‹ Œuvres de BourdaloueChapitre 68 sur 225 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

Le croirait-on qu une âme pût se dégoûter de cette nourriture céleste qui n'est autre que Dieu même , et pourrait-on jamais se persuader qu'un pain capable de faire les délices des anges devînt insipide aux hommes et qu'ils eussent de la peine à en user? C'est néanmoins ce que nous ne voyons que trop dans le christianisme ; et c'est peut-être le déplorable état de bien des personnes qui m'écoutent; état qui leur doit causer une affliction mortelle, et dont je voudrais aujourd'hui leur représenter assez vivement le malheur, pour les engager à en sortir et à ne rien négliger sur cela de tous les moyens que la sagesse évangélique peut leur fournir. La plus dangereuse marque d'une santé ou déjà altérée , ou qui commence à s'altérer, c'est le dégoût des viandes les plus saines et les plus propres à exciter l'ap* petit. On se croit dès lors atteint de quelque maladie secrète ; on juge qu'il y a dans le corps quelque mauvais levain , et l'on emploie tous les secours de l'art pour ne le laisser pas invétérer et pour en prévenir les effets. Or voilà comment nous devons raisonner et comment nous devons agir avec plus de sujet ac regard de l'aliment de nos âmes. Perdre le goût de la communion, c'est un des signes les plus à craindre pour nous; et n'être point touché de se voir dans ce dégoût, y vivre avec indifférence et sans inquiétude, c'est le comble de l'endurcissement, et le témoignage certain d'une conscience ou absolument déréglée, ou sur le point de tomber dans un dérèglement entier et de se perdre.

Expliquons-nous toutefois, chrétiens, et comprenez d'abord de quelle sorte de dégoût je prétends parler. H y a un dégoût de la communion qui vient de Dieu, et il y en a un qui vient de nous-mêmes et de notre fonds : l'un , qui n'est qu'une épreuve de Dieu , ou qu'un châtiment passager de Dieu, et l'autre, qui procède d'une mauvaise disposition de notre coeur et d'une indifférence habituelle et volontaire pour les choses de Dieu. Epreuve de Dieu ; car c'est ainsi que Dieu , de temps en temps, traite même les âmes fldèles. Afin de leur donner lieu de se faire mieux con naître à lui , et de lui prouver leur fidélité , il leur ôtâ

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certains sentiments d'une dévotion tendre , et certains goûts qu'elles trouvaient à la communion. Il ▼eut qu'elles ne viennent à lui que pour lui : et parce qu'il serait à craindre que l'abondance des consolationsdivines ne les accoutumât à se chercher elles-mêmes dans la fréquentation des saints mystères , autant que Dieu , il les laisse dans un état d'aridité et de sécheresse où il semble que tout le feu de leur amour soit amorti , et où elles out besoin de toute la force chrétienne pour ne se pas troubler et ne pas succomber. Or, dans cette disposition une âme doit en effet se tenir aussi tranquille qu'elle le peut être ; contente de (put ce qui plaît à Dieu , toujours également assidue et constante à s'approcher de Dieu , toujours attentive sur elle-même et dans une continuelle vigilance pour ne manquer à rien de tous ses devoirs et de toutes ses pratiques envers Dieu ; du reste , se confiant en Dieu , et se persuadant bien que si Dieu l'épure de la sorte, ce n'est que pour la rendre plus digne de ses faveurs et pour la mieux disposer à recevoir ses plus intimes communications.

Châtiment de Dieu , mais châtiment passager. Je dis châtiment , et c'est une conduite assez ordinaire de Dieu. Il punît les infidélités d'une âme et ses fragilités par la soustraction de ces grâces particulières et de ces attraits dont elle était Viven^ent touchée. Mais j'ajoute châtiment passager; car ce n'est pas pour abandonner celte âme que Dieu la châtie , mais pour la corriger, mais pour l'engager à se reconnaître , mais pour lui faire prendre , en l'aidant à se relever, une ferveur toute nouvelle. Du moment qu'elle a satisfait, qu'elle a rempli la mesure de sa pénitence , qu'elle s'est retournée vers Dieu, qu'elle le réclame et qu'elle le rappelle, il ne tarde pas à revenir; ou s'il se fait encore attendre, il revient enfin pour répandre ses dons sur elle avec plus d'effusion que jamais, et pour lui rendre tout ce qu'il lai avait enlevé. Cette épreuve, chrétiens, ce châtiment, ont leurs peines, ils ont leurs dangers; et nous devons même communément demander à Dieu que s'il a, ou à nous éprouver , ou à nous punir, ce ne soit point par le dégoût de la communion. Mais outre ce dégoût que nous pouvons plus attribuer à Dieu qu'à nous-mêmes , il y en a un autre mille fois plus pernicieux et dont la source est dans nous : dégoût si commun dans le monde, et dans le monde chrétien 1 Voilà celui dont je veux ici vous entretenir. Tâchons à en découvrir le principe; voyons-en les suites funestes, et apprenez enfin quels en sont les remèdes. Tout ceci mérite votre attention.

Dans les maladies de l'âme comme dans celles du corps, il est d'une extrême importance de connaître d'abord le principe qui les a formées. Or, il ne faut point chercher d'autre principe de ee dégoût

dont il est maintenant question , que Je relâchement de la vie. Je sais qu'on l'impute à des causes moins prochaines et plus apparentes , aux soins du monde , aux inquiétudes du monde, aux distractions du monde. Je sais qu'à l'exemple des conviés de l'Évangile, on dit : nilam emi (Luc, 14) : J'ai un bien à cultiver et à faire valoir : Uxorem duxi (Td.) : J'ai un ménage à conduire et une maison à régler : Juga boum emi qiùnque (Id.) : Je suis dans un trafic, dans un cours d'affaires qui m'occupe tout entier; et le moyen avec cela de fréquenter le sacrement de Jésus-Christ et d'y apporter la préparation convenable.^ Dès que j'y veux penser, l'ennui me saisit , et mon esprit, malgré moi , me porte ailleurs. J'en conviens, mon cher auditeur; mais comment ces soins temporels, comment ces embarras et ces mouvements du monde vous inspirent-ils le dégoût de la communion, si ce n'est par le relâchement de vie où ils vous font tomber? Dans cette dissipation perpiUuelle où on vit , on oublie aisément Dieu et tout ce qui a rapport au culte de Dieu. On n'est attentif qu'aux choses du monde , qu'aux vanités du monde, qu'aux divertissements du monde, qu'aux intérêts du monde, qu'à toutes les scènes différentes qui se passent dans le monde et à la part qu'on y peut avoir. On n'est touché que de cela , on en est rempli et possédé. Or comme le cœur livré à un objet devient indifférent pour tous les autres , on perd peu à peu toutes les bonnes dispositions où l'on était à l'égard de la piété ; on ne s'affectionne plus aux exercices du christianisme ; on n'a plus qu'une foi languissante, qu'une espérance incertaine , qu'une charité lâche et tiède , et c'est alors que l'on conçoit de l'éloignement pour la communion et qu'on s'en fait une peine.

Car voici ce qui arrive. On conserve encore assez de religion pour ne vouloir pas communier indignement , et l'on est toujours assez éclairé pour voir que la communion ne peut s'accorder avec la vie relâchée que l'on mène. Cependant on aime cette vie aisée et commode, cette vie sensuelle et délicate, cette vie dissipée et mondaine ; et tout ce qui est capable de la troubler paraît insupportable. Ainsi la communion n'est plus qu'une gêne , et ne présente plus à l'esprit qu'une idée fâcheuse et rebutante. On dit ce que les Juifs disaient de la manne : Anima nostra nauseat siq)er cîbo isto. {Num., 21.) Pourquoi tant de communions ? cela est bon pour les personnes retirées et dévotes par professi<)i^ mais je n'en suis pas encore là , et je ne me sens point encore appelé à une si grande retraite ni à une régularité si scrupuleuse. On prête volontiers l'oreille à ces discours si ordinaires et si spécieux sur l'extrême facilité avec laquelle des directeurs trop in* dulgents ou prétendus tels permettent l'usage de la sainte table. On approuve ces maximes étroites

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et rigoureuses qui vont à exclure presque tous les (idèles de la communion fréquente; et a6n de pouvoir vivre du reste avec plus de liberté, on se déclare sur ce point pour le parti de la morale sé- Tcre; car à !*ombre de cette morale sévère on est en repos. On n'a plus tant à veiller sur soi-même, plus tant à s'étudier soi-même ; on n'a plus tant de reproches à soutenir au fond du cœur sur Tincoitipatibilité de la conduite qu'on tient et des communions qu'on fait : on a pris le plus court , qui était de se retrancher la communion , et de s'a£franchir par là du joug d'une pratique si incommode et si embarrassante.

Ah 1 mon cher auditeur , est-ce ainsi que vous raisonniez et que vous agissiez à ces temps d'une ferveur chrétienne, où vous étiez animé de l'esprit de Dieu? Parce que tous aviez alors du zèle pour la perfection de votre âme et pour votre avancement dans la voie du salut ; parce que vous étiez appliqué aux devoira de la religion , et que vous vous faisiez un point capital de les accomplir tous et de n'en négliger aucun : la communion vous consolait, vous attirait, vous fortifiait. C'était un entretien pour vous, et le plus doux entretien ; vous y trouviez Dieu, et vous l'y goûtiez : mais depuis que ce premier feu qui vous brûlait n'a plus eu la même ardeur, et que votre charité s'est ralentie comme celle de cet évéque de l'Apocalypse, CharUaiem primam religuUti {Àpoc,, 2); depm's que vous vous êtes émancipé de ces règles de conduite qui vous attachaient à certains exercices et qui vous retenaient ainsi dans l'ordre, c'est là que vous avez pris d'autres sentiments à l'égard de la communion. Jusquelà vous en approchiez, non-seulement sans peine, mais avec dévotion, mais avec onction; jusque-là vous étiez persuadé qu'il ne fallait passe tenir longtemps éloigné de l'autel du Seigneur et de son divin sacrement : mais avouez-le de bonne foi , vous avez commencé à vous en dégoûter quand vous avez commencé à vous relâcher dans la prière, quand vous avez commencé à quitter la lecture des bons livres, à n'entendre plus si assidûment la parole de Dieu, à n'assister plus si régulièrement à l'office divin ni aux cérémonies de l'Eglise; quand vous avez commencé à vous lasser des saintes pratiques et des œuvres de charité qui vous occupaient, et qu'au contraire vous avez pris goût aux bagatelles et aux amusements du siècle , à ses assemblées, à ses conversatim, à ses jeux, à ses spectacles.

Et cela est vrai par proportion dans tous les états; car si je pouvais étendre ce détail jusques à rétat ecclésiastique , jusques à l'état religieux , vous verriez que s'il y a dans l'Église des prêtres ou qui se dispensent volontiers d'olfrir le sacrifice du corps et du sang de Jésus-Christ, ou qui ne s'acquittent | (Je cette importante fonction qu'avec une indévotion

et une précipitation scandaleuse, très-disposés à s'en exempter s'ils n'y étaient engagés par un intérêt tout humain , c'est qu'il n'y a que trop de ces ministres qui n'ont de leur profession que le caractère et l'habit, sans en avoir la sainteté et le zèle; que s'il y a dans les communautés et les monastères des personnes religieuses qui ne communient pas aussi souvent que la règle le leur prescrit et qu'il convient à des âmes séparées du monde et dévouées au service de Dieu , ou qui ne communient qu'avec répugnance et par une espèce de contrainte , ce sont communément ceux ou celles en qui l'esprit de la religion s'est plus altéré, en qui l'on voit moins de fidélité à leurs observances, de qui l'on est moins édifié dans unemaison, et qui se montrent moins exacts à remplir leurs obligations. Il est donc certain que le principe le plus universel du dégoût de la communion , c'est la tiédeur et le relâchement de la vie. Or dès que ce dégoût vient d'une telle source, en faut-il davantage pour nous le faire considérer comme un mal et un très-grand mal ; et quand le principe est si corrompu , que devons-nous juger de l'effet.^

Aussi quelles en Sont les suites? Plût au ciel noes chers auditeurs, que nous n'en eussions pa^ tant d'expériences, ou plût au ciel que tant d'expériences que nous en avons servissent à vous instruire, et vous fissent sortir du danger le plus évident et le plus prochain où vous puissiez être d'une ruine entière. Comprenez ma pensée, et suivez-moi : car il y a entre les maux de l'âme , comme entre les autres , une malheureuse connexion qui fait que le mal produit par un principe rend encore son principe plus mauvais et contribue de sa part à l'augmenter. Ainsi le relâchement de la vie mène au dégoût de la communion , et le dégoût de la communion , par le retour le plus naturel , mais en même temps le plus funeste, porte à un nouveau relâchement de vie. Comment cela? il est aisé de l'entendre; c'est que le dégoût de la communion éloigne de la communion. Un malade qui a conçu du dégoût pour la nourriture qu'on lui présente, la rejette, quelque saine d'ailleurs qu'elle puisse être , et quelquefois s'obstine si opiniâtrement à la refuser , qu'il n'est pas possible, malgré tout ce qu'on lui dit et toutes les raisons qu'on lui apporte, de le résoudre à la prendre. Or voilà ce qui se passe au regard delà communion. Du moment qu'une âme , bien loin de se sentir attirée à la table du Seigneur, se trouve dans une disposition toute contraire, je dis dans une disposition où d'elle-même elle s'est réduite, du moment que la communion est une peine pour elle , est une fatigue , est un sujet de combat , il est Immanquable qu'elle évitera de communier le plus qu'elle pourra , qu'elle aura toujours des prétextes peur s'en abstenir, qu'elle remettera toujours d'un temps à tm autre

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temps, et que ce sera beaucoup si elle n'en vient pas jusqu'à se contenter de la communion que TÉglîse nous ordonne une fois chaque année. Je veut croire qu'elle n'ira pas tout d'un coup jusqu'à cette extrémité. On garde d'abord certaines mesures; on retient quelques communions , et l'on en retranche d'autres : mais enOn, à force d'en omettre et d'en retrancher, on s'accoutume peu à peu à ne communier presque plus; on perd sur cela tout sentiment; on est déchargé d'un fordeaa qui, tous les jours, devenait plus pesant ou le paraissait; on est content de son état , et l'on s'en accommode.

De là que s'ensuit-il ? Par rapport au corps , l'abstinence des viandes contribue quelquefois à la santé : mais il en vatoutautrement à l'égard de l'âme. Moins on communie, moins on a de grâces , moins on a de forces, moins on a de vigilance, d'attention sur soi- -même, de zèle pour son avancement; et par conséquent moins on communie, plus on tombe dans le relâchement et dans l'oubli de Dieu. Remarquez bien tout ce que je dis. Moins on communie, moins on a de grâc^ : pourquoi? parce qu'on se tient plus éloigné de Jésus-Christ qui est la source de toutes les grâces, et qui ne les distribue nulle part ailleurs avec tant d'abondance que dans son sacrement. 41 y a des grâces attachées aux autres sacrements, puisque c'est Jésus-Christ qui les a institués : mais Jésus-Christ n'a pas seulement institué l'adorable sacrement que nous recevons par la communion, il s'y est encore renfermé lui-même, et c'est pour cela que nous le regardons d'une feçon plus particulière comme son sacrement. Or, quels effets de grâces doit opérer Jésus-Christ même présent en personne, et qu'est-ce que de se priver d'un si riche fonds? Moins on communie, moins on a de forces; pourquoi ? parce que le soutien de l'âme, c'est la communion , puisque le sacrement auquel nous participons dans la communion est le pain de l'âme et son aliment. Moins on communie, moins on a de vigilance, d'attention sur soi-même, de zèle pour sa perfection et son avancement; pourquoi? parce qu'on n'a plus le frein le plus puissant pour nous arrêter, Taiguillon le plus piquant pour nous réveiller, le motif le plus pressant pour nous exciter, qui est la vue d'une communion prochaine ; parce qu'on n'est plus si fortement engagé à réprimer ses passions, à éclairer ses démarches, à peser ses paroles, à régler toutes ses actions, pour se maintenir dans une préparation continuelle à la communion; parce qu'on n'est plus touché de ces mouvements secrets, de ces reproches intérieurs, de ces lumières divines, de ces communications de Dieu, qui sont les fruits de la communion.

Le coeur donc se refroidit d'un jour à un autre; Dieu se retire , le monde prend sa place ; et comme dans une terre inculte , les ronces et les éf ines» les

mauvaises herbes , c'est-à-dire toutes les inclinations vicieuses, croissent et se fortifient. On les suit, on B^ laisse conduire en aveugle, et souvent où n'emportent-elles point une âme? Ah! chrétiens auditeurs , on m a vu des exemples et l'on en voit encore qui vous feraient trembler, si j'osais ici les produire. Ou a vu dans les plus saintes sociétés des chutes presque semblables à celle de cet ange, qui du plus haut des cieux fut précipité au fond de l'enfer. On a vu les sociétés elles-mêmes tout entières se démentir et devenir le scandale de la religion, par où? par ce dégoût et cet éloignement de la communion. Si l'usage de ki communion s'y fût conservé tel qu'il y devait être, c'eût été une ressource contre les abus qui s'y glissaient. Mais entre les abus qui s'y sont introduits , un des plus dangereux a été de négliger la communion , et celui-là seul a fomenté tous les autres, et causé enfin une décadence totale. Car le prophète l'avait ainsi prédit , lorsqu'il disait à Dieu : Tous ceux qui s'éloignent de vous , Seigneur, périront : Ecce qtU ehngatU se a te , perUmni. {PscU. 72.)

Mais à cela quel remède? vous le voulez savoir, mes frères , et je conclus par là ce discours. Le remède, c'est de s'appliquer d'abord à bien comprendre , comme je viens de vous les représenter, et le principe ordinaire du dégoût de la communion , et ses suites. De les reconnaître dans soi , et de raisonner de la sorte avec soi-même : Je vois des personnes approcher bien plus souvent que moi de la sainte table , et y aller sans peine , y aller même avec désir et avec un désir très-ardent. Si de bonne foi je veux leur rendre justice, jesuis obligé d'avouer que ce sont aussi des personnes plus réglées et plus chrétiennes que moi. Autrefois moi-même, surtout à certains temps où je pensais plus à Dieu et à mon salut , je fréquentais bien davantage le sacrement de nos autels ; et il faut aussi convenir que je vivai s alors beaucoup mieux que je ne vis à présent , que j'avais l'esprit plus recueilli et la conscience plus délicate, que mon cœur était plus susceptible de certains sentiments de dévotion. Maintenant que je ne tiens presque plus aucun compte de la communion et que je me dispense si aisément de ce saint exercice, il semble que je sois insensible à tout ce qui regarde Dieu, et comme endurci. Mais où se terminera cette langueur habituelle? Quelle en sera la fin, et quel en est au moins le danger? Ces réflexions , mes chers auditeurs , et d'autres que vous pourrez faire, sont capables de vous imprimer une juste crainte; et cette crainte, en vous faisant sentir l'importance de la communion , sera peut-être assez efficace pour vous engager à mieux user désormais d'un sacrement si salutaire et si nécessaire.

Le remède , c'est de ne point suivre le dégoût où vous êtes, et d'agir même contre ce dégoût pour

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le surmonter. Voici ce que je veux dire. Un malade qui se sent du dégoût pour les viandes, et qui voit par là son corps défaillir, fait effort et prend sur soi autant qu'il lui est possible, aGn de s'accoutumer tout de nouveau à la nourriture dont il Connaît qu'il ne peut se passer. Et en effet , h force de se faire violence et de se vaincre , il se remet peu à peu dans son premier appétit et répare ses forces affaiblies. Voilà comment vous devez vous-mêmes vous comporter. Vous n'avez nul attrait à la communion , vous y avez môme une répugnance actuelle. Il n'importe, communiez ; car avec toute votre répugnance, vous pouvez après tout vous mettre dans la disposition essentiellement requise pour participer au divin sacrement. Il vous en coûtera, et vous aurez à combattre contre les révoltes de votre cœur; mais ce ne sera pas en vain. Dieu, témoin du désir que vous lui marquerez de le retrouver, des démarches que vous ferez pour cela et des soins que vous vous donnerez, se laissera fléchir en votre faveur. Il fera descendre sur vous la rosée du ciel et l'onction de sa grâce. Il vous comblera de ces bénédictions de douceur dont il prévient ses élus, selon la parole du prophète, Prxvenisti eum in benedictionibus dulcedinis {PsaL 20); et vous éprouverez ce que mille autres ont éprouvé, et ce qu'il ne tient qu'à vous d'éprouver comme eux , c'est-à-dire qu'étant venus à la table de Jésus-Christ par le seul mouvement d'une foi pure et d'une religion sincère, mais du reste sans nulle affection sensible et sans goût, vous en sortirez remplis de consolation et plus touchés de Dieu que jamais. Car Dieu ne manque guère à se découvrir de la sorte , dès qu'on le cherche en esprit et en vérité.

Le remède, c'est de vois confier à un ministre de Dieu , à un homme de Dieu , dont la conduite soit exempte de tout reproche et à couvert de tout soupçon ; de le consulter et de l'écouter, aûn que ses conseils solides et sages vous servent de préservatif contre les égarements et les illusions que vous auriez à craindre si vous ne preniez pour guide que vous-même et que vos vues particulières. Instruit par vous-même de vos dispositions , il vous réglera prudemment et utilement l'ordre, le nombre, les temps de vos communions , comme un père partage le pain à ses enfants , selon la mesure qu'il sait leur convenir. Et la nouvelle habitude que vous vous ferez , suivant ses avis , de converser avec Dieu , d'approcher de Dieu , de recevoir en vous votre Dieu , vous rendra le goût que vous aviez perdu, et rallumera tout le feu de votre première ferveur.

Enfin, le remède, c'est d'avoir recours à Dieu même , de le solliciter par de fréqueites et d'humbles prières , de lui demander qu'il fléchisse votre cœur, qu'il l'attire à lui, et de lui dire avec l'épouse des Cantiques : Dahe mepost te, (Cani.y 1.) Ah! Sei-

gneur, personne ce peut aller à vous , si vous ne l'y attirez vous-même. Vous voyez la dureté de mon cœur, et vous pouvez l'amoUir. Vous pouvez dans un moment faire fondre toute la glace qui le rend si froid et si indifférent pour vous. Il ne faut qu'un rayon de votre grâce. Je sais, mon Dieu, combien je mérite peu d'avoir avec vous ce commerce intime dont vous honorez à votre autel certaines âmes choisies. Ce n'est point encore laque j'aspire : mais du moins favorisez-moi d'un regard; faites luire à mon esprit quelques étincelles de ces lumières vives et ardentes qui les pénètrent et qui les ravissent hors d'elles-mêmes; faites-moi sentir quelques-unes de ces touches secrètes et de ces divines impressions qui les jettent en de si donx transports aux approches de votre aimable sacrement. Serai-je toujours en votre présence comme une terre sèche et aride? Serai-je toujours lent et paressecDc, lorsqu'il s'agit de paraître à votre table? Trahe me post te. Si je vous demande que vous changiez mon cœur, c'est afin qu'il s'attache pour jamais à vous, aûn qu'il ne se tourne plus que vers vous , afin qu'il ne goûte plus de plaisir qu'en vous. Notre bonheur dès cette vie est de vous posséder sous de fragiles espèces, et notre suprême félicité en l'autre sera de vous posséder dans la splendeur de votre gloire, où nous conduise , etc.

SERMON

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