs , cette divine réponse et cette importante maxime de notre adorable Mattre, parce qu'elle contient un des devoirs les plus essentiels de la justice chrétienne. Je ne m'arrêterai point aux mystiques interprétations de quelques Pères et de quelques prédicateurs après eux. Je m'en tiens à la lettre ; et dans le sens le plus naturel , je viens vous dire avec Jésus-Christ : Reddite, rendez- vous mutuellement, mes frères, ce que vous vous devez les uns aux autres. Soyez pour le prochain aussi fidèles que vous voulez qu'il le soit pour vous ; et si par usurpation vous aviez attenté sur ses droits, que votre premier soin soit de les réparer par une prompte et légitime restitution ; ReddUe ergo qux sunt Csssaris Csuari : après cela vous pourrez rendre à Dieu ce qui lui appartient, Et quœ sunt Dei Deo,
Mais que dis-je, et quel ordre! N'est-ce pas à Dieu que nous devons d'abord penser; et dans la concurrence, ne doit-il pas être satisfait préférablement à tout autre ? Les int^^êts du prochain peuvent-Ils entrer en parallèlo avec les siens, et i^ute réparation due à sa justice ne tient-elle pas le premier rang entre nos obligations ? D'où vient dono que Jésus-Christ paraît établir un ordre tout contraire ? Ce n'est pas , répond le docteur angélique saint Thomas, que l'intérêt du prochain doive remporter sur l'intérêt de Dieu, mais c'est que rintérêt de Dieu est nécessairement renfermé dans l'intérêt du prochain , et qu'il n'est pas possible qne nous nous acquittions auprès du prochain sans nous acquitter par là même auprès de Dieu, qui en est le protecteur et comme le tuteur. Ainsi, chrétiens, souffrez que je me borne précisément à ces paroles : Reddite qu» sunt CsRsaris Cmsari, Rendez à César ce qui apartient à César, et que je vous parle aujourd'hui de la restitution par rapport aux biens de fortune. Je me promets beaucoup
SDR LA ËMTITUTIOU.
deoette matière; elle est morale; elle ent inltrdctive ; elle est capable de remuer les plus secrets r^ sorts de vos consciences. Demandons les lumières du Saint-Esprit par Tintercession de Marie. Avê. Saint Chrysostome parlant des injustices qui se commettent contre le prochain ^ et en particulier des usurpations « soit violentes , soit fraudnteoseà , dont la société humaine est cofitinaellemetit tîtmblée, a fait un réflexion bien solide « quand 11 a dit que rinjustice était de tous les désordres du monde oelui que Ton condamnait, que Ton détestait, que Ton craignait le plus dans les autres ; mais en même temps que Ton négligeait , que Ton tolérait , que Ton fomentait davantage en soi-même. Il est étrange, disait ce saint docteur, de Yoir le soin avec lequel nous nous précautionnons contre la mauvaise foi des hommes à notre égard, et cependant le peu de défiance que nous avons de notre mauvaise foi envers eux. Nous sommes vigilants et attentifs pour empêcher que ceux qui traitent avec nous ne nous fassent le moindre tort, et à peine pensons* nous jamais au tort que nous leur faisons. Quoique la charité nous oblige à croire que notre prochain est équitable, la prudence nous fait prendre des mesures avec lui comme s'il n'avait nulle équité; et parce qu'il peut être injuste , nous nous gardons de lui comme s'il l'était en effet. Au contraire, quoique la connaissance que nous avons de nous* mêmes nous convainque qu'il y a dans nous un fonds inépuisable d'iniquité, l'amour-propre qui nous aveugle fait que nous ne nous en défions presque jamais : et néanmoins, ajoute saint Chrysos* tome, il est évident que l'iniquité dont on use envers nous nous est bien moins préjudiciable que celle dont nous usons envers autrui , puisque dans les maximes du salut c'est un mal sans comparaison plus grand de tromper que d'être trompé , de (aire l'injustice que de la souf&ir, de dépouiller le prochain que d'être dépouillé soi-même. Le monde n'en juge pas de la sorte; mais la foi, qui est notre règle, établit ce point de morale comme une vérité infaillible, dont il ne nous est pas permis de douter. Il s'ensuit donc qu'un homme chrétien qui veut Vivre selon les principes de la loi de Dieu doit avoir plus de délicatesse pour ne pas blesser les intérêts de son frère que pour conserver les siens propres , et que sa principale étude ne devrait pas être de seprésetverde la mauvaise foi de ceux qui l'approchent, mais depréserver ceux qui l'approchent et de se préserver soimême de la sienne. Cetteconséquence passerait même dans le paganisme pour indubitable; jugez si elle peut être contestée dans la religion de Jésus^Christ. Or voilà, mes chers auditeurs, l'important secret que je dois aujourd'hui vous découvrir, pour vous faire prendre selon Dieu une conduite sûre et pour vous mettre à couvert de la rigueur de ses juge-
ments ; cette exactitude de conscience, cette fidélité inviolable , cette horreur de tout ce qui ressent Pinjustice. Et si vous m'en demandez la raison , la voict avec le précis et l'abrégé de tout ce discours.
CTest que je remarque quatre choses qui doivent nécessairement produire en nous ces saintes dispositions : Ifl Aeilité de s'approprier injustement le bieud'autrui, c'est la première; et la difficulté infinie de restituer ce bien quand on en est une fois saisi, c'est la seconde; l'Impuissance fausse et prétextée dont on se pare communément lorsqu'il s'agit de cette restitution , c'est la troisième; et la véritable impossibilité de se sauver sans cette restitution, c'estia dernière. Prenez garde, chrétiens :side ces quatre choses ainsi proposées, vous en âtiez une seule, c'est-à-dire , s'il était rare et extraordinaire dans le monde de s'emparer, contre les lois de ta conscience, du bien du prochain ; ou qu'après s'en être emparé, la restitution en fût aisée : si la difficulté de la fbire allait jusqu'à l'impossible, ou du moins que l'obligation n'en fût pas absolument indispensable , j'avoue que le péché dont je parle n'aurait pas des suites si pernicieuses ni si funestes pour le salut. Mais quand j'avance tout à la fois ces quatre propositions également constantes : rien de plus aisé que de se trouver devant Dieu coupable d'une injustice , et rien de plus difficile que de la réparer; rien de plus faux que l'impossibilité prétendue par la t}lupart des hommes de faire cette réparation , et rien de plus vrai que l'impossibilité du salut sans cette réparation : ah ! chrétiens, il n'y a point d'homme, pour peu qu'il soit engagé dans le commerce du monde , qui ne doive trembler et qui ne doive tous les jours se citer soimême devant le tribunal de Dieu , pour y rendre sur ce sujet un compte exact. Développons ces grandes vérités. Je traiterai les deux premières dans la première partie , et les deux autres dans la seconde. C'est tout le partage de cet entretien.