‹ Œuvres de BourdaloueChapitre 74 sur 225 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

C'est une chose étonnante, et qui sert même encore aujourd'hui de prétexte à l'infidélité , que les miracles du Sauveur du monde ayant été aussi éclatants et aussi publics que nous l'apprenons de l'Évangile, il se soit trouvé, non-seulement des hommes, mais des sages et des savants, tels qu'étaient les pharisiens , qui n'en aient pas été {persuadés et qui se soient aveuglés jusqu'à ce point que de n'en vouloir pas reconnaître l'auteur, de lui disputer sa mission et de s'opposer à sa prédication. Car enfin , me direz-vous , dans une juste surprise . quel aveuglement, quelque affecté et quelque obstiné qu'on le suppose, pouvait résister à la conviction sensible de tant de prodiges que cet Homme-Dieu faisait dans la Judée, à la vue d'un million de témoins? Mais en un mot, chrétiens, j'ai répondu à cette difficulté par la proposition que j'ai avancée, quand j'ai dit que l'intérêt dont les pharisiens étaient préoccupés, et qui fut leur passion dominante, avait été la source de ce désordre. Car si la prévention de l'intérêt propre peut bien aveugler les hommes dans les choses mêmes qui tombent sous les sens , et qui n'excèdent pas la raison humaine , comme nous le voyons tous les jours , que ne peutelle point dans celles qui sont du ressort de la foi , tel qu'était en particulier le discernement du véritable Messie ; c'est-à-dire dans celles où , la raison ne suffisant pas, il faut que la grâce agisse; oh le mystère de la prédestination s'accomplit; où, par un secret jugement, Dieu a droit de retirer ses lumières, et où le châtiment le plus commun dont il

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use , selon la doctrine des Pères , surtout de saint Augustin , est de répandre des ténèbres sur les cupidités injustes de notre cœur ? ^argens pcenales cœcUates super iUicitas cupîditaies, (August.) Voilà, chrétienne compagnie, ce qui a fait méconnaître aux pharisiens la lumière même , je veux dire le Verbe envoyé de Dieu, et ce qui a produit en eux à Tégard de Jésus-Christ cet aveuglement terrible, mais volontaire, que nous avons peine à 'concevoir. C'étaient des esprits intéressés, pleins d'une malheureuse ambition qui les possédait, jaloux de l'autorité qu'ils s'étaient acquise, ou plutôt qu'ils avaient usurpée sur les peuples; et, parce qu'ils en tiraient selon le monde de grands avanta* ges , déterminés à tout pour la maintenir. Dès que Jésus-Christ parut, ils le regardèrent comme un homme contraire à leurs desseins , comme l'ennemi de leur hypocrisie, comme le destructeur de leur secte; et delà vient qu'ils se firent un intérêt de le ruiner et de le perdre. Car c'est pour cela , dit l'évangéliste, qu'ils avaient conspiré, et résolu que quiconque le reconnaîtrait pour le Christ serait chassé de !a synagogue : Jcfni enim conspiraverant, ut, si quis eum confiteretur esse Christum , extra synagogam fieret, (Joan., 9.) Cet intérêt qu'ils avaient devant les yeux, cette politique à laquelle toute leur conduite se rapportait, cette envie de dominer et de régner, voilà ce qui les aveugla , voilà l'origine d'où procéda la malice et l'iniquité de tous tes jugements qu'ils formèrent , soit de la personne du'Sauv^^ur, soit de ses miracles. Commençons par sa personne ; et , dans un exemple aussi authentique que celui-ci , apprenons combien il est dangereux de suivre en aveugle le mouvement d'une passion au préjudice de la vérité.

J^e crédit du Fils de Dieu était incommode aux pharisiens , et se trouvait opposé à leurs intérêts. Il n'en fallait pas davantage pour le décrier dans leur estime , et pour leur faire croire de lui tout ce que l'aversion la plus violente et la haine la plus envenimée fut capable de leur suggérer. En effet , Jésus-Christ passait pour un prophète, pour un homme de Dieu; et ils étaient convaincus que c'était un pécheur : Nos scimus quia hic homo peccator est. (Idem. ) Nous le savons, disaient-ils, que cet homme est un méchant et un hypocrite , et l'assurance que nous en avons nous oblige à rendre ce témoignage contre lui. Mais cet homme, leur répliquait-on, est exaucé de Dieu, mais cet homme fait des miracles , mais cet homme est irrépréhensible dans ses mœurs : il n'importe, c'est un pécheur et nous le savons. Nos scimus. Mais pourquoi le savaient-ils? parce qu'ils voulaient que cela fût, et qu'il était de leur intérêt qu'on le crût de la sorte. Or en ceci leur intérêt était la règle de leur jugement, et ce qu'ils voulaient était uni-

quement ce qui les persuadait. Si lé Sauveur d« monde se fût déclaré pour eux, s'il eût été de leur parti, s'il se fût conformé à leurs maximes, il eût eu leur approbation ; et, sans être ni plus juste ni plus saint qu'il l'était, il» l'auraient canonisé. Mais parce qu'il condamnait leurs erreurs, mais parce qu'il révélait le mystère de leur fausse piété, mais parce qu'il désabusait le peuple séduit par l'apparence de leur religion et par leur pernicieuse doctrine, quoi qu'il fît, c'était un pécheur et un homme de mauvaise vie : Nos scimus quia hic homo peccator est.

Excellente idée, chrétiens, de la malignité de l'esprit du monde. Qu'est-ce qui nous aveugle pour l'ordinaire dans nos opinions et dans nos préjugés contre le prochain? Je vous l'ai dit, l'intérêt qui nous domine. Nous jugeons des hommes, non point par Je mérite qui est en eux , mais par Fintérêt qui est en nous; non point 3ur le pied de ce qu'ils sont, mais de ce qu'ils nous sont; non point pour les qualités bonnes ou mauvaises qui leur conviennent , mais par le bien ou le mal qui nous en revient. Car de là naissent les injustices énormes que nous commettons à l'égard de leurs personnes. De là, les entêtements en faveur des uns; de là, les déchaînements bizarres contre les autres; de là, les censures odieuses des plus dignes sujets; de là, les louanges outrées des sujets les plus médiocres ; de là , les préférences iniques de ceux-ci et tes exclusions de ceux-là ; de là, ces abus presque infinis que déplorait David, et qui lui faisaient conclure que les enfants des hommes n'é* taient que vanité; que leurs balances, c'est-à-dire celles de leur estime ou de leur blâme , étaient des balances trompeuses , et qu'eux-mêmes , par leurs désirs et leurs prétentions intéressées, ils travaillaient sans cesse à s'aveugler et à se tromper : Ferumtamen vani filii hominum , mendaces filii hominum in stateris , ut decipiant ipsi de vanitate in idipsum, (Ps. 61.)

Rien de plus vrai, chrétiens, et c'est ce que notre expérience propre nous découvre tous les jours. Qu'un homme soit dans nos intérêts ou que nous avons intérêt à le faire valoir , dès là nous nous figurons qu'il vaut beaucoup : sans autre titre que celui-là , il est , dans l'étendue de notre idée , propre à tout et capable de tout. Au contraire, que l'intérêt nous aliène de lui, si nous nous en croyons, tf n'est plus rien et ne peut plus rien. Cette passion d'intérêt nous le dépeint tel que nous le voulons, nous le contrefait, nous le déguise, nous cache tes défauts qu'il a ou nous fait voir ceux qu'il n'a pas, nous diminue ses perfections ou nous les augmente, nous le représente sous autant de caractères différents qu'il y a de différentes faces dans l'intérêt qui nous fait agir. Pourquoi un père

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tombe-t-il dans Taveuglement le plus grossier sur le sujet de ses enfants? parce que son grand et essentiel intérêt est dans ses enfants. Pourquoi n*aperçoit-il pas en eux ce qui les rend ou méprisables ou insupportables à tout le inonde? parce qu'il a lui seul un intérêt en eux que tout le monde n*a pas. Pourquoi approuve-t-il jusqu'à leurs folies et à leurs extravagances? parce que leurs extravagances et leurs folies ont du rapport à son intérêt. Cest ainsi que l'intérêt corrompt et affaiblit la raison.

Mais cet affaiblissement et cette corruption de la raison par l'intérêt, parait encore bien plus dans l'opposition de deux intérêts contraires. Car que ne peut point l'aliénation des esprits et des cœurs pour nous prévenir des erreurs les plus visibles au désavantage d'un ennemi ; et dans quelle disposition ne nous met-elle pas de ne pouvoir plus lui rendre justice, parce que nous sommes déterminés à le désapprouver et à le condamner? Il s'est attiré notre disgrâce, cela suffit. Avec cela, en vain ferait-il des miracles, ses miracles mêmes nous le feraient paraître odieux : en vain posséderait-il toutes les vertus ; les vertus les plus sincères prennent dans notre imagination la couleur et la teinture des vices les plus bonteux. S'il est dévot, nous le regardons comme un séducteur ; s'il est bonnête et obligeant, nous le traitons de lâche et de flatteur; s'il est réservé, nous l'accusons de dissimulation et de fourberie ; s'il est ouvert, c'est, à ce qu'il nous semble , imprudence et inconsidération. Il a beau se distinguer par le mérite de ses actions, cet intérêt au travers duquel nous l'envisageons nous défigure et noircit à nos yeux les actions les plus saintes. Les autres ont beau lui donner des louanges, cet intérêt qui nous préoccupe nous fait juger que tous les autres se trompent et qu'il n'^ a que nous qui le connaissions. En même temps qu'on lui applaudit , comme les femmes disraël applaudissaient à David, cet intérêt dont nous sommes dominés nous envenime contre lui de même qu'il envenima Saul.

Et voilà, chrétiens, encore une fois, le caractère de tous les esprits ambitieux , surtout de ceux qui , selon l'expression de saint Ambroise, se sentent piqués de l'aiguillon de l'envie, Quit^us ambitionis stimulus invidiaest, (Ambb.) Comme l'ambition et l'envie ont pour objet le plus délicat de tous les intérêts, qui est la gloire, aussi ont-elles une msb lignite plus subtile pour aveugler l'homme dans toutes les occasions où cet intérêt d'honneur et de gloire se trouve en compromis. De là vient que par une fatalité ou plutôt par une indignité que nous ne pouvons nous reprocher assez , il ne nous est pesque pas possible de conserver des sentiments équitables pour ceux qui prétendent avoir mêmes

f rangs que nous , pour ceux qui sont en état de nous les disputer, beaucoup moins pour ceux qui les obtiennent et qu'on nous préfère. Pourquoi cela? parce que l'intérêt est comme un nuage entre eux et nous, que notre raison n'a pas la force de dissiper. Nous jugeons sainement de tout ce qui est au-dessus ou au-dessous de notre sphère, j'entends de ceux qui , par leur élévation ou par leur obscurité , ne peuvent être des obstacles à nos entreprises; mais de ceux que la concurrence des mêmes honneurs et la poursuite des mêmes droits nous suscite pour adversaires, nous en jugeons d'une manière pitoyable et la plus déraisonnable.

Caractère non-seulement des esprits ambitieux , mais des esprits factieux, auprès de qui, comme remarque Tertullien , être de leurs adhérents, c'est le souverain mérite; n'en être pas, c'est le souverain décri : Ubiipsum illic esse, promereri; non esse, demereri est. (Tbht.) Si vous êtes dévoués à leur parti , ne vous mettez plus en peine d'acquérir de la capacité, de la probité, de la piété : votre dévouement vous tiendra lieu de tout le reste. Caractère particulier de l'hérésie, dont le propre, selon l'observation de saint Augustin , a toujours été d'élever jusqu'au ciel ses fauteurs et ses sectateurs , et d'abaisser jusqu'au néant ceux à qui Dieu inspirait le zèle de l'attaquer et de la combattre. Et ce caractère est admirablement exprimé dans les pharisiens de notre évangile, qui, tout corrompus qu'ils étaient, ne parlaient d'eux-mêmes qu'en termes honorables; et tout éclairé, tout sanctifié qu'était ce pauvre qui les contredisait, n'avaient pour lui que du mépris. Car pour nous , lui disaient, ils, nous observons inviolablement la loi, nous sommes les yéritables disciples de Moïse, nous maintenons les traditions dans leur pureté : Nos Moysi discipuli sumus. ( Joân., 9. ) Mais vous , vous êtes un misérable chargé de péchés , et qui , bien loin de pouvoir nous instruire , n'êtes pas digne de recevoir nos leçons : Inpeccatis natus es tottis, et tu doces nos. (Id.) Or ils ne le méprisaient de la sorte , et il n'était un misérable dans leur opinion , que parce qu'il ne parlait pas comme ils voulaient et comme il était de leur, intérêt qu'il pariât. Voilà , dit saint Augustin , ce qui arrivait dans les schismes qui se sont formés entre les fidèles , et qui ont divisé l'Église de Dieu. La manière des hérésiarques était de s'ériger eux-mêmes premièrement, et puis leurs partisans et leurs associés, en hommes rares et extraordinaires. Tout ce qui s'attachait à eux devenait grand, et ce seul titre d'être dans les intérêts du parti était un éloge achevé. Il n'y avait parmi eux , à les entendre , que des génies sublimes, que des prodiges de science et de vertu. Ils s'appelaient , sans hésiter , les vrais disciples des premiers Pères de l'Église , et étaient

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seuls en droit de dite : Nos Moysi discipuU sumus. CTétait chez eux que se trouvait la ferveur de Tancienne discipline , et la solidité de Tesprit chrétien. Hors de chez eux, ils ne voyaieut rien qui ne leur fit pitié. Les plus intelligents et les plus habiles du parti catholique leur paraissaient des hommes faibles et ignorants ; tout ce qui ne les favorisait pas n'était que relâchement et que désordre; n*étre pas dans leurs sentiments, c'était être abandonné de Dieu et réprouvé. En effet , ils 1a croyaient ainsi ; et quoique tout cela fût autant d'illusions et de chimères, à force de souhaiter et de vouloir que ces chimères et ces illusions fussent des vérités, ils s'en faisaient des vérités et en triomphaient. Tant il est vrai que du moment que le ressort de l'intérêt joue , la raison ne juge plus qu'au gré de la volonté aveuglée et passionnée.

Non, chrétiens, plus d'équité quand une fois l'intérêt prévaut ; et cela est si constant , que les hommes qui sont nés pour la société, et dont tout le commerce roule sur une bonne foi réciproque^ ne reconnaissent plus cette bonne foi et n'ont plus de créance les uns pour les autres, dès qu'ils aperçoivent dans les affaires qui se traitent entre eux le moindre mélange d'intérêt. Quelque probité qu'ait un juge , s'il est intéressé dans une cause, on se croit bien fondé à le récuser , et l'on ne croit point lui faire tort d'en appeler à un autre jugement que le sien. Quelque irréprochable d'ailleurs que soit un témoin , si son intérêt se trouve joint à son témoignage, son témoignage passe pour nul. Comme si les hommes, d'un commun accord, se rendaient à eux-mêmes cette justice , de confesser que quand leur intérêt est de la partie ils ne sont plus capables de garder les règles de la justice. Il ne faut donc pas s'étonner que les pharisiens, s'étant fait un intérêt contraire à Jésus- Christ , s'aveuglassent sur le sujet de sa personne : car c'était une conséquence naturelle, et il y eût eu du miracle si cet aveuglement n'avait pas été reffet de cet intérêt. Mais il faut s'étonner de ce que la personne de Jésus-Christ étant aussi sainte et aussi accomplie qu'elle l'était , les pharisiens se faisaient un intérêt de lui être contraire. Car voilà^ mes chers auditeurs, ce qui les perdit et ce qui nous perd. Nous nous faisons des intérêts qui vont premièrement à nous aveugler, et puis, par un engagement infaillible, à nous choquer, à nous aigrir, à nous emporter contre des gens dignes de notre estime, et avec qui la charité chrétienne nous devrait unir. O intérêt, que tq as perverti de jugements an préjudice de cette divine charité, et que tu as fait de plaies à cette vertu , par tes funestes impressions dans les esprits des hommes !

Mais voyons encore ceci plus clairement dans la

sbite de notre évangile; et de l'aveuglement des pharisiens touchant la personne du Sauveur, passons à celui qui eut pour objet Faction particulière de cet Homme-Dieu et le miracle qu'il venait d'opérer. Car c'est ici que la malignité de l'intérêt achève de se produire, et qu'elle se découvre tout entière. Prenez garde, chrétiens : Jésus-Christ a miraculeusement guéri un aveugle-né, et ce miracle est opposé à l'intérêt de ses ennemis. Que font-ils? quelque éclatant que soit ce miracle, ils le contestent et le désavouent. Obligés enfin d'en convenir, ils nient au moins que Jésus-Christ en soit l'auteur. Ils le nient, dis-je, sans raison, et contre toute apparence de raison, parce qu'ils ont int^t à le nier. Si ce miracle les accommodait, quelque incroyable qu'il leur parût, ils le croiraient; mais parce que ce miracle les déconcerte, quelque authentique qu'il puisse être, c'est dans leur idée un miracle supposé. De là, ce soin avec lequel ils Texaminent, non-seulement dans la rigueur, mais d'une manière pleine de malice. Car de quels artifices n'usent-ils pas, et quelles enquêtes ne font-ils pas ? De là, cette détermination à écouter avec joie tout ce qui semble être favorable à leur incrédulité , et à ne supporter qu'avec chagrin tout ce qui la combat et qui la convainc. De là , cet esprit de censure qui les porte à condamner ce que l'évidence de le chose ne leur permet plus de révoquer en doute. De là , cette fausse régularité , qui les fait chicaner sur la circonstance du jour , ne voulant pas qu'un malade puisse être guéri le jour du sabbat, ni que ce sabbat soit un jour de miracles. De là , cette extrémité où le désespoir les réduit, leur faisant attribuer plutôt au démon ce qui est visiblement Tœuvre de Dieu , que de les forcer, s'ils reconnaissaient que c'est l'œuvre de Dieu, de rendre honneur à Jésus-Christ. Delà, cette conduite violente qu*ils tiennent avec l'aveugle même et ses parents, les traitant avec hauteur, et les intimidant pour leur fermer la bouche et leur imposer .silence. Tout cela, parce que l'intérêt les possède, et que jusque dans les faits publics , qui devraient être naturellement moins contestés, le caractère de l'intérêt est de nous faire voir les choses, non pas comme elles sont, et comme elles se passent, mais comme il nous serait expédient, selon nos vues, qu'elles fussent et qu'elles se passassent en eifigt. Or, dans cette disposition de cœur, le moyen que les pharisiens avouassent sincèrement et de bonne foi le miracle de Jésus Christ; et la justice elle-même, toute lumineuse qu'elle est, était-elle assez perçante pour entrer dans des esprits infectés d'une telle contagion ? Ceci vous surprend , et doit vous donner de Thorreur pour l'esprit d'intérêt.

Mais achevons , chrétiens , de nous appliquer cette morale, et rougissons de ce cni'au milieu du chris-

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tianisme, cet esprit intéressé produit encore aujourd'hui les mêmes effets ou les mêmes erreurs , non plus sur ce qui regarde simplement les miracles du Fils de Dieu , mais généralement sur les points les plus essentiels et les plus incontestables de la religion ; mais sur les devoirs de la conscience les plus naturels et les mieux établis; mais, ce qui paraîtrait presque impossible, sur les faits les plus évidents qui ont rapport et à la justice et à la charité envers le prochain. Confondons-nous de ce que tout chrétiens que nous sommes, l'intérêt sur tout cela nous rend plus aveugles que jamais les pharisiens ne Font été. Je dis sur les points les plus essentiels de la religion : car pourquoi le libertinage va-t-il à douter de tout , et à n'être convaincu ni touché de rien? pourquoi se fait-on secrètement des systèmes de cr^nce , ou , pour mieux dire d'impiété et d'infidélité, selon lesquels on vit, sinon parce qu'il serait de l'intérêt du Hbertin que la religion fdt éteinte, et qu'il n'y eût rien de vrai que ce ^ le flatte et que ce qui lui platt? Nous ne comprenons pas quelquefois comment les païens pouvaient être si grossiers que d'adorer des dieux infimes, incestueux , adultères ; et saint Augustin nous assure qu'il le comprend bien : C'est, dit-il, qu'ils étaient intéressés à avoir des dieux comme ceux-là, et qu'il leur était avantageux , dans le moment qu'ils succombaient à une passion honteuse, de pouvoir s'autoriser d'un tel exemple. Voilà tout le fond de l'idolâtrie et du paganisme. Mais nous n'avons pas besoin de remonter si haut, et il ne faut ici que nous consulter nous-mêmes. Car, quelque obstiné que soit un libertin du siècle, il ne désavouera pas, sll veut répondre sans déguisement, qu'il n'a commencé à douter de l'autre vie que quand il a été de son intérêt que tout se terminât à celle-ci , que l'enfer ne lui a paru une erreur populaire que quand il a été de son intérêt qu'il n'y eât plus d'enfer; qu'il n'a traité le péché de bagatelle et de galanterie que quand il a été de son intérêt que le péché ne fât plus péché; et que s'il en est venu, comme l'athée, jusqu'à conclure dans son cœur qu'il n'y a point de Dieu , ee n'est que quand il a été de son intérêt que l'être de Dieu fât anéanti.

Je dis sur les devoirs de la conscience les plus importants et les mieux établis. Car comment et par où se forment tous les jo#s tant de consciences erronées? par l'intérêt. Proposez à quelque homme que ce soit une affaire à traiter, une question à décider, un point de conscience à résoudre , et cachez-lui l'intérêt qu'il peut y avoir, pour peu qu'il soit versé en ces sortes de matières, il vous donnera la décision la plus équitable et la plus juste, il vous convaincra par les raisons les plus sensibles et les plus palpables, il vous prescrira les règles les plus droites et même les plus étroites, il répondra à toutes

vos difficultés et vous mettra devant les yeux la vérité dans toute son évidence. Mais tirez en même temps le voile, et déoouvrez-lui dans cette même affaire, dans ee même point de conscience et cette même décision quelque intérêt particulier qui le regarde , c'est alors que les objets commenceront à changer pour lui de hce , et qu'ils lui paraîtront tout autres qu'il ne les avait considérés. Ces maximes , sur lesquelles il s'appuyait , et qu'il croyait indubitables, ne lui sembleront plus si certaines. Ces objections qu'on lut faisait et qu'il rejetait comme insoutenables , ne seront plus , à son sens , si frivoles. Il examinera, il raisonnera, il subtilisera ; et à force de subtilités et de raisonnements que l'amourpropre ne manquera pas de lui suggérer, il en viendra souvent à autoriser ce qu'il condamnait d'une pre^^ mière vue lorsqu'il n'y voyait point son intérêt engagé. Et n'est-cQ pas ainsi que tant de gens dans le christianisme, sagesdu reste, consciencieux et même dévots, ou passant pour l'être, ne se font nul scrupule de mille choses dont le public se scandalise et m raison de se scandaliser ? On demande comment ils peuvent accorder ceci ou cela avec la piété et avec la sévérité de leur morale sur tous les autres sujets. On ne le comprend pas ; mais eux , ils le comprennent parfaitement, ou pensent le bien comprendre. Ce qui troublerait les plus relâchés, et ce qui les ferait trembler, ne leur cause pas le moindre remords. Ils ont leurs principes qu'ils suivent sans inquiétude; et à la faveur de ces principes, ils demeurent tranquilles et ne réforment rien de leur conduite ordinaire. De quelque manière que le monde puisse parler , ils se tiennent en assurance du côté de Dieu : ils vont à l'autel, ils célèbrent les saintsmystères, ils participentaux sacrements. C'està-dire qu'ils ont leurs intérêts qui leur fascinent les yeux de l'âme , et qui éteignent toutes les lumières de leur esprit, parce qu'il est infaillible que partout où l'intérêt entre , il attire après soi l'aveuglement et l'erreur.

Je dis sur les faits les plus sensibles qui ont rapport et à la justice et à la charité envers le prochain. Et en effet pourquoi nous entêtons-nous de mille fausses suppositions que nous voulons soutenbr pour vraies, et pourquoi nous appuyons-nous sur une infinité de jugements vains et téméraires? pourquoi nous figurons-nous que ce qui n'a jamais été pensé a été dit, et que ce qui a été fait évidemment ne Fa pas été ? Pourquoi comptons-nous sur nos imaginations comme sur des choses réelles, ce qui est la source malheureuse de la plupart de nos aversions, de nos inimitiés, de nos vengeances ? Cest qu'il y a dans nous des intérêts qui, occupant toute la capacité de notre coeur, ne laissent à notre esprit aucun exercice de réflexion et de raison. Il faut donc, mes ohers auditeurs, si vous voulez être des enfants de lumière

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renoncer à cet intérêt qui nous empêche de connaître Dieu, qui nous ôte la connaissance de nousinéme , qui nous rend incapables de ce discernement si nécessaire du bien et du mal, qui nous cache la corruption de nos désirs, qui nous déguise nos intentions, qui nous fait ignorer nos obligations , et qui, pour la conduite de la vie, nous jette dans des abîmes d'obscurités plus déplorables et plus funestes que celles de Fenfer. Et voilà» dit saint Bernard , ce qui nous doit donner de Thorreur pour cet esprit intéressé, quand nous venons à en considérer les suites par rapport au jugement de Dieu. Car sur tout cela qu'aurons-nous à répondre à Dieu ? €es consciences erronées nous justifieront-elles de* vant lui ? ces préoccupations et ces préventions nous serviront-elles d'excuses? ces idées fausses sur lesquelles nous avons agi diminueront-elles l'injustice et la malice de nos actions? Dieu n'aura- t-il pas toujours droit de nous ramener au principe, et de dire à chacun de nodis : Il est vrai , tu as été aveuglé , préoccupé, trompé; mais tu n'as été tout cela que parce que tu as été intéressé ; tu n'as jugé faussement et désavantageusement de ton frère que quand l'intérêt t'a divisé de lui ; tu n'as ignoré tes propres devoirs que quand l'intérêt t'a dominé. Or de voulohr excuser un péché, par un autre péché, c'est une présomption insoutenable et pleine de folie. Cest ainsi, dis-je, que le Eils de Dieu condamnait les pharisiens dans notre évangile, et c'est ainsi qu'il BOUS condamnera si nous nous trouvons coupables du même désordre. I^ous ne pouvons mieux l'éviter qu'en opposant aux ténèbres de l'erreur les lumières de la foi , et en confondant le mensonge, comme l'aveugle de notre évangile , par une sainte confession de la vérité. C'est le sujet de la seconde partie.

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