‹ Œuvres de BourdaloueChapitre 66 sur 225 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

Je le dis, chrétiens, et il est vrai que cette impuissance qu'allèguent les hommes du siècle pour se dispenser de restituer le bien d'autrui , est presque toujours chimérique, vaine, mal fondée, et quelle ne subsiste que dans les idées de Famour-propre et du propre intérêt. En voulez-vous être convaincus? Appliquez-vous. Car il n'y a pour cela qu'à examiner les prétendues raisons que j'ai déjà marquées , et les excuses que Fesprit du monde ne manque pas

de suggérer à ses partisans, pour les entretenir dans une erreur aussi grossière que Fest celle dont j'entreprends de vous détromper, raisons qui se détruisent d'elles-mêmes , et qu'il sufBt d'exposer dans une simple vue pour vous en faire d'abord comprendre le peu de solidité.

Car, que dit l'un? que s'il restitue il )*ume sa famille : voilà le premier prétexte et le plus apparent. Mais ne vaut-il pas mieux ruiner ses enfants que de les damner? C'est la réponse de saint Chrysostôme , qui dans un mot devrait fermer la bouche à Finiquité du siècle. Je vais plus avant et je soutiens que, bien loin de ruiuer ses enfants en restituant un bien mal acquis, on les ruine tout à la fois et on les damne en ne restituant pas : ce qui revient au même principe. Et en effet, reprend éloquemment saint Chrysostome, cet héritage d'autrui que vous possédez , et qu'une tendresse malheureuse vous fait réserver pour vos enfants , changera-t-il de nature entre leurs mains ? Cessera- t-il d'être à autrui , parce que vous les en aurez injustement pourvus? L'obligation de le rendre s'éteindra-t-elle dans votre personne? Ne passera- t-elle pas de vous à eux , et n'en seroot-ils pas les héritiers , aussi bien et encore plus que de la chose même que vous leur voulez conserver? De là jugez lequel des deux doit être leur rume : de leur ôter ce bien , ou de le leur laisser. Car

si vos enfants se trouvent plus consciencieux et plus chrétiens que vous, s'ils ont assez de courage pour feire ce que vous n'avez pas fait, et pour restituer ce que vous vous serez opiniâtre à retenir , que leur laissez- vous? la peine d'une restitution onéreuse jointe au danger d'une affreuse tentation. Et s'ils sont assez durs et asSez aveugles pour vouloir suivre votre exemple, en ne restituant pas ce que votre ambition ou votre avarice a usurpé sur le prochain, que faites-vous ? vous les rendez complices de votre péché, et par l'amour le plus cruel vous les enveloppez avec vous dans le malheur de votre éternelle réprobation. Quoi donc! ajoute saint Chrysostome , espérez-vous que votre mauvaise foi leur servira de caution auprès de Dieu? Voadriez-vous que Dieu , qui est la sainUté et l'équité même , fit prospérer dans vos enfants Fimpie qu'il a eu en horreur et qu'il a détesté dans vous? Et si par des ressorts secrets de sa providence il permettait qu'une succession aussi mal établie que celle-là fût suivie de quelque prospérité, n'est-ce pas cette prospérité même qui devrait vous faire trembler et vous tenir lieu de la plus funeste de toutes les malédictions? Par conséquent rien de plus frivole que la crainte d'une prétendue ruine de vos enfants. Ce n'est point proprement les ruiner que de les réduire à l'état où ils doivent être. Mais avançons.

Un autre dit : Je suis obligé de maintenir mon état : et du moins dans ma condition puis-je garder ce qui m'est nécessaire pour une honnête médiocrité. Et moi je réponds que le premier devoir d'un chrétien est de restituer, et non pas de maintenir son état; et que si l'état a quelque chose d'incompatible avec la restitution, non-seulement vous n'êtes plus obligé de le maintenir, mais que la loi de Dieu indispensable est que vous y renonciez. Et qu'est-il nécessaire, mon cher auditeur, que vous mainteniez ainsi votre état dahs le monde ? U est nécessaire que bieu soit obéi et que chacun ait le sien : mais il est indifférent que vous occupiez telle place et que vous soyez plus ou moins élevé. Tous ne pouvez satisfaire à telles dettes en soutenant la dépense de votre maison. Hé bien! retranchez cette dépense, diminuez ce nombre de domestiques, réglez votre table , soyez plus modeste dans vos habits , passez- vous de cet équipage dont tant de personnes plus qualifiées que vous ont su en effe't se passer. Vivez dans la simplicité et la retraite, et faites tout cela dans cet esprit de justice qui est l'âme du christianisme. Voilà en quoi consiste la vraie piété; et hors de là, tout ce que vous faites pour Dieu n'est qu'hypocrisie , toutes vos dévotions sont autant d'abus. Il vous est impossible de ré))arer le tort que vous avez fait, si vous ne prenez la résolution de vous cacher désormais et de vous ensevelir dans les ténèbres. Ce parti vous coûtera, j'en

SUR LA RESTITUTION

coDTÎens; mais il n*y a point de théologien qui ne TOUS y condamne; et en vous y condamnant vousmême, vous ne ferez rien le pur conseil ni de surérogation. Descendez d'un rang où le péché vous a fait monter, et bornez-vous à celui où la Providence TOUS a fait nattre. Il n*est rien de plus raisonnable ni de plus conforme à toutes les règles de la probité naturelle et chrétienne. Je n*eo veux que votre propre témoignage, et jugez-en par vous-même. Car dites -moi quel sentiment vous auriez d'un homme qui , tenant en ses mains votre bien , refuserait de le remettre dans les vôtres , parce qu'il le croirait nécessaire à l'entretien de sa condition ? Ne lui diriez-vous pas qu'il a bonne grâce de vouloir s'en tretenir dans sa condition à vos dépens, et, de quelque manière qu'il pût l'entendre, ne lui représenteriez-vous pas que votre bien est votre bien , et qu'il ne vous a pas été donné pour servir de ressource à sa mauvaise fortune? Or, appliquez-vous cette réponse , et vous reconnaîtrez que le prétexte de votre état n'est donc par un titre solide que vous puissiez opposer au précepte étroit et rigoureux de restituer le bien d'autrui.

Mais s'il faut que je restitue , je n'aurai pas même le nécessaire à la vie. C'est la difficulté que se propose saint Augustin dans l'explication du psaume cent vingt-huitième. Observez, je vous prie, la décision de ce Père, qui fut par excellence lecasuiste, ou pour mieux dire l'oracle de son temps, et qui mérite bien d'être encore celui de notre siècle. Audet cUiquis dicerey Non aUud unde vivant ( Aug. ) : Quelqu'un me dira , Il ne me reste pour vivre que ce seul secours, et je n'en ai point d'autre. Abus, reprend le saint docteur; car un voleur public et un enchaùteur pourraient tenir le même langage quand on les presse de renoncer à leurs infâmes pratiques, puisque l'un et l'autre est en possession de ne subsister que par le larcin ou par les maléfices. Hoc et mihi kUro, hoc et mateficus diceret. (Id.) Maison leur peut répondre que, s'il est vrai qu'ils en soient venus à cette extrémité , il y a une providence en qui ils sont obligés de se confier; et que ce n'est point dans ces commerces d'iniquité, mais dans la piété des fidèles , qu'ils doivent chercher le soulagement de leur misère. Je dis de même à tout chrétien chargé d'une restitution. Ce n'est point sur le bien d'autrui , surpris par artifice et retenu par violence , qu'il doit compter pour avoir de quoi fournir à ses besoins : mais c'est sur le bon usage des talents de l'esprit, qu'il a reçus de Dieu, c'est sur la santé dont il jouit , utilement employée; c'est, au défaut de tous ics deux , sur la charité publique qui ne lui manquera jamais. Qu'il ait recours à ces moyens , j'y consens et je l'y exhorte. Il peut s'en faire un mérite et une vertu ; mais il ne peut sans crime retenir un bien qui n'est point à lui.

L'honneur a quelque chose en cette matière de plus délicat, et il y en a qui se croient dans Tim* puissance de restituer, parce qu'ils se persuadent ne le pouvoir faire sans se d^honorer. Combien sont assez préoccupés de l'amour d'eux-mêmes pour prétendre que le moindre degré de ce qu'ils appellent leur réputation doit l'emporter alors sur les plus notables et les plus essentiels intérêts du prochain? Or il faut être ou bien peu éclairé, ou bien malintentionné, disait le chancelier Gersoa, pour entrer dans ce sentiment. Bien peu éclairé, si l'on ignore par combien de voies secrètes on peut faire une restitution sans hasarder sa réputation. Bien malintentionné, si, les connaissant, on n'est pas en disposition de les prendre.

Mais enfin, dit-on, de quelque diligence que je puisse user, où trouverai-je toutes les personnes à qui je suis redevable? et, quelque disposé que je sois à restituer, comment satisferai-je à tant de particuliers que j'ai trompés? Comment dédommagerai-je toute une ville, toute une province dont la dépouille m'a enrichi? Je conviens, mon cher auditeur, que la restitution est plus ou moins difficUe selon les conjonctures et la situation différente des choses. Je conviens qu'il y a des affîiîres tellement embarrassées que l'on n'y peut presque rien démêler. De vouloir là-dessus m'engager dans une discussion exacte , c'est un détail qui ne peut être propre de la chaire, parce qu'il est infini et qu'il va bien au delà des bornes d'un discours. Il me suffira de vous tracer quelques règles générales , et il ne tiendra qu'à vous de vous les appliquer. Le première est d'exciter en vous et de concevoir un vrai désir de réparer, autant qu'il dépendra de vos soins , tous les dommages que vous avez causés. Dès que vous le voudrez bien, que vous en aurez bien compris la nécessité et que vous serez dans une ferme résolution de ne rien épargner pour cela, il vous viendra dans l'esprit assez de manières et assez d'expédients que je ne puis vous suggérer et qu'une bonne volonté vous fera bientôt imaginer. La seconde est de les chercher, ces expédients et ces moyens : de les chercher, dis-je , de bonne foi , et d'y donner toute l'attention que demande l'importance du siyet. Bien des embarras dès lors et bien des obscurités où vous ne pensiez pas pouvoir pénétrer commenceront à s'éclaircir, et peut-être verrez-vous s'évanouir tout à coup tous les obstacles qui vous arrêtaient. La troisième est de poser pour principe et de vous bien convaincre que l'obligation de restituer n'est point indivisible : que ce que vous ne pouvez accomplir dans toute son étendue, il le faut au moins faire en partie et selon les facultés présentes ; que ce qui ne se peut dans un temps se peut dans l'autre, et qu'il y a plus d'une façon de compenser le tort qu'a reçu le prochain.

StJft LA DESTITUTION.

La quatrième, c*e8t de s'adresser à un homme intelligent, sage et droit, de lui donner une juste con* naissance de votre état, de lui exposer les faits simplement et fidèlement, de ne point chercher à le prévenir ni à le gagner en votre faveur, mais de lui laisser une liberté entière, pour prononcer selon les vues d'une prudence éclairée et selon les voies de réquité chrétienne. Avec de telles dispositions et de telles mesures , je prétends que ce qui ne vous semblait pas auparavant praticable vous le deviendra , vous le paraîtra; et que vous jugeant vous-même dans la justice, vous souscrirez sans résistance à Tarrét de votre condamnation. Mais parce que la cupidité nous domine, et que malgré les plus belles démonstrations d*un désir véritable de restituer, on ne le veut que de bouche et qu'en apparence , sans le vouloir réellement et de coeur, qu'arrive-t-il ? On se' contente d'un examen superficiel , et la moindre difficulté qui naît , on la prend pour une impuissance absolue. On étouffe mille retours île la conscience , on écarte mille réflexions qu'elle présente et on les traite de scrupules. Dès qu'on ne peut satisfaire à tout , on conclut de ne satisfaire à rien. On n'en veut croire nul autre que soimême ; ou si l'on veut bien s'en rapporter à quelqu'un , ce n'est que dans la pensée d'en tirer une décision favorable, et que pour se confirmer dans l'idée de cette impossibilité imaginaire dont on se flatte. D'où il s'ensuit que voulant toujours restituer, ou disant toujours qu'on est dans le dessein de le faire aussitôt qu'on le pourra , on ne le fait jamais , parce qu'on ne pense jamais le pouvoir.

Cependant, mon cher auditeur, point de salut sans .a restitution , et c'est la dernière vérité par où je finis. Car, de toutes les obligations à quoi le salut est attaché, il n'en est point de plus étroite que celle-ci , ni qui souffre moins d'adoucissement, de tempérament, d'accommodement. Obligation rigoureuse , dit TAnge de l'école, soit à l'égard des hommes ministres de Dieu , soit à l'égard de Dieu même. A l'égard des hommes ministres de Dieu, parce qu'ils n'en peuvent jamais dispenser ; à l'égard de Dieu, parce que, s'il le peut, il ne le veut pas. Remarquez , s'il vous plaît, ce que je dis. Dieu a donné aux hommes qui sont ses ministres sur la terre une puissance presque sans bornes. Us peuvent, en vertu de la juridiction qu'ils exercent, considérée dans sa plénitude, dispenser des lois de l'Église les plus saintes , absoudre des censures les plus foudroyantes, relever des serments les plus authentiques, faire cesser l'engagement des vœux les plus solennels, effacer les crimes les plus énormes , remettre les peines et les satisfactions les plus légitimement imposées : ils ont, dis-je , tous ces pouvoirs en mille rencontres. Mais s'agit-il de restituer ? chose étonnante, chrétiens! ces hommes, que l'Écriture ap-

pelle des dieux et qu'elle traite de tout-puissants , ne peuvent plus rien. Ces clefs données à saint Pierre n'ont pas la vertu d'ouvrir le ciel à quelque usurpateur que ce soit , tant qu'il se trouve volontairement chargé du bien de son prochain ; et l'Église , à qui il appartient de lier et de délier en tout le reste, nous fait entendre que là-dessus elle a les mains liées ellemême. Ce n'est pas assez ; mais selon de très-savants théologiens , après le Docteur angélique , Dieu même, à notre égard et à proprement parler, ne peut user sur cela de dispense. Il peut bien , disentils , comme seigneur absolu de toutes choses , transporter la propriété et le domaine démon bien à celui qui me l'a ravi, parce que je n'ai rien dont Dieu ne soit le maître plus que moi-même. Mais s'il ne fait pas ce transport et tandis que ce bien est à moi, Dieu , tout Dieu qu'il est , ne peut dégager quiconque me Ta enlevé de l'obligation de me le rendre ; pourquoi? parce que cette obligation est nécessairement enfermée dans la loi éternelle et invariable de la souveraine justice. Je sais que d'autres théologiens raisonnent plus simplement , et prétendent que ce pouvoir, qui est en Dieu , de transporter le domaine d'un bien mal acquis, est le même en effet que le pouvoir de dispenser en matière de restitution. Quoi qu'il en soit , je soutiens que Dieu , quand il aurait ce double pouvoir , ne veut se servir en notre faveur et au préjudice de l'équité ni de l'un ni de l'autre ; qu'il ne l'a jamais voulu et que jamais il ne le voudra : car c'est l'oracle du Saint-Esprit et un arrêt prononcé par le grand apôtre, que l'injustice n'entrera point dans le royaume cékste : Neqnefures, neque avari^ neque rapaces regnum Pei possidebufU. ( 1 . Cor., 6. )

Arrêt fondé sur les principes les plus incontestables, et loi tellement nécessaire que, sans cela , le monde ne serait plus , selon l'expression dé FÉvangile , qu'une retraite de voleurs. Car si l'on pouvait , sans nulle restitution ni nulle volonté d'en faire , après avoir usurpé le bien d'autrui, rentrer en grâce avec Dieu et prétendre à la possession de son royaume, ne serait-ce pas une des plus fortes tentations pour ceux mêmes à qui il reste qiielqoe fonds de religion? Quelle sûreté y aurait-il parmi les hommes; et dans la pensée que chacun pourrait impunément garder ce qu'il aurait, quoique injustement enlevé, y a-t-il vexations et iniquités où l'on ne se portât? Et certes, si dans le S'/stème présent et dans l'impossibilité actuelle où se trouve tout chrétien de se sauver sans restituer ou sans le vouloir, le christianisme est néanmoins encore rempli de fraudes, de concussions, d'usures, de chicanes; si , malgré ce frein de la restitution et de sa nécessité irrémissible , il y a toutefois tant de négoces criminels , tant de profits illégitimes , tant de conventions simonlaques, tant de jugement» vendus,

SUB LA RESTITUTION

lant de mystères abominables et de stratagèmes pour s'enrichir aux dépens du prochain, que seraitce si Ton se voyait affranchi de ce devoir, et qu'on eût, sans y avoir satisfait, quelque espérance d'être favorablement reçu de Dieu et mis au nombre de ses prédestinés!

Je n'ignore pas ce que quelques-uns , moins éclairés, auront h me répondre : qu'indépendamment de toute injure faite à l'homme , la contrition seule , et à plus forte raison jointe avec le sacrement de pénitence , suffît pour se réconcilier pleinement avec Dieu. Oui, mon cher auditeur, c'est assez pour cela d'un cœur contrit.Mais comment contrit ? non point seulement en paroles ni en apparence , mais touché d*une contrition sincère, d'une contrition solide et chrétienne. Or je prétends , et c'est un point universellement reconnu, qu'une véritable contrition renferme comme une partie essentielle la volonté efficace de restituer puisqu'elle renferme essentiellement la volonté efficace et le propos de rétablir tputes choses soit à l'égard de Dieu, soit à l'égard du prochain , dans le même état qu'elles étaient avant k péché. Supposons donc tant qu'il nous plaira, un homme qui se frappe devant Dieu la poitrine , qui gémisse aux pieds d'un ministre de Jésus-Christ , qui se refuse toutes les douceurs de la vie, et qui châtie son corps par toutes lés austérités^de la mortification , qui s'expose aux tourments les plus rigoureux et au plus cruel martyre : si cependant, injuste possesseur d'un bien à quoi il n'a nul droit et qu'il sait appartenir k un autre , il n'est pas actuellement et volontairement déterminé à s'en défaire, je dis que sous ces dehors et sous le beau masque de pénitence dont il se couvre , il n'est rien moins que pénitent, ou que ce n'est qu'un faux pénitent. Je dis que dans une telle disposition , s'il approche 4u sacrement de l'autel , c'est un sacrilège et un profanateur. Je dis que si la mort vient à le surprenne, U meurt en impie, et que c'est un réprouvé.

Voilà, chrétiens , ce que nous enseigne sur cette ^tière la sainte foi que nous professons, et voilà les pensées avec lesquelles je vous renvoie. S'il y « dans cette assemblée quelque auditeur sur qui ces vérités n'aient point fait encore une assez forte impression , je n'ai plus rien à lui dire que ce que disait saint Grégoire à un homme du monde : Ah ! p^u cher frère , lui écrivait ce grand pape, considérez , je vous prie , que ces richesses que vous avez amassées par des voies criminelles vous abandonneront un jour; mais que les crimes que vous avez commis en les amassant ne vous abandonneront jamais. Souvenez-vous que c'est une extrême folie de laisser après vous des biens dont vous n'aurez été maître que quelques moments , et d'emporter avec vous des injustices qui vous tourmenteront éternellement. I^e soyez pas si insensé que de trans-

mettre à des héritiers tout le fruit de votre péché pour vous charger de toute la peine qui lui est due : et ne vous engagez pas dans l'affreux malheur de brûler vous-même en Fautre vie , pour avoir élevé en celle-ci des étrangers et des ingrats. Ainsi parlait ce saint docteur, et j'ajoute avec saint Augustin : Redde pecuniam f perde pecuniam ne perdus animam. Rendez, mon frère, rendez cet argent qui ne vous appartient pas; perdez même, s'il est nécessaire, celui qui vous appartient : pourquoi? afin de ne pas perdre votre âme, qui appartient à Dieu et qui a coûté tout le sang d'un Dieu. Car il n'y a point de tempérament à prendre , ni de milieu ; il faut perdre l'un ou l'autre : votre âme, si vous voulez conserver cet argent ; ou cet argent, si vous voulez sauver votre âme. Or. entre l'un et l'autre y a-t-il à balancer; et si vous délibérez unmoment, en faudra-t-il davantage pour vous condamner au jugement de Dieu?

Cest ce que l'apôtre saint Jacques nous a représenté dans une belle et vive image , lorsque , s'adressant à ces riches engraissés de la substance du prochain , et les supposant entre les mains de Dieu conune de malheureuses victimes que ce souverain juge immole à sa justice , il leur fait ces reproches si amers et si désolants : Jglte nunc, divites;plO' rate ululantes in miseriis vesiris. (Jacob., 5.) Allez maintenant, riches avares; pleurez, poussez de hauts cris , et reconnaissez l'affreuse misère où vous êtes tombés par votre insatiable convoitise. Que sont devenus ces trésors dont tous étiez si avides et qui éuient les fruits de votre iniquité ? Vous craigniez tant de les laisser échapper ; et malgré toutes les remontrances qu'on vous faisait , malgré tous les remords de votre conscience qui vous remettait devant les yeux vos injustices , vous ne pouviez vous résoudre à les réparer. Aveugles , vous ne pensiez pas que la mort vous les enlèverait, ces biens si injustement possédés, mais vous voyez en quelle pauvreté elle vous a réduits : Divitlx vestrx putr^aciœ sunt; aurtm et argentum vestrum œruginavit, (Id.) Encore s'il ne vous était point arrivé d'autre malheur que de les perdre. Mais la perte même que vous en avez faite et que vous ne pouviez éviter, puisque c'étaient des biens périssables , et que d'ailleurs vous étiez vous-niêmes mortels , c'est ce qui rend contre vous le plus convaincant et le plus sensible témoignage. Car d'avoir sacrifié votre âme, cette âme immortelle, à des biens passagers et sur quoi il y avait si peu à compter, voilà le dernier diegré de l'aveuglement et le plus grand de tous les désordres : Et serugo eorum in testimonimi vobis erit. (Id.) Qu'avez-vous donc fait en accumulant revenus sur revenus, profits sur profits : en prenant de toutes parts et à toutes mains f et ne vou^ dessaisissant jamais de rien?

DÉSm ^T PÉGOUT DE LA COMMUIflON.

Vous réprouvez à présent , et vous le sentirez pendant tonte réternité : Tfiesaurizastis vobis tram in novUsimis diebus, ( Jàgob. 5.) Vous vous êtes Cait un trésor de coière pour le jour redoutable des vengeances divines : vous avez suscité contre vous autant d^accusateurs qu'il y a eu de malheureux que vous avez tenus dans Toppression et dont la ruine vous a enrichis. N'entendez-vous pas leurs cris qui 8*éièvent au trône du Seigneur? Du moins il les entend , et c'est assez. Oui , il entend les cris de ces domestiques dont vous exigiez si rigoureusement les services, et à qui vous en refusiez si impitoyablement la récompense; les cris de ces marchands qui vous revêtaient , qui vous nourrissaient, qui vous entretenaient de leur bien, et qui n*en ont jamais touché le juste prix ; les cris de ces ouvriers qui s^épuisaient pour vous de travail , et qui n'ont Jamais eu de vous leur salaire : les cris de ces créanciers que vous avez fatigué? par vos délais , arrêtés par votre crédit, privés de leurs plus légitimes prétentions par vos artifices et vos détours; les cris de ces orphelins , de ces pupilles , de ces familles entières : le Seigneur, encore une fois , le Dieu dlsraël les entend , ces cris , et qui vous défendra des coups desa justice irritée , et des foudres dont ses bras sont armés pour vous accabler? Eccemetces operariortim qtd messuerwU regîones vesiras, qust fraudataest a vobis, clamât; et clamor eorvm in aures Domini sabao^ introivU. (td.)

1) n*y a , mes frères, qtfune restitution prompte et parfaite qui puisse vous préserver de ces fbudroyants anathèmes que Dieu , vengeur des intérêts du prochain , est prêt à lancer sur vos têtes. Je dis une restitution prompte : car je vous Fai déjà fait entendre , et je ne puis trop vous le redire : dès le moment que vous pouvez satisfaire, il ne vous est pas permis de différer; et c'est non-seulement un abus, mais un péché de remettre, comme quelques-uns , à la mort ce qu'on peut accomplir pendant la vie. Je dis une restitution parfaite, sans réduire les gens à des compositions forcées et à des accommodements auxquels ils ne consentent que par contrainte et parce qu'ils craignent d'être frustrés de toute la dette. Renouvelez, mon Dieu, parmi votre peuple, cet esprit de droiture et d^équité, cet esprit de désintéressement qui est le vrai caractère du christianisme où vous nous avez appelés. Ne souffrez pas que des biens aussi vils et aussi méprisables que le sont tous les biens de ta terre nous fiassent oublier les biens de la gloire et de la béatitude céleste que vous nous préparez. Que nous servirait de gagner tout le monde, si nous venions à vous perdre et à nous perdre nous-mêmes? Mais au contraire, quand nous serions dépouillés de tout en cette vie, ne serait-ce pas toujours la souveraine félicité pour nous de mériter ainsi votre

grâce et de vous posséder dans la vie éternelle, ou nous conduise, etc.

POUâ LB YINGT-TROISIÊHE DIMAKGHB

APftÈS LA PENTECOTE.

SUR LE DÉSIR ET LE DÉGOÛT DE LA COMMUNION

Dkêbêi immMm9$:aiiitiçÉr& fmtmm ¥ê9iimeniim

EUe dltait en aUe-fliéiM s 81 Jt pois ttmkmmt toooher m xoIm , ^ secai fuérie. 6AIST HiiTH. , obap. 9.

Cest le juste raisonnement de cette femme, affligée d*une longue infirmité, qui Tavidt réduite dans une extrême langueur et dont elle souhaitait d'être guérie. Témoin des miracles qu*opériit le Sauveur du monde, die eondut qu'il ne serait pas moins puissant pour ctte que pour les autres , et qu*eU« n'en devait pas moins attendre de secourt. Elle porta encore sa eonfiance plus loin , et ne erut « pas même nécessaire d'mcposer à oet Homme-Dieu sa peine, de lui adresser sa prière, ni qu'il prononçât en sa feveur une seule parole; car, dit-eUe le voyant au milieu d'une foule de peuple qui Tenvironnait de toutes parts , si je puis seulement pénétrer jusqu'à lui , et si j'ai le bonheur de toucher le bord de sa robe, c'est assez : j'éprouverai bientôt les effets de cette divine vertu dont il donne tous les jours de ti éclatants témoignages : Si teHgero tantum vesHmenimn éifuê, êoica ero. (Mâtth., 9.) Elle ne se trompa pas , dirétiens : ses espérances furent remplies , le Fils de Dieu répondit à son attente , et vous savez cominen , en lui rendant la tante du corps, il loue bautemeiK et releva le mérite de sa foi : Cor^lde,/Uia, fidet tua te salvani fecU, (Id.) Or si les seuls vêtements de Jésus* Christ eurent une teHe efficace , que ne peut point pour la sanctification de nos flmes cet adorable sacrement où nous recevons Jésus-Christ même présent en personne , où sa chair sacrée , son sang précieux , nous servent de nourriture et de breuvage ; où , par l'union la plus réeMe et la plut intime, il demeure en nous, et noas communique en quelque manière tout son être et toute sa divinité! If estil donc pas bien surprenant , mes firères, qu'au lieu de le chercher avec plus d*empres8ement encore et plus d'ardeur que ne le chercha cette malade de notre évangile, nous nous tenions si longtemps éloignés de lui ; qu'étant sujets à tant de fail>le8se, et ne pouvant ignorer nos infirmités spirituelles et nos besoms , nous ayons ti peu recours au remède

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DÉSIR Et DÉGOÛT DE LA COMMUNIOIf

\e plus prompt et le plus puissant ; que la participation du corps de notre Dieu qui nous est permise et où nous sommes invités , que Tusage de la communion nous devienne si rare, et que nous imaginions autant de prétextes pour nous en retirer, que nous devrions marquer de zèle pour en approcher ? C'est l'abus que je voudrais corriger dans le christianisme, et que j'entreprends aujourd'hui de combattre, après que nous aurons demandé les lumières du Saint-Esprit, et que nous aurons salué Marie, en lui disant : Ave.

Entre les différentes dispositions où nous sommes à l'égard du sacrement de Jésus-Christ et de l'usage que nous en devons faire , il y en a deux auxquelles je m'attache dans ce discours et dont j'ai dessein de vous entretenir : Tune est le désir de la communion, et l'autre le dégoût de la communion. Désir de la communion , directement contraire à ce mortel dégoût où tombent tant d'âmes mondaines , et qui leur fait négliger l'aliment le plus salutaire, et ce pain de vie descendu du ciel pour être sur la terre notre soutien dans les voies de Dieu. Dégoût de la communion , non moins formellement opposé à ce saint désir dont les âmes chrétiennes et pieuses sont animées , et qui en fut toujours le vrai caractère. Prenez garde, mes chers auditeurs : ce n'est point précisément de la fréquente communion que je viens vous parler. Je vous en ai déjà fait voir les avantages, et bien d'autres avant moi vous les ont représentés. Mais ce que je viens examiner avec vous , ce sont les deux principes à quoi nous pouvons communément attribuer, ou la piété des uns que nous voyons communier souvent, ou la négligence des autres qui communient si rarement. Parce que ceux-là sont touchés d'un certain goût pour la communion, parce qu'ils s'y sentent portés d'un désir secret qui les y attire, ils ne manquent nulle occasion de se présenter à la table du Seigneur, et se feraient une des plus sensibles peines d'en être privés. Et comme ceux-ci , ou par la dissipation du monde qui leur dessèche le cœur, ou par une passion particulière qui les possède, ont perdu tout sentiment de piété, et que cette viande céleste dont ils devraient se nourrir leur est devenue insipide, ils passent les années entières sans y prendre part, et voudraient même autoriser leur conduite par des excuses aussi frivoles qu'elles sont apparentes et spécieuses. Or ces deux sortes de chrétiens ont besoin d'instruction ! les premiers sur le désir de la communion qu'ils font paraître, et où l'on ne peut trop les confirmer; ce sera le sujet de la première partie : les seconds sur le dégoût de la communion , où ils vivent, etqui leur fait abandonner cette source de grâces ; ce sera le sujet de la seconde partie. Matière qu'on ne vous a peut-être jamais bien développée et qui n'est guère commune dans la chaire

évangélique. Donnez-y, je vous prie, toute foire attention.

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