DEUXIÈME PARTIE
Je le dis, chrétiens, et il est vrai que cette impuissance qu'allèguent les hommes du siècle pour se dispenser de restituer le bien d'autrui , est presque toujours chimérique, vaine, mal fondée, et qu'elle ne subsiste que dans les idées de l'amour-propre et du propre intérêt. En voulez-vous être convaincus? Appliquez-vous. Car il n'y a pour cela qu'à examiner les prétendues raisons que j'ai déjà marquées, et les excuses que respl*it du monde ne manque pas
de suggérer à ses partisans, pour les entretenir dans une erreur aussi grossière que l'est celle dont j'entreprends de vous détromper, raisons qui se détruisent d'elles-mêmes, et qu'il sufQt d'exposer dans une simple vue pour vous en faire d'abord comprendre le peu de solidité.
Car, que dit l'un? que s'il restitue il rume sa famille : voilà le premier prétexte et le plus apparent. Mais ne vaut-il pas mieux ruiner ses enfants que de les damner? C'est la réponse de saint Chrysostome , qui dans un mot devrait fermer la bouche à l'iniquité du siècle. Je vais plus avant et je soutiens que, bien loin de ruiner ses enfants en restituant un bien mal acquis, on les ruine tout à la fois et on les damne en ne restituant pas : ce qui revient au même principe. Et en effet, reprend éloquemment saint Chrysostôme, cet héritage d*autrui que vous possédez , et qu'une tendresse malheureuse vous fait réserver pour vos enfants, cbangera-t-il de nature entre leurs mains ? Cessera-t-il d^être à autrui , parce que vous les en aurez injustement pourvus? L'obligation de le rendre s'éteindra-t-elle dans votre personne? Ne passera-t-elle pas de vous à eux , et n'en seront-ils pas les héritiers , aussi bien et encore plus que de la chose même que vous leur voulez conserver? De là jugez lequel des deux doit être leur rume : de leur ôter ce bien , ou de le leur laisser. Car
I fi vos enfants se trouvent plus consciencieux et plus chrétiens que vous, s'ils ont assez de courage pour faire ce que vous n'avez pas fait, et pour restituer ce que vous vous serez opiniâtre à retenir, que leur laissez-vous? la peine d'une restitution onéreuse jointe au danger d'une affreuse tentation. Et s'ils sont assez durs et asSez aveugles pour vouloir suivre votre exemple, en ne restituant pas ce que votre ambition ou votre avarice a usurpé sur le prochain, que faites-vous ? vous les rendez complices de votre péché, et par l'amour le plus cruel vous les enveloppez avec vous dans le malheur de votre éternelle réprobation. Quoi donc! ajoute saint Chrysostôme , espérez-vous que votre mauvaise foi leur servira de caution auprès de Dieu? Voadriez-vous que Dieu , qui est la sainUté et l'équité même , fit prospérer dans vos enfants l'impie qu'il a eu en horreur et qu'il a détesté dans vous? Et si par des ressorts secrets de sa providence il permettait qu'une succession aussi mal établie que celle-là fût suivie de quelque prospérité, n'est-ce pas cette prospérité même qui devrait vous faire trembler et vous tenir lieu de la plus funeste de toutes les malédictions? Par conséquent rien de plus frivole que la crainte d'une prétendue ruine de vos enfants. Ce n'est point proprement les ruiner que de les réduire à l'état où ils doivent être. Mais avançons.
Un autre dit : Je suis obligé de maintenir mon état : et du moins dans ma condition puis-je garder ce qui m'est nécessaire pour une honnête médiocrité. Et moi je réponds que le premier devoir d'un chrétien est de restituer, et non pas de maintenir son état; et que si l'état a quelque chose d'incompatible avec la restitution, non-seulement vous n'êtes plus obligé de le maintenir, mais que la loi de Dieu indispensable est que vous y renonciez. Et qu*est-il nécessaire, mon cher auditeur, que vous mainteniez ainsi votre état dans le monde ? Il est nécessaire que Dieu soit obéi et que chacun ait le sien : mais il est indifférent que vous occupiez telle place et que vous soyez plus ou moins élevé. Vous ne pouvez satisfaire à telles dettes en soutenant la dépense de votre maison. Hé bien! retranchez cette dépense, diminuez ce nombre de domestiques, réglez votre table , soyez plus modeste dans vos habits , passez-vous de cet équipage dont tant de personnes plus qualifiées que vous ont su en effet se passer. Vivez dans la simplicité et la retraite, et faites tout cela dans cet esprit de justice qui est l'âme du christianisme. Voilà en quoi consiste la vraie piété; et hors de là, tout ce que vous faites pour Dieu n'est qu'hypocrisie , toutes vos dévotions sont autant d'abus. Il vous est impossible de réparer le tort que vous avez fait, si vous ne prenez !a résolution de vous cacher désormais et de vous ensevelir dans les ténèbres. Ce parti vous coûtera, j'eu
SUR LA RESTITUTION
yeux et empoisonoe bientôt le cœur? Voilà , mes chers auditeurs la première cause de Textréme facilité qu'on trouve à commettre des injustices; disons mieux , voilà d*où vient la difficulté et souvent rimpossibilité morale de n'en commettre pas. Car il n'y a qu'à vivre c^mme l'on vit , et qu'à suivre le cours ordinaire du monde, pour être infailliblement emporté par ce torrent. Ah ! chrétiens, qu'il est donc aisé d'y faire un triste naufrage 1
Ajoutez à cela les occasions presque continuelles qui s'offrent à nous, et qui sont autant de pièges presque inévitables tendus de toutes parts à la convoitise des hommes. Car de croire qu'il n'y ait de violence et de vols que ceux qui se font dans les fo^ rets et dans des lieux écartés , c'est une erreur trop grossière pour vous l'attribuer ; et vous êtes trop éclairés pour ne savoir pas que , comme il y a des larcins qui n'osent se produire et qui donnent de la confusion, aussi y en a-^il dont les hommes ne rougissent point, et qui se commutent dans les conditions les plus éclatantes , suivant cette parole du philosophe : MuUifurto non erubescinU, (Ssneg.) En e£fet, poursuit-il , on voit tous les jours les plus petits brigandages punis selon la sévérité des lois, pendant que 1^ plus grands, que les plus scandaleux , que les plus énormes se soutiennent non-seulement avec impunité, mais avec honneur ; pendant qu'ils marchent en triomphe et qu'ils insultent en quelque façon aux larmes des misérables : nam et minora UUrocvnia puniuntur, dum magna ferunturintriomphis» (Id.) Mais ne parlons point de ceux-là, chrétiens; arrêtons -nous à nous-mêmes et reconnaissons ce qu'il serait important que nous eussions sans cesse devant les yeux , que les occasions d'usurper le bien d'autrui nous sont trèsprésentes et qu'elles nous assiègent de tous côtés. Telle est la nature et telles sont les suites de la société qui est entre les hommes. Un domestique a le bien de son maître entre les mains; s'il manque de religion et de conscience, c'est une tentation pour lui journalière et à laquelle il lui est difQcile de résister. Un marchand négocie, il donne et il reçoit; s'il n'est homme de probité, et s'il ne craint Dieu, c'est une matière qu'il a toujours prête pour allumer et pour satisfaire son avarice. Qu'est-ce que la plupart des charges et des emplois, sinon autant de spécieux moyens pour prendre commodément et honorablement? Qu'est-ce que la profession d'un juge, sinon un perpétuel danger de préjudicier aux intérêts des parties dont il a les différends à terminer ? Qu'es^ce que la condition d'un officier de guerre, sinon une espèce de nécessité de ruiner ceux mêmes dont on a entrepris la défense? Ainsi de tous les autres états. Il y a plus, dit le chancelier Gerson : tout homme qui doit, quelque légitime ^e soit rengagement de la dette
qu'il a contractée, est actuellement saisi du bien de son prochain; et s'il n'acquitte pas cette dette dans le temps prescrit, il commence à retenir injustement ce bien ; et tandis qu'il le retient de la sorte, c'est comme s'il l'enlevait à chaque moment; et quoiqu'il le relâche dans la suite par un payement ou volontaire ou forcé, le péché de l'avoir retenu n'en est pas moindre devant Dieu. Or, qu'y a-t-il dans le monde de plus commun que tout c^la ? D'où il faut conclure que les grands , les riches, les hommes constitués en dignité , qui semblent être les plus éloignés de l'usurpation et du larcin, sont néanmoins ceux qui s'y trouvent les plus exposés. Car ce riche mondain , au milieu de sa grandeur et de sa magnificence , est chargé du bien d'une infinité de pauvres ; du bien d'un domestique qui le sert, du bien d'un artisan qui travaille pour lui, du bien d'un maréband qui le fournit; et ce bien, sans qu'il y prenne garde, est autant le sujet de ses iniquités que de sa honte. Les pauvres peuvent lui nuire d'une façon , et il peut nuire aux pauvres de l'autre; comment? je l'ai dit, par les occasions oii l'engage même la Providence.
Devez- vous donc, chrétiens, vous étonner qu'il y ait une facilité si grande à tomber dans le désordre de l'injustice ? et faut-il demander après cela pourquoi le Sage, qui était éclairé des lumières de l'esprit de Dieu , cherchait partout un homme qui eût les mains nettes du bien d'autrui ; l'appelant un homme de miracle, disant qu'il voulait faire son éloge, l'élevant jusques au ciel et le canonisant dès cette vie : Quis est hic, est laudabimus ewn. (Ecoles., 81.) Oui, mes frères, reprend saint Chrysostôme , c'est un miracle de la grâce d'être tous les jours dans l'occasion et dans le pouvoir de s'emparer du bien d'autrui , et de ne se trouver jamais saisi que du sien propre. Ce qui me surprend et ce que j'ai cent fois déploré , c'est de voir des gens , livrés , comme dit saint Paul , à la corruption de leurs dé« sirs, outre ces occasions générales d'attenter sur le bien du prochain , en rechercher de particulières, s'y ingérer d'eux-mêmes, les poursuivre avec ardeur et former mille intrigues pour y parvenir. Vous savez, chrétiens, quelle est leur ambition : c'est d'avoir des deniers à nianier, c'est d!entrer dans un traité, c'est d'obtenir une commission. Voilà le plus haut point de leur fortune : et vous savez quelle commission est la plus considérable et la plus importante dans leur estime ; celle où il y a plus d'affaire, c'es^à-dire celle où il y a plus de péril) celle où il est plus à craindre de se damner, celle où un homme, s'il veut oublier les lois de la rell« gion et les violer, le peut plus sûrement et plus avantageusement. Car voilà l'idée véritable de ce genre d'emplois, et voilà ce qui les distingue : le pouvoir de faire plus ou moins de mal.
SUR LA RESTITUTION
Ah f mon cher andîteur, que ces sentiments sont opposés au yrai christianisme , et qu'ils s'accordent peu avec la conscience ! Car je vous dis , moi , que du moment que vous ambitionnez ces emplois , ces emplois sont pernicieux pour vous; et ne les connaissez-vous pas assez pour savoir qu'en les exerçant vous pouvez vous procurer mille profits injustes ; et n'avez-Tous pas assez d'expérience de vous-même pour voir qu*en même temps que vous le pourrez vous serez dans le danger prchain de le vouloir? Or, cela étant, s'il arrivait même que vous y fussiez destiné et appelé, ne feriez- vous pas de bonne foi , ou du moins ne devriez-vous pas faire les derniers efforts pour les éviter, bien loin de vous y pousser? Ce sont des emplois, me direz-vous, où il faut quelqu'un ; et pourquoi ne sera-ce pas moi aussi bien qu'un autre? Mais je vous réponds ce que j'ai déjà répondu plus d'une fois sur une matière à peu près semblable, que s'il y faut quelqu'un^ c'est quelqu'un qui craigne d'y être, quelqu'un qui tremble en y entrant, quelqu'un qui gémisse et qui s'afflige sincèrement d'en porter la charge. Voilà celui qu'il y faut : celui-là s'y pourra sauver, et s'y comportera avec honneur. Mais c'est un emploi avantageux , et où Ton peut s'enrichir en peu de temps. Hé ! n'estce pas pour cela même que vous devez l'appréhender, puisque c'est un oracle de votre foi que quiconque veut devenir riche en peu de temps, ne peut guère être juste selon Dieu : Quifestinat ditari, non erit iwiiocens, {Prev.y 28. ) Permettez-moi , mes frères, de faire ici une réflexion. Vous en faites souvent de politiques sur les affaires du monde. En voici une chrétienne, que la politique la plus intéressée ne détruira pas. Toutes les règles de la conscience vous apprenaient qu' il n'est rien de plus contraire au salut qu'un emploi où il est aisé de s'enrichir : mais toutes les règles de la conscience n'avaient pas assez de force poor vous le faire fuir dans cette vue. Qu'a fait Dieu? il a permis que les considérations humaines vinssent au secours de votre devoir, et que l'intérêt même temporel vous obligeât à ne plus tant désirer ce qui se trouvait sujet à tant de recherches et à de si tristes décadences. Je ne sais si vous profiterez de cette leçon , mais malheur à ceux pour qui ce dernier remède de la miséricorde et de la sagesse divine n'aura d'autre effet
que moi. Envoyons-nous aujourd'hui beaucoup qui, pour satisfaire au christianisme et à la loi de Dieu, prennent le parti de restituer un bien mal acquis ? Je ne veux que cette preuve de ma seconde proposition. Où voit-on aujourd'hui des exemples pareils à ceux que rapportait saint Augustin pour l'édification du peuple de Dieu ? Je veux , mes frères , disait ce grand homme dans le livre des cinquante homélies , je veux vous faire part de ce que j'ai vu , et de ce qui m'adonne l'idée sensible d'une solide religion. Je veux , pour exciter votre piété , lui proposer ce que fit un pauvre de Milan , réduit dans une extrême indigence des biens de la terre, mais parfaitement riche des trésors du ciel. Il avait trouvé deux cents pièces d'or, et celte somme , en se l'appropriant, pouvait lui tenir lieu d'une ample fortune; mais aussi lui eût-elle été la matière d'un crime. Le voilà donc dans le trouble : plus affligé d'avoir, quoique innocemment, ce qui n'est pas à lui , que celui même à qui la somme appartient de l'avoir perdue. Il s'informe, il cherche, il use de toutes les diligences pour savoir qui a fait cette perte; il le trouve, et, transporté de joie, il lui remet tout entre les mains. Celui-ci, par une juste reconnaissance, lui offre vingt pièces de cette monnaie; mais le pauvre refuse de les accepter. L'autre le presse au moins d'en recevoir dix ; mais le pauvre persiste dans son refus. Enfin , piqué d'une si s<)lnte générosité , le maître lui abandonne la somme entière, protestant qu'il n'y prétend rien. Et moi , répond le pauvre , j'y prétends encore beaucoup moins , puisque je n'ai en effet nul droit d'y prétendre. Exemple mémorable : et quel combat, mes frères, s'écrie saint Augustin , quelle contestation! Mais où sont maintenant les imitateurs d'une telle fidélité; c'est-à-dire où sont les âmes délicates jusqu'à ce point sur l'intérêt d'autrui, qu'une chose trouvée leur soit un fardeau dont elles ont impatience de se décharger? Je dis un fardeau, parce qu'il leur impose devant Dieu l'obligation d'une enquête exacte et d'une fidèle restitution. Quoiqu'il en soit, où sont-elles ces âmes pleinement désintéressées? Où voit-on, demande la même Père dans Texcellente lettre qu'A écrivait à Macédonius , où voit-on un homme du barreau , après avoir défendu et gagné une cause injuste , se mettre en devoir de réparer le dommage dont il est
que d'exciter leurs murmures et de les jeter dan^ "^l^gïUgyrJLQù voit^on des juges, touchés d'un rele désespoir! Vous m'entendez , et il n'est p^é- mords salutairôt ren<ire à des parties lésées ce qu'ils cessalre que je m*explique davantagg^igg^i^-^ Mais revenons. C'est donc j(^^J^e t^ès-or-
dinaire et très-facUe parmi y ^^^^gs que de commettre l'injustice sitfjjjf j concerne le bien d'autrui. Est.il aussi Mg^^^ commun de la réparer après I «voir cgr^.g^, j^ ^^^ ,c demande, chrétiens : c'est à^^^^es que j'en appelle , et a ce '«««««««edgp^ade que vous avez encore plus
leur ont enlevé par un jugement inique et de mauvaise foi? Où voit-on des ecclésiastiques restituer les fruits des bénéfices qu'ils possèdent sans en accomplir les charges? Avec cette seule figure j'aurais de quoi convaincre et de quoi confondre tous les états qui composent le monde chrétien.
Mais je laisse ces sortes d'abus; et voyez seulement, mes cUe» auditeurs, la peme que téwoi
SUR LA RÈSHTCnOl*.
gnent certains riches et certains grands du inonde quand il s*agit d'acquitter des dettes légitimement contractées ; et la violence qu'ils se font , ou plutôt qu'il leur faut faire pour arracher d'eux an payement dont ils conviennent les premiers qu'ils ne peuvent se défendre. Par combien de paroles et de vaines promesses n*éludent-ils pas les poursuites d'un créancier? Combien de rebuts ne l'oblii^ent-ils ^as à essuyer? De combien de retardements et de remises ne fatiguent-ils pas sa patience : et cela , sans prendre garde aux effets terribles et aux enga^ gements de conscience dont une* semblable dureté est nécessairement suivie? Car s'il n'était question que des bienséances et des raisons humaines , quoiqu'il n'y ait rien , même selon le monde , de plus indigne que ce procédé, je n'insisterais pas là-dessus. Mais quand il y va du salut éternel , si je ne m'en expliquais avec tout le zèle et toute la force que tequiert le sacré ministère 4ue j'exe^e , oe serait être prévaricateur. Or, il y va du salut, chrétiens; et de quelque prétexte que vous cherchiez à vous autoriser, la théologie la plus indulgente et la plus commode ne peut rien rabattre de cette décision. Cependant vous savez ce qui arrive , surtout parmi les grands du siècle. On traite un homme d'importun et de misérable, parce qu'il demande son bien, et ce misérable est contraint de poursuivre une dette comme s^il poursuivait une grâce, parce que c'est à un grand qu'il a afTàire, n*en obtenant jamais d'autre réponse sinon qu'il n'y a rien encore à lui donner, quoiqu'en même temps il y ait tout ce qu'il faut pour cent dépenses superflues, quoiqu'il y ait tout ce qu'il faut pour le luxe, quoiqu'il y ait tout ce qu'il faut pour le jeu, quoiqu'il y ait tout ce qu'il faut pour le crime. Et avec cela peut-être ne laisse-t-on pas d'affecter tout rextérieur de la dévotion, et de se déclarer pour la morale la plus étroite.
Ah! mes chers auditeurs, souffrez que Je vous le dise ici avec douleur, voilà l'un des obstacles à la conversion les plus invincibles que les gens du inonde aient à surmonter : cette difQeulté de rendre au prochain ce qui lui est dû. Voilà ee qui les endurcit, voilà ce qui étouffé dans eux les mouvements de la grâce , voilà ce qui les rend esclaves du démon et ce qui les tient si opiniâtrement éloignés de Dieu. Us viennent, disait saint Augustin faisan(^ le portrait et le caractère de ee genre de péeh^, c'est-à-dire de ces usurpateurs «^possesseurs du bien d'autrui ; ils viennent se prosterner devant les autels, les yeux baignés de larmes, le cœur plein d'amertume et de repentir. Us s'accusent, fisse condamnent, et ils veulent, à ce qu'il paraît, se réconcilier parfaitement avec Dieu. Mais quand on leur parle de restituer, c'est là qu'ils commencent ^ se démentir et à changer de langage. Jusque-là ils écoutent le prêtre comme te lieutenant de Df«u ,
ils se soumettent à hil eoffime à leur juge , fis lui obéissent comme au pasteur et au médecin de leur âme : quoi qu'il exige d'eux et qn^il ordonne , tout leur sembte aisé. Mais vient-il à leur preoorire un« restitution, dès là Ils le prennent lui-même à par* tie, et, dans le désespoir de le gagner, ih en cherchent un autre plus traitaUe , un autre moins embarrassant, un antre qui les tiompe et qui se damne avec eux. Vous diriez que le ministre de Jésus- Christ devient en un numient leur ennemi , parce qu'il s'arme d'un zèle d'équité pour l'intérêt du prodiain. Cette résistance, poursuit saint Augustin, nous force souvent à employer contre eux toute la rigueur de la discipline de l'Église; et quand ils s'opiniâtrent à retenir ce qu'ils possèdent injustement, nous nous faisons une loi de leur refuser ce que Dieu nous a confié, et de leur retrancher l'usage des divins mystères. Nolentes autem redderearguimus, increpamus, sanctidUarisconi' muniane privamus. (AueusT.) Mais, hélas! que ces remèdes sont communément faibles et impuissants, et qu'il y en a peu qui se déterminent à restituer, pour être ensuite rétablis dans la participation du corps de Jésus-Christ qui est le souverain bien des justes sur la terre! D'où vient cela? c'est qu'il n'y a rien dans le fond qui répugne davantage et qui soit plus contraire au naturel de l'homme, que de se dessaisir des choses qui flattent sa cupidité, Ingemiscimtu graûati, disait l'apôtre, quoiqu'en un autre sens, eo qttod nolumus expoUari. (3. Cor., 5.) Nous gémissons sous le poids de l'iniquité qui nous accabte , parce que nous ne pouvons nous résoudre à nous dépouiller de cette possession crimineile contre laquelle il y a si longtemps que notre conscience réclame, et qu'elle ne cessera jamais de troubler par le ver intérieur qu'elle excite en nous. Hé quoi, dit un mondain délibérant avec soi-même sur une importante restitution, faudra-t-il donc ruiner mes enfants, en leur ôtant ee qu'ils ont toujours envisagé comme l'héritage de leur père; et, tout innocents qu'ils sont de mou injustice, auront-ils la disgrâce et le malheur d'en porter la peine ? Faudrat-il déchoir du rang que je tiens dans le monde, et d'une fortune opulente me voir réduit dans une vie obscure? Faudra-t-il me faire conuattre pour ce que je suis, pour un ravisseur du bien d'autrui ^ et en le vrestitoant, exécuter contre moi-même un jugement ère? Où prendre de quoi réparer toutes les înjubtaîjîrttOflt X ^^ ^^ coupable? Où trouver ceux qui tes o^sdiJ'Êfertes et à qui je devrais satis foire ? Toutes ces rafliP'" ^ présentent à mon esprit» te jettent dans la codfes'o** «^ ^^ '^ trouble, te portent à des désespoire^J«i donnent des dégoûts de sa religion, lui en rendeflâ ^'«*»c*'^"^® odieuse, te tentent de ne plus rteneroic3)Jf mettent au terme de tout risquer ^ de mourir imol^t«nM enunmot,
SDR LA RESTITUTION,
hii représentent cette restitution plus flSchense que lé mort mékne, et, malgré les sollicitations pressantes de Fesprit de Dieu, lui font conclure : Non, Je ne le puis. Vous ne le pouvez, mon cher auditeur! Ah ! plût à Dieu que cette parole fût sincère et véritable; et qu'au lieu de Textréme difQcuIté dont je conviens, elle signifiât dans vous une impuissance absolue ! Quelque déplorable que fût votre sort, votre salut du moins serait hors de risque : car si vous n*avîez pas de quoi satisfaire les hommes, vous auriez de quoi contenter Dieu. Mais la question est de justifier cette impuissance dont vous vous prévalez ;et je vais vous faire voirqu'il n'est rien déplus faux que le prétexte de cette impossibilité alléguée par la plupart deshommes en matière de restitution, comme aussi rien n'est plus vrai que l'impossibilité réelle du salut sans la restitution. C'est le sujet de la seconde partie.