‹ Œuvres de BourdaloueChapitre 84 sur 225 · SUE · texte numérisé non relu

SUE

LA PASSION DE JÉSUS-CHRIST

Sequebatur auiem iilum muïta turha populi, et multerum qum plangebant et tamenlabantiur Ulum. Convenue autêm ad iltas J^4Ui, dixit : Pilim Jeru9alem^ nolitefiere super me, ud mper vot ipêoêjtêtê et super Jllioê vestros.

Or, Il était suivi d*ane grande molUtade de peuple, et de femmes qui se frappaient la poitrine, et qai le pleuraient. Et Jésus se tournant vers elles , leur dit : Filles de Jérusalem , ne pleurez point sur moi , mais pleurez sur ▼oos-mèmes et sur vos enfants. Saint uic, chap. 33.

SiRE,

Est-il donc vrai que la passion de Jésus-Christ, dont nous célébrons aujourd'hui l'auguste mais le triste mystère, quelque idée que la foi nous en donne, n*est pas Tobjet le plus touchant qui doive occuper nos esprits et exciter notre douleur? EsMl vrai que nos larmes peuvent être plus saintement et plus utilement employées qu'à pleurer la mort de l*Homme-Dieu ; et qu'un autre devoir, plus pressant et plus nécessaire, suspende, pour ainsi dire, l'obligation qu'une si juste reconnaissance , d'ailleurs, nous impose, de compatir par des sentiments de tendresse aux souffrances de notre di\in Rédempteur? Nous ne l'aurions jamais pensé, chrétiens; et c'est néanmoins Jésus-Christ qui nous parle, et qui , pour dernière preuve de la charité la plus généreuse et la plus désintéressée qui fut jamais, allant au Calvaire où il doit mourir pour nous, nous avertit de ne pas pleurer sa mort, et de pleurer toute autre chose que sa mort : NoUteflere super me y sed super vosflete. (Luc, 23.) Saint Ambroise, faisant reloge funèbre de l'empereur Valentinien le jeune, en présence de tout le peuple de Milan , crut s'être bien acquitté de son ministère, et avoir pleinement satisfait à ce que ses auditeurs attendaient de lui, quand il les exhorta à reconnaître, par le tribut de leurs larmes , ce qu'ils devaient à la mémoire de cet incomparable prince, lequel avait exposé sa vie et s'était conune immolé pour eux : Soivamus bono

SUR LA PASSION DE JÉSDS-CHRIST

princ^ sUpendiaruu lacrjfmas, qui pro nohU eUam vit» sUpendimi solvU. (Ambb.) Mais moi, engagé à vous entretenir, dans ce discours, de la sanglante mort d'un Dieu sauveur des hommes , je me vois réduit à vous tenir un langage bien différent , puisqu'au lieu d'emprunter les paroles de saint Ambroise, qui semblaient naturellement convenir à mon suyet , je dois vous dire , au contraire : Non, mes frères , ne donnez point à ce Dieu mourant des larmes qu'il n'exige pas de vous : ces larmes que vous verseriez sont des larmes précieuses, ayez soin de les ménager; on vous les demande pour un sujet plus important que tout ce que vous concevez. Nonseulement Jésus-Cbrist vous permetde ne pas pleurer sa mort , mais il vous le défend même expressément . si de la pleurer est pour vous un obstacle h pleurer un autre mal qui vous touche de bien plus près, et qui est en effet plus déplorable que la mort du Fils même de Dieu. Je sais que toutes les créatures y devinrent ou y parurent sensibles, que le soleil 8*éclipsa, que la terre trembla, que le voile du temple se déchira, que les pierres se fendirent, que les tombeaux furent ouverts , que les cendres des morts se ranimèrent, que toute la terre en fut émue : rhomme seul, encore une fois, est dispensé de ce devoir, pourvu qu'il s'acquitte d'un autre moins tendre en apparence , mais plus solide dans le fond. Laissons donc aux astres et aux éléments, ou, si vous voulez leur associer des créatures intelligentes, laissons aux anges bienheureux le soin d'honorer les funérailles de Jésus-Christ par les marques de leur deuil : ces anges de paix , dit Isaîe, l'ont amèrement pleuré. Pour nous , sur qui Dieu a d'autres desseins , au lieu de pleurer Jésus-Christ , pleurons avec Jésus- Christ, pleurons comme Jésus-Christ, pleurons ce qui a fait pleurer Jésus-Christ ; c'est ainsi que nous sanctifierons nos larmes, et que nous nous les rendrons salutaires. Croix adorable ! nous les répandrons devant vous, et vous leur communiquerez cette vertu céleste et ce caractère de sainteté que TOUS reçûtes en recevant dans vos bras le Saint des saints! Pleins de confiance, nous avons recours à vous, et nous vous disons avec toute l'Église : O orux ! ave.

Un mal plus grand dans l'idée de Dieu, que la mort même d'un Dieu; un mal plus digne d'être pleuré, que tout ce qu'a enduré le Fils unique de Dieu; un mal auquel nos larmes sont plus légitimement dues qu'à la passion de l'Homme-Dieu , vous êtes trop éclairés, chrétiens, pour ne le pas comprendre d'abord; c'est le péché. Il n'y avait dans tous les êtres possibles que le péché qui pût l'emporter sur les souffrances de Jésus-Christ, et justifier la parole de ce Dieu sauveur, lorsqu'il nous dit, avec autant de vérité que de charité : Ne pleurez point sur moi, mais sur vous; NoUteflere super me, $ed

super vot. Pour obéir, chrétiens, à cv commandement que nous fait notre divin Maître, et pour profiter d'un si important avis, ne considérons aujourd'hui le mystère de sa sainte passion que pour pleurer le désordre de nos péchés , et ne pleurons le désordre de nos pédiés que dans la vue du mystère de sa sainte passion. En effet, si Jésus-Christ avait souffert indépendamment de notre péché, sa passion, quelque rigoureuse qu'elle fût pour lui, n'aurait plus rien de si affreux pour nous; et si notre péché n'avait nulle liaison avec les souffrances de Jésus- Christ, tout péché qu'il est, il nous serait moins odieux. C'est donc par le péché que nous devons me> surer le bienfait inestimable de la passion du Fils de Dieu ; et c'est par le bienfait inestimable de la passion du Fils de Dieu que nous devons mesurer la grièveté du péché ; du péché, dis-je (prenez garde à ces trois propositions que j'avance, et qui vont partager ce discours), du péché , qui fut la cause essentielle de la passion de Jésus-Christ; du péché, qui est un renouvellement continuel de la passion de Jésus- Christ; enfin, du péché, qui est l'anéantissement de tous les fruits de la passion de Jésus-Christ. En trois mots, passion de Jésus-Christ causée par le péché; passion de Jésus-Christ renouvelée par le pèche; passionde Jésus-Christ rendue inutile et même préjudiciable par le péché : voilà ce qui mérite toutes nos larmes, et ce qui demande toute votre attention.

Page 1